Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

A propos de la recherche en sciences sociales en Belgique francophone et à propos de la recherche sur l’Islam

Felice Dassetto

20 décembre 2012

1.Sciences sociales et société

Je pense vraiment que la recherche en science sociales est indispensable dans nos sociétés complexes. Elle introduit de la réflexivité au sein de sociétés, elle peut éclairer la décision politique. Je parle ici des sciences sociales et non pas des sciences humaines en général comme on fait d’habitude, car les logiques et impératifs de recherche sont différentes d’un sous-domaine à un autre.

2.La recherche en sciences sociales en Belgique francophone

En Belgique francophone (je ne me prononce pas ailleurs) la recherche en sciences sociales me semble manquer d’une vision stratégique tant au niveau des universités que des instances directrices. Ce qui se manifeste en plusieurs aspects :

-        Manque d’un soutien organisationnel à la recherche, les scientifiques et académiques se dispensent dans des tâches multiples. Alors que les recherches en sciences de l’ingénieur, largement financées, dégagent des surplus qui permettent des payer du personnel de deuxième ligne, la recherche en sciences sociales vit toujours au fil du rasoir. C’est selon moi d’ailleurs un défaut de nos universités qui sont sur-institutionnalisées en général et sous-organisées (en matière de recherche)

-        Les programmes de recherche substantiels sont réduits, leurs logiques est plus souvent inspirée des sciences de l’ingénieur que des possibilités des sciences sociales.

-        L’impact des programmes européens n’est pas nécessairement positif à part le fait qu’ils permettent de payer des chercheurs. Les exigences de collaborations internationales aboutissent souvent à un comparatisme de surface sans un véritable plus-value en termes de connaissance, alors qu’ils consomment des coûts et des énergies considérables pour les mettre en œuvre. Par ces programmes la connaissance de la réalité sociale belge ne se trouve pas toujours accrue.

-        Dans la minuscule Belgique, les universités, mais également les décideurs politiques et les organes de recherche continuent à disperser les moyens : tout le monde veut faire de la recherche dans tous les domaines alors qu’il serait plus rationnel de prendre en compte et valoriser des pôles de spécialisation et d’excellence complémentaires. Un état de lieux des pôles et pratiques réelles de recherche, non pas fait uniquement sur base d’un inventaire bureaucratique de surface des publications, ou dans des rituels d’évaluateurs externes, devenus à la mode et impulsés par des bureaucraties internationales, mais réalisé par une évaluation de fond serait nécessaire et n’est pas fait.

-        De la faiblesse des moyens et de l’absence de vision stratégique, résulte une faible accumulation des savoirs, des savoir-faire et de la capacité d’expertise. Je trouve que la qualité de la recherche s’en ressent. Combien de centres j’ai vu disparaître lors du passage à l’éméritat de l’académique qui les avait fondés. Et avec cette disparition s’en allait aussi le savoir-faire, le capital de connaissance accumulé. C’est en voyant cela que j’ai voulu créer le Cismoc pour passer le flambeau et le peu d’expertise que j’avais accumulé. Dans les sciences sociales on accumule hélas très peu et on manque de vision de moyen-long terme.

-        Je pense que la recherche en sciences sociales doit repenser ces méthodes et son mode de travail si elle veut être en prise avec le devenir social. Compte tenu, entre autre, du coût des chercheurs. Elle doit être beaucoup plus capable de suivre le rythme des dynamiques sociales. Elle doit apprendre à travailler plus rapidement, à mieux maîtriser les outils et les démarches de recherche, à écrire et communiquer plus efficacement. Mais elle peut faire cela si elle accumule l’expérience, sans pour autant la figer de manière répétitive.

-        L’argument habituellement avancé est celui du manque de moyens. Certes, s’il y avait plus de moyens ce serait mieux. Mais je pense que si on commençait par valoriser mieux ce qui existe et l’inscrire dans une vision stratégique, on y gagnerait.

3. La recherche en sciences sociales relative à l’islam

J’ai pris l’initiative de fonder à la fin des années 1990 le Centre Interdisciplinaire d’Etudes de l’islam dans le monde contemporain (en abrégé CISMOC)à l’Université catholique de Louvain, après avoir commencé des recherches sur l’islam, à la fin des années 1970. La première recherche avait abouti à un livre avec Albert Bastenier, « Islam transplanté », une des premières recherches européennes sur la réalité de l’islam. J’ai commencé ce chantier de recherche dans une perspective de moyen terme en pensant qu’on était devant un fait émergeant, innovant alors que les sociologues des religions théorisaient la disparition du religieux et en général pas mal d’analystes pensaient que la sécularisation continuait son bonhomme de chemin dans les pays musulmans et que les expressions religieuses musulmanes étaient un résidu du passé. Ainsi, la recherche relative à cette importante nouvelle réalité de la société européenne et ses dynamiques mondiales me tient particulièrement à cœur.

Le Cismoc est dirigé depuis 2007 avec grande compétence par le professeur Brigitte Maréchal, ayant charge à temps plein des questions relatives à l’islam et aux religions à l’UCL. En plus des thèses de doctorat et les recherches en cours, le Cismoc vient de lancer Cismodoc, un département de veille documentaire et bibliographique sur l’islam contemporain. Lancement rendu possible grâce à une première impulsion donnée par la fondation Bernheim et un soutien de la bibliothèque UCL des sciences politiques et sociale. Ce fonds a été rendu possible aussi par l’accumulation d’ouvrages et de documents déjà existants au sein du Cismoc. Il s’agira de stabiliser cet outil.

Pour ce qui est de l’islam, ce que plus de trente ans de recherche m’ont appris est ceci :

-        La recherche sur l’islam constitue un terrain à la frontière de plusieurs domaines : d’une part ceux classiques de la sociologie des religions mais en sachant les adapter et réinventer au contexte musulman car les concepts disponibles ont été surtout produits par rapport aux christianismes. Mais le chercheur en islam doit également être familier avec les sciences du politique et des relations internationales depuis que « l’islam politique » et l’islam salafiste donnent le ton au devenir de l’islam mondial. Et tout chercheur travaillant sur l’islam doit disposer d’une connaissance historique du devenir de l’islam, doit être initié aux contenus théologiques car l’islam, comme toute religion, autoproduit un discours interprétatif de ce qu’il est et que le chercheur doit connaître s’il veut comprendre les paroles des personnes avec qui il s’entretien. Aucune formation disciplinaire ne mène tout droit à produire des chercheurs aptes et performants. C’est une longue accumulation de formations qui est nécessaire. Stabiliser des chercheurs performants, concentrer donc des moyens sur des centres d’excellence est impératif pour tout domaine et il l’est d’autant plus dans le cas de l’islam.

-        Cette situation de frontière de l’islam se ressent également négativement dans les évaluations du FNRS. J’ai lu quand j’étais en fonction, comme il est d’usage, des évaluations de projets et il m’apparaissait que les évaluateurs n’avait pas de compétences : à partir de leurs remarques il était clair que soit c’était des chercheurs sur l’immigration - car s’agissant de populations migrantes, le FNRS estime probablement qu’ils avaient une expertise - alors que ce n’est pas le cas car des chercheurs dans le domaine de l’immigration ne sont pas nécessairement ( ?)compétents dans le domaine de l’islam. Soit c’était des sociologues des religions, spécialisés sur le christianisme ; ou bien, plus rarement des islamologues qui connaissent les textes et l’histoire, mais ne connaissent par les réalités sociales concrètes. Ceci pénalise lourdement les projets portant sur l’islam et une évaluation devrait être faite par les instances du FNRS.

-        Une des grandes difficultés de la recherche sur l’islam est qu’elle se situe en plein cœur de dynamiques sociales souvent conflictuelles. Faire de la recherche sur le terrain de l’islam c’est travailler sur un terrain chaud, polémique, en même temps passionnant car on y voit l’histoire en train de se faire. Mais cela n’est pas de tout repos. Ce qui demande aux chercheurs d’être capables de faire face aux médiatisations, aux accusations éventuelles des uns et des autres et surtout de rester rigoureux dans la démarche de recherche. Autant de choses qu’on enseigne peu aux futurs sociologues et anthropologues.