Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Après Covid : à quelles conditions un « plus jamais comme avant » serait-il possible ?

 

Felice Dassetto

26 août 2020

 

La pandémie, qui perdure en Europe et s’amplifie au plan mondial, continue à maintenir de nombreux pays du monde en état d’alerte. Son impact désorganisant sur le plan social et économique continuera pendant pas mal d’années et continuera à exiger des interventions pour pallier tant bien que mal aux dégâts sociaux.

Comment va-t-on appréhender ce tsunami sociétal déjà en cours et à venir ? Va-t-on le considérer comme une situation transitoire à surmonter à coup d’injection de milliards d’euros, afin que, pense-t-on, tout devienne comme avant ou bien va-t-on considérer la situation actuelle comme la conjonction de réalités qui nécessitent des basculements à tout point de vue ? C’est ce que pense une partie de la population pour laquelle ce temps de pandémie, assorti à celui des transformations climatiques, a été révélateur des nœuds, des contradictions du modèle de société. Pas mal de gens ont pensé et ont dit : « plus jamais comme avant ».

Cette affirmation dictée par l’émotion se traduit-elle dans les faits ? Rien n’est moins sûr.

Faut-il partager le pessimisme de Michel Houellebecq qui écrivait début mai : « Je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre : ‘Rien ne sera plus jamais comme avant.’ Au contraire, tout restera exactement pareil… Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire » ?

Certes, on ne se réveillera pas avec le monde changé d’un coup de baguette magique. Mais que va-t-on construire ? Quel scénario est en train de se préparer ? (Voir dans ce même blog : « Quels scénarios d’après Covid-19 ? », 20 mai 2020)

Qui souhaite quoi ?

Il y a une première question : qui est en attente d’un changement ? Et de quel changement parle-t-on ? Et, question importante : qui accepterait, et dans quelle mesure, des conséquences d’un changement qui ne seraient pas nécessairement toutes avantageuses à court terme et sur tous les aspects ? Dans quelle mesure des parties de populations se mobiliseront-elles pour des objectifs de changement ? Quelles seront les forces de résistance ? Quels seront les relais des leaderships intellectuels et politiques ? Il faudrait une large enquête pour répondre à ces questions et une enquête qui n’en reste pas à un sondage d’opinion, mais qui parvienne à observer le degré d’acceptation des implications pratiques d’un changement.

En tout cas, dans l’urgence de remettre en marche la machine économique, tout semble repartir comme avant ou presque, peut-être même plus vite qu’avant.

Il est clair que la manière de voir le «jamais plus comme avant », même par celles et ceux qui partagent l’idée d’un changement, n’est pas nécessairement la même. Ainsi Giorgio Armani, dans une interview à El Païs (reproduite dans Léna, inséré dans le quotidien Le Soir du 14 juin 2020), disait que « le luxe ne sera plus comme avant », au sens où il devra être plus durable, moins dans un changement frénétique. Tant mieux, mais ce n’est probablement pas le même souci de changement considéré comme importante et prioritaire par une partie de la population. Celle frappée par le chômage et celle mise à l’épreuve du risque dans son travail pour un faible salaire lors de la pandémie auront d’autres priorités. Celle plus sensible à l’environnement en aura une autre.

Comment ces axes de changement pourront-ils converger pour aboutir à ce que souhaite une partie de la population qui veut aller plus loin et changer le mode d’organisation sociale-économique en ce moment critique, sanitaire, social, économique qui révèle, selon elle, des contradictions fondamentales qu’il faudrait dépasser. Car il y a une autre partie de la population qui ne souhaite que revenir à comme c’était avant, faire du Covid une parenthèse embêtante. C’est quasi certainement dans la partie la plus nantie de la population, celle qui a tout à gagner dans la situation d’avant, que l’on trouvera une majorité pour cette option, mais probablement aussi dans d’autres milieux, en raison de la crainte de l’incertitude de l’inconnu ou en raison des avantages que l’on considère avoir dans la situation actuelle.

Sur base d’idées forgées dans le monde de la gestion du personnel et de la publicité, on dit que les générations Y-Z, celles nées après 1980, à l’ère d’internet d’abord et des réseaux sociaux ensuite, seraient plus prêtes au changement. Ce n’est pas aussi évident et aussi général : de qui s’agit-il et de quel changement on parle ? Parle-t-on des élites technologiques et économiques, de celles culturelles ou plus, en général ? S’agit-il de quelques cas ou d’un mouvement généralisé ? C’est avant tout une perspective de changement technique ou du management d’entreprise ou bien d’un changement global de la société ?

Par exemple, cette génération Y-Z, née et grandie dans l’aisance économique et dans une culture de l’abondance, serait-elle prête à céder un peu de sa richesse à l’avantage du collectif et dans une plus juste redistribution des revenus ? Certains d’entre elles et d’entre eux probablement oui, mais peut-on généraliser ? Non ! Et ceci vaut pour toutes les générations.

Entre l’optimisme formulé par pas mal de monde et le scepticisme total de l’écrivain français, on peut se demander quelles sont les conditions d’un changement possible.

En tout cas, un débat de fond au sujet de la vision globale du changement souhaitable dans le moyen long terme serait nécessaire dans chaque pays et en Europe pour voir dans quel scénario on veut se situer. En sachant aussi que si dans des pays d’Europe occidentale cette question pourrait être posée et entendue par une partie au moins de la population, il n’est pas sûr que dans de nombreux autres pays l’idée d’un changement de modèle pourrait être autre chose que l’idée d’une fraction marginale de la population.

 

Les grands axes qui ont émergé comme autant d’exigences de changement

Le débat préalable autour des objectifs de changement ne sera pas simple, car pendant la crise du Covid ont émergé cinq grands domaines d’attente en ce qui concerne lemode contemporain d’organisation de la société. Dans certains cas ces domaines étaient mis sur le tapis depuis des décennies. Le Covid a été le révélateur simultané qui les a fait coaguler. Ces domaines et ces questions qui ont suscité des attentes et des espoirs chez une partie de la population sont les suivants.

1) La justice sociale, au plan local, celui de chaque pays ou région, et au plan mondial entre pays plus riches et puissants et pays plus pauvres, qui tend à corriger la vision darwinienne bien ancrée de la normale inégalité de l’appropriation de richesses.

2) La distribution des richesses entre celles privées et celles communes, publiques, qui tend à corriger la tendance dominante depuis 40 ans vers une croissante appropriation privée des richesses assortie d’une vision privatisée du service au public.

3) Le rapport aux ressources naturelles et donc le questionnement autour du mode de production, de consommation et de finalité de l’activité économique.

4) Le développement de l’activité mondiale, de la circulation mondiale des marchandises, de la production de richesses matérielles.

5) Plus fondamentalement et touchant individuellement tout un chacun, c’est la finalité de la vie individuelle et mondiale, des styles de vie, de ces modèles culturels façonnés dans l’actuelle forme dominante d’organisation sociale.

Ces espoirs-défis sont jusqu’à présent énoncés avant tout comme des objectifs et manquent d’une théorie et d’un programme précis permettant de les atteindre tous en même temps.

Les quatre axes des transformations pour un « plus jamais comme avant »

Répondre à ces espoirs et à ces défis relève de la quadrature du cercle d’autant plus si l’on part du principe de ne pas modifier les logiques fondamentales de l’organisation de la société.

Mais de toute manière la mise en place d’une alternative fondamentale suppose une profonde transformation culturelle, cognitive, institutionnelle, éthique et morale. C’est un peu la totalité du mode de vie et d’organisation sociale contemporaine qu’il importe de changer, y compris dans les aspects plus personnels.

La transformation culturelle

 

Il s’agit de la transformation des visions de soi, du collectif, du monde, de la nature. Celles existantes sont tellement prégnantes qu’elles sont devenues une évidence quasi « naturelle » et des priorités non questionnées. C’est la culture du modèle économique-social qui imprègne nos sociétés et à partir duquel nous forgeons nos identités. Une évidence centrale dans nos sociétés d’abondance est celle de la croissance de la richesse matérielle, de la quantité de biens à posséder individuellement et qui reste la base de la « relance » de l’activité économique. Cette évidence se spécifie par les multiples objets-signes dont on doit s’entourer et à partir desquels on construit notre identité.

Une autre évidence est celle de la centralité de l’individu, du sujet avec ses désirs et attentes. On la voit à l’œuvre par exemple auprès des jeunes dont l’évidence de la nécessité de « faire la fête » selon des modalités presque ritualisées à l’échelle d’une grande partie du monde culturellement façonné par la musique techno, consistant dans des regroupements de masse, ce qui les amène à ignorer les mesures de distanciation sociale sous l’impérieuse nécessité de cette manière-là de se vivre comme jeunes ou de vivre le festif. Ou encore la vision de l’individu autodéterminé comme idéal absolu amène à considérer par certaines et certains que le port d’un masque ou des limitations de mouvement est une atteinte à la liberté, voire aux droits de l’homme. En mettant au deuxième plan le principe de précaution qui guide cette mesure dans le but d’une protection collective, de sauvegarde de l’activité collective au nom de la subjectivité idéalisée en absolu.

On pourrait allonger la liste des évidences collectives que la pandémie avait mise à l’épreuve et qui avait amené à dire « plus jamais comme avant », mais qui semble revenir en force.

Les choix collectifs à venir se feront autour des divergences au sujet des évidences qui fondent le devenir collectif. Faute d’un questionnement global sur le devenir, les processus objectifs, les attitudes individuelles, les tensions sociales ne feront qu’aboutir à plus de conflictualité et à plus de déliaison sociale. Mais l’effort pour tourner le dos ou tout au moins pour prendre distance de certaines évidences culturelles n’est pas des moindres : c’est toute la culture construite depuis le XIX° siècle et relancée et radicalisée comme modèle global (et unique) depuis les années 1980 sous l’effet conjoint du modèle dit « néolibéral » et des technologies communicationnelles, validés par leurs succès respectifs suivant leurs catégories de succès, qui devra être interrogée.

La transformation cognitive

Entre le constat de la nécessité des transformations culturelles et éthiques-morales et leur mise en œuvre pratique, il y a un saut à faire : celui de la connaissance. C’est-à-dire disposer d’un ensemble concret de propositions théorico-pratiques, quotidiennes et structurelles, en vue d’opérer la transition souhaitée par pas mal de gens afin que « ce ne soit plus comme avant ».

Je ne sais pas si je force l’argument en disant qu’aucun penseur ni aucun courant politique ne disposent d’une pensée opérationnelle toute faite pour penser le changement. Il y a des pistes.L’admettre ce serait déjà un pas en avant, ce serait déjà être dans la disposition d’adopter une stratégie d’action en mouvement, d’envisager une stratégie de transition qui serait nécessairement de moyenne durée, mais qui sera indispensable, sous peine de s’embarquer dans des mouvements de révolte, ou dans l’apathie et la déliaison sociétale, ou au contraire dans des mouvements révolutionnaires.

Faisons un inventaire rapide des idées sociales et politiques.

La pensée libérale classique ainsi que celle néolibérale – qui sont les modèles dominants- ainsi que celle des groupes et des catégories sociales moyennes et supérieures que défendent ces idées (gagnants dans le mode d’organisation sociale actuelle), ne disposent pas des catégories pour penser en termes de distribution équitable des richesses et de justice sociale et se révoltent face à l’idée de devoir réduire leur part de revenus et de richesses. Ils ne pensent pas non plus – et le plus souvent ne souhaitent pas- s’interroger sur le modèle économique fondamental. Ils n’interrogent que de manière accessoire le rapport à la nature l’intégrant uniquement s’il permet le développement d’un nouveau marché. Pour eux, le progrès signifie accroître la quantité des biens individuels et éventuellement aussi collectifs, surtout quand ces biens collectifs servent à leurs avantages individuels. Pour cela, les stratégies consistent à accroître quantitativement les marchés, à innover les produits, innovations considérées comme « progrès » pour autant qu’elles soient rentables.

Le souci socialiste est celui de la justice sociale, et de ce point de vue surgit la critique du modèle économique dominant sous l’angle de sa capacité distributive. Mais tout comme les libéraux, le modèle productiviste, seul capable d’accroître la quantité de richesses à pouvoir distribuer, n’est pas questionné. Ce souci de justice distributive est évidemment important et fondamental. Il rencontre les attentes d’une partie de la population. Ce souci se traduit dans une revendication d’une plus grande équité fiscale, relayée également par des partis de gauche plus radicaux. De ce fait, le discours « vert » devient un propos qui est vu avant tout, le cas échéant, sous l’angle d’une équivalence des risques de conséquences entre catégories sociales, mais sans mettre le doigt sur les contradictions entre la vision productiviste et matérielle du bien-être et l’impossible objectif de respect de l’environnement.

Le modèle industriel productiviste est critiqué dans ses excès par les écologistes, mais pas dans son fondement. L’écologie ne dispose pas, comme les autres, d’un modèle non seulement économique, mais également sociétal pour penser une autre société créatrice de richesses. Ou plus exactement. Des modèles alternatifs sont présentés à travers des micro-exemples fort intéressants (surtout à partir de l’agriculture, du commerce, de l’artisanat).

En matière de mobilité, on évoque les vélos et l'on promeut les pistes cyclables. Et c’est émouvant de voir des jeunes de classe moyenne, moyenne inférieure prendre le vélo pour aller travailler par pluie et beau temps dans l’effort généreux de faire leur part pour la réduction de la pollution.

Mais l’écologie ne semble pas aller au bout du questionnement en se demandant comment serait possible et viable une société « verte » à tout point de vue, par exemple comme accepter la mondialisation des marchandises et la réduction de leurs mobilités. Ou comment restreindre ces circulations en produisant localement tout en augmentant la richesse produite. Ou comment serait-il possible de financer en même temps une société disposant de services collectifs avancés en matière de santé, d’éducation, etc. dans un modèle économique alternatif-localiste. Dans l’actuel état des besoins individuels et collectifs, les seules initiatives en matière de mobilité (faire rouler quelques pour cent de la population en vélo, électrique, svp) ou d’énergie verte, pour louables qu’elles soient, ne suffisent pas à changer fondamentalement le modèle économique.

Les partis qui gardent le label de « chrétiens » ou qui disent s’en inspirer, sont difficilement saisissables dans leurs formulations et n’ont pas de propositions concernant le changement de modèle, se limitant à essayer de modérer les formes extrêmes, surtout en matière de distribution des richesses, ce qui est certainement un aspect important. Leurs propositions plus précises concernent surtout la vision actuelle de la sexualité et de sa prédominance, selon eux, sur toute autre forme de valeur.

Les mouvements et partis nationalistes contemporains font du repli national identitaire un substitut illusoire d’une appropriation « nationale » contre l’extérieur ou contre ceux qui viennent de l’extérieur, avec éventuellement quelques aspects de « patriotisme économique », tout en s’appuyant sur le modèle fondamental productiviste et mondialiste.

Le défi cognitif est majeur. Par paresse intellectuelle, il est tout compte fait plus simple de penser de faire comme avant, quitte à adopter quelques ajustements mineurs. Or, il importe de tout réinventer. Reste à savoir par qui, dans quels lieux, se prendra le temps, se mettra en place une méthode, et qui aura les moyens pour construire et tenter de faire converger une pensée opérationnelle au sujet de la mise en œuvre de ce changement indispensable.

Les transformations institutionnelles

 

Pour que ces transformations aboutissent, il importe qu’elles se traduisent institutionnellement dans un ensemble de lois et d’institutions.

Et dans des sociétés démocratiques, cela suppose des débats argumentés et pas seulement l’expression d’idéologies.

Mais non seulement. Nous vivons dans des sociétés institutionnellement et efficacement organisées et, il faut l’ajouter, ayant remporté des succès. Si l’on peut lire un côté sombre du monde contemporain géré par ces instances gardiennes, au nom de doctrines souvent dogmatiques, finalisées aux avantages du statuquo dominant ont peu également y lire on côté plus positif qui a réussi une certaine forme de régulation.

Dans tous les cas, des transformations devraient donc s’opérer au sein de ces instances de régulation de la société et de l’économie au plan national et mondial (OCDE, Banque mondiale, Fonds monétaire international, Commission européenne, …). Il faudrait alors non seulement un changement d’analyse, mais également un changement des routines habituelles de pensée. Ce qui n’est pas évident au sein de ces instances bureaucratisées, dont les membres ont également leurs propres intérêts matériels et culturels à défendre et dont les réflexes vont plutôt dans le sens d’un statuquo que dans celui d’un changement.

En ce qui concerne les Etats, il est possible qu’une nouvelle vision des relations réciproques entre l’Etat (et l’Etat-providence) et les citoyens soit devenue nécessaire. La crise du Covid a montré l’importance de l’Etat régulateur et des services publics de l’Etat, mais a également montré la nécessité d’une transparence, d’une responsabilité et d’une loyauté réciproque qu’il faudrait reconstruire dans les situations ordinaires de vie et pas seulement dans des contextes exceptionnels.

La transformation éthique et morale

Le dépassement de la conjoncture post-Covid ne résultera pas uniquement d’une transformation des évidences culturelles, des aspects cognitifs et des dynamiques institutionnelles, mais elle sera également une question personnelle et collective de choix éthiques et moraux. Choix éthiques, donc fondés sur une idée du bien ou du mal et devenant des injonctions morales. Il ne s’agit pas seulement de constater le fait sociologique d’une évidence ou d’une tendance dans la société, ce que font la sociologie ou la psychologie sociale. On évoque très peu cette dimension, sauf en survol, ou bien un peu à la manière d’une cerise sur le gâteau. Dire qu’il y a un devoir éthique et moral qui doit sous-tendre et alimenter des choix citoyens au sujet de l’une ou l’autre question n’est pas de mise. Bien que des choix individuels façonnent le devenir de la société tout entière, on préfère en général adopter une neutralité éthique au nom du respect des individus tout en analysant des conduites au nom d’une justification quelque peu fataliste de type sociologisante ou psychologisante.

Il me semble qu’il y a une double question qui exige de faire appel à une transformation éthique et morale tellement les conduites « évidentes » engendrent des fractures dans la cohésion des sociétés : la justice des rapports humains et celle du rapport à la nature.

Justice/équité des rapports humains

Cette question fait l’objet de vastes débats philosophiques dans lesquels je m’y perds quelque peu. Il me semble comprendre que la prise en compte et la prise de conscience de la multiplicité des valeurs, de même que la prise en compte du principe fort de la liberté des choix individuels et de sa subjectivité rendent impossible ou difficile l’identification de principes éthiques communs pour dire, dans tous les domaines, ce qui est un principe de justice et d’équité dans les relations aux autres humains. Ceci mis à part, le fait minimal et important de l’affirmation d’une équité de la justice formelle, légale et, comme le dit Rawls si j’ai compris du peu que j’ai réussi à lire de cet auteur, d’une équité dans les procédures qui construisent un accord concernant le contrat qui régit la société.

Ces positions philosophiques contemporaines me semblent ignorer – mais je me trompe peut-être- la finalité des rapports humains éthiquement et tendanciellement bons et justes. Ce qui me semble une lacune.

Je dirais donc que la prise en compte des humains, parce qu’humains et désormais tous embarqués dans la mondialisation croissante des relations, consiste à : se sentir responsable personnellement de sa participation au devenir collectif enrichi par les apports constructifs de tout un chacun ; de se sentir responsable de construire un collectif aussi pacifié que possible ; de se sentir concerné par la possibilité de chacun, parce qu’humain, de vivre de manière la plus digne, épanouissante possible ou tout au moins, la moins dégradée possible. Sur ce dernier aspect, j’utiliserais l’idée que l’on peut être concerné positivement dans une solidarité envers autrui, mais que l’on doit moralement s’engager à ne pas poser des obstacles à la possibilité de chacun de vivre de manière aussi digne que possible.

De cette finalité relève ce que l’on appelle en général une justice distributive.Une des attentes criantes lors du confinement a été celle d’une plus grande justice sociale en termes de richesse, de revenus, de logement et plus fondamentalement de sécurité face au devenir et à l’emploi.

Ces attentes sont et deviendront d’autant plus intenses que la crise sanitaire et les transformations des systèmes productifs qui s’en suivront seront à l’origine d’un appauvrissement d’une partie de la population et pour un temps assez long.

Les Etats, qui assurent des biens communs et qui ont la responsabilité d’une éthique des biens communs, sortiront également appauvris et endettés.

Cette crise ne sera pas passagère, mais elle sera structurelle et de moyenne-longue durée. Ne pas l’admettre, faire comme si l’actuelle crise sociale était passagère et que l’on pourra à coup de milliards relancer les choses comme avant, c’est s’aveugler et ne pas prendre les mesures adéquates. Certes, au sein des sociétés des gens s’enrichiront, dans tel ou tel secteur, dans la spéculation boursière, dans les patrimoines.

En somme, il y a une un double rééquilibrage nécessaire en fonction des principes éthiques énoncés plus haut : celui du rapport entre richesse publique et richesse privée et celui de la redistribution entre particuliers. Corriger ces déséquilibres suppose que les plus nantis acceptent , en proportion de leur niveau respectif, de réduire leur niveau de richesse en termes de revenus et de patrimoine mobilier et immobilier.

Cela suppose un tournant éthique et moral, notamment -mais pas seulement- auprès des populations plus nanties, celles qui constituent les classes dominantes et dirigeantes, mais également auprès des classes moyennes nanties, car la culture dominante a été forgée par l’idée du succès mesuré par la richesse, par la course à la richesse, voire à la super-richesse érigée en exemple par le monde des publicitaires et des médias, qui se sont constitué comme les grands moralistes contemporains exaltants le succès, le paraître, le clinquant. Mais c’est aussi un tournant par rapport à l’idéologie et à la théorisation sociale du néolibéralisme alimenté par le principe fondamental du calcul et de l’intérêt matériel. C’en est fini de l’ancienne vision de la charité chrétienne ou de devoir musulman de l’aumône, visions insuffisantes d’ailleurs, ou celle de la morale puritaine de la réserve et de la discrétion. Dans certains cas, la légitimité de l’inégale richesse se justifie par une sorte de nouvelles formes de darwinisme social.

D’autres volets de cette justice/équité des rapports humains concernent d’autres aspects des relations et des rapports sociaux : comme ceux ordinaires du savoir-vivre, du respect à l’égard d’autrui dont les questions sensibles du respect dans les relations de genre ou des porteurs de handicap tout comme du respect à l’égard du fœtus.

Ces dimensions de justice sociale sont peut-être un obstacle majeur à tout changement. La tendance est celle de résoudre cette question, comme tant d’autres, par des rapports de force. C’est probablement inévitable. Sans cette transformation éthique et morale, on en restera à la logique conflictuelle des rapports de force.

Mais pour que cette nouvelle vision éthique et morale puisse se construire et se diffuser émerge la question des lieux de son élaboration et émerge le défi de l’éducation et de la formation, celle de tout le monde et celle des futures classes dirigeantes, dans l’enseignement supérieur et universitaire. Ces instances devraient s’interroger sur la formation qu’elles dispensent, non pas à travers des cours marginaux ou complémentaires, mais au cœur même de leurs enseignements spécialisés.

La justice/équité du rapport à la nature et une éthique de la matérialité

Le respect envers la nature est présent dans de nombreuses cultures et sociétés préindustrielles. Il est souvent exagéré et mythifié, car des sociétés ont épuisé des ressources naturelles ou des religions n’ont fait de la nature qu’un instrument utilitaire pour les humains. La culture scientiste, technologique, industrielle prométhéenne a construit une vision purement instrumentale de la nature, qui nous apparaît aujourd’hui comme une erreur historique majeure.

Une nouvelle vision de la nature émerge dans laquelle se mélange l’idée de l’utilité dans la réflexion au sujet de l’épuisement des ressources avec une vision de l’autonomie propre de la nature en particulier vivante.

Même si la préservation de la nature dans des « oasis » dans le style de Natura 2000 est importante, on tend aujourd’hui à découvrir ou redécouvrir une vision plus profonde de la continuité vitale des humains et de l’ensemble du vivant et du non vivant. C’est une sorte de néo-animisme qui se forge et cette vision nouvelle n’est pas seulement culturelle, mais elle a également une dimension éthique et morale à laquelle le réchauffement climatique qui rajoute une dimension dramatique y compris pour les conséquences pour les humains.

En continuité avec cet aspect concernant la « nature-naturelle » (appelons là la « nature 0 ») il pourrait être urgent de poser une autre question : celle du rapport à l’univers du monde technologique inventé et fabriqué par les humains. Il est désormais tellement prégnant qu’il constitue une nouvelle nature, un environnement des humains et d'autres vivants. Cet environnement est d’ailleurs stratifié suivant le développement des sciences et techniques. Une « nature 1 », celle de la première ère industrielle s’est juxtaposée à la force humaine, de manière constructive ou destructrice ; une « nature 2 » celle de la chimie à recomposé la nature 0 ; une « nature 3 » a facilité la communication humaine, jusqu’aux développements actuels où une « nature 4 » greffe des objets technologiques sur la nature humaine de base.

Ces développements technologiques inquiètent parfois (la bombe atomique, les armes, la pollution), mais fascinent, car ils font émerger de nouvelles virtualités humaines et exaltent, même si c’est implicitement, la puissance humaine.

Les impacts de ces changements technologiques sur les humains (et les non humains) sont considérables, de telle sorte que se limiter à leur seule dimension technique ou se limiter aux seuls aspects culturels s’avère insuffisant. Une véritable dimension éthique et morale doit être introduite. Elle l’a été concernant certains aspects : les biotechnologies, l’homme augmenté…

Mais une dimension éthique et morale plus ample devrait être envisagée et située en amont des applications concrètes portant sur le principe et les finalités de l’innovation technologique, qui est mesurée aujourd’hui avant tout à l’aune de la possibilité d’un marché, alors que les conséquences individuelles, sociales et sociétales ne sont pas questionnées.

Autrement dit, le développement humain ne peut plus se faire uniquement en soumettant la « nature-naturelle » et la « nature fabriquée » aux seules logiques du marché. Et désormais l’ampleur des conséquences globales de l’anthropocène, construit dans la logique du marché, est telle qu’elle en appelle à des notions du bien et de mal, de juste et injuste.

Pour conclure

 

L’hypothèse de ce texte est que la réalisation du changement fondamental souhaité de plusieurs côtés lors du temps de confinement ne pourra se réaliser que par des changements, chez tout le monde et à des degrés divers, à plusieurs niveaux de la vie collective et de la vie personnelle, y compris sur le plan éthique et moral. Cette étape est indispensable pour que la perspective de changement ait une cohérence.

On pourrait se demander si cette perspective qui propose la nécessité d’élaborer une pensée globale n’est pas illusoire ou infaisable dans une société démocratique et libre. Peut-être.

Toutefois lorsque l’on regarde l’histoire récente du monde on voit que l’on peut réfléchiren partant de l’exemple de l’influence du néolibéralisme dans le façonnement de la vie collective et individuelle. On critique à juste titre ce courant de pensée et ses travers, mais il faudrait aussi s’interroger sur les raisons de son succès. C’est que, entre autres choses, le succès de ce courant de pensée, qui s’est fondé depuis les années 1980, n’est pas dû seulement aux forces du marché qu’il libère, mais est dû également à la formulation d’une pensée globale. La pensée néolibérale porte en effet tout autant sur le fonctionnement de l’économie que sur la construction de la cohésion sociale par l’économie, sur une théorie de l’Etat et son rapport avec la société, sur une théorie utilitariste de l’individu et au fond sur une morale. Peu importe que ces idées se soient avérées erronées par leur caractère partiel et tout compte fait simpliste et en définitive, selon moi, amorales. Mais elles ont eu la force de leur cohérence globale que quelques intellectuels et leurs épigones ont su lui donner en formulant ainsi une formidable machine intellectuelle convaincante et en définitive ayant un succès considérable dans la ligne de son point de vue. Succès, il faut ajouter, fondé sur des aspects anthropologiques d’égoïsme et de violence qui font partie d’un volet de la réalité humaine.

Il faudrait repenser avec autant de cohérence l’après-Covid en misant sur d’autres aspects inscrits dans l’évolution humaine.

C’est juste pour dire l’importance de la cohérence globale des idées dans les dynamiques sociales, sous peine d’en rester à des scénarios partiels et fragmentés de changement (voir en annexe une typologie des scénarios).

Mais certainement la tâche d’une pensée « plus jamais comme avant » ne sera pas aisée, car elle suppose une reformulation des évidences, des intérêts et des principes éthiques.

 

 

Annexe : Hypothèses de scénarios à venir

 

Dans un texte publié dans ce blog le 20 mai dernier (Quels scenarios d’après Covid-19 ?) je faisais l’hypothèse de 7 scénarios possibles. Je reprends le tableau en résumé ci-dessous. Houellebecq penchait pour le scénarios de « l’inchangé »… en pire, qui rejoindrait celui du « renforcement » que j’énonçais. D’autres scénarios pourraient être possibles, mais il faudrait penser leur préparation et leur déroulement.

 

Scénario

Axes de force

Porteurs

Aboutissement

Inchangé

Force du statu quo du modèlehégémonique

Individus, groupes intéressés par le statu quo

Chances réduites à cause de l’impact du virus

Ajustements limités

Ne touche pas aux structurations fondamentales.

Modifications partielles surtout dans les institutions et en soutien (limités en raison de situations budgétaires) aux situations plus critiques

Assez nombreux car convergence des opinions moyennes diverses véhiculées dans le monde économique, politique, médiatique

Scénario assez probable

Réponse, en partie faible, aux attentes immédiates et aux questionnements émergés par la pandémie

Renforcement et réinvention du statu quo

Force de la vision prospective de relance par le biais des technologies

Couches techniques-économiques et imaginaires technologiques

Probable division du travail entre le politique (scénarios ajustements limités) et le renforcement des logiques structurantes actuelles

Transition partielle

(vers une autre structuration sociale)

Force d’un projet global à partir de la gouvernance politique.

Vision globale face aux divers défis sociétaux

Forces politiques et démocratiques actives.

Pilotage des risques de la transition.

Scénario incertain car forces de résistances considérables, faiblesse d’un leadership porteur.

Toutefois tentatives partielles possibles.

Ethique-culturel

Vision idéaliste d’une société différente

Couches de populations professionnellement et par intérêt ou par mission engagée envers l’humain (et non pas vers l’argent, les objets)

Scénario idéel, non concrétisable.

Diffusion d’idées, mais faibles concrétisations.
Faiblesse de projet concret

Société parallèle

Construire une société répondant aux défis globaux et en absence d’un clair cheminement de transition en parallèle et en disjonction partielle du modèle dominant

Groupes minoritaires, mais agissant concrètement et pouvant prendre des risques quant à l’inconnu.

Scénario en phase de construction partielle.
Modèle possible d’expérimentations

Transition totale

Transformation totale de la société dans ces structures et son mode d’organisation

Position énoncée assez largement sur le plan intentionnelle. Projet à consolider et à formuler. Difficulté de mise en œuvre concrète en raison de la puissance des forces de résistance.

Possibilité de renforcement au cas où aucune réponse aux questions sociétales ne serait donnée.