Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Questions et perspectives à propos des Taliban, des combats islamistes et de l’Occident

Felice Dassetto

17 août 2021

Beaucoup de pages seront écrites à propos du succès Taliban, des erreurs de gouvernance lors de la longue occupation par les Américains et les forces de l’OTAN. Je me limite ici à quelques aspects et à situer la victoire des Taliban dans une perspective de long terme.

1. Un mot à propos des Taliban et de l'histoire récente

L’organisation combattante islamiste-salafiste Taliban a remis la main sur l’Afghanistan, un pays de la superficie de la France, peuplé par 38 millions d’habitants dont 25% vivent dans les villes et les autres dans les zones rurales et montagneuses. Cette même organisation avait déjà conquis par les armes ce pays en 1996. Elle y avait fondé l’Emirat islamique d’Afghanistan. C’était dans la foulée des luttes de multiples factions combattantes contre les Soviétiques qui avaient occupé militairement l’Afghanistan 1979. Ces derniers avaient dû le quitter en 1989 sous la pression des groupes armés de toute sorte, tribaux ou islamistes, certains soutenus d’ailleurs par la CIA. C’était le temps de la Guerre froide.

Les Taliban ont été les derniers venus, car ils ont été fondés en 1994 par le charismatique Mollah Omar, parmi de jeunes étudiants de la grande ethnie pachtoune, majoritaire en Afghanistan. Taleb est le terme arabe qui désigne des « élèves », d’où leur appellation : Taliban. Il s’agit plus précisément d’élèves de madrasa (terme qui désigne des écoles supérieures islamiques), qui se situent dans le courant idéologique-religieux du grand mouvement d’origine indienne appelé Deobandi, du nom de la ville de Deoband, pas loin de New Delhi où ils ont été fondés vers 1860. C’était en réaction au colonialisme britannique et pour résister à l’action d’évangélisation de missionnaires chrétiens, anglicans, réformés ou, en moindre mesure dans la région, catholiques. Ce mouvement se situe dans la mouvance du sunnisme hanéfite, tout en prônant un fort rigorisme religieux et une interprétation littérale des textes, un peu à la manière du wahabisme salafiste saoudien, qui l’a influencé en particulier depuis les années 1960. Il procède de l’idée de renforcer la foi des musulmans par un retour à la pureté (présumée) de l’islam des origines. Dans le même sillage se situe également le mouvement de la Jamaat at-Tabligh, qui vise les mêmes objectifs avec des méthodes plus adaptées aux couches populaires. Ce dernier mouvement des Tabligh a fort contribué à l’islamisation des musulmans européens, y compris en Belgique, dans les années 1970-1990. Ce rigorisme religieux est d’ailleurs bien visible lorsqu’on parcourt la ville de Deoband et le deobandisme est fort répandu et influent à travers ses écoles supérieures, en Inde, Pakistan, Bengladesh et là où existe une immigration provenant de ces régions.

En principe, les Deobandi ne sont pas un mouvement politique, mais leur rigorisme inspire pas mal de groupes qui y font référence.

C’est dans ce cadre de pensée que Mohammad Omar -Mollah Omar- avait pris les armes contre les Soviétiques, influencé par le fameux texte du cheik palestinien Azzam, Rejoindre la caravane, dans lequel il invite les jeunes musulmans à rejoindre la caravane des combattants du jihad lancé contre les occupants soviétiques. Il sera influencé également par la dynamique induite par la pensée et l'action d'al-Qaida. Il était aussi enseignant dans la madrasa deobandi de Guetta.

Mais nous sommes en 1994. Les Soviétiques ont quitté en catastrophe l’Afghanistan depuis cinq ans. Les différentes factions, islamistes ou pas, se combattent entre elles pour se disputer le pouvoir afghan. C’est alors que Mollah Omar fonde ce mouvement auprès des élèves de la madrasa afin de mettre fin au désordre social qui règne, à la corruption. Les Taliban sont nés. Le mouvement s’imposera par les armes. Grâce aux réseaux des Deobandi, une assemblée d’ouléma venue du Pakistan et d’Afghanistan instaurera mollah Omar comme « commandeur des croyants », un titre symbolique de prestige qui, avec son aura de combattant et ses capacités militaires et organisationnelles, aboutira deux ans après à la victoire sur les diverses factions rivales et à l’instauration de l’Emirat islamique d’Afghanistan. Dans l’exaltation de cette victoire et de la dynamique globale instaurée par al-Qaida et autres mouvements islamistes dans le monde musulman, l’Emirat se transformera en un régime dictatorial avec les dérives que l’on a connues commises au nom du respect de la « sharia », la loi islamique.

Les Taliban sont forcés d’autoriser l’installation sur leur territoire à Ben Laden et les combattants de son groupe al-Qaida qui avaient participé à la lutte contre les Soviétiques. Ils agissaient dans la logique d’une stratégie mondiale de guerre contre les infidèles occidentaux. Ces hôtes amis, mais encombrants, lanceront l’attentat contre les Twin Towers et le Pentagone le 11 septembre 2001, probablement à l’insu des dirigeants de l’Emirat. Les Américains demandent à ceux-ci de leur consigner Ben Laden. Ce qui est refusé. La réponse ne se fait pas attendre. Dès novembre 2001, les Américains, avec leurs alliés de l’OTAN, engagent l’action militaire contre al-Qaida. Ben Laden et son second Zawahiri, parviennent à fuir. Mollah Omar également. Les militants, ou sont tués ou entrent en clandestinité, se réfugiant entre autres dans le Pakistan voisin et en particulier dans les zones tribales frontalières jouissant d’une certaine autonomie. Nombreux seront capturés et emprisonnés sans l’ombre d’un procès dans la base militaire américaine de Guantanamo, convertie en prison, sur l’île de Cuba. Certains seront libérés et on les retrouve maintenant parmi les dirigeants et les combattants constituant un raiseau d'"anciens", bien solide. 

L’Emirat est liquidé et des institutions nouvelles sont mises en place, mélangées à des institutions anciennes (comme la grande assemblée de notables et de chefs de tribu, la Loyaa Jirga). Mais la mayonnaise prend mal. Des présidents téléguidés et supposés faire la transition, à commencer par Amid Karzai jusqu’à l’américanisé Ashraf Ghani, sont parachutés pendant les vingt années d’une histoire afghane qui tente de se construire sous la gouvernance dirigée et protégée par les USA et ses alliés, tandis que la guérilla islamiste et tribale, qui avait fait ses preuves contre les Soviétiques, se remet en place.

La présence américaine et des alliés devient plus que problématique. Malgré l'usage des drônes qui tuent à distance de nombreux leaders Taliban (et d'autres groupes islamistes) la confrontation se joue sur le terrain.

Le récit qui s’installa consiste à dire que les troupes américaines et alliées resteront tout en préparant les institutions du pays et l’armée pour qu’elles puisse devenir autonomes. Des milliards de dollars et d’euros sont dépensés. C’est Donald Trump qui annonce le jour du départ de l’armée américaine et commence d’ailleurs des négociation avec les Taliban, avec l’aide du Qatar. De ce fait les USA les désignent et les instaurent comme vainqueurs. Le réalisme plat et cru de ce président regardait la réalité en face. Son opposant Biden ne pourra que reprendre sa promesse, que d’ailleurs tout le monde attendait : pourquoi continuer à mourir et à dépenser de l’argent pour ce pays ? Organisons une fiction pour préparer le départ.

Les Britanniques qui avaient tenté au XIX° siècle de conquérir ce pays avaient fini par y renoncer.

A nouveau, sur le terrain, les Taliban se distinguent et reprennent le pouvoir 28 ans après leur première victoire. C’est le 15 août 2021. Ils annoncent la création de l’Etat islamique d’Afghanistan. Il faudra voir s’ils sauront gouverner ou s’ils répéteront les mêmes horribles erreurs et outrances que lors du premier Emirat. En tout cas, l’appellation d’Etat islamique annonce la couleur.

2.Pourquoi une mise en scène misant sur un Etat, une démocratie et une armée inexistants ?

L’image du château de cartes est bien pertinente pour parler de l’écroulement du régime afghan mis en place dans les vingt dernières années sous protectorat américain et occidental. Et pourtant une fiction continuait à se jouer y compris dans la plupart des médias autour de cette nouvelle armée formée, de cette transition en cours. Des Afghans et Afghanes urbanisés et occidentalisés voulaient y croire.

Mais c’était une fiction. Tout s’est écroulé.

La population afghane n’a pas résisté à l’assaut des Taliban. Les tribus, toutes armées, n’ont pas bougé, que du contraire. Le président lui-même a pris la fuite, soi-disant pour éviter un bain de sang à Kaboul laissant la place vide. Le parlement élu ne se fait pas entendre. C’est le sauve-qui-peut. Le politologue français Gilles Dorronsoro, pour donner un exemple, un des rares chercheurs à conduire des recherches sur ce terrain, avait annoncé cela il y plusieurs mois dans son livre au titre éloquent : Le gouvernement transnational d’Afghanistan. Une si prévisible défaite, Paris, Karthala, février 2021. 

Il suffisait d’ailleurs de disposer de quelques informations sans être une spécialiste en géopolitique pour comprendre que dès le départ des troupes américaines et de l’OTAN les Taliban auraient à nouveau pris le pouvoir.

Tout d’abord, malgré toute la puissance des armées occidentales (conjointement à l’armée afghane), ces forces n’ont jamais réussi à prendre pied dans le vaste territoire rural et montagneux et ils ont juste contrôlé les centres urbains. Le reste du territoire était de plus en plus contrôlé par les Taliban et autres groupes combattants islamistes. A tel point que des rescapés de l’Etat islamique, fuyant la Syrie et l’Iraq en 2018 après la défaite du Califat, avaient trouvé refuge et s’implantaient dans le territoire afghan.

Deuxièmement, la structure organisationnelle des Taliban était toujours en place, malgré les troubles internes qui ont suivi la mort en 2013 de Mollah Omar. La preuve de la capacité organisationnelle des Taliban est visible non seulement par leur action militaire, mais également par leur action internationale et de négociation.

 

Un aspect qui serait cocasse s’il n’avait pas un volet tragique est qu’au centre de la photo des leaders Taliban prise à Kaboul le 15 août dernier (diffusée dans de nombreux médias) on voit au centre, avec un turban noir, le leader Abdul Ghani Baradar, cofondateur historique des Taliban avec Mollah Omar, chef des opérations militaires qui était mandaté pour les négociations avec les Américains qui ont abouti aux accords de Doha. Ce même leader, capturé par les Pakistanais, mais libéré en 2018 sous pression américaine, est de retour à Kaboul. Sa libération était probablement une condition mise par les Taliban au commencement des négociations. C’est lui-même qui le 28 juillet dernier a rencontré dans le sud de la Chine le ministre des affaires étrangères chinois probablement pour l’informer de la prochaine victoire et de préparer l’avenir en s’assurant de la neutralité chinoise, qui a déjà été assurée, ce ministre déclarant que la Chine s’attend à ce que les Taliban jouent un rôle important dans le processus de réconciliation, de paix et de reconstruction du pays.

Ajoutons encore que la cohérence ethnique Pachtoune prédominante assure une cohésion tribale considérable à cette organisation.

Troisièmement, il n’y a jamais eu de signes d’un changement idéologique chez les Taliban. Ou plus exactement, ils ont confirmé et renforcé leur politisation. Depuis les succès de l’Etat islamique en Syrie, des membres des Taliban ont non seulement manifesté leur joie pour la victoire du Califat, mais y ont adhéré. Adoptant également l’idéologie politique internationaliste de ce mouvement et ne se limitant plus au seul projet national afghan qui était la vision stratégique d’origine des Taliban. La question de la doctrine actuelle qui va prévaloir au sein des Taliban reste ouverte.

Il faut dire qu’ils ont donné une petite preuve de leur capacité d’adaptation quand cela les intéresse.

Ainsi les Taliban de l’Emirat avaient proclamé l’interdiction de la culture du pavot considérée « haram ». Les mêmes Taliban éjectés du pouvoir après 2001 ont fait de l’économie du pavot et des opiacés un instrument hallal, devenu licite donc, pour assurer leur financement à la plus grande joie des paysans afghans qui vivent de cette culture et de son trafic illégal.

Et, dernier signe de la force des Taliban, les actions armées et les attentats terroristes n’ont jamais cessé en Afghanistan montrant une volonté de perpétuer un état de guerre, et depuis février 2021 une offensive militaire générale était visible. Or, même si leur objectif était de reprendre le pouvoir, si ces négociateurs de Doha envisageaient vraiment une rupture par rapport à la lutte armée, ils auraient pu adopter une stratégie politique de participation électorale. Ils n’ont jamais abandonné leur stratégie de lutte armée.

Dorronsoro souligne aussi l’erreur faite souvent par les Occidentaux au sujet des Taliban. En les jugeant sur leur apparence, on les considère comme des arriérés. C’est l’erreur la plus grave que l’on peut faire, que de sous-estimere l’adversaire ou l’ennemi. C’est la même erreur plus générale commise à propos de l’islamisation. Or les Taliban pendant toutes ces années ont pu former une élite, ils ont voyagé, ils ont appris le jeu des rapports de forces internationaux et ils ont et participent à un projet de long terme.

Considérant ces aspects, les négociations sur pied d’égalité que les Etats-Unis ont entamées avec ce groupe jihadiste-terroriste, lui donnant en somme une légitimité, les « accords » de Doha conclus le 29 février 2020 et les tentatives d’accords suivants entre le gouvernement afghan et les Talibans apparaissent comme une pièce de théâtre mise en scène et jouée par toutes les parties en présence. Tous savaient ce qui allait se passer. Le gouvernement afghan devait jouer son rôle pensé par les Américains et les Occidentaux essayant de négocier avec les Taliban tout en jouant la fiction d’une armée afghane se préparant à la défense du pays qui se construisait démocratiquement. Les Taliban utilisaient la tactique de la négociation pour se présenter comme honorables et en même temps obtenir des résultats, comme la libération de prisonniers détenus en Afghanistan, autant de combattants en plus. Les Occidentaux, et les Américains avant tous, voulaient sortir de ce bourbier afghan. Donald Trump disait clairement sa logique, celle d’une Amérique pour les Américains et non pas pour assurer la paix dans le monde. Joe Biden affirmait encore il y a quelques semaines que l’armée et le gouvernement afghan assureraient vaillamment la défense de la patrie. C’était un discours ambigu. Car, s’il a dit cela avec conviction sur base des connaissances dont il disposait, alors les services de renseignements, de la CIA et les analystes politiques qui conseillent le président devraient être mis à la porte sans tarder. La même chose en ce qui concerne l’OTAN et chaque pays individuellement. S’il a menti, alors il devrait s’expliquer dans son pays et avec ses alliés. La fiction continue avec le discours du 17 août. Il dit que les Américains n’entendaient pas construire un pays juste assurer leur sécurité. En réalité ils voulaient les deux, comme tous les autres pays : construire le pays qui convient pour s’assurer qu’il ne devienne pas une ruche hostile à l’Amérique et à l’Occident.

Concernant l’armée afghane et le pays, il serait intéressant, entre autres, de savoir ce qu’en pensaient réellement le gouvernement belge et les responsables de l’armée belge, laquelle était sur le terrain afghan depuis des années et a contribué à l’instruction de l’armée afghane. Quelle analyse avait été conduite ? Prévoyaient-ils que cette armée pouvait faire face ou avaient-ils les plus grands doutes à ce sujet ?

Pourquoi cette mise en scène d’une pièce de théâtre qui s’est avérée bien rapidement n’être que telle alors que plusieurs signes annonçaient le contraire ? Pourquoi laisser de la sorte des stocks d’armes de l’armée afghane, ce qui permet aux taliban et aux autres groupes islamistes d’accroître leur capacité militaire ?

Pourquoi cette mise en scène qui a disqualifié totalement le monde occidental ?

S’il est vrai que le terrain afghan est difficile militairement et complexe socialement dans le magma tribal de ce pays, il est tout aussi vrai que la sortie effectuée s’avère pitoyable. Et lourde de conséquences.

Ajoutons encore: d'où vient l'impréparation des Américains et de leurs alliés à préparer le départ ou plus exactement la fuite?? Pensaient-ils qu'il allait être un départ en fanfare?

3.Les enjeux immédiats suite à la nouvelle prise de pouvoir par les Taliban

Et d'abord la question au sujet de laquelle même le président américain a levé la voix: pourquoi l'armée afghane formée et armée à grands frais s'est évanouie? Bonne question et il serait intéressant de trouver des réponses. Mais sans oublier qu'en abritant les Taliban et en leur donnant une tribune et une légitimité comme le Qatar a fait depuis des années, en négociant avec eux les accords de Doha comme les Américains ont fait depuis plus de deux ans, ce sont autant de manières de les instaurer en vainqueurs. Dans ce cadre, pour quelle raison l'armée afghane aurait dû combattre si la conclusion était déjà établie? Ce qui revient aux questions précédentes: pourquoi ces comédies? 

Maintenant,  une question est sur toutes les lèvres aujourd’hui : que deviendra l’Afghanistan sous la coupe d’un gouvernement Taliban II ? Les Taliban vont-ils instaurer un régime semblable au précédent ou plus souple sous certains aspects? La réponse ne semble pas évidente malgré les discours des conquérants. Peut-être que des spécialistes ou la CIA largement présente dans le pays, même si barricadés, disposent d’informations au sujet de l’évolution de l’idéologie de base des Taliban, de l’impact des adhésions ou de leurs alliés à venir de l’Etat islamique ou d’al-Qaida ou d'autres. On verra rapidement ce qu’il en est.

Va-t-il  s'instaurer un régime autoritaire? C'est probable à moins que la vision politique des Taliban ait changé depuis vingt ans. Et, par rapport au gouvernement Taliban I, ce régime pourrait connaître la neutralité d'autres régimes autoritaires, au nom du statu quo réciproque des autoritarismes, devenu le mode de fornctionnement normalisé dans des pays confrontés à la modenisation mondialisée et accellerée. Un peu à la manière des autoritarismes italien, allemand, japonais des années 1920-30. La neutralité chinoise est acquise. On verra assez vite si d'autres pays suivront. On verra aussi si des régimes feront de l'Afghanistan leur terrain de jeu, en remplacement des Occidentaux. La défaite occidentale sera alors complète.

Les Taliban ont déjà annoncé la continuité avec l’Emirat et l’appellation du nouveau régime d’Etat islamique d’Afghanistan. Bien entendu, sans demander l’avis des populations afghanes à ce sujet. C’est le droit de conquête.

Sera-t-il un foyer de relance de l’islamisme politique ? Il est clair que cette victoire militaire en Afghanistan est une victoire globale de l’islamisme politique, qu’il soit modéré ou pas. Les groupements et associations islamistes doivent se réjouir. Les nombreux Etats potentiellement islamistes en sortent renforcés dans leur vision. Dans le monde musulman, les partis défenseurs d’un Etat à l’enseigne de la loi islamique vont nourrir de nouveaux espoirs, voire durcir leurs positions. En tout cas les foyers d’islamisme politique, déjà bien implantés et actifs dans des pays asiatiques, en Afrique, dans le monde arabe ou dans des lieux minoritaires en Europe ou ailleurs, doivent se réjouir de cette victoire. Dans les pays où l’islamisme politique est établi, une diplomatie va certainement s’activer à la suite de cette victoire historique afin d’inventer de nouvelles stratégies de diffusions de l’islamisme politique.

Est-ce qu’un islamisme politique « modéré » serait pensable suivant l’image que les Taliban tentent de le présenter ? Au stade actuel cela semble peu probable même si cela serait possible.

Car ce n’est pas évident par rapport aux questions clés auxquelles l’islamisme politique s’affronte : la sécularisation de la production législative et le statut de l’Etat par rapport à la religion, parmi lesquels le statut des non-musulmans dans l’Etat, et toutes les questions relatives aux rapports de genre, au statut de la femme, de la régulation de la sexualité. Et les Taliban, plus spécifiquement, devraient faire un virage de pensée considérable par rapport à leur matrice d’origine. Car on n’observe aucun changement dans la doctrine de leurs maîtres à penser Deobandi.

Mais pas mal de choses dépendront aussi des dynamiques internes aux populations afghanes. Quelle  est l’attitude générale face aux Talibans ? On a vu les milliers de personnes qui souhaitaient quitter le pays prendre d’assaut l’aéroport de Kaboul. S’agit-il de l’image des sentiments de la population en général ? Qu’en est-il de la diffusion du salafisme et de l’islamisme politique. Par ailleurs, quelles seront les positions des tribus ? Quelles seront et pourront être les résistances et les protestations des populations ? Et celles des femmes, qui risquent de perdre des marges de liberté acquises pendant ces vingt dernières années ? Se limiteront-elles seulement à tenter de quitter le pays, pour celles qui le peuvent ?

 

Est-ce que la prise des pouvoirs des Taliban relancera et soutiendra les groupes jihadistes ? Il n’est pas exclu que les foyers jihadistes qui existent en Asie ou en Afrique ou en Asie centrale soient soutenus, bien que l’on ne puisse pas exclure que les Taliban, fort des enseignements du passé, soient prudents, voulant se présenter comme modérés et acceptables.

Mais beaucoup dépendra également des dynamiques internes aux Taliban, du rôle des éléments plus radicalisés (ceux qui viennent d’être libérés des prisons afghanes, ceux qui ont séjourné à Guantanamo en sortant un peu plus radicalisés, ceux qui sont allés combattre avec Daesh. On connait mal la jeune génération de Taliban, leur socialisation et si leur engagement avec les taliban est dû à des raisons idéologiques ou plutôt économiques. Il faut voir aussi le devenir des rapports entre les Taliban, al-Qaida, toujours présent en Afghanistan, et Daesh. S’ils convergeaient dans la lutte contre l’ennemi commun américain-occidental, il faudra voir ce qu’il en sera lorsque cet ennemi est parti et qu’il faut gérer le pays conquis.

Est-ce que l’islamisme politique s’accroîtra et aura une visée internationaliste ? C’est ce sur quoi par exemple la Russie et la Chine s’interrogent, la première concernant les républiques d’Asie centrale et la deuxième au sujet de ses minorités islamiques.

Beaucoup dépendra si les Taliban, qui sont toujours restés jusqu’à présent uniquement sur le terrain afghan, modifieront leur vision stratégique. Se fixeront- ils d’autres objectifs, forts et envoûtés par leur victoire ? Les multiples forces islamistes jihadistes présentes en Afghanistan se coaliseront- elles sous l’égide des Taliban ? Les régimes qui avaient soutenu le premier gouvernement islamique, à savoir, l’Arabie Saoudite, le Pakistan, les Emirats Arabes Unis, que feront-ils ? Que fera l’énigmatique Qatar qui abrite depuis 2012 une représentance officielle des Taliban tout en se préparant à la coupe du monde du football  en novembre-décembre 2022? L’Iran continuera-t-il la main tendue au Taliban contre l’ennemi occidental et malgré les tensions entre chiites et sunnites ? On voit la stratégie de la Chine. Celle russe doit se préciser.

Et, considérant que la rhétorique religieuse-politique est une composante importante pour justifier l’action jihadiste, y aura-t-il de nouvelles légitimations pour la lutte armée et, par rapport à celles formulées sous l’égide d’Al-Qaida notamment dans les années 1990-2000. Actuellement nulle part ne semble émerger une nouvelle doctrine du jihadisme. Mais il existe une doctrine pratique de la mise en place d'Etats islamiques (plus ou moins "modérés", selon les cas et les objets), comme fait politique faisable. C'est la grande différence contextuelle pour les Taliban par rapport à l'Emirat des années 1990. C'est la grande victoire de l'islamisme politique. La lutte armée a permi en somme d'engranger des résultats. 

Sous cet angle de vue, la relation entre les Etats musulmans de la région va être déterminante. D'abord avec le grand voisin pakistanais, tiraillé en son sein par des multiples visions plus ou moins radicales, abri de mouvements islamistes radicaux; puis les pays de Golfe confrontés à des compétitions de suprématie et à des questionnements au sujet du wahhabisme saoudien, mais qui restent, me semble-t-il au niveau d'apparences. Et également la Turquie d'Erdogan dont le jeu est en plein dans le sens de l' islamisme politique essayant d'aller aussi loin que possible tout en devant tenir compte de l'opposition laïque ou de l'islamisme modéré et de son appartenance à l'OTAN. Un équilbre sur le fil du rasoir. Les modèles pakistanais et turc pourraient servir au Taliban comme exemple pour les protéger de toute agression future.

 

Et surtout, y a-t-il en Afghanistan une opposition interne? pourra-t-elle exister?

C'est une question clé pour l'avenir. Et l'horizon n'est pas serein.

Pour ce qu'on peut voir, si une opposition structurée existe, elle ne s'est pas manifestée, elle ne s'était pas préparée à contrer l'arrivée des Taliban, illusionnée peut être par le discours fictif sur l'armé afghane.

D'où pourrait venir cette opposition?

De certains groupes ethniques, comme les Tadjiks et les Hazras. Les Tadjiks semblent commencer un mouvement de résistence. Les Hazras, chiites, qui ont fort avancé économiquement depuis vingt ans pourraient réagir. Des groupes tribaux pourraient également réagir.

On verra aussi s'il y aura une résistence qui émerge au non du "pays" à défendre. Mais tout ceci reste mouvant.

Une opposition pourrait surgir également de l'intérieur du monde religieux islamique, afghan ou exterieur et mondial. Il n'y a pas des signes actuellement. C'est en général le constat de l'immobilisme sunnite ou sa langue de bois facee aux extrémismes qui naissent en son sein, mises à part ds rares exceptions. On verra entre autres ce que l'Organisation de coopération islamiques ou la Ligue islamique mondiale diront.

A noter que l'on n'entend pas une résistence au nom du "pays" à défendre. Mais le tout reste mouvant. On verra ce qu'adviendra la suite.

Il se pourrait aussi que l'on assiste à des conflits internes, y compris armés, entre les divers groupes islamistes présents en Afghanistan qui se disputeront le pouvoir. C'est une réalité qui relève d'une sociologie de base du sunnisme: la compétition et la rivalité sont légitimes pour la plus grande gloire de l'islam. Il ne faudrait pas se tromper, ce n'est pas une opposition, c'est une compétition dans le même but, celui d'instaurer un régime islamique. Il ne faudrait pas que des apprentis sorciers (la CIA ou d'autres) agissent en armant les uns contre les autres en croyant les manipuler et les affaiblir. 

On ne voit pas une opposition "politique laïque" se manifester.

L'opposition pourrait venir de la jeunesse afghane, des femmes et des hommes, de personnes de moins de 25 ans. Elles ont connu uniquement les horizons poliques et culturels de la société, ouverts, tant bien que mal, depuis la chute de l'Emirat en 2001. Ces personnes réagiront et ont déjà commencé. Les réseaux sociaux joueront  probablement leur rôle de mobilisation, de manifestations de rue, de conscientisation, comme on l'a vu en Chine, à Hong-Kong, sur la place Tahrir au Caire, en Russie et ailleurs. Hélas, on voit que des régimes autoritaires et sans états d'âme quant à l'usage de la répression et de la violence, parviennent à réduire au silence ces mobilisations. 

On connaît peu me semble-t-il cette jeunesse en général, comment s'est faite sa socialisation, si elle a eu une dimension politique, philosophique, sociologique au sens large ou si elle est restée dans le domaine de la consommation, des loisirs,  des expressions culturelles que sont les grands vecteurs des socialisations juvéniles contemporaines.  On ne sait pas si la jeunesse rurale à été présocialisée par les Taliban eux-même. On connaît peu ce qu'il en est des rapports entre générations et si cette jeunesse tente de sortir du jeu patriarcal-tribal  (voir infra) des ainés, hommes et femmes.

En tout cas, la culture religieuse politique des Taliban, sauf tournant à 180 dégrés, n'est pas faite pour penser un débat en dehors de son strict cadre de pensée et n'est pas faite non plus pour le comprendre en dehors de rapports de force armés. 

 

 

4. Les enjeux en amont

Mais il faudrait prendre du recul et ne pas en rester à ces questions immédiates, bien entendu importantes, mais conjoncturelles.
Car la question de fond est de comprendre ce qui se joue comme enjeu historique -depuis des décennies- en amont des mouvements islamistes combattants et de l’idéologie qui les accompagne et des acteurs qui se mobilisent. Et ce qui se joue par là dans le nouvel assemblage du monde qui devient de plus en plus multipolaire, bien que de plus en plus homogénéisé par une culture technologique commune.

Je dirais qu’il y a deux grands enjeux: d'une part la resistance du patriarcalisme par la justification religieuse les implications politiques et sociales du patriarcalisme; et d'autre part, l'opposition globale à la suprématie de l'Occident, les Etats-Unis et le maillon faible européen.

Ce sont, selon moi, les deux grands ressorts de l'islamisme politique, Taliban compris.

 

Patriarcalisme, tribalisme : rapports de genre et démocratie

 

Ce qui est en train de se jouer à l’échelle mondiale est la mise en question des hiérarchies statutaires basées sur la suprématie du mâle, du père, de son ascendance généalogique : c’est la mise en question des sociétés patriarcales. Que ce soit le patriarcalisme dans les sociétés chrétiennes occidentales industrialisées et sécularisées, ou que ce soit celui des sociétés rurales qui fonctionnent dans la ligne des sociétés prémodernes. Ceci sous l’effet à la fois de processus sociologiques de sortie de sociétés rurales-agricoles par l’urbanisation et la lente industrialisation, de développement et de la diffusion de modèles culturels et de connaissances, par l’action des médias et d’internet, les interventions d’instances internationales, l’action des mouvements sociaux féministes.

Ce modèle « patriarcal ancien » est englobant. Cela se traduit de manière très visible dans l’éducation, dans les socialisations quotidiennes. Mais il est fort présent également dans les appartenances collectives et politiques faisant prévaloir les appartenances claniques, tribales, donc les liens fondés sur les ascendances généalogiques paternelles sur toute autre appartenance collective. Entre autres celle des liens engendrés par des Etats, au sens moderne-occidental suivant le modèle qui s’est imposé, sous la dominance occidentale comme un modèle mondial.

C’est tout un monde qui lentement est en train de s’éroder, mais qui dans ce long temps de transition, entre le modèle ancien qui assure une certaine sécurité, inégale et injuste à nos yeux, ne voit rien qui remplace cette sécurité patriarcale. Et en particulier ne voit pas un Etat, donc un collectif fondé sur des bases nouvelles, comme celui des démocraties occidentales qui assure des bases de sécurité et d'ordre social. Il en résulte ce que l’anthropologue africaniste belge, Pierre-Joseph Laurent, appelle une « modernité insécurisée ».

Gilles Dorronsoro, déjà cité, dit qu’il ne faut pas sous-estimer le « désir d’Etat » qui, selon lui, est fort présent dans la société afghane, donc le désir d’une société qui dépasse les bornes d’une société patriarcale. Je ferais deux commentaires. D’une part, il est très probable qu’une vision post-tribale et post-patriarcale soit présente dans des élites occidentalisées : cette observation vaut pour toutes les sociétés -arabes, africaines, asiatiques, latino-américaines- où le patriarcalisme traditionnel est encore bien implanté. D’autre part, il me semble que l’écroulement des structures étatiques et militaires suite à l’occupation des talibans montre que la question et l’intérêt majeur sont de se sauver soi-même et son groupe et pas l’ensemble de la société et encore moins l’Etat. Le président en tête s’est rapidement enfoui vers les Emirats. On verra si s'est pour retrouver son poste de professeur d’anthropologie à l’université Columbia de New York.

Je pense donc que, sans ignorer des dynamiques présentes dans une partie de la population et au-delà du cas spécifique de l’Afghanistan, la question du patriarcalisme, de son dépassement et de ses résistances est une réalité à prendre en compte. Et c’est d’autant plus important pour comprendre les tiraillements en cours dans ces sociétés. Car ce modèle patriarcal résiste par divers moyens. Et les oppositions à son égard se manifestent également. Proche de nous, le cas de la Tunisie est éclairant à cet égard. Parmi les resistences du patriarcalisme il y a la ruse, en jouant la fiction démocratique, mais en utilisant les processus démocratiques pour procurer des avantages pour les « siens », d’où les phénomènes structurels de corruption. Ou bien dans le cas des sociétés de culture musulmane en réactivant le recours à une version de l’idéologie religieuse islamique pour affirmer la justesse, l’obligation du modèle patriarcal. Quand on regarde bien, cette question est au cœur des mouvements islamistes au sens large et ce n’est pas pour rien que la question du droit familial est majeure lorsque ces mouvements prennent le pouvoir.

Les Taliban qui appliquent rigoureusement leur interprétation de la loi islamique renforcent le patriarcalisme, ce qui est peut-être un des buts principaux, bousculant même des leaderships locaux traditionnels, lorsque ceux-ci ne sont pas assez religieusement ancrés. Et c’est la raison pour laquelle, peut-être, les Taliban ont gagné leur guerre sans résistances de la part des populations. Leur fonctionnement impitoyable et leur force armée n’expliquent pas tout. Il se pourrait que la sortie du patriarcalisme induite directement ou indirectement dans les vingt dernières années ne fût pas fort appréciée dans une partie importante de la population, la gent mascilinee, mais également la fraction féminine satisfaite de la sécurité assurée par la société patriarcale.

En tout cas, la bataille autour de la transition du patriarcalisme traditionnel continuera de plus belle dans de nombreuses sociétés. Et les idéologies, religieuses ou pas, qui l’accompagnent continueront à avoir le vent en poupe.

Un indicateur à suivre sera de voir si dans le régime Taliban II qui se prépare il y a aura un débat à ce sujet ou non, amené entre autres en particulier par des femmes afghanes. Et de voir s’il sera possible ou pas, et s’il sera réglé par la violence physique appuyée sur la norme de la loi islamique comme dans la période de l’Emirat islamique d’Afghanistan.

 

La suprématie de l’Occident et son maillon « faible » européen

Un deuxième enjeu découle de la volonté d’abattre, ou tout au moins de réduire, la suprématie des pays occidentaux  et de la culture occidentale (chrétienne ou athée) et sa prétention à avoir une portée universelle. Bien sûr en utilisant comme tout le monde les acquis technologiques matériels issus de cette culture. Cette suprématie se manifeste dans plusieurs domaines, de l’économie à la technologie, de la vie quotidienne à l’éthique… et aux rapports de genre.

Les oppositions à l’Occident se déclinent de multiples manières. Dans le cas de la Chine communiste, la volonté de trancher sur le vif s’exprime dans l’activité économique. Et c’est une réussite, car la dépendance des pays occidentaux de l’activité chinoise est croissante et ce succès remplace, pour le moment, et a pris le pas sur la confrontation idéologique et sur les rapports de force armés. La Russie poutinienne, de son côte, joue toutes les cartes dont elle dispose pour saper son voisin occidental qu’est l’Europe.

L’islamisme a également formulé de manière radicale cette opposition à la suprématie de l’Occident. C’était un noyau de pensée formulé depuis la période coloniale. La pensée d’al-Qaida a fortement réactivé cette opposition dans le sillage des positions historiques des frères musulmans. Le 11 septembre et les attentats terroristes qui ont suivi ont été le sommet de cette opposition, de même que toute la stratégie développée par l’Arabie saoudite depuis les années 1960, malgré son statut de protégé par les Etats-Unis. On voit clairement cette volonté d’opposition à l’Occident dans la position du gouvernement islamiste dans la version d’Erdogan en Turquie.

Les Taliban sont dans la même logique.

Cette hostilité à la prétention de suprématie du monde occidental est largement répandue. Ce n’est pas nouveau, depuis le temps colonial. Mais on passe maintenant de la protestation à des réalisations concrètes anti-occidentales ou plus simplement alter-occidentales. Elles cherchent des voies propres, même si c’est en utilisant des moyens empruntés à l’Occident et dans l’ambivalence, à la fois refusant et adoptant les modèles occidentaux.

Dans ce contexte du rapport à l’Occident, il y a une distinction à faire entre les Etats-Unis et les pays européens.
La contestation envers les Etats-Unis sait que leur puissance ne permet pas d’aller trop loin. Al-Qaida et Ben Laden ont payé cher leur bravade d’aller frapper Manhattan et le Pentagone. La leçon pourrait être retenue. De toute manière, comme pour tout le monde, le modèle américain reste fascinant en raison de son succès. Sera-t-il remplacé par le modèle chinois ?

Autre chose est les pays européens et l’Europe comme telle. Les uns comme les autres prétendent dire ce que seraient des sociétés bonnes et justes. On prétend juger la religion et le patriarcalisme. Et ils ont raison de le faire, même si souvent ils devraient commencer à balayer devant leur porte sur ces questions-là et bien d'autres. Mais ces pays européens n’ont pas les moyens et la force à la hauteur de leurs prétentions. Ni sur le plan économique, ni technologique, ni militaire et pas politique. Et, en plus, ils ont le lourd héritage de fautes et de la culpabilité concernant le passé colonial versant parfois dans un excès d'auto-flagellation. Et en plus, cette Europe est divisée entre Etats en compétition entre eux sur le plan international. En raison de tous ces aspects, l'Europe est en quelque sorte l’ennemi facile, pouvant être frappée facilement à partir de différents angles (économique, sécuritaire, politique), connaissant en plus un potentiel musulman interne consistant. Et l’Europe ne dispose pas d’une stratégie propre pour faire avancer les idées dont elle se prétend porteuse et ne faisant que s’aligner, en définitive, sur la stratégie des Etats-Unis.

Ce sera intéressant de voir comment le gouvernement Taliban II considérera l’Europe. Il est probable qu’elle n’existera pas tellement à ses yeux, car insignifiante. Sauf si elle pouvait devenir une ennemie utile.

5.Pour conclure

Ces deux grands courants culturels qui animent le devenir, le patriarcalisme et sa transition lente et difficile d’une part et d'autre part, la contestation de la prétention hégémonique de l’Occident en pleine érosion, seront à prendre en compte pour situer l’ampleur des enjeux auxquels les évènements conjoncturels nous confrontent et pour envisager ainsi des stratégies de long cours pour y faire face ou les infléchir.

Mais il faudrait également envisager critiquement le sens du modèle de société que l'Occident impose à lui même et au monde et qui, de même que les Taliban, est incapable de questionner car les "taliban locaux" existent aussi en Occident.

Les années à venir, comme les décennies précédentes, seront chaudes dans la phase de transformation du devenir contemporain du monde.

 

 

Et l’Afghanistan sera un pôle ou va se jouer, comme on disait au XIX° siècle, un « Grand Jeu » entre puissance. Et maintenant, à la différence du XIX° siècle, les acteurs seront nombreux et les stratégies multiples. L’Europe devra chercher la sienne.