Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le défi de l'enseignement sécondaire et superieur: présenciel, distantiel...et le "personniel" oublié

 

Felice Dassetto

3 novembre 2020

 

Ce temps de Covid, et l’évènement historique qu’il constitue à plus de cent ans de la « grippe espagnole », aura contribué à ressortir des termes qui n’étaient plus entendus depuis longtemps pour parler de nos sociétés (comme celui de pandémie) ou à forger de nouveaux termes pour décrire les nouvelles situations et solutions de vie (comme celui de « confinement »). Dans le monde de l’entreprise, ce sont les réalités nouvelles qui amènent les termes de « télétravail » ou celui qui est équivalent emprunté à l’anglo-américain de « smart-working ».

Dans le monde de l’enseignement a émergé de la réalité actuelle le nouveau couple de termes : le présentiel et le distanciel. Ils focalisent l’attention au sujet de la gestion possible de l’offre d’enseignement dans ces temps de confinement. Il me semble qu’ils amènent à oublier une réalité fondamentale, depuis toujours, et que la réalité du monde contemporain et la situation du Covid rendent encore plus importante : en écho au couple présentiel-distanciel, appelons là le « personniel ».

 

Présentiel et distanciel

Le « présentiel » est la communication pédagogique réalisée dans un espace physique simultané. Elle se réalise le plus souvent dans des lieux spécifiques de transmission des connaissances, depuis les écoles qui marquent symboliquement l’espace public des villages et des villes à côté d’autres bâtiments symboliques civils, fonctionnels et religieux.

Le « distanciel », qui pouvait avoir lieu dans le passé par lettre, prend une autre dimension aujourd’hui grâce aux technologies contemporaines de la communication à distance (qui succèdent au télégraphe, au téléphone, à la radio et à la télévision) et qui se sont développées depuis les années 1980-90, issues du couplage entre informatique et télécommunications. Elles ont permis de faire communiquer les humains par le son et l’image de manière interindividuelle multidirectionnelle et simultanée par le biais de médiateurs technologiques qui « refroidissent » la communication: écrans qui nous aplatissent en deux dimensions tout en restituant péniblement le mouvement, hautparleurs et micros qui transmettent les voix parfois de manière grésillante, le tout médié par la vitesse de transmission permise par les connexions, assortie de saturations et de trébuchements multiples. Ceci en attendant les miracles promis par la 5G, qui a bien d’autres buts, mais dont on nous vante également les vertus qui vont améliorer la communication interpersonnelle ; ceci en attendant la généralisation de technologies qui permettront d’accroître les sensations de contact physique en absence, ou en attendant les effets technologiques des utopies transhumanistes aboutissant à faire communique directement nos cerveaux.

Toujours est-il que malgré leurs défauts, ces technologies ont permis de faire émerger – et cela a été fait en un temps record- une nouvelle dimension de la relation pédagogique, que l’on a appelé le « distanciel », à laquelle les enseignantes et enseignants de tout niveau se sont attelés depuis la pandémie en y investissant pas mal d’énergies. L’introduction d’une nouvelle modalité pédagogique a également été motivée par le souci de « maintenir le contact avec l’élève ».

 

Présentiel, distanciel, mais centralité (partiellement illusoire) de l’institution d’enseignement

La tension entre le présentiel et le distanciel est un des dilemmes de l’enseignement en temps de Covid : à partir de quel moment utiliser une méthode ou l’autre suivant le développement de la pandémie, quelle alternance éventuelle, quelle complémentarité ?

Quoi qu’il en soit, à y regarder de près, l’oscillation et la complémentarité pédagogique entre présentiel et distanciel ont en commun de garder au centre et de mettre l’institution qui dispense le savoir et l’acteur qui l’incarne, à savoir l’instituteur et l’institutrice, l’enseignante et l’enseignant, la professeure et le professeur au centre de la transmission des connaissances, en lui mettant du même coup la totalité de la responsabilité quant aux résultats. Tout dépend d’eux. C’est certainement important que ces lieux-symboles, que ces figures centrales soient mises au premier plan, soient fortes symboliquement et soient valorisées et responsabilisées. Mais les instances d’enseignement n’ont plus toutes les cartes du jeu entre leurs mains.


Mais une dimension est absente et oubliée : le « personniel »

Et l'on oublie un aspect à propos du mode de construction contemporain des connaissances, malgré le fait qu’il soit encouragé par la majorité des enseignantes et enseignants, professeures et professeurs, qu’il soit pratiqué spontanément par pas mal d’élèves et d’étudiantes et étudiants, et qu’il soit inscrit dans la philosophie ou dans l’espoir de courants pédagogiques. Mais de facto mis en sourdine, occulté par la polarisation sur l’offre déclinée aujourd’hui en « présentiel » et en « distanciel ». Alors qu’en général, et en particulier dans ce temps de Covid, cet aspect de la construction des savoirs devient une clé majeure. C’est celle que l’on pourrait appeler le « personniel », pour dire le rôle des engagements personnels en vue de l’acquisition des savoirs de la part des jeunes. Ce rôle devient une clé majeure en particulier dans ce temps d’empêchement ou de réduction du présentiel et de limitation malgré tout du distanciel.

Bien entendu, les démarches dites de « pédagogie active » sont largement pratiquées. Les travaux personnels sont largement donnés. Mais souvent, ils sont conçus avant tout comme l’exécution d’activités proposées à l’initiative de l’institution et pour lesquelles l’enseignante et l’enseignant fournissent les indications sur le travail à effectuer et les supports à utiliser.

Ceci fait certainement partie de ce pôle « personniel ». Mais ce n’est pas seulement cela.

Ce qui est oublié, c’est que les étudiantes et les étudiants ont en main une partie propre dans l’acquisition des connaissances. Non seulement – comme c’est en général entendu- afin de « réussir les examens » et de valider ainsi les connaissances acquises à la suite de l’offre de formation proposée par les programmes scolaires ou universitaires. Ce qui est indispensable.

Mais en parlant de « personniel », j’entends désigner plus largement la part que chaque jeune est amené à devoir prendre en amont comme attitude personnelle, comme curiosité, dans l’acquisition des savoirs, des méthodes, des savoirs-faire, de restitution des savoirs[1], mais de plus en plus également comme acquisition propre des savoirs.

 

L’urgence et l’importance de la prise de conscience de la place du « personniel » dans la formation.

L’urgence est liée à la contingence du Covid : il est clair que les institutions d’enseignement, allant de l’école à l’université, ne parviennent pas à tout transmettre « comme avant », ce qui est un peu l’illusion donnée par les outils du distanciel.

Mais plus fondamentalement, le Covid ne fait que rendre plus évidente une réalité que les enseignants et enseignantes et les spécialistes de ce domaine observent depuis pas mal d’années. A savoir que d’une part les institutions d’enseignement ne parviennent plus à transmettre, seules, la totalité des savoirs que la société produit de plus en plus en grand nombre. Elles doivent ainsi s’interroger au sujet des socles de savoirs. Et d’autre part que ces mêmes instances sont concurrencées sur leur propre terrain par internet qui diffuse largement des savoirs de manière capillaire et individualisée. Et cela pour le meilleur, pour le médiocre ou pour le pire, fait de désinformations, de fausses connaissances, d’approximations et de choses vaines et inutiles. Ce sont des aspects des réalités nouvelles que l’on a appelées « la société de la connaissance ».

De telle sorte que, pour une part, la transmission des connaissances doit forcément se faire de plus en plus également à travers l’engagement de tout un chacun et, en l’occurrence, des jeunes générations d’apprenants. Bien entendu à des degrés divers suivant l’avancement en âge, mais dès le jeune âge. Non seulement la motivation et la responsabilité, mais également l’initiative, l’impulsion, la curiosité pour la connaissance et la quête concrète des savoirs doivent accompagner et compléter l’offre de connaissance faite par les instances d’enseignement. Ceci concerne tous les savoirs et tous les domaines, tant ceux qui impliquent une manipulation de la matière inerte ou vivante que ceux qui requièrent des aspects manuels, que ceux pratiquent que ceux qui mobilisent l’esprit et les technologies de l’esprit, le tout se mélangeant d’ailleurs, contrairement à ce que suggère la mauvaise distinction entre aspects et métiers manuels d’une part et aspects et métiers intellectuels d’autre part.

Cet engagement est largement souhaité par les enseignants et par pas mal de familles. Il reste implicite, suggéré. Il est désormais une contrainte de la société de la connaissance. Chacun et chacune ont en main, structurellement, une part dans sa propre acquisition des connaissances qu’internet diffuse largement et que les instances d’enseignement ne peuvent pas transmettre de manière complète.

La situation du Covid, avec les confinements qu’elle implique, accentue cette réalité. Ce serait bienvenu l’idée d’en faire un temps expérimental à tous les niveaux d’enseignement, pour donner une place renouvelée à l’engagement personnel de chaque élève et étudiant et étudiante dans le goût et le désir de la connaissance. Il est présent chez beaucoup de jeunes, les enseignants le savent et beaucoup d’entre eux agissent pour le valoriser.

Le pas en plus consiste à donner une part plus large à l’auto-initiative et à l’auto-responsabilité des apprenants et de leurs familles et de la société en général dans l’acquisition des connaissances. Il consiste également à rendre publics, à transformer en valeur collective le goût et l’initiative de connaissance.

A commencer par exemple par ce temps de vacances d’automne prolongé, auquel suivra un temps de vacances de fin d’année, qui seront peut-être aussi prolongés et à ne pas les assimiler à un « temps de vacances » comme il est advenu à partir d’avril-mai 2020, mais qu’il soit un temps de « personniel ».

En sachant d’autant plus que le temps -et d’autant plus le « temps vide » du confinement- sera rapidement englouti par ce que l’on appelle dans un langage bien trop neutre l’ « industrie culturelle », attrayante et séduisante, celle de l’entertainement, des séries, des jeux vidéo, du fantasy. Ou bien par toute sorte de réseaux sociaux, certains biens intéressants, mais d’autres promouvant des fonctions d’hyper contacts dont le but est de prolonger les temps de connexions en vue d’obtenir leur extraordinaire rentabilité économique grâce à l’utilisation des énergies gratuites des milliards d’utilisateurs, notamment des jeunes : entre trois et cinq heures en moyenne par jour.

 

Politiques sociales et politiques culturelles du « personniel » : un nouvel investissement politique

Faire entrer l’idée du nécessaire investissement « personniel » dans la connaissance est un défi majeur et implique politiquement au moins deux aspects, en connexion et au-dehors du monde de l’enseignement.
A savoir que l’acquisition des outils pour cette connaissance et l’accès à ces outils deviennent une exigence de politique sociale. La Région Wallonne a fort opportunément envisagé un financement pour l’acquisition d’ordinateurs, en espérant que cette mesure ne soit pas d’ordre général, mais qu’elle soit une véritable politique sociale en faveur des familles ayant de plus faibles revenus. Et en espérant aussi que l’on pense également au soutien à l’abonnement des accès aux ressources d’internet pour ces mêmes familles.

Par ailleurs, cette généralisation de l’idée de l’importance d’acquisition de connaissances devrait devenir également une dimension nouvelle des politiques culturelles qui en restent souvent aux politiques concernant les « cultures expressives professionnelles » (théâtre, danse, musique, etc.) ou à celles de l’industrie culturelle particulière qu’est le cinéma. Ce qui est très bien, dans de justes proportions. Mais une dimension nouvelle émerge dans la société de la connaissance. Comme il y a soixante ans, des personnes éclairés ont envisagé l’importance de financer en tant que « politique culturelle », ce que l’on a appelé « l’éducation permanente », aujourd’hui l’importance d’internet, utilisé comme source de connaissance, doit faire l’objet non seulement d’une initiation pratique de masse, mais également de conscientisation générale. Ceci pour faire en sorte que le combat pour le désir de connaissance ne soit pas seulement celui du système d’enseignement et des enseignantes et enseignants, le reste étant du « temps libre », mais qu’il devienne un combat de société tout en étant ce qu’il devrait être et ce qu’il est pour beaucoup de jeunes et moins jeunes, une délectation.

 

Le « personniel » et les méthodes actives

On pourrait objecter que des méthodes pédagogiques – comme celle Freinet- ont été fondées justement pour valoriser cette dimension du « personniel ». Certes. C’est un modèle, mais avec des différences.

L’une étant que les méthodes actives se situent dans un cadre physique d’école (même si elle est alternative). Dans le « personniel », le point de départ est que dans la société de connaissance engendrée par internet, l’accès à la connaissance peut se réaliser de manière élargie et diffuse par tout un chacun, de manière capillaire et très abondante.

L’autre étant que ces méthodes ont vu le jour en alternative, voire en opposition à l’enseignement institué. Dans ce qui a été dit ici, l’idée est plutôt de penser en complémentarité. En effet, la formation proposée et dispensée, pour dire vite, « par le haut » s’avère de plus en plus indispensable en raison des acquis, des socles qui ne se construisent pas tous dans toutes les familles par transmission et qui sont indispensables pour s’orienter dans le capharnaüm de connaissances produites par la structure technologique même d’internet qui est une technologie d’accumulation plus que d’analyse (en attendant que ce que l’on appelle l’intelligence artificielle permette un autre usage).

 

Pour conclure : le personniel comme urgence, nécessité et délectation

Il s’agit en somme de profiter de la situation de confinement pour essayer de ne pas seulement suppléer le présentiel réduit par du distanciel, en essayant en somme, grâce à la technique, de « faire comme avant », mais de développer, inventer, donner place à une nouvelle potentialité, donnant une dimension sociétale à l’investissement de l’étudiante, étudiant, élève, devenus non seulement sujets actifs, mais aussi responsables et coresponsables de leur propre acquisition de connaissances. En mettant en avant la nécessité de s’inventer ses propres modes d’accès au savoir qui, dans une société de la connaissance en changement, sont autant de modes d’apprentissage du demain.

Et il s’agit de le dire au grand jour, de le clamer, de faire entrer la dimension du personniel dans la culture collective et dans la culture familiale. Bien entendu, c’est le cas dans de nombreuses familles, à des degrés divers et pas uniquement dans les familles culturellement et économiquement plus aisées. Mais ceci est fait implicitement. Autant le dire et le clamer à haute voix : en général, et d’autant plus dans ce temps de Covid, chaque jeune (et d’autant mieux si les familles y contribuent suivant leurs capacités) est acteur, sujet, responsable auteur, responsable de sa propre acquisition de connaissances et co-auteur de son récit de l’histoire de sa formation.

 


[1] Je me limite à l’aspect de l’acquisition de connaissances, bien que l’on puisse élargir cela à la notion englobante de bildung au sens allemand du terme.