Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le Covid, le « je » et « faire la fête »

 

Felice Dassetto

14 octobre 2020

 

   Une nouvelle phase de la diffusion du Covid reprend de plus belle.

   La première phase, celle de l’hiver-printemps, tout en sachant qu’elle allait arriver, a eu un côté surprenant par le caractère relativement inédit de ce virus. Elle venait de Chine, de loin. On ne pouvait ou l’on ne voulait pas croire à un tel cataclysme. Cette deuxième phase, celle de l’automne, est le résultat volontaire de conduites à risque le plus souvent joyeusement recherchées. C’est un pur produit local.

   Les gens qui sont malades peuvent bien donc remercier dans certains cas eux-mêmes et dans d’autres cas celles et ceux qui les ont infectés. De même les personnes en maison de retraite qui doivent vivre de nouveau en confinement. De même peuvent les remercier les personnes qui subissent des conséquences économiques de cette nouvelle vague, le personnel de santé qui doit vivre une nouvelle intensification des soins, de même que l’Etat et donc toutes les personnes qui paient des taxes, peuvent remercier pour les nouveaux coûts supplémentaires en dépenses de santé.

Les  gens qui n’ont pas observé des conduites de précaution et qui sont la cause principale de cette relance de l’épidémie ont eu des comportements inciviques, qui manquent de sens civique au sens profond du terme. On pourrait même dire que ces personnes ont un comportement criminel sur le plan moral, à l’instar de quelqu’un qui conduirait une voiture en état d’ivresse. Pourquoi ne pas oser parler dans ces termes, qui correspendent à la réalité?

Ne faut-il pas envisager des mesures d'urgence de lock-out là où c'est possible, à commencer par les universités ? (voir le dernier paragraphe de ce texte  en "post-scriptum" : les unievrsités ne doivent pas se débarasser du problème et regarder seulement ce qui se passe intra-muros.

 

Problème d’explication ou double bulle ?

 

   Dans les guéguerres autour de ces questions, on entend souvent dire que le gouvernement n’a pas bien informé, que ce n’est pas compréhensible, etc., etc. En réalité, il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ou qui se trouve des raisons pour ne pas entendre. Car la règle et l’esprit des conduites de précaution à tenir, les finalités de ces conduites en fonction des processus de transmission du virus ont été largement expliquées. Le constat même des conséquences en termes d’hospitalisations, d’implications pour l’économie est assez documenté.

La communication a été et est claire, à moins de vivre dans les deux bulles que dans les sociétés nanties occidentales, et peut-être surtout européennes, on a tendance à bâtir autour de soi, celles qui façonnent des identités et des « valeurs » et qui amènent à tout voir à travers leurs lunettes.

   C’est la bulle du « je » et des intersubjectivités qui monopolisent le sens du collectif. La culture contemporaine d’une partie de la population qu’il  faudrait davantage spécifier, par une série de mécanismes et d’influences, comme l’hyper psychologisation et les messages publicitaires, se fonde sur la valorisation absolue du « je ». C’est impressionnant d’entendre des témoignages de personnes, en particulier jeunes, mais pas uniquement, récoltées par des journalistes qui devant les mesures à adopter pour agir contre la pandémie ne font que raisonner en fonction de leurs désirs sans aucune autre considération.

Il y a quelques jours, à la RTBF une commentatrice (on ne voit pas à quel titre cette personne était invitée à parler) à l’émission du matin vers 8h40 a même énoncé le fait que chacun devrait avoir la possibilité d’adapter les mesures selon ses sensibilités, ses besoins. C’est un peu comme si l’on disait que l’on peut conduire la voiture à droite, à gauche, au centre selon ses envies ou si l’on aime rouler à l’ombre ou au soleil. C’est méconnaître totalement ce qu’est une vie collective qui a des exigences de vie commune en soi, qu’une règle de loi existe en soi, que la vie collective ne peut pas fonctionner uniquement par accumulation de subjectivités, suivant la logique d’un marché, suivant le modèle des « amis » (et leur opposé) dans le style du campus fictif mis en scène par Zuckerman dans Facebook et les autres Instagram et compagnie (campus qui leur permet de gagner des milliards grâce aux valeureuses et valeureux travailleurs du « je »).

Dans la bulle du « je » on entend l’autre argument, celui de la « liberté » qui serait empêchée du fait de devoir porter un masque, de devoir limiter les heures de fréquentation des bars, ou de se rassembler pour festoyer. Recourir à ce terme c’est faire injure à celles et ceux qui dans de nombreux pays du monde  ont lutté et luttent pour leurs libertés, celles dont nous bénéficions largement. Certes, porter un masque est embêtant, certes il modifie les modes de relation, certes réduire les contacts est regrettable, mais ce qui est demandé ce n’est pas la fin du monde et c’est dans un but nécessaire et vital. Mais cela demande de sortir un peu de son cocon et de regarder un peu plus loin que le bout de son nez.

   La deuxième bulle est celle de « la fête ». Il y a des années, des sociologues avaient mis en évidence que l’on entre dans la « société des loisirs », car c’est le début des «week-ends », les deux jours fériés par semaine, on commençait à disposer d’un peu plus d’argent pour des dépenses de loisirs et un peu plus de temps hors travail. Maintenant, la notion de loisirs s’est étendue, elle est devenue quotidienne ; ce n’est plus un temps d’exception, mais c’est une routine. C’est ainsi même que l’on ne dit plus « fêter » quelque chose ou quelqu’un, en utilisant un verbe transitif, mais on dit « faire la fête »,  comme style de vie accompagné de la rhétorique qui s’est instaurée. Fête qui, comme le disent le français-wallon et le langage étudiant, devient « la guindaille », synonyme notamment de beuverie, considérée « normale » dans les milieux estudiantins et académiques.

C’est à partir de ces deux bulles qui traversent et dominent une partie de la culture des sociétés occidentales contemporaines, – celle du « je » et du « faire la fête »-, devenues des valeurs absolues sur le plan des vécus, que certains regardent et refusent les contraintes nécessaires des comportements à tenir face au virus.

  Le sociologue américain Daniel Bell avait écrit dans les années 1970 un ouvrage marquant, intitulé « Les contradictions culturelles du capitalisme », ceci pour dire que ce qu’il appelle l’ « individualisme hédoniste » de la culture contemporaine, à savoir la double bulle dont je parle, allait mettre en question les exigences d’organisation du travail qui avaient fait le succès du capitalisme. On doit complexifier et spécifier ces aspects. Mais il y a un fond de pertinence dans cette analyse.

 

La prégnance de la double bulle ou la naturalité  inéluctable du « je » et de « faire la fête »

   La prégnance de l’évidence nécessaire de cette double bulle de l’ « individualisme hédoniste » est tellement ancrée que personne, ni les autorités politiques, ni des autorités morales ont osé se prononcer autrement que par des recommandations prudentes, « compréhensives » des besoins de festoyer avec les amis, en vacances, d’avoir des relations intenses en famille, etc. C’est sacro-saint ; c’est indispensable. Dans d’autres sociétés du monde, comme en Inde par exemple, ce qui est indispensable c’est de contourner les contraintes  du lock-out pour accomplir le petit boulot qui permet de manger un bol de riz. Dans les sociétés européennes nanties et protégées, c’est la  « contrainte de faire la fête », les relations, l’enveloppement familial.

   Engendrées par la double bulle, les conduites dissidentes ont d’ailleurs un côté paradoxal, car les sociétés européennes se sont créé des besoins qui sont bien plus qu’un bol de riz. Elles fonctionnent et vivent sur une économie d’abondance et de consommation indispensable pour faire tourner la machine du bien-être tel qu’elle a été conçue et qui permet de faire fonctionner la bulle culturelle du « je » et du « faire la fête ». Or, les conduites de ces dissidents risquent de bloquer à nouveau l’activité économique, à savoir la vache à lait qui permet la fête et le « je ». Ce sont bien les « contradictions culturelles du capitalisme » dont parlait Daniel Bell. A moins que ces dissidents appartiennent à des classes sociales,  qui par leurs niveaux de patrimoine, de revenu, de type d’emploi, se savent totalement protégées économiquement, quoi qu’il arrive.

   Cette situation de refus ou de sous-estimations des risques ou de mépris des recommandations de prudence ne date pas d’aujourd’hui et ne concerne pas seulement les jeunes. Le dirigeants politiques qui sont élogieux de l’ensemble des citoyens face au respect des mesures que l’urgence impose, devraient un peu préciser de qui ils parlent pour oser également parler de celles et ceux qui ne respectent pas ces mesures et qui imposent de lourdes conséquences à tout le monde.

   En février, la première vague de propagation du Covid a été due à des personnes qui se sont contaminées et ont diffusé la maladie après avoir été aux sports d’hiver en Italie, et notamment dans les montagnes dans la province de Milan alors que l’on savait déjà pertinemment que la région était puissamment contagieuse. En été, des consignes de distanciations sociales n’ont pas été respectées, car la rhétorique des vacances d’été ne « tolère pas » ce genre  de consignes.

   Samedi 10 octobre au matin, j’ai vu une troupe scoute à Louvain-la-Neuve ne respecter aucune consigne de précaution, aller jouer agglutinés à une bonne quinzaine dans une supérette ( !) autour d’un photomaton, comme si cela était un « terrain de jeu », sous la direction de quelques animateurs et animatrices qui me donnaient l’impression de ne pas savoir quoi faire avec ces enfants : je ne sais pas si les fédérations scoutes ou de patro donnent des consignes claires  à ce sujet et si les animateurs et animatrices les respectent. C’est un épisode mineur, mais qui m’est apparu interpellant.

   La Province du Brabant Wallon a décrété un couvre-feu (bien relatif). Malgré le fait que le Gouverneur ait déclaré que ce couvre-feu n’a rien à voir avec les étudiants, la réalité est bien autre… mais autant le Gouverneur que les autorités communales ou académiques n’osent pas parler clairement.

Car le campus de Louvain-la-Neuve est, depuis sa fondation, un haut lieu du « faire la fête » étudiant.  Dans ce cas, la double bulle s’accompagne, chez une partie de cette catégorie sociale d’adultes aux études supérieures, une partie seulement, mais qui donne le ton, d’une culture issue des traditions anciennes des fils des classes supérieures qui fréquentaient l’université, croisée avec le style Club Med, qui font que la période universitaire est vue par ces groupes sociaux comme un temps de transgressions dans les loisirs, ce qui occupe bien la semaine. En l’occurrence, c’est un des attraits de ce campus-ville, y compris pour les étudiants Erasmus. Ces étudiantes et étudiants doivent être déçus du déroulement de cette année, d’où les transgressions festives nocturnes… avec les coûts supplémentaires pour la collectivité puisque les forces de police doivent faire des rondes pour essayer de mettre au pas, et l'on espère pénaliser, les joyeux et joyeuses étudiants et étudiantes universitaires futures élites dirigeantes qui « font la fête » en vraies et vrais combattants et combattantes de « leur » liberté.

 

Européens et américains

   Je ne sais pas si cette situation est commune à l’ensemble des pays du monde ou des pays occidentaux ou européens. Je n’ai pas vu d’enquêtes comparatives  à ce sujet. J’avais été frappé au début de la pandémie par la politique suédoise qui faisait appel à la responsabilité et à la confiance des citoyens dans les recommandations de l’Etat. Ce serait intéressant d’y voir clair, car ce serait un test grandeur nature du mode et de la capacité des sociétés contemporaines de construire une vie commune.

   La comparaison entre Europe et USA mériterait analyse. En effet,  en Europe, le non-respect des mesures de précaution est dicté, comme je le disais plus haut, par la double bulle individuelle-hédoniste. Aux USA, en général et de manière caricaturale dans le discours du président Trump, la dissidence face aux mesures de précaution anti-Covid me semble s’inscrire en plein dans la dynamique USA, celle de grandeur américaine et de sa force montrée par la capacité d’affronter l’adversité. La liberté n’est pas celle du « je » et du « faire la fête », mais celle de braver le virus ennemi pour contribuer à construire la grandeur américaine active dans le travail et les activités.

 

   Il y a une grande différence entre les deux visions du sujet et de l’individu.

   Alors que dans le contexte européen l’individu « sujet de soi et roi » gémit sur soi et pour soi, dans le contexte américain le sujet-individu se dresse pour affirmer sa force et la force collective face à l’adversité. Comme l’écrivait la spécialiste des Etats-Unis,  Elise Marienstrass : « Le nationalisme américain ne se contente pas d’objectiver l’expérience individuelle. Il a prétendu élargir l’expérience des individus et les faire concourir au destin de l’Etat » (Nous, le peuple. Les origines du nationalisme américain,  Gallimard, NRF,  1988, p.425). C’est ce que Robert Bellah avait appelé la « religion civile américaine ». C’est sur cela que Trump, ayant surmonté l’épreuve du Covid et l’ayant habillement mis en scène, pense pouvoir se présenter devant les électeurs comme l’incarnation de ce mythe et de ce socle fondateurs américains (en ignorant d’autres aspects de ce mythe que Tocqueville avait vu dans son voyage en Amérique). Ce qui pourrait fonctionner.

 

La guerre des experts

   A donner raison aux dissidents des mesures de précaution, il y a aussi la guéguerre des experts. J’ai traité ailleurs dans ce blog la difficile situation des scientifiques qui deviennent experts ou qui aspirent à l’être (voir dans ce blog: La gouvernance de la pandémie, 5 mai 2020).

Travail scientifique et expertise scientifique, ce sont deux métiers différents ou tout au moins deux facettes différentes du même métier.

Il est normal que dans le travail scientifique il y ait des avis différents. La controverse est inscrite même dans le travail scientifique et c’est utile pour avancer dans la connaissance.
   Mais l’expertise en vue d’une action n’est pas un simple exercice de connaissance scientifique ni un exercice théorique d’action. C’est l’inscription d’un domaine particulier  de connaissance dans la vie collective générale ayant de multiples dimensions.

C’est ce que les scientifiques devenus experts n’ont pas toujours compris ou voulu entendre, tombant dans un travers fréquent des experts qui consiste à se penser comme des acteurs dirigeants de la société.

   Ce que les médias non plus n’ont pas compris en multipliant les interviews de ces experts et en les piégeant en quelque sorte, en les faisant devenir des acteurs de l’orientation sociale du devenir. Certains experts se sont distingués par leur interventionnisme en jouant sur des terrains qui ne sont pas les leurs et en énonçant parfois des propositions sur les actions à entreprendre dans le style « il n’y a qu’à… » ou bien en oubliant les propos qu’ils avaient tenus quelque temps auparavant et qui disaient le contraire.

La nécessaire et très utile intervention des experts doit rester dans son rôle et dans son cadre.

 

L’éducation et la norme 

Le modèle et la prégnance de la double bulle, souvent considérés comme inéluctables et même considérés comme une valeur absolue, poussent aux cordes le système éducatif à tous les niveaux. La double bulle est impulsée par les exigences du marché d’hyperconsommation et hyper libéral qui a besoin d’hyper consommateurs hédonistes engagés.

Mais accepter cette double bulle comme valeur absolue, en faire même un principe éducatif exclusif, c’est trompeur et c’est glisser vers une sorte de déclin. Le « Covid du je et du faire la fête » devrait alerter.

 

Post-scriptum: les universités et l'enseignement supérieur (en particulier l'UCL à Louvain-la-Neuve) en lock-out: urgence

Les forêts sont traversées par des coupe-feux pour arrêter des incendies qui se propagent. La propagation d’un virus est comme un incendie. Afin de l’arrêter avant que les ravages s’accroissent, des coupe-feux sont indispensables à commencer par là où c’est possible afin de contribuer à bloquer les foyers d’incendie.

Les lieux d’enseignement supérieur et universitaire pourraient être un de ces lieux possibles. Ces instances pourraient être mises en lock-out avec des conséquences moins lourdes pour la société que si l’on bloquait à nouveau toute l’économie ou l’enseignement primaire ou secondaire. En arrêtant pendant trois ou quatre semaines les cours en « présentiel », les conséquences négatives sur le plan des études seraient fort réduites. Pas mal d’enseignants ont déjà préparé des cours à distance. Quand ce n’est pas le cas, des travaux peuvent être donnés aux étudiantes et étudiants. Ceux-ci sont ou devraient être des adultes, théoriquement intéressés par leurs études et peuvent ainsi se prendre en charge en profitant de ce temps de pause pour lire, approfondir, faire des synthèses, faire des exercices ou réviser des cours. Après le 15 novembre, il y aura encore 4 ou 5 semaines pour terminer le semestre. Ce ne sera pas une catastrophe. Mais il faut, dans ces circonstances, changer de registre et de regard et ne pas vouloir faire, à tout prix « comme avant » que ce soit en présentiel ou à distance.

Les autorités académiques auront-elles le courage de regarder les réalités en face et de prendre cette décision de fermeture ou seront-elles timorées de devoir froisser leurs étudiantes et étudiants? Si pas elles, l’autorité politique osera-t-elle prendre cette décision ? 

On peut se demander si procéder par des petits pas timorés, comme le "couvre-feu" entre 1 heure et 6 heures du matin, est encore suffisant dans le contexte actuel. Ainsi, par exemple, l’université de Louvain, située dans le contexte particulier de sa concentration dans une ville-campus, pourrait peut-être, même si les autres institutions universitaires ne suivent pas ce chemin, décider seule un lock-out de quelques semaines, sans plus tarder. Peut-elle ignorer l'impact négatif de la concentration et des conduites de groupes de ses étudiantes et étudiants, même si elle a lieu en déhors des auditoires de cours?