Éric Zemmour, polémiste candidat président (qui entend sécouer la France)

Felice Dassetto

 

1 décembre 2021

 

Après quelques mois de préparation dans des conférences et dans les médias, Éric Zemmour a annoncé sa candidature à la présidence de la République française. Il le fait en se donnant une allure présidentielle particulière, en la construisant de toute pièce après avoir endossé celle du polémiste qui lui est bien plus naturelle.

Si l’on veut contraster ce candidat-là, la plus grosse erreur que l’on puisse faire est de rester dans la polémique. C’est l’erreur qu’à commise le présentateur, et je suppose la rédaction, de TF1 le 30 novembre, celle de rester sur le terrain polémique que Zemmour lui-même est le premier à enclencher et dans lequel il excelle.

Si l’on envisage de le vaincre, il faut se confronter avec lui sur le fond des thèmes privilégiés de sa campagne et sur bien d’autres thèmes, car il a fréquenté largement le monde politique et les réalités politiques pour connaitre la complexité de ce monde. Il saura faire feu de tout bois. Le soir même de son interview du 30 novembre avait lieu la cérémonie de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, et il peut répondre au président Macron qui, dans son discours, met en valeur l’action positive pour la France menée par cette chanteuse américaine, laquelle a été en effet la championne de l’ « assimilation », ce qu’il défend, dit-il, à l’encontre des dérives contemporaines.

La difficulté est d’avancer dans un débat avec des arguments rationnels et dans un esprit aussi serein que possible, ce qui dans une campagne politique ordinaire n’est pas simple et encore moins dans le style enclenché par Zemmour. Et d’autant moins, qu’au-delà de Zemmour, la

les thématiques dont il traite de manière privilégiée- la France, la nation, l’immigration, l’islam- sont cadrées par tout le monde sous le mode de l’émotionnel, qu’il soit polémique ou guerrier, fraternel ou charitable, accusateur ou justificateur. Et ces polémiques, qui le plus souvent ne sont pas des débats, sont cadrées directement dans des schémas idéologiques : gauche/droite, extrême gauche/extrême droite. Et Zemmour renforce encore ce mode de cadrage de la réalité par sa rhétorique et sa manière de présenter les réalités dont il parle.

Il ne s’agit pas de rêver une vie collective faite uniquement de gens qui discutent poliment entre eux de manière rationnelle. La vie concrète collective est bien rude en raison des jeux d’intérêt, des rationalités limitées, de visions du monde et des gens fragmentées. Mais je pense que le travail démocratique doit consister au moins dans la tentative de tendre à une rationalité d’arguments, à une modalité de débats permettant l’exercice de la démocratie, sans lesquels la démocratie perd son âme. Et je dirais qu’elle perd du crédit auprès des citoyens.

Mon analyse sera probablement incomplète. Je n’ai pas tout lu ni écouté ce dont Zemmour parle[i].

Mais je vais quand même m’essayer à ébaucher quelques aspects.

 

 

Un personnage et une histoire de vie

Une sociologie des leaders ne peut pas éviter dans de nombreux cas de faire référence à des traits personnels et à leur histoire de vie. Dans le cas de Zemmour trois aspects méritent attention.

Une personnalité polémique
Ce qui frappe dans la carrière intellectuelle de Zemmour et dans ses écrits, c’est son goût et son univers mental qui semblent affectionner à la fois un regard négatif et pessimiste sur le monde et des confrontations polémiques frontales. Il n’est pas seulement un polémiste critique. Il semble devenir volontiers un « imprécateur », qui accentue par goût la provocation. Dans une émission à LCI avec la journaliste Ruth Elkrief du 28 septembre dernier, il a d’ailleurs énoncé sa « doctrine » de l’action politique en disant : « En politique il faut provoquer ». Et tant mieux si c’est avec des accents négatifs, hargneux, et, au fond, vu de l’extérieur, assez tristounet.

Je me demande comment avec une telle personnalité pourraient exister les conditions d’un débat serein. Mais la première chose me semble être celle de ne pas tomber dans le piège de ses sorties polémiques. Elles peuvent d’ailleurs n’être là que pour la polémique.

Son activité de journaliste politique a commencé vers la fin des années 1980 et se situe de préférence à droite de l’arc politique, mais avant tout en tant que personnalité indépendante. C’est du Zemmour avant tout.

Son épanouissement et sa construction dans un certain type de télévision depuis les années 2000

Ce penchant personnel me semble avoir trouvé un champ de développement après 2010 suite à son passage dans de multiples plateaux de « débats » politiques, surtout dans des télévisions privées.

C’est le moment d’une transformation de l’offre télévisuelle et du « débat » politique qu’il faudrait analyser de plus près. Je mets « débat » entre guillemets, car dans ces années émerge un style d’émissions politiques et sociales organisé sous le mode de l’affrontement assorti de la « rigolade ». La raison en est la chasse au volume d’audience, question clé et nécessaire au fonctionnement économique des chaînes privées (et qui déteint aussi sur les chaînes publiques). Dans le domaine social et politique, c’est le prolongement des talk-shows des années 1980 ou de l’ « infortainement » des années 1990, que les spécialistes de la communication politique analysent, qui voyaient des hommes et des femmes politiques s’intégrer dans des spectacles de divertissement.

C’est jouer à s’affronter par toute sorte d’arguments et par toute sorte de rhétoriques, dans la polémique et parfois l’insulte, ce que les animateurs sollicitent. Je pense entre autres aux émissions de Laurent Ruquier ou de Cyril Hanouna et autres « animateurs ». Tout doit devenir boutade ; les participants échangent des phrases rapides, des mots d’esprit, aptes à devenir un tweet ou à se construire à la manière d’un slogan publicitaire ; la discussion doit se formuler dans un affrontement, non pas dans le but de chercher une vérité, mais dans celui de la compétition afin de prévaloir sur l’autre et de vérifier son succès dans la rigolade suscitée.

Par le biais de ces chaînes et de ces animateurs-vedettes et de leurs participants, ces styles d’échange deviennent une référence. Entre parenthèses, je vois ce genre imité, entre autres par des jeunes en particulier de milieu populaire ou immigré qui pensent que cela est « la » modalité de la réflexion sociale et du débat politique et des échanges comme dans es soi-disant réseaux sociaux (les enseignantes et enseignants doivent rencontrer ce style avec leurs élèves). Ce genre pourrait se rapprocher de l’ironie populaire face aux puissants qui utilise le ricanement comme seule arme possible. Mais il prend une dimension nouvelle, car il a été inventé par des professionnels en quête d’audience, bien payés et avec la joie des actionnaires des chaînes TV.

Zemmour s’est consolidé et il est en partie une créature reconnue grâce à ce genre d’émissions qui l’a « grandi » renforçant son profil d’origine. Aujourd’hui il continue à jouer ce rôle, ce qui fait son succès. Il n’a même plus tellement besoin de ces mêmes chaînes TV, qui après avoir surfé sur l’audience qu’il pouvait leur assurer, semblent maintenant être plus prudentes par rapport à ce personnage. Il pourra mobiliser les réseaux sociaux. Il pourra voler de ses propres ailes, de ses réseaux et de ses propres outils d’influence.

Une histoire familiale

Il me semble que pour expliquer son exaspération et la hargne polémique avec laquelle il exprime ses positions politiques, il est pertinent de remonter à sa biographie familiale et personnelle et au-delà de celles-ci.

La famille Zemmour est d’origine berbère juive algérienne. Le nom Zemmour, dérivé de la racine arabe désignant l’ « olivier » se décline sous diverses formes (Benzemmourri, Azemour…). Dans leur ensemble, les Zemmour constituent une confédération tribale berbère importante, éparpillée entre l’Algérie et le Maroc.

L’histoire de la présence juive dans les pays du Maghreb précède celle arabo-musulmane ; la conquête arabe au VIII° siècle impose l’islam et donne aux juifs le statut de « minorité protégée » (dhimmi) ce qui leur garantit certains droits (à la différence du monde chrétien où les juifs étaient soumis à un arbitraire juridique), mais en les enfermant dans un statut de peuple conquis et minoritaire. Ce statut minorisé se poursuivra lors de la conquête ottomane du pays à partir du XVII° siècle. Pour les Juifs berbères, ce sera une double minorité.

C’est sous la colonisation française que ce statut minorisé de dhimmi sera supprimé en mettant sur le même pied d’égalité musulmans et juifs. Paradoxalement la domination coloniale sera un moment considéré libérateur par les Juifs algériens qui s’inscriront dans une logique d’assimilation ou tout au moins d’acculturation à la République

française.

Dans son ensemble l’histoire moderne des Juifs berbères algériens, souffrant alors d’une triple minorisation, de Berbères, de Juifs et de colonisés est bien complexe et ambivalente. Mais le fait est que lors de la guerre d’Algérie l’on trouve des Juifs aussi bien dans le camp du FLN que dans celui de l’OAS. à l’indépendance, la plupart des plus de cent mille Juifs algériens quitteront le pays pour la France (plus rarement à l’époque, pour Israël). C’est ce que fera aussi la famille d’Éric Zemmour, ce dernier épousant à fond l’identité française, jusqu’au paroxysme, en défendant même le général Pétain en même temps que Charles de Galle.

Il me semble important de rappeler ce passé et le fait que cette famille d’origine modeste a joué en France la carte de l’assimilation à la République et que c’est par l’ascenseur social de l’assimilation qu’Éric Justin Léon Zemmour fait son parcours universitaire et entame un chemin de mobilité sociale, apparemment avec quelques difficultés.

Or, le citoyen républicain Zemmour voit arriver en France et prendre de l’importance non seulement des immigrés arabes, que sa famille avait fuis, mais qui se qualifient et se manifestent et s’implantent de plus en plus comme religieusement musulmans, dans un moment où ceux-ci affirment à partir des années 1970 leur identité islamique avec des accents totaux inspirés par les doctrines des Frères musulmans et des Salafistes en prenant en plus des accents conquérants, communautaires qui semblent mettre en péril le socle même de l’identité française. En prenant en plus des accents anti-juifs soit en raison d’un antisémitisme historique, soit surtout en raison de l’identification de nombreux juifs à l’Etat d’Israël.

Certains des jeunes générations immigrées revendiquant même leur différence, à l’instar du mouvement des « Indigènes de la République ».

Il ne fallait pas plus pour secouer Éric Zemmour, pour donner matière à son esprit polémique et pour le lancer en campagne pour « sauver la France » considérée en péril.

Zemmour et la réaction inquiète

Je viens de dessiner quelques traits du personnage Zemmour, comme ils m’apparaissent. Il est une personne franchement inquiète au sujet du devenir de la société française et, peut-être plus largement, européenne. Jusqu’à l’excès, car incapable de lire les changements en cours qui transforment aussi la « France éternelle » et qui comme partout naviguent entre les dynamiques de changement et celles de la permanence.

Les pôles de l’inquiétude de Zemmour

L’inquiétude se focalise sur une question clé : l’érosion de l’ « idée nationale » et le conséquent sentiment d’appartenance collective qui avaient été forgés sur base d’un héritage historique, sur un mode de vie et sur des principes de vie commune. Cette inquiétude n’est pas nouvelle et elle se formule de manière analogue dans d’autres mouvements bien connus et trouve un écho dans une partie de la population pour des raisons diverses.

Les causes de cette érosion de l’identité sont identifiées par Zemmour dans quatre grands processus en cours, dosés de manière variable suivant les circonstances et les personnes.

C’est en général la mondialisation impulsée par les élites dominantes économiques, culturelles, politiques. Pour Zemmour, ce processus fait que les Etats nationaux perdent la maîtrise de leur devenir. L’européisation y contribue également et va dans ce sens. Il faudra voir comment il se positionnera dans ce domaine et s’il suivra le profil des autres leaders « nationalistes » (Hongrie, Autriche, Italie, Finlande, etc.) ou s’il trouvera un profil nouveau.

Ce sont aussi des dynamiques culturelles, comme l’exaltation du cosmopolitisme, du multiculturalisme qui vide de toute valeur les références et les identités nationales. Ou la culture postmoderne qui érode les principes et les valeurs.

Ce processus, engendré par le haut de la société, est considéré s’aggraver par les vagues de personnes migrantes non désirées, et qui s’imposentnt dans la société.

dysfonctionnelles en général ou fonctionnelles sur le plan économiques et dysfonctionnelles sur le plan social. Elles sont considérées comme un véhicule, à terme, de la cause de la disparition des cultures nationales, d’autant plus qu’elles semblent revendiquer une autonomie et par là mettre en question l’unité culturelle du pays (celle dans laquelle Zemmour et sa famille ont choisi de s’assimiler).

Et enfin, dernier facteur, au sein des populations de migrants, les populations de confession musulmane changent le visage de la société historique et, suivant les tendances de l’islam des dernières décennies, semblent vouloir opérer la volonté d’affirmer une société antinomique à celle existante, de marque et de culture chrétiennes, ou celle fondée sur une vision « laïque » de la société.

Ceci est le cœur du « programme » Zemmour. Mais il connait trop bien la réalité pour en rester là. Il a été critiqué sur la faiblesse concernant les aspects économiques, sur l’environnement. Il élaborera certainement un programme dans ces domaines comme le laisse entrevoir le débat qui a eu lieu sur LCI avec Ruth Elfrief le 28 septembre dernier. Il faudra voir s’il inventera quelques traits nouveaux ou s’il restera, comme ses partis frères, dans la « réaction » face aux dynamiques en cours au nom d’un passé qu’ils voient menacé.

 

Zemmour l’idéologue

 Mais Zemmour est plus qu’un protestataire réactionnaire. Il met en forme et il structure une pensée, il formule un système de croyances explicites, intégrées, cohérentes qui expliquent et jugent l’histoire ancienne et récente, il juge le passé récent, celui vécu par les destinataires de son propos. Il donne un sens à ce passé. Il identifie ce qui est bien et urtout ce qui est le mal en politique et dans d’autres domaines d’activité, il fournit un guide pour l’action. Comme toute construction idéologique, son propos a une finalité pratique, visant à faire triompher sa doctrine et éventuellement prendre le pouvoir. Mais il a aussi l’autre finalité des discours idéologiques, celle expressive, visant à construire des sentiments communs et une solidarité au sein d’une population, par exemple en clamant le danger imminent et l’urgence d’agir.

Actuellement Zemmour, avec sa rhétorique propre faisant partie de son style, s’appuyant fortement sur la dimension expressive, pense probablement d’atteindre des résultats pratiques comme il commence à le faire en proposant une « préférence nationale » dans le système de la sécurité sociale dans le but de préparer peut- être son arrivée au pouvoir.

Ce sont ces constructions idéologiques que bâtissent les Zemmour&Co contemporains, s’appuyant sur le socle idéologique précisé plus haut.

 

La force de Zemmour

Le succès de Zemmour et des partis et des mouvements qui se situent dans la même ligne réside dans leur force et consistance idéologique.

Souvent les nombreuses critiques se limitent à cibler la rhétorique « populiste », la capacité de communication politique ou à condamner le racisme ou l’« islamophobie ». Cela ne suffit pas même si cette attitude donne la satisfaction du devoir accompli et le confort de se sentir dans le bon camp. On ne prend pas au sérieux le contenu de l’idéologie en se plaçant sur le terrain même où il se situe et on évite de s’interroger sur la pertinence de l’idéologie qui vise à contrer Zemmour&CO. On évite en somme de se demander si leur succès provient seulement de leur rhétorique « populiste » ou si elle n’a pas un fondement dans le réel. Cette carence me semble due, entre autres, à une relative paresse intellectuelle qui préfère en rester dans sa zone tranquille : c’est facile de critiquer la rhétorique de Zemmour sans se questionner sur soi-même.


Ou, pire, c’est la preuve que les élites dominantes, économiques, politiques, culturelles qui contrôlent et orientent le flux des richesses monétaires, des innovations technologiques et des narrations et informations sont toujours moins liées aux communautés qu’elles prétendent gouverner. C’était déjà la thèse formulée en 1995 par le sociologue américain Christopher Lasch  dans son livre : The revolt of elites and the betrayal of democratie. Cet auteur, au lieu d’analyser la crise de la démocratie sous l’angle de la carence des processus de communication, de participation, de l’individualisme, comme le font de nombreux ouvrages qui continuent de paraître, met l’accent sur la « trahison » de la démocratie par les élites ». Je ne sais pas s’il l’on peut généraliser cette réalité, cela mériterait analyse et débat. Quoi qu’il en soi, ce n’est qu’en donnant réponse concrète sur le terrain de Zemmour - et sur lequel eux- mêmes n’ont pas de réponse et ne formulent que des « imprécations » - que l’on pourra avancer dans une vie , car leur succès est le symptôme d’un malaise et d’un problème réels dans les fonctionnements des sociétés.

Se limiter à accuser Zemmour et les autres comme lui d’extrême droite ou à dénoncer leurs rhétoriques populistes ne suffit pas. D’autant plus qu’en amont des questions posées par Zemmour il y a des aspects dénoncés de plusieurs côtés.

Le défi de penser neuf : identité, migrations, islam

Au-delà du style zemmourien, il existent bien des débats posés par Zemmour sur la scène politique, que d’autres ont posé avec lui et avec les lunettes de divers angles politiques.

Mais depuis au moins cinquante ans, ces question qui sont largement agitée par des polémistes et des médiats de tout bord, on a abouti à beaucoup d’essais, à des bons ou de mauvais sentiments mais pas à des analyses approfondies pouvant nourrir des débats politiques. Cela a été selon moi une carence des sciences sociales. Retenons ces trois thèmes qui sont les axes de force de Zemmour : identité, migrations, islam.

L’identité et le changement contemporain

Il est clair que depuis les années 1980 nous vivons dans une transformation profonde, à plusieurs points de vue y compris du collectif humain qu’est la nation. Zemmour la désigne avant tout en droite ligne de l’idéologie française comme « la France ». On peut ignorer cette dimension dans un esprit cosmopolite comme celui d’élites mondialisées, d’un capitalisme mondialisé. Ou bien on la sous-estime dans un esprit individualiste libéral. Ou bien dans un esprit européiste.

Mais le fait que, mises à part ces élites minoritaires, on ne peut pas ignorer les collectifs humains, le fait que ceux-ci doivent se reconnaître, le fait que nous ne vivons pas dans une gouvernance mondiale, mais dans des gouvernances plus localisées, qui gèrent la sécurité sociale, qui assurent les services.

Certes Zemmour rejette des changements possibles. Certes lui et ses partisans sont figés dans une France surtout celle de l’identité française des mœurs françaises. Zemmour tendra à la rendre éternelle.

Mais il n’empêche que la question du changement de l’économie, des technologies , des dynamiques culturelles, des identités, du vécu quotidien des identités, du mode d’existence, mais aussi du système culturel, technologique reste une question non régulée quant au fait de savoir qui tient en main la destinée de ce changement. L’utopie démocratique qui consistait à dire que les populations pouvaient plus ou moins maîtriser les changements semble s’effondrer. Le changement vient d’ailleurs, de forces dominantes, mais semble de moins en moins venir des dynamiques internes aux sociétés nationales.

C’est une question qui dure depuis des décennies. Mais continue à se formuler avec difficulté une pensée locale-nationale, vitale pour une majorité de gens pour leur sentiment identitaire, pour leurs relations de vie, pour ce qu’ils considèrent comme vital au quotidien. Ils vivent dans une fatigue sociale du changement incessant et des risques vivants que cela implique. Et manque un sentiment de maîtrise du devenir.

Ce sont ces aspects qu’il faudrait analyser à fond, imaginer, et pas seulement polémiquer sur l’exclusive ou la préférence nationale.

Certes, on a pensé et élaboré l’échafaudage complexe des institutions, États-nations et régions d’une part, et des instances européennes, onusiennes, spécialisées d’autre part. Des armées de fonctionnaires les font vivre.

Mais la pensée sociologique-anthropologique n’a pas pensé le sens et les modes de constitution de ces appartenances collectives qui sont multiples et juxtaposées. On se limite à des formulations sommaires, par exemple : je suis Bruxelloise, Belge et Européenne, et citoyenne du monde. Ce sont des déclarations : mais comment se construisent et se nourrissent-elles ? Autrement dit : que deviennent les appartenances collectives aujourd’hui et surtout comment les construire ?

Pas mal d’intellectuels pensent que cette question est vieux jeu, ou ils et elles la décrètent de droite.

Alors qu’elle est centrale pour les démocraties et surtout pour faire face aux défis à venir. Une société qui se pense comme un hall d’aéroport ou de gare, comme des flux liquides (comme disait Baumann) ne peut pas construire et réinventer une société démocratique.

En l’absence de constructions collectives politiques quelque peu assurées, on se replie dans des identités proches, avec celles et ceux que l’on considère comme les « siens », se réfugiant souvent dans des identités simples et premières, sensibles, pré-politiques : la culture, la religion, l’ethnie. Ou la couleur de la peau, l’identité sexuelle. Ou bien on se réfugie dans l’entre-soi des réseaux ou dans son propre corps ou dans le fantastique.

Et si l’on ne formule et l’on ne thématise pas avec un effort d’invention les fondements de la vie commune et donc l’on ne construit pas volontairement une nouvelle narration de la nouvelle complexité du monde, ce sont des visions passéistes et d’enferment sur soi, entre les siens qui font l’affaire. C’est ce qui se passe depuis 30 ou 40 ans en Europe. L’illusion mondialiste et cosmopolite a ignoré la construction complexe des communautés vécues et articulées au politique. L’institution européenne même n’a pas fait rechercher suffisamment son existence comme collectif complexe et en dehors de ses fonctionnalités, certaines discutables et certaines directement vécues par les populations, comme la monnaie, la circulation dans le cadre Schengen et de nombreux règlements qui font expérimenter une vie commune.

Les migrations

Le thème des migrations est un des leviers forts des mouvements nationalistes et des peurs et inquiétudes identitaires qu’ils suscitent.

Le fait est là, massif. Sa gouvernance politique est débordée.

On continue à penser les migrations contemporaines à la lumière de celles envisagées aux USA dans les années 1930 et prolongées en Europe jusqu’aux années 1970.

Tout a changé depuis lors, tant dans les projets migratoires que dans les cadres sociaux des migrations : les causes ont de nouvelles logiques, les modes migratoires, les processus d’établissement, les liens aux sociétés d’origine.

Dans ce vide de connaissance, les polémiques ont beau jeu de flamber.

Le questionnement autour de cette massive réalité sociale s’est sclérosé dans la polémique acerbe, qui se poursuit plus que jamais, entre celles et ceux qui sont « pour » les migrants et celles et ceux qui sont « contre ». La polémique a paralysé la pensée.
Mais ni les « pour » ni les « contre », ni les uns et ni les autres ont la capacité de formuler des programmes politiques concrets. Ceci à mon sens faute d’une analyse théoriquement pertinente et empiriquement fondée des migrations contemporaines. Les centres universitaires ou non dédiés à ce grand phénomène collectif ont failli dans leur tâche.
L’Union européenne, Commission et Parlement ne disposent pas d’une vision politique sauf celle de tenter d’arrêter et de réguler plus ou moins ces flux considérables. L’ONU lui-même ne dispose pas d’analyse comme l’a encore prouvé le rapport de la conférence de Marrakech qui a suscité tant de débats et a dépensé tant d’argent. Le fatalisme migratoire devient souvent la norme culturelle. Depuis l’homme de Cro-Magnon, on a toujours migré, cela ne fait que continuer. Ce fatalisme est ahurissant. Il nie en quelque sorte toute la démarche culturelle de l’humanité pour tenter de maîtriser son avenir.

Dans ce même vide, les flux de migrants tentent de se glisser à travers des interstices tragiques pour eux et selon des modalités qui s’apparentent à une invasion comme processus social qui ne s’appuie pas sur la force des armes, mais sur celle de la seule pression humaine. Parmi les populations de départ se construit un véritable marché mafieux et parallèle. Dans les régions de départ se construit une culture du départ et s’organisent des modalités concrètes de réseaux et de passeurs pour converger vers ce que l’on considère comme la terre promise.[1]

Loin de moi de penser qu’il s’agit d’une question politiquement simple à gérer. Mais tout au moins, en sortant de la paralysie de l’opposition des « pour » et des « contre », en travaillant à une connaissance approfondie de l’ensemble du processus et de ses conséquences, il y aurait moyen de porter un regard plus libre pour inventer des modalités nouvelles afin de sortir des modalités absurdes, inhumaines et intenables qui se sont installées.

L’islam  

Il s’agit d’une autre réalité, devenue complexe en particulier suite aux transformations du monde islamique depuis les années 1970.

Dans ce cas aussi l’opposition entre les « pour » et les « contre », entre les dogmatismes des uns et des autres, l’ignorance de cette réalité ou la non-conscience des enjeux qu’elles suscitent bloquent la possibilité de penser rationnellement cette grande nouveauté culturelle, sociale et civilisationnelles. Manque également de la part des musulmans européens une réflexion critique sur leur mode de présence et d’implantation qui a eu lieu et continue en partie à avoir lieu sous l’impulsion de l’islamisme politique de tout bord -arabe, turc, pakistanais- et celle du salafisme wahabite qui ont fortement orienté l’islam européen aussi bien que mondial avec ses revendication de reconnaissance et de droits sans s’interroger sur le contexte dans lequel ces formulation étaient avancées.

Dans cette absence de réflexion globale et de longue vue s’engouffrent toutes les craintes, toutes les rumeurs, toutes les hostilités, tous les discours de constructeurs et malfaisants.

Le mode de présence d’une consistante minorité en Europe est une nouveauté et un événement civilisationnel majeur. Son mode de constitution, le mode de construction de son devenir est marginalement pensé tant par les non musulmans que par les musulmans. Ou bien on reste en surface en polémiquement sur le terrain des formules de Zemmour comme celle du « grand remplacement ».

 

Conclusion

 On l’aura compris. Selon moi le discours de Zemmour énonce des questions brulantes des sociétés contemporaines. Il le fait avec une rhétorique de la hargne, voire haine, attisant l’hostilité, exagération et exaspération, peut-être calcul cynique. Il oublie d’ailleurs d’autres questions importantes, surtout dans le domaine économique, écologique ou géopolitique.

Mais se limiter à tenter de s’opposer en l’accusant de populisme, d’extrême-droitisme ne servira pas à grand-chose, comme n’a pas servi une hostilité analogue à d’autres mouvements analogues.

Car ces questions restent au cœur du devenir contemporain des sociétés humaines et exigent des réponses sur le plan intellectuel préparant l’action politique.

Certaines d’entre elles, les plus importantes, exigeraient des changements de cap dans les orientations des élites dirigeantes et dominantes contemporaines. Ce qui sera probablement la chose la plus difficile. Et peut-être bien plus difficile encore de contrer des leaders comme Zemmour&co.

 


[1] Je me permets de renvoyer à mes textes suivants : Sur les migrations en général : F. Dassetto, ‘Migrations : un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies’, dans La Thérésienne, 2019/1 : https://popups.uliege.be/2593-4228/index.php?id=596; Felice Dassetto, « Un pacte concernant les migrations. Un document de l’ONU intéressant, incomplet et à recadrer », 5 décembre 2018 dans ce blog http://www.felicedassetto.eu/index.php/blog-societes-en-changement/268-migrations-onu,  :

 


[i] Aussi perce que j’ai pour règle de ne pas dépenser de l’argent pour des écrits polémiques et je préfère ne pas faire gagner de l’argent aux auteurs, aux éditeurs, aux diffuseurs et aux libraires qui vendent ces livres. Contrairement à ce que dit et écrit le flamboyant patron de la librairie Filigrane à Bruxelles qui considère que son seul souhait est de vendre et que tout livre est bon à vendre, je pense que le livre n’est pas une marchandise banale et que même s’il fait gagner beaucoup d’argent, tout livre n’est pas bon à vendre. Je parcours donc les livres de Zemmour et d’autres, dans des librairies, assis à leur café quand elles en ont un ou assis sur un tabouret dans un coin.