Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

En amont de l’affaire Trump et de l’assaut du Capitole : les « réseaux sociaux » dévoilés

Felice Dassetto

15 janvier 2021

 

Mis à part des adeptes du président Trump, tout le monde se réjouit que Twitter et ses compères et commères (Facebook, Instagram etc.) ont bloqué les comptes du président américain après l’assaut du Capitole par ses partisans. Leur excès de zèle est allé trop loin et a eu un effet pervers. C’est l’acmé de la crise présidentielle trumpienne. Le chef-président américain va en payer les conséquences.

Ces entreprises de « réseaux sociaux » avaient contribué largement à fabriquer le Trump Président. Elles contribuent maintenant à l’éjecter du champ politique en le mettant en quarantaine des importants outils de fabrication de l’espace public et politique.

Leur puissance se révèle. En coupant l’accès à leurs réseaux sociaux respectifs, ils montrent détenir les clés des instruments qui permettent de façonner la notoriété et le pouvoir : ces comptes dans lesquels s’inscrivaient les millions de « followers » de Trump n’existent plus. Trump n’existe plus dans les espaces de ces réseaux.

Question de liberté …

Si donc les non-trumpiens se réjouissent de cette décision des magnats des réseaux sociaux, nombreux sont celles et ceux qui s’interrogent.  Pour les uns, c’est enfin une prise de conscience de ces entreprises qui assument leur responsabilité face aux paroles malfaisantes de ce président bien particulier, ce qui pourrait laisser entrevoir des attitudes nouvelles face aux paroles malfaisantes en général. Reste encore à voir si c’est un question de responsabilité ou d’opportunité face aux vagues d’oppositions engendrées par l’occupation du Capitole. D’autres continuent à se demander ce qu’il en est de la liberté d’expression si on exerce la censure : la sacro-sainte liberté d’expression en prend un coup. D’autres encore se demandent de quel droit des entreprises privées peuvent exercer une censure.

Ces questions restent dans le cadrage de la problématique des réseaux sociaux telle qu’elle est posée aux USA, et dont la base est le premier amendement de la constitution américaine approuvé en 1791 portant sur l’interdiction faite au Congrès de légiférer sur des questions de liberté de religion, d’opinion, de presse, de regroupement. Ce texte fondateur, largement commenté et interprété à coup de jurisprudence, alimente un corpus central de la société américaine, centré sur le principe absolu de l’individu libre. De telle sorte que face aux critiques souvent faites à l’égard des entreprises des réseaux de devenir des lieux et des instruments d’expressions violentes, racistes, agressives, etc. elles se retranchent derrière le principe de l’absolue sauvegarde de la liberté d’expression.

En réalité on est loin de l’esprit des Pères fondateurs (et des « mères oubliées ») qui par leur amendement affirmaient le principe social et politique de liberté face aux Britanniques dominants et, pour des Puritains protestants, face à l’église catholique répressive et voulant garder par la force le monopole exclusif de la doctrine religieuse chrétienne. De principe social et politique, le premier amendement devient un principe exclusivement individuel et subjectif, un principe anthropologique ignorant les exigences de la vie collective. Et ces dernières décennies, la doctrine néolibérale a encore davantage accentué, voire exaspéré ce point de vue.

 

… mais également question de réseaux sociaux et de démocratie 

Mais l’affaire Trump fait émerger d’autres questions concernant les entreprises des réseaux sociaux.

D’une part ces entreprises mêmes semblent affectées. Des journalistes attentifs ont relevé que le Commissaire européen au marché intérieur, Thierry Bréton, a dit que la décision de suspendre les comptes de Trump était « une sorte de 11 septembre de l’espace informationnel ». Ceci pour dire qu’il s’agit d’un évènement à la suite duquel rien ne sera plus comme avant car les entreprises des « réseaux sociaux » par leur décision de bloquer les comptes du président américain admettraient la nécessité d’une régulation. Ce serait une nouveauté sur laquelle les spécialistes s’interrogent : si vraiment elles entendent réguler les paroles et images qui circulent sur le web, sur quelles bases et de quel droit ?

Mais les questions à propos de ces entreprises peuvent aller plus loin, car par leur décision apparaît la puissance réelle des outils technologiques qui les fondent et qui ont la capacité de réduire la capacité de parole d’un acteur politique, devenant eux-mêmes des acteurs politiques. C’est un constat à faire même si l’on est heureux qu’il en soit ainsi.

On connaissait cette capacité politique des réseaux sociaux depuis des scandales comme celui de Cambridge analytica ou depuis les ingérences russes dans des processus électoraux. Mais ces faits apparaissaient comme des conduites illicites et hostiles. Maintenant, il apparait que de manière structurelle ces réseaux sociaux ont cette capacité technique et institutionnelle permettant d’exercer une puissance concrète.

D’où émerge de nombreuses questions. Qui sont ces figures d’entreprises qui ont acquis un tel pouvoir ? Est-ce que ce n’est pas une prérogative de l’Etat de poser des limites dans lesquelles la liberté d’expression peut s’exercer. Quelles sont pour les démocraties les conséquences de la délégation à des « réseaux sociaux » d’exercer ce pouvoir de censure et d’intervention ?

Réseaux sociaux : un mot devenu évident mais à démonter

Ces instruments techniques que l’on a appelé « réseaux sociaux » sont nés dans le sillage

de l’invention de la fin du XX° siècle, le World Wide Web.

C’est au début des années 1990 que l’ingénieur britannique travaillant au CERN (Centre européen de recherche nucléaire) à Genève, Tim Berners-Lee, invente cet outil technique (avec le soutien décisif du physicien belge originaire de Tongres, Robert Cailliau). permettant de connecter facilement entre eux des ordinateurs. Avec Cailliau et quelques autres, ils envisagent d’en faire un outil mondial[i]. Ces inventeurs géniaux véhiculaient les intérêts et l’idéologie de chercheurs de pointe intéressés par leur domaine de recherche et par la coopération entre chercheurs. Le Web était l’outil qui manquait.

Mais ils avaient l’intuition que cet instrument pouvait servir plus largement à la société. Et c’était le cas. Mais sans se rendre compte que les fonctionnements des sociétés sont un peu plus compliqués, plus ambivalents et de toutes manière différents de groupe de chercheurs voulant collaborer ensemble. La fascination et l’illusion de l’objet technologique faisait ignorer que se généralisant, le web devenait un fait de société. Et qui dit société humaine doit penser en même temps à sa régulation.

Toute proportion gardée c’est un peu comme les physiciens qui inventent le fractionnement de l’atome et qui se réveillent avec le cauchemar de la bombe atomique. Leur vision de la société était pour le moins naïve ou bien répondait à l’idéologie politique et anthropologique qui allait de plus en plus dominer, celle qui met au sommet du devenir collectif la centration sur la priorité donnée à l’individu et au sujet individuel.

L’idée originelle du Web sera reprise culturellement et sera amplifiée pendant les dix années qui suivent, aboutissant au début des années 2000 à une vision renouvelée du web pensé au CERN par ces ingénieurs utopistes. Le web inventé en Europe aura ses nouveaux développements aux Etats-Unis.

Il y aura une évolution technologique, avec la diffusion des microprocesseurs et des ordinateurs individuels. Mais le changement crucial sera dû au fait que ces outils techniques seront inscrits dans un dynamique culturelle, faite d’un mélange de visions anarcho-libertaires, individualistes et fondamentalement solidement néo-libérales en économie et en politique, d’inspiration californienne.

Des gens qui, sous leurs allures nonchalantes, ont un solide sens des affaires comprendront que ces outils peuvent permettre de gagner beaucoup d’argent. Entre vision, idéologie et intérêt naît l’idée de créer un domaine économique spécifique. La promesse de l’étudiant de génie Mark Zuckerberg au début des années 2000 est celle de pouvoir « se connecter avec les gens qui comptent pour vous » : « Facebook is a social utility that connects you with the people around you ».

Ne sachant pas comment appeler ce domaine inédit, on empruntera aux sciences humaines leur concept de « réseaux » que l’on qualifiera de social, car ces connexions sont censées créer des « liens sociaux ».

Mais ce sera bien plus que cela et l’expression « réseaux sociaux » est trompeuse car elle ne désigne qu’une partie de la réalité. En effet, ces réseaux sociaux pénétreront rapidement dans le quotidien de la partie du monde connectée suite à une nouvelle évolution technologique qui aboutit à la diffusion de portables, tablettes, smartphones. Ces objets de plus en plus individualisés deviendront à la fois les instruments et les propagateurs de demandes croissantes de connections entre individus, de formes d’attachement, d’imitation. Plus que cela. Ils deviendront les producteurs d’un modèle anthropologique de masse, celui de la course et de la compétition d’individus en quête de notoriété et de reconnaissance, devenant quête de puissance. Ceci chez les leaders de tous type -politiques, culturels, intellectuels- dont la notabilité se mesure en nombre de like ; mais également chez n’importe qui pouvant devenir des champions par divers moyens et ressources rhétoriques de séduction, d’humour, de provocation, de violence verbale. D’autant plus que cela permet souvent de gagner de l’argent. Car les innocents réseaux sociaux de la génération des années 2000 se vivent dans la culture de l’argent. Facebook, Twitter, Instagram etc. deviendront des instruments qui permettent à leurs créateurs d’accumuler des richesses.

Mais non seulement : ces « réseaux sociaux » vont accueillir des attentes de connexions sociales dans une société individualisée voulant chercher toutefois un lien avec d’autres. En somme, être « seuls ensemble » pour reprendre le titre du livre critique de la psychologue américaine Sherry Turkle (traduit en français aux éditions L’échappée, 2015) en manifestant ainsi l’attente de formes nouvelles de « communautés »). Non plus dans le seul prolongement de celles qu’on a pu observer dans l’Allemagne en pleine industrialisation du début du XX° siècle, nostalgiques du passé rural et germanique et qui seront reprises dans l’idéologie du national-socialisme.

Cette attente de communauté se traduira dans les « like » de Facebook, permettant de quantifier la taille de la « communauté virtuelle » et éventuellement la masse de celles et ceux qui sont semblables.. Dans la logique compétitrice fondatrice, ces réseaux deviendront des instruments qui permettront également de dénombrer la force des communautés respectives, la notoriété et la force des leaders qui les animent. Les collectifs de followers pourront engendrer des « guerres de followers ». Dans la logique de l’outil fonctionnant par la parole rapide et par l’image flash, l’émotion prévaudra sur l’argumentation rationnelle.

Que sont-ils donc ces réseaux sociaux ? De simples instruments techniques qui favorisent des communications entre groupes ? Des médias qui comme la presse, la radio, la télévision contribuent à diffuser des opinions devant un cinquième pouvoir?

Ils sont plus que cela : ce sont des entreprises désormais mondiales de production et de commercialisation de technologies de communication mais sont également des entreprises de production des esprits dont l’objet technique est également un démiurge qui forge des modes d’être individuels et collectifs

Ce sont les GAFA dans toutes les multiples facettes de ces entreprises de l’esprit. Les ingénieurs-inventeurs même en sont effrayés.

Devenir des démocraties, devenir des humains en société

En se présentant comme outils au service des individus, ces entreprises sont en train d’imprégner et de façonner les individus, les relations humaines, les espaces privés et publics, les sociétés, les démocraties. Le jeune Etienne de la Boétie écrirait un nouveau chapitre du « Discours de la servitude volontaire ». Un nouveau chapitre, car il s’agit de servitude qui prend l’allure du plaisir, du service, de la fonctionnalité, de la réalisation de soi, exaltant l’individu libre et se réalisant, se réconfortant, trouvant reconnaissance mais également puissance grâce et dans les réseaux sociaux et dans la masse des followers, mais construisant aussi l’individu désirant, au point d’en être narcissique, frénétique dans la quête du réseau, donc du branchement et de la reconnaissance. Si l’on dit que la culture protestante est marquée par l’angoisse et l’incertitude de son salut, se refugiant dans l’idée que le succès matériel peut être le signe du salut divin, dans les réseaux sociaux le signe du salut divin ce sont les réseaux eux-mêmes.

L’épisode Trump est éclairant : ces entreprises peuvent faire et défaire des présidents.
On pourrait même se demander si la figure présidentielle de Trump n’est pas elle-même, choisie par des millions d’électeurs, une créature des entreprises en question.

Ceci dit, on voit que d’autres aspects peuvent émerger. Les institutions démocratiques peuvent prendre la main.

Mais certainement une autre vision des réseaux sociaux sera indispensable à la suite d’un débat rationnel et démocratique qui ne se limite pas au seul cadrage de la réalité produite dans les inventeurs des années 2000.

De la puissance des réseaux aux réseaux divins

Les réseaux sociaux devront forger un autre projet à la place de leur rêve de puissance. La puissance de ces entreprises de fabrication des esprits et des sociétés ne se chiffre pas uniquement en milliards de dollars, ce qui n’est pas indifférent. Ces entreprises géantes bâtissent les sociétés. Elles ne s’ingèrent pas seulement dans l’espace public à la place des Etats : elles forgent l’espace public, les individus, celles et ceux actuels et celles et ceux à venir. Les socialisations sont intenses, entre 4 et 6 heures par jour, actuellement. Bien plus à l’avenir. Jamais dictateur ou théocrate n’a pu rêver mieux.

 

Et si c’était plus que cela ?

Ces entreprises apparaissent comme des dieux créateurs de la vie sociale et des individus qui la forgent, de ce qu’elles doivent être ou ne pas être les styles de vie, les opinions, visions des réalités, les jugement, en feignant d’être uniquement des canaux au service du divin, la liberté d’expression.

Bien entendu, comme pour les dieux, ces entreprises peuvent mener entre elles des « guerres de dieux » à coup de concurrence, de rachats, de mariages, de filiations. Après les quatre âges du temps de l’humanité des anciens dieux grecs – l’âge d’or, d’argent, d’airain et de fer- voici l’âge siliconique dont les « réseaux sociaux » et leurs multiples adjuvants sont les dieux. Les pèlerins et dévots des réseaux sociaux parcourent incessamment les chemins du web, le dieu originel, pour obtenir la grâce divine comme les pèlerins de l’ancien temps allaient chercher la grâce des reliques, à Compostelle, Rome, Jérusalem ou Saint-Trond. C’est la grâce d’être « libre de dire » et surtout d’avoir le sentiment comme les pèlerins de jadis, d’être sur Facebook comme on était des Jacquets ou des Romieux.

A l’instar des dieux, ils captent les énergies humaines qui s’offrent gratuitement à eux. On peut ainsi bâtir des entreprises valorisées à coup de milliards en bourse, comme on bâtissait des cathédrales. Comme tout le monde peut être élevé à la grâce, tout le monde peut être déchu. Trump – comme d’autres avant lui- peut triompher; Trump peut être déchu.

Elles forgent également des « communautés » d’adeptes, à l’intérieur desquelles des sectes peuvent se créer, les trumpistes et les anti-trumpistes par exemple. Et tant d’autres sont façonnés par le même moule, par la même forme. Dans la logique de l’orthodoxie, de la clôture de la pensée dans l’entre-soi, dans la spirale de l’accroissement des adeptes.

Et si le trumpisme étaient l’enfant de ces nouveaux dieux ?

Hélas, si ces entreprises commencent à prendre conscience que leur diffusion de certains messages pose problème, je crains qu'elles sont loin d'admettre qu'elles même posent problème.

Et les autres faces de la société et des réseaux

J’ai parlé jusqu’ici d’une face de la société contemporaine façonnée par les entreprise des réseaux sociaux. Mais comme souvent, les sociétés humaines se bâtissent dans l’ambivalence. Ces mêmes réseaux sont l’occasion de donner naissance à des regroupements et à des initiatives positives, émancipatrices, solidaires, constructives. Mais en faisant ce constat, je ne conclurais pas comme on l’entend souvent : que donc ces entreprises de réseaux sont neutres et tout dépend de ce que les humains en font. Eventuellement, les technologies sont neutres, mais les entreprises qui mettent ces technologies sur le marché et les gèrent sous formes de diverses utilisations son bien humaines et ne sont pas neutres. Je pense que, comme elles existent actuellement, elles offrent des produits souvent viciés. La régulation tente d’avancer sur le plan juridique et fiscal. Elle devrait aussi avancer sur le plan anthropologique, sociétal, politique.

Et puis dans la société il y a l’action concrète autonome des individus et des groupes. Elle existe encore, malgré le rôle croissant des algorithmes qui nous disent ce qu’est le monde qui compte et ce qu’il devrait être et ce malgré l’intelligence artificielle dont rêvent certains.

C’est ainsi que l’initiative parlementaire américaine pour condamner des agissements du président américain est bien un fait « en chair et en os » mis en œuvre par des procédures institutionnelles concrètes, non-virtuelles. C’est « en chair et en os » qui se déroule une grande part de la vie du monde, des villes, des entreprises des institutions, des actions solidaires, de la connaissance.

Mais l’engouement pour le « virtuel » sous toutes ses formes et tel qu’il est conçu par ses concepteurs, fabricants et revendeurs, son emprise croissante sur le temps -en particulier des jeunes- et le fait que, ces dernières années, il semble cadrer le réel, donner le ton au réel et fixer l’agenda pour le monde réel pose des lourdes questions. Tout au moins pour des parties de populations et pour celles ayant une moindre capacité d’emprise sur le monde réel comme peuvent l’avoir les élites dirigeantes et dominantes. Jadis on parlait d’aliénation dans l’imaginaire.

Les démocraties sont au défi de ne pas se laisser construire par les dynamiques où le réel de la vie est submerge par le virtuel -les nouveaux dieux-, les technologies qui le fabriquent et ceux qui à un titre ou un autre en tirent avantage.

 


[i] On peut lire l’histoire du Web dans le site du CERN. On peut trouver une « Histoire d’internet », dans Wikipedia. Dans une récit-enquête, publié chez Gallimard en 2019 (Alexandria, Les pionniers oubliés du web), le journaliste Quentin Jardon (co-fondateur du magazine Wilfried), a mis en lumière un aspect mal connu de l’histoire du web, dont le rôle majeur qu’a eu le Belge Robert Cailliau. Actuellement, encore plus que Tim Berners-Lee, Cailliau dénonce le développement pris par le web.