Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Vérité, mémoire, décolonisation

Commentaires en marge de la future commission « Vérité et réconciliation ».

Felice Dassetto

6 juillet 2020 (mis à jour le 6 août 2020, entre autres suite à l'approbation le 17 juillet 2020, par la Chambre des représentants de Belgique, du document concernant la constitution de la Commission spéciale relative à la colonisation belge)

 

Le chantier à propos de la décolonisation est lancé en Belgique. Un nouveau débat s’ouvre. Le parlement met en place une commission « Vérité et réconciliation » en lui conférant des tâches très détaillées dans un calendrier très rapide.

Le roi Philippe, lors de sa lettre au président du Congo le jour du 60° anniversaire de l’indépendance de ce pays, a fait un pas dans le sens d’une ouverture du dossier concernant  la responsabilité historique de la dynastie. Dans la foulée de la repentance, il fait même un pas supplémentaire, un peu abusif sociologiquement, en faisant un lien général entre ce passé et le « racisme » d'aujourd'hui. Il formule des regrets. On attend des excuses.

Le coloriage sanglant et le déboulonnage des statues de Léopold II, l’action de groupes militants belges et internationaux et leur action médiatique, le contexte international, ainsi que celui des USA qui a résonné dans le monde des réseaux sociaux, ont reposé de manière accrue la question du passé colonial et des relations sociales qui en découleraient.

Ce retour en arrière n’est pas nouveau. Depuis au moins les années 1970 de nombreux moments de retour sur l’histoire du passé colonial en général et Belge en particulier, se sont succédés. Et c’est normal : l’histoire se revisite et en particulier lorsqu’elle a eu un côté tragique et pour le moins ambivalent.

Maintenant, une nouvelle génération d’historiens veut relire cette histoire, l’approfondir. Des jeunes « afrodescendants » (comme ils s’appellent) et des groupes actifs et militants agissent dans la dénonciation de ce passé considérant qu’il influence le présent des positions sociales des personnes d’origine africaine dans la société belge. Ils entendent également remiser les statues et les symboles afin de « décoloniser l’espace public ».

Dans le fond, ce texte est un plaidoyer pour entrer dans ce débat en utilisant également des catégories de sociologie historique, de sociologie constructiviste des idées, des mentalités et de la connaissance et une sociologie des relations entre groupes sociaux.

 

Retour sur le passé

De toute part, on montre la volonté de revoir, redire les choses et surtout de construire et s’entendre sur une mémoire commune. De passer en somme d’un bagage de connaissances à une « mémoire » à construire à la jonction entre données factuelles, mémoires, souvenirs personnels et familiaux, mémoires collectives respectives des descendants des anciens colonisés et celle des descendants de colons, même si dans un cas comme dans l’autre cette descendance agit de plus en plus à partir d'une mémoire éloignée. Ainsi, ce retour au passé commence à devenir possible, car les acteurs et témoins directs laissent la place aux nouvelles générations, tout en sachant que la construction de la mémoire est dense de résonances diverses[i].

Mais ce ne sera pour autant pas un travail simple et la tentative de construire une mémoire collective et commune autour du passé colonial belge et du Congo devra surmonter des obstacles de communication, questionner les démarches de connaissance et clarifier le but de toute l’opération.

Les obstacles à la communication proviendront de la capacité des uns et des autres de s’écouter, mais également d’argumenter et de tenter d’objectiver et en ne donnant pas une place dominante, voire exclusive aux ressentis, aux vécus, aux sensibilités, aux justifications, aux culpabilités.

Il faudra aussi que dans ce débat on n’entende pas seulement la voix de celles et ceux qui crient le plus fort (ce qui arrive souvent actuellement à l’ère des « médias sociaux ») et énoncenet des positions tranchées, mais que l’on entende également celles et ceux qui tendent à montrer des ambivalences et des nuances[ii]. En gardant en somme le plus possible une lucidité d’argumentation, car à la base, un travail sur la mémoire requiert un travail de connaissance. En acceptant aussi, dès le départ et en raison de la complexité de la question, qu’une mémoire commune laisse la place à des mémoires différenciées, non pas dans un face-à-face entre des descendants de colonisés d’une part et des descendants de colons d’autre part, mais suivant des positions croisées.

 

Retour dans quel but

Quel sera ou plus exactement quels seront les buts de cette opération de retour sur le passé ? Buts au pluriel, car ce n’est pas sûr que les parties en présence auront les mêmes objectifs. S’il s’agit de rapprocher les points de vue sur le passé, c’est pour faire quoi ? En rester à une amélioration de la connaissance partagée de la réalité coloniale ? Ou bien aboutir à une évaluation de celle-ci, c’est-à-dire faire un bilan, apporter un jugement de valeur général. Ou bien dans le but de critiquer ou de condamner les uns ou les autres, directement ou indirectement impliqués dans l’action coloniale. Ou bien c’est le but d’aboutir à des « réparations », sous l’une ou l’autre forme, qui seraient censées rétablir une relative justice.

Ou bien encore, le but serait d’effectuer ce travail de clarification allant plutôt dans le sens d’un recul et d'un approfondissement de la connaissance de ces évènements et de leurs soubassements, pour en tirer des leçons et les transmettre aux générations futures. Selon moi, ce serait le but majeur de tout retour sur le passé : percer le passé dans toutes ses dimensions pour agir au présent et à l’avenir[iii] .

 

Connaissance des réalités historiques anciennes et plus récentes.

Ce retour sur le passé se fonde avant tout sur une mise au point des connaissances.

A cet égard, je trouvais un peu optimiste la directrice du département « histoire et politique » de l’Africa Museum, Patricia Van Schuylenbergh, qui disait récemment qu’en raison de nombreux travaux et thèses récentes ont peut faire maintenant une histoire complète et objective de la colonisation. On peut certainement tenter de s’en approcher. On peut certainement ajouter des aspects ponctuels comme le montre le volume, récemment publié, Le Congo colonial. Mais on peut en même temps en oublier ou ignorer d'autres, tant concernant la longue histoire de la réalité congolaise, celle de la colonisation et des différents temps de la colonisation, de l’indépendance, de la postcolonisation que l'histoire Belgo-belge de toutes ces périodes.

Tout en disant que la « vérité » qui guide la commission sénatoriale sera en réalité la vérité possible à dire compte tenu des représentations et des rapports de force des opinions actuelles. La connaissance historique, comme celle des toutes les sciences des sociétés en particulier, n’est jamais une pure description d’un objet externe comme la vision aristotélicienne de la connaissance le laisserait entendre (faisant de la connaissance une adéquation de l’intellect aux choses), mais elle implique toujours une dimension subjective, historique, culturelle. Chez tout le monde. En fonction de quoi, on choisira les questions à traiter et les angles sous lesquels les traiter. En fonction aussi du consensus que l’on voudra établir et la mémoire que l’on voudra construire. C’est une vieille question épistémologique des sciences humaines. La commision instituée

 

aurait avantage à se positionner sur cet aspect. Ceci ne veut pas dire que l’on veuille s’inscrire dans une dynamique postmoderne de relativisme qui dirait que sur le passé colonial il n’y aurait que des narrations, l’une opposée et divergente de l’autre. Non, il y a moyen d’aboutir dans certains domaines à des faits consolidés. Mais pour que cette démarche aboutisse, il faut des conditions et des attitudes.

Un socle de vérité

 

Ceci dit, il est clair qu’il y a des aspects factuels, particuliers et globaux qui peuvent être considérés comme étant prouvés. Premier entre tous, c’est le fait même de l’arbitraire de la domination coloniale dont est emblématique ce moment fatidique du Congrès de Berlin de 1885 pendant lequel les puissances capitalistes industrielles, parmi lesquelles s’est glissé Léopold II pour y inscrire son Etat indépendant du Congo, se sont partagées le monde en en faisant leurs colonies.

Et ensuite, c’est le fait indiscutable de la violence de cet Etat-entreprise, comme je l’avais lu sous la plume de Jan Vansina en 1986, en introduction au volume de Daniel Vangroenweghe, De sang sur les lianes. Léopold II et son Congo (Didier-Hatier) : « le gouvernement dans ces régions était un régime de terreur (…), la terreur, la violence, les infractions aux droits des gens mêmes -si l’on adopte les normes peu élevées de l’époque- étaient générales. La violence, voilà la règle et non l’exception » (p.10). Ce livre a été fondateur de mon regard sur ce moment historique. Tout en sachant que, de toute manière, malgré les efforts de documentation et d’objectivation, il y a toujours des dimensions interprétatives, surtout lorsqu’il s’agit de matières sensibles

 

En plus, étant donné que les choses ne sont jamais simples et qu’en Belgique le communautaire flamands-francophones est une composante de cette complexité, il se pourrait que la condamnation du colonialisme devienne également-si ce n’est pas déjà le cas- un enjeu intercommunautaire belge. Car du côté flamand, on pourrait avancer que la responsabilité politique et morale de la colonisation relève surtout des classes politiques et économiques dominantes qui à l’époque étaient majoritairement francophones tout comme l’était la dynastie. On pourrait se demander d’ailleurs si le grand intérêt actuel des jeunes historiens flamands pour amener des éléments à la condamnation du colonialisme au Congo ne relève pas aussi de la volonté de se distancer du monde francophone et de montrer, même si c’est implicitement, l’innocence flamande en matière coloniale (tout au moins sous certains aspects). Est-ce que je force la réalité?

 

Des connaissances spécifiques à l’élargissement et au cadrage des connaissances 

Si l’on veut atteindre des objectifs de formation approfondis et utiles pour l’avenir et fonder un consensus, il est utile d’élargir le cadre de la réflexion et ne pas en rester à une histoire et à une analyse de la seule dynamique belge coloniale et encore moins en rester à la figure de Léopold II. C’est ce que d’ailleurs disent vouloir faire les coordinatrices et coordinateur du livre Le Congo colonial (Idesbald Goddeeris, Amandine Lauro & Guy Vanthensche, Renaissance du livre, 2020) qui vient de paraître. Ils soulignent avec justesse la nécessité « d’abandonner la fixation polémique sur la période de l’Etat indépendant du Congo et plus précisément, sur les caractéristiques et les actions personnelles de Léopold II, sans pour autant minimiser l’importance, par exemple, des massacres liés au « caoutchouc rouge » (p.24).

Mais par ailleurs, ces mêmes scientifiques ont, me semble-t-il, un regard qui montre toute la difficulté de la production de connaissances dans un domaine aussi complexe. En effet, les vingt-huit textes qui constituent cet important ouvrage sont regroupés en quatre grands thèmes que les auteurs résument en introduction : la violence, le racisme, l’économie, le remodelage des autochtones. Ce sont certainement des questions importantes. J’y reviendrai. Mais je note au moins quatre thématiques qui manquent ou qui sont abordées en passant et qui pourtant me semblent centrales. L’une est le cadrage cognitif et imaginaire qui a guidé toutes les colonisations et en particulier la colonisation belge. C’est un fait de l’ordre des idées, des mentalités, que le regard uniquement factuel, matériel, institutionnel des auteurs de cet important volume amène à ignorer. Or, si l’on veut comprendre l’évidence colonisatrice et sa force, la question des représentations qui ont guidé la colonisation ne peut pas être traitée uniquement sous l’angle de la manipulation, de la propagande, des intentions malveillantes et bassement intéressées comme le fait le livre. Le deuxième aspect qui manque est celui géopolitique. D’une part la géopolitique de la rivalité interimpérialiste dans la course à l’appropriation des territoires « non modernes », à partir de la deuxième moitié du XIX° siècle et dans laquelle Léopold II veut insérer la Belgique, en partie malgré elle. Rivalité commerciale mais également armée qui aboutira à la Première Guerre mondiale. D’autre part c’est la géopolitique du grand mouvement d’émancipation des peuples colonisés et des populations d’origine africaine en particulier, commencé a fermenter et à se construire dans les années 1920, parallèlement à une intensification de la pénétration coloniale dans les sociétés et les cultures, et ayant dans le fond l'opposition entre le bloc issu de la révolution soviétique et le bloc composite d'en face.

Un troisième aspect est celui des structures « de classe » non seulement entre colonisateur et colonisée, largement décrites, mais à l’intérieur du monde des « colonisateurs» d’une part et à l’intérieur du monde des populations congolaises, les anciennes chefferies tribales et les nouvelles élites dominantes. C’est un rapport croisé de classes dominantes-dirigeantes et de classes dominées des deux côtés dont la prise en compte et les alliances permettent de comprendre les structures de domination économiques-poiltiques qui se sont constituées après la colonisation et qui continuent encore aujourd’hui.

Un quatrième aspect est celui des violences exercées à l’égard des belges (au moins d’une partie d’entre eux, il me semble parmi les plus démunis) au moment de l’indépendance, entre autres à l’égard des femmes. Est-ce l’exutoire d’une accumulation de violence, qui se libère dès que cela est physiquement et mentalement possible ? A-t-il été un phénomène généralisé ou le propre d’une minorité ? Est-ce une structure violente de la société congolaise[iv] ? En tout cas, entre la mémoire belge chargée de rancune ou tout au moins de souvenir douloureux, et le voile congolais ou des historiens en général sur ce moment, la mémoire ne sera pas facilement conciliée même si on n’en parlera pas.

 

Ces problématiques absentes dans ce livre (et d'autres qu'on verra plus loin), me semblent également présentes dans le cahiers de charges que les parlementaires ont donné à lacommission en charge d'élaborer le dossier relatif au colonialisme. Ces aspects me semblent très importants si l’on veut tirer des leçons pour aujourd’hui de ce tragique passé et faire converger des mémoires.

Ce travail de connaissance est d’autant plus important que la controverse existe tout comme les incertitudes et les nuances. En effet, il n’y a pas seulement en présence, comme le rappelle le volume Le Congo colonial les anticolonialistes d’une part et les nostalgiques voire suprématistes d’autre part, mais il y a également (ce que le volume oublie de mentionner) dans les deux camps des personnes (une majorité peut-être?) en Belgique et au Congo, parmi des jeunes et de moins jeunes, qui sont incertains au sujet du bilan global de la réalité coloniale et surtout au sujet de son évaluation. Cette large frange de la population ne devrait pas être oubliée.

 

Elargir et approfondir les connaissances concernant les colonisations et quelques questions en plus

Je note ici quelques questions qui me semblent utiles à approfondir pour élargir le cadre des connaissances, en prolongement de la colonisation et pour situer plus largement le cas belgo-congolais.

La colonisation et les logiques de domination

 

A un niveau général, derrière les dominations coloniales des XIX° -XX° siècles, il y a la question clé de toutes sociétés : celle de la domination, de la violence, de la conquête armée. Aucune société ayant acquis un minimum de ressources, de surplus et un pouvoir n’y a échappé. Ce qui nous amène à une réflexion contemporaine sur la valeur et l’importance de la démocratie, de la non-violence, de la justice. Ce qui nous amène également à nous interroger au sujet des formes de domination actuelles qui proscrivent le plus souvent la violence et la contrainte physique directe (comme ce fût le cas lors de la domination coloniale), mais qui utilisent des moyens indirects ou la corruption, la séduction, la persuasion, le conformisme payant.

Parmi les formes de domination anciennes (et encore présentes), il y a eu celle de l’esclavage, prolongement en quelque sorte de la domestication des animaux par homo sapiens et son application aux autres humains. Une clarification historique mériterait d’être faite au sujet du Congo et de la colonisation belge. Certes, comme on peut le lire ici où là, la lutte contre l’esclavagisme a été un des arguments de la propagande coloniale. Mais s’agissait-il seulement de cela ? Y a-t-il eu un impact sur la réalité? Et quelle était la réalité de l'esclavagisme pratiqué par des composantes du monde arabo-musulman? Quelle a été le rôle de marchands arabes ou de chefs autochtones dans la mise en place de ce commerce, tout comme a été une réalité le rôle des Européens dans le commerce esclavagiste transatlantique? Certains mettent des aspects de cela en doute. Il serait utile que cet aspect historique soit plus clairement connu pour l’ensemble du monde et dans le traitement de la question coloniale belge. 

La colonisation belge et les autres colonisations

On ne peut pas isoler complètement la colonisation belge des autres colonisations, bien que l’origine léopoldienne de cette colonisation soit singulière.

Mais ce qu’on a appelé colonisation est un phénomène général dans l’histoire moderne : c’est l’immense processus de domination enclenché par les dynamiques intellectuelles, économiques, politiques de certains pays européens depuis le XVI° siècle et intensifié à partir du XIX° siècle. D’autres sociétés ont eu à d’autres moments de l’histoire leur propre processus de domination. Des pays européens modernes ont eu ce moment de conquête rendu « facile » par l’écart de puissance économique et militaire commencé au XVI° siècle et accru par le capitalisme industriel. Même le monde de l’islam qui avait fait trembler l’Europe aux siècles précédents montrait sa fragilité face à l’Occident en pleine expansion. De même pour d'autres parties du monde.

La conquête des autres peuples devenait ainsi une évidence dans des sociétés où les principes juridiques et moraux (qui mériteraient d’être étudiés davantage dans le cas spécifique), ceux d’origine chrétienne ou ceux d’origine philosophique sont mis entre parenthèse et ignorés ou laissés à des voix isolées (comme Multatuli, aux Pays-Bas) en absence de mouvements collectifs ou d’instances régulatrices générales, nationales ou supra-nationales.

Mais y a-t-il eu des différences dans les modes de colonisation exercées par divers pays européens? Répondre à cette question, c’est éclairer des aspects qui semblent spécifiques à la colonisation belge.

Est-ce que la domination belge, mis à part le moment initial de l’Etat indépendant du Congo, a exercé de manière particulière la violence et la contrainte ? Est-ce que le régime qu’on peut appeler d’apartheid instauré dans la colonie congolaise était différent de celui d’autres colonies ? Si tel est le cas, en quoi et surtout pour quelles raisons et par quel processus ? Je n’ai pas trouvé de réponses à cette question comparative  dans les travaux des historiens. Peut-être que je n'ai pas assez lu.

J’ai lu quelques part ou entendu dans une interview que Patrice Lumumba a écrit qu’il avait été étonné lors d’un voyage à Brazza, sous colonisation française, je suppose dans les années 1950, d’avoir pu aller prendre une boisson dans un café où il y avait des 'Blancs' et, non seulement, la personne qui lui servait la boisson était une 'femme blanche'. Un épisode qui avait été une expérience forte pour ce futur leader congolais lui montrant l’absurdité extrême de la colonisation « à la belge ». Trouve-t-on ces différenciations sociales extrêmes dans d’autres colonisations ?

Car toutes les colonisations, française, britannique, hollandaise, espagnole, portugaise, italienne, allemande avaient un but d’exploitation économique des ressources et des populations. La colonisation belge aurait-elle eu en plus des causes et des logiques spécifiques, non seulement économiques, mais également dues à des facteurs sociaux et culturels qui expliqueraient cette particularité colonisatrice ? Ou bien faut-il attribuer aux dirigeants belges et autres recrues de l’époque une cruauté particulière due à leur sélection ou à toute autre raison ? Ceci non seulement dans le moment fondateur, mais également dans le régime "d’apartheid" qui s’en est suivi jusqu’à la veille de l’indépendance ? Est-ce que le mode de colonisation nous apprend quelque chose au sujet d’une éventuelle spécificité de la société de Belgique ?

Comment expliquer ce qui semble être une dure domination aux accents paternalistes ? Faut-il la relier à une structure fondamentale de la culture de la société de l’espace belge, caractérisée par la famille autoritaire, un peu à la manière dont Adorno avait analysé l’emprise du nazisme en Allemagne en lien avec la structure autoritaire de la famille allemande ? Ce serait une question redoutable à analyser du point de vue scientifique.

L’exploitation et la considération humaine à l’égard de populations congolaises et à l’égard des populations ouvrières belges

Pour continuer à essayer de comprendre en profondeur la logique de la domination coloniale en général et belge en particulier, il serait utile de la regarder dans le miroir de la situation de la classe ouvrière en Europe au XIX° siècle. Le processus de domination entre le monde ouvrier européen et celui colonisé a été différent, mais la dégradation de la condition humaine ouvrière travaillant dans les mines, dans la sidérurgie, ainsi que la surexploitation permettant, comme l’écrivait Marx, l’« accumulation primitive » était la même.

On connaît les enquêtes sur la condition ouvrière en Belgique au XIX° siècle entre autres par les analyses lucides et documentées d'auteurs comme Ducpetiaux qui écrivait : « On a considéré l’homme comme un instrument ou un outil ; lorsque l’outil est ébréché, on le rejette, lorsque l’instrument est usé, on le remplace ».

En 1863, l’économiste liégeois Gaston de Molinari écrivait ceci en faisant un constat froid: « Au point de vue économique, les travailleurs doivent être considérés comme de véritables machines. Ce sont des machines qui fournissent une certaine quantité de forces productives et qui exigent, en retour, certains frais d’entretien et de renouvellement pour pouvoir fonctionner d’une manière régulière et continue ». Dans les colonies, il en était de même et encore davantage.

C’est un regard structurellement et substantiellement inégalitaire et instrumental porté sur les populations dominées et subalternes. Dans le contexte colonial, ce regard est doublé d’une doctrine qui justifie l’inégalité (voir infra).

 

 

Ces élargissements du regard permettent de tirer des leçons du passé, de regarder les formes d’exploitations d’aujourd’hui, celles entre autres qui se relaient dans les pays désormais indépendants et qui permettent le « bien-être » de notre société d’hyperconsommation. Et ce regard devrait être approfondi, surtout si on veut aboutir également à un travail éducatif de fond et ne pas en rester uniquement à l'évaluation et au jugement.

 

La civilisation, la théorie de l’évolution et de la race : le soubassement de pensée de la colonisation et la force des idées évidentes (Je me rends compte que je devrais écrire ce qui suit de manière plus structurée, mais il me faudrait encore allonger le texte.) 

 

Les colonisations modernes en cours à partir du XIX° siècle ne visaient pas la destruction et le temps d’un pillage, à la manière de Gengis Khan, mais visaient la rentabilisation. Et de surcroît elles allaient non seulement se justifier, mais également s’élancer à la conquête du monde au nom de catégories culturelles issues des Lumières, des progrès scientifiques et des succès économiques, en somme de ce que l’Europe (et l’Occident) considère comme « la (sa) civilisation » qu’elle affirmera universelle et supérieure. Elle allait à la conquête du monde au nom de la civilisation à propager.

 

J'ouvre une parenthèse: on n’aime guère d’utiliser le concept de civilisation dans les sciences des sociétés en raison de cet usage qui en a été fait notamment pour justifier la colonisation. On considère qu’il s’agit d’une pure idéologie et l’on omet ainsi d’analyser la portée de ce terme.

Ce terme-concept de « civilisation » a pourtant une pertinence sociologique et historique[v]. Il me semble important de le réhabiliter, sans faire une fixation sur le mot comme tel ; s’il ne plait pas, on peut en trouver un autre, mais c’est la réalité qui compte. C’est-à-dire le fait que l’on veut désigner des ensembles humains structurés dans tous les aspects de la vie collective : les règles de vie commune, les savoirs et les savoir-faire, les visions du monde, les relations sociales, les expressions esthétiques, les visions métaphysiques. On peut parler ainsi d’une civilisation, chinoise, arabe, chrétienne ou occidentale, africaine, amérindienne, etc. Cette référence permet de consolider des permanences d’une génération à l’autre, de construire des identités collectives et d’aboutir historiquement à différencier entre « nous » et les « autres ».

Au moment où se construit une "civilisation mondiale" à tendance standardisée, qui homogénéise dans la consommation d’objets techniques qui façonnent des individus, affirmer des civilisations (non pas en les voyant de manière fixiste, immuable, mais dans leur dynamisme entre permanence et changement et dans leurs relations conflictuelles ou symbiotiques entre elles) me semble important, quitte à perdre ce que l’humanité a accumulé depuis des millénaires, et à susciter des réactions idéntitaires. Et quitte à ne pas voir les dérives possibles de ces civilisations.

 

Et les sociétés européennes ont connu aux XIX°-XX° siècles des dérives terribles à côté de résultats admirables. En effet, à partir de la deuxième moitié du XIX°, et en particulier des années 1870, dans la foulée du succès économique, scientifique et technique, la vision civilisationnelle occidentale s’est doublée d’autres clés de lecture.

L’une trouve sa source dans la théorie de l’évolution de Darwin appliquée à l’histoire des sociétés : le darwinisme social, pensée fondée par les apports de H. Spencer et d’autres auteurs. Cette vision a eu un succès fulgurant entre 1870 et 1915. Les biographes d’Henri Ford notent que des écrits de Spencer étaient son livre de chevet. Lire le devenir des sociétés par les lunettes de la loi de l’évolution, c’est introduire la logique de la raison du plus apte, du plus fort, du gagnant dans le devenir des sociétés humaines.

Ce darwinisme social se juxtapose  à la vision finaliste qui pense que le salut éternel s'obtient par l'entrée dans le christianisme. Vision qui a fondé les actions missionnaires de prédication "évalngélisatrices", tout comme a justifié des actions armées. D'autres religions et philosophies cultivent, telles l'islam, ou peut-être le bouddisme cultivent des visions analogues. Des visions contemporaines, religieuses et non religieuses, s'inscrivent dans ces mêmes dynamiques. Autant de perspectives qui devraient à amener à s'interroger sociologiquement au sujet des tensions entre valeurs pour soi et la tendance à leur propagation générale, entre valeur du pluralisme et relativisme de valeurs.

Quoi qu'il en soi, et pour revenir au temps colonial, les christianismes -en particulier celui catholique et celui issue de la réforme-  ont bénéficié de la porte ouverte par les colonisations à la possible et plus facile  "christianisation" des "payens". Ainsi dans les faits,  les christianismes appraissent comme allant de concert avec la colonisation même s'ils n'étaient pas toujours dans la même longueur d'onde. En tout cas le christianisme -et le catholicisme en particulier dans le cas du Congo-  apparaît dant toute son ambivalence entre une collusion implicite avec la colonisation melangée avec des intérêts conversionnistes (et parfois cherchant par ce biais le succés dans la compétition entre religions), mais également avec l'élan idéel d'apporter le salut par l'éducation au moeurs chrétiennes et une action sociale-éducative dicteée par la valeurs de la charité qui est un pilier de la pensée chrétienne. Le tout étant peut-être porté dans certains cas par des "missionnaires- fonctionnaires du sacré" assez bornés dont il faudrait faire une sociologie. Comme il faudrait faire une analyse "genrée" du rôle et de l'action des religieuses dont on ne parle presque jamais.

 

 

Cette vision évolutionniste s’est développée en se greffant sur une autre théorisation : celle des races humaines. Le terme de « race » appliqué aux humains consistant à dire que l’espèce humaine se partage entre groupes ayant des différences substantielles, biologiquement fondées (outre que culturellement et politiquement). Au XIX°s., la théorie des races devient une évidence dans la connaissance du monde qu’on explorait de plus en plus de manière intense : le monde est divisé en races… inégales. La théorie de la race est considérée comme une théorie sociologique pertinente et largement acceptée. A titre d’exemple, le réputé sociologue autrichien d’origine polonaise Ludwig Gumplowicz (1838-1909) publie un ouvrage considéré comme une analyse sociologique et non pas comme un pamphlet idéologique, traduit avec succès dans plusieurs langues : Rassenkampf, « La lutte des races » en faisant ainsi de la notion biologique des « races » un point nodal de la structuration des sociétés humaines et de leurs relations en naturalisant ainsla logique de la violence qui les traversent. 

Avant de poursuivre, attardons nous brièvement sur les théories de la race. Dans de nombreux peuples ont trouve une classification générale des autres peuples à partir d'aspects physiques (phénotypiques) assortis d'aspects culturels, religieux, langagiers ou, évidemment, politiques.  Et on généralise à partir de là. Que l'on pense à l'usage des catégories de coleur tels les Noirs, les Blancs; ou àd'autres catégories: les Chinois, les Américains ou les Juifs, les Musulmans; etc. C'est une manière simple, simpliste,  de mettre de l'ordre, de réduire et rendre compréhensible la complexité du monde, comme nous diraient les psychosociologues.

 

Mais on peu constater que l'on peu aboutir à faire un pas plus loin: parfois, dans ces mêmes sociétés, ce classement est assorti d'une hiérarchisation qui dit en général que "'nous' sommes les meilleurs, les plus forts que les 'tels ou tels ou plus en général, que les 'autres'".

 

Mais ce qui a fait la particularité de l'Occident est que le classement "spontané" s'est inscrit et renforcé dans une théorisation argumentée. Les anthropologues et les historiens comparatistes pourraient nous dire ce qu'il en est dans d'autres sociétés.

 

Toujours est-il qu'en Occident, à partir surtout de la deuxième moitié du XIX° siècle, avec les ingrédients constitués par la notion de civilisation, assortie de celle de la race et de celle de l’évolutionnisme social, le cocktail des idées est prêt. Pendant ces années-là, il nourrira des intellectuels, des hommes politiques, des dirigeants industriels, des éducateurs.e

Que dit ce cocktail ? Le monde est divisé en races ; compte tenu de leurs différences de niveaux de civilisations, ces races se hiérarchisent selon leur force dans le devenir évolutif du monde.  Peut-être même qu'elles sont biologiquement differentes, plus ou moins aptes au devenir positif du monde humain. C’est la loi de la sélection naturelle d’inspiration darwinienne. Or, pensent-on,  la "race" de la civilisation blanche est celle plus apte, donc plus forte en raison de son progrès scientifique, technique, militaire. Elle est manifestement gagnante. Sa conquête du monde est donc légitime, elle est dans l’ordre des choses, de même que sa domination sur les autres "races". D’ailleurs, cette domination qu'apportera la civilisation occidentale leur sera bénéfique. C’est l’idée de la suprématie de la race blanche qu’une trentaine d’années auparavant Joseph Arthur de Gobineau avait déjà avancée, mais sans une théorisation aussi solide. La théorie de la race qui se forgera sous le nazisme provient ainsi d’une longue histoire, relue en clé antisémite.

Toutes ces idées vont se coaguler et se catalyser suite à la montée des idées nationalistes qui résultent de la compétition pour la suprématie au sein même des sociétés européennes.

 

Je trouve que les historiens ne devraient pas considérer subalternes de l’ordre d’une « superstructure » ces dimensions idéelles qui ont été le soubassement de la colonisation et ne devraient pas ignorer leurs élaborations et leurs modalités de diffusion. Il ne faudrait pas se limiter à les condamner. C’est reconnaitre la force des idées, de certaines de leurs évidences, de leurs énoncés et élaborations. C'est contribuer à construire une pensée critique. 

Je trouve que dans la formation des jeunes de toute age, on ne devrait pas en rester à la surface factuelle et se limiter au constat moral et politique du fait colonial ou à le condamner ou en rester aux méchant roi et aux mechants capitalistes ou des ambigus missionnaires (dimensions morales et politiques à faire, bien entendu). Il importe d'aller plus loin et et expliquer comment l'évidence dominatrice s'est construite et est devenue une évidence collective, en amont et justifiant les intérêts. Ceci en introduisant un peu plus d'analyses sociologiques et de sociologie historique.

 

Dans une perspective de formation des jeunes, adopter cette démarche c’est aussi les rendre critiques sur les évidences possibles que se construisent  dans la société contemporaine. J'y pensais en regardant le podcast fort intéressant d'Arnaud Ruyssen dans la série "Et pourquoi", dans Auvio qui me semble ignorer ces dimensions plus sociologiques de la construction des évidences culturelles. Par exemple, si on rappelle bien que Léopold II a entrepris la colonisation malgré l'avis contraire des "belges", il faudrait peut être dire si la raison de cette opposition était due au fait "moral" de la colonisation ou au fait que l'on considérait que porter la civlisation allait coûter cher à la Belgique. Tout en considérant que la colonisation était une évidence de l'ordre du nécessaire. Je pense -mais les historiens des idées et de la Belgique devraient dire ce qu'il en est- que l'évidence de la légitimité coloniale était assez partagée, sauf par quelques figures éclairée, auxquelles il faudrait éventuellement dresser un monument, et surtout expliquer leur pensée et les processus sociaux qui les ont émenés aux positions qu'ils ont pu tenir.

 

Concluons ce point.

A partir de cet ensemble d'idées-évidences: race, évolution, civilisation, la colonisation devient une réalité considérée dans l’ordre des choses de la nature et dans l’ordre de la nécessité ; le regard sur les peuples à coloniser peut devenir conquérant, exploiteur, dominateur tout en se voyant porteur de « civilisation ». Il pourra être tout compte fait bienveillant, car il s’agit d’aider ces peuples à évoluer, bien entendu sous la guidance et la domination de la race blanche et de son idéologie gagnante.

Il serait important de mieux connaître avec une documentation et une analyse plus élaborée les arguments en faveur et contre la domination coloniale partout où ils se sont fait entendre. Ceci afin de mieux les connaître en termes de réalités individuelles et collectives, mais surtout pour cerner les arguments et voir sur quels principes ces pensées se structuraient. Et mieux comprendre les multiples paradoxes entre une logique implacable de violence et d’exploitation et celle d’un "paternalisme" accueillant, entre une destruction profonde des racines civilisationnelles des peuples colonisés et la fascination pour cette même civilisation qui amène à s’approprier, mais aussi à conserver et à valoriser des objets et des symboles (comme dans le musée de Tervuren et dans les multiples musées ethnographiques européens) ou à approfondir l'histoire, la connnaisans des langues, des religions, des rites et des mythes, entre le besoin de connaître ces sociétés pour les contrôler et le désir de connaître et de comparer des sociétés et des cultures.

Et comprendre également le paradoxe des idées coloniales portées par des gens intéressées pour des raisons d’argent et de puissance, mais présentes également chez des gens ordinaires ; il ne s’agissait pas de personnes particulièrement inhumaines, cruelles, cyniques ou abjectes. On ne peut pas dire pour tous que leur vision coloniale était uniquement dictée par l’enrichissement et l’intérêt. Ce serait simple s’il en avait été ainsi. Et cette complexité sera encore plus vraie dans les décennies suivantes, jusqu’à la veille de l’indépendance et dans la suite, ce que l’on tend à ignorer en mettant toute l’histoire coloniale dans le même sac.

Il serait également intéressant de mieux comparer les argumentaires et les pratiques des sociétés coloniales européennes et celles nord-américaines ou latino-américaines tout comme les argumentations esclavagistes et dominatrices d’autres sociétés celles arabo-musulmane, chinoise, japonaise, africaine, etc. et leurs évolutions historiques respectives.

 

Sur le plan mondial, est-ce que le cheminement colonisateur de l’Occident et des pays coloniaux européens est spécifique par rapport à d’autres pays du monde ? Que dirait une analyse comparative des sociétés, quelles qu’elles soient, sous l’angle de leur vision des peuples du monde, de leur hiérarchie, de leur propre supériorité par rapport aux autres et leur droit « légitime de conquête ». Trouvera-t-on des logiques semblables dans toutes les sociétés du monde ou dans certaines sociétés et à certaines conditions ou bien trouvera-t-on une spécificité de l’Occident ? 

 

La question que l’on se pose est de savoir si cette matrice coloniale a des impacts sur les relations actuelles belgo-congolaises. On tend à répondre franchement oui. Même le roi Philippe dans son discours avance cette hypothèse. L'historienne Amandine Lauro, dans le podcast mentionné plus haut va dans le même sens.  Il y a une certaine pertinence à dire cela. Mais il faudrait approfondir. Et il faudrait ne pas se limiter à évoquer des causalités, mais analyser des mécanismes de transmission passés et présents.

Par exemple je ne pense pas que l’album, tout compte fait, selon moi qui ne suis pas un tintinophile, potache comme pas mal d'albums et d'images d’Hergé, et dans le cas de « Tintin au Congo »  assez stupide soit, en soi, un véhicule de racisme aux relents coloniaux. Et certainement je ne vois pas beaucoup de jeunes faire ce lien. Les jeunes d'ailleurs, je pense, ne lisent plus tellement Tintin et encore moins Tintin au Congo, sauf éventuellement si on amplifie la polémique autour de cet album. 

En général, il me semble une erreur d’analyse d’affirmer une causalité immédiate entre images passées et présent tout comme de généraliser des images passées à toutes les attitudes présentes sans une analyse des mécanismes de cette transmission.  

 

Les relations entre groupes humains dans la société contemporaine et le racisme

Encore quelques aspect pour situer la question des relations entre groupe humains et du "racisme".

On constate les difficultés, on dénonce le racisme. D'accord.

 

Mais sommes-nous conscient de ce que nos sociétés, nous tous et toutes, sommes en train de vivre?

Je ne sais pas ce qu'il en était du temps de Cro-Magnon, mais après 3000 ans où les peuples du monde ont construit leurs histoires en bonne partie séparément, tout en ayant des intérférences,  après avoir construit leur histoire très souvent de manière conflictuelle, violente et sanglante on commence à entrer dans une ère qui présente une double nouveauté. D'une parte le fait que le principe d'une cohabitation non-physiquement violente (je n'ose pas dire pacifique, car des politiques économiques ont une dose de violence même si elles portent des guants blancs) entre peuples est au moins un principe acceptée comme base commune. Et, d'autre part que la cohabitation concrète, la coopération sur les mêmes territoires par les circulations des populations, par l'intégration d'activités est un fait qui s'accroît et s'accélère, poussé par les dynamiques économiques, culturelles, technologiques. Ceci également sur base d'un principe d'humanité commune, même si dans les faits il y a des situations sociale bien différentes.Et ce phénomène a une ampleur considérable.

Ces deux faits sont une nouveauté extraordinaire dans l'histoire de l'humanité et est en train de se construire une société mondiale qui bouscule ce qui existe et qui cherche la voie d'une vie commune. Voie que, pour un tas de raisons qui relèvent de la vie commune, n'est pas facile. 

Ceci pour rappeler simplement l'importance de situer  les frictions, les conflits, les divergences dans ce cadre globale spatial et temporel. Et prendre aussi conscience du cheminement difficile dans lequel l'humanité contemporaine -et en particuleir des parties d'entre elle- est  embarquée.

 

Ceci dit, voyons quelques aspects concernant les relations tendues... et le racisme. Les lignes précédentes permettent, me semble-t-il, de s’interroger sur la catégorie du racisme, largement utilisée aujourd’hui et, je dirais, trop largement utilisée. Je me permets de renvoyer à un texte dans mon blog (F.Dassetto, « Racisme : simplifications et relations complexes », dans www.felicedassetto.eu, 18 septembre 2018).

Je résume mon point de vue juste en commençant par poser la question en termes d’analyse générale.

Les relations entre groupes humains

 

A savoir qu’en parlant de racisme, nous traitons de la question des relations entre groupes humains qui appartiennent à des groupes qui, à un titre ou à un autre, appartiennent ou se considèrent appartenir à des groupes différents : l’un ou l’autre aspect de la diversité humaine devient saillant et est ainsi relu par l’un ou par l’autre ou par tous comme différence.

Ces relations ne vont pas de soi.

 

 

Pour un premier aspect d’ordre général: le fait que de nombreuses sociétés du monde contemporain vivent une phase nouvelle de leur histoire qui consiste dans des nouvelles « diversifications » des populations suite à des contacts physiques accrus et imagés.

 

Ceci dans le contexte des dynamiques contemporaines qui se jouent sur des tendances contradictoires.

D’une part, celle d’un certain cosmopolitisme sous certains aspects forgés par des dynamiques institutionnelles mondiales (ONU, UNESCO, ONG multiples), par l’économie, par les technologies de communication, par une culture de masse mondialisée.

D’autre part, on assiste à une tendance à des identités "communautaires", "entre soi", renforcées par des visions multiculturelles qui mettent en avant des traditions ou d’inventions ou de réinventions d’expressions esthétiques, de styles de vie. Entre parenthèses, je pense que l’hyperculturalisation identitaire contemporaine me semble porteuse, peut-être, d’un foisonnement expressif esthétique intéressant, mais contribue à appauvrir l’analyse politique[vi].

 

Et, troisièmement, dans le quotidien préoccupé du bien-être de soi et de sa famille, des soins de santé, des transports, de la sécurité, etc. c’est aussi l’attente à l’égard de l’Etat-nation, donc d'une réalité fonctionnelle mais également culturelle commune, en terme de sécurité pour le présent et l'avneir. Cette bonne vieille institution de l'Etat, qui est devenue peu à peu toujours plus démocratique, est de plus en plus sollicité pour réguler et pour équilibrer la vie commune.

 

Cette dynamique contemporaine est particulièrement ressentie dans le contexte européen qui a ajouté une quatrième dynamique aux précédentes, celle d’une tendance à l’unification de sociétés et des cultures du continent européen, qui se sont construite sur un socle partagé mais également sur des fortes différenciations internes, denses et riches de dimensions, qu’elles soient politiques, économiques, culturelles (dont religieuses), linguistiques dans toute leur histoire.

Ce même contexte européen connaît depuis les années 1960, et surtout 1970-80, une cinquième dynamique, celle de l’arrivée de populations provenant d’autres cultures et d’autres religions.

 

Tous ces aspects font émerger et mettre en contact des cadres de vie diversifiés, des divergences de points de vue, des bousculements, des intérêts divergents. Ils complexifient les cadres de vie. D’où la tendance à catégoriser pour se positionner réciproquement. Dans cette complexité, la régulation de la vie collective devient plus difficile et des intérêts de toute sorte peuvent trouver libre cours.

Prendre conscience de ces contextes et des difficultés qui en découlent, c’est prendre un peu de distance et ne pas en rester à des réactions immédiates réciproques, celle du rejet ou celle de l'enferment.

 

Que devient la vie collective dans le cadre des ces dynamiques en cours?

Toute vie collective  est faite de plaisir, mais également de la difficulté des interactions et de la capacité de trouver des modalités, des conventions qui la rendent possible. Je souligne qu’il s’agit de relations, de processus d’interactions dans lesquels toutes les parties impliquées sont interpellées.

Dans une société ouverte et démocratique, les relations entre citoyens peuvent se régler par le droit, en ce en quoi le droit est compétent. Mais en quelque sorte le recourt au droit est le cas extrême d’appel à la puissance de l’Etat lorsque les citoyens ne parviennent pas à trouver leur manière de cohabiter et de s’autoréguler. La régulation par le droit est un quelque sorte un aveu d’échec des citoyens. Car dans la vie quotidienne cette autorégulation a lieu par des capacités des habitants, des populations de débattre, d’échanger, mais aussi d’opérer des transactions, de négociations, implicites et explicites, et d’avoir la capacité d’accords. Tout au moins parmi des gens qui souhaitent aboutir à un accord. Car dans les sociétés il peut y avoir des personnes qui, pour des raisons individuelles ou collectives, préfèrent alimenter la conflictualité. 

Nos sociétés dans totues leurs composantes sont en train de faire un grand travail sur elles mêmes pour tenter de trouver la meilleure simbiose entre unités et différences, parfois en se limitant à une vision figée dans le passe de l'unité et de la différence et parfois en cherche à réinventer l'un et l'autre.

 

Ces difficultés de la vie collective s'accentuent dans le contexte des nouvelles dynamiques en cours. Des tensions émergents ainsi que des différences d'attentes. Des anciennes formes de relations resurgissent. Il faudrait voir par quels processus. Les uns voudraient plus de protection de l'Etat, les autres prônent la mondialisation. Les uns voudraient rester entre soi, les autres une ouverture au monde. Les raisons de ces crispations et des conflits sont nombreuses. Ils faut les analyser dans leur complexité et dans leur réciprocité si on veut faire évoluer les choses.

Dans ce contexte, en ce qui concerne les relations entre anciennes et nouvelles populations qui se cotoient, émerge l'accusation de "racisme".

Je considère que la généralisation de la catégorie de racisme non seulement n’est pas pertinente lorsqu’on la généralise à toute difficulté de relation ou à toute une population, mais je pense également qu'elle est inutile : l’accusation de racisme (dans son acception en cours, associée aux théories raciales, et en particulier au génocide des populations juives pratiquée par le nazisme, pointe extrême des théories raciales) est tellement totale et définitive qu’elle empêche toute discussion possible (ce qui ne veut pas dire que des groupes qui relèvent  de cette idéologie n'existent pas): c'est la généralisation à une population, à une catégorie professionnelle qui n'est pas pertinente, même si on la nuance avec des expression de "racisme implicite" ou si on parle de "racisme structurel". Face à cette accusation, ceux qui la reçoivent, ne peuvent que la rejeter.

En sens contraire mais dans le même logique sociologique, ne sont pas pertinentes (même si maintenant elles rapportent de relatifs succès électoraux) des voix qui clament au danger, à l'envahissement, etc.

 

 

Générations

Un ouvrage historique récent a attiré l’attention sur le rapport entre références identitaires, mémoire collective et générations, se fondant sur le concept sociologique de génération avancé par Karl Mannheim[vii]. Une narration que l’on entend actuellement chez les jeunes générations d’afro-descendants qui consiste à dire que les anciens, primo-migrants, étant peu sûrs d’eux-mêmes et craintifs pour leur devenir, ont plié la tête, alors qu’actuellement les jeunes, plus sûrs dans leur citoyenneté belge, s’élèvent pour crier leur indignation face au présent, montrer leur ressentiment et exiger des signes de regret, d’excuse et éventuellement de dédommagement. Ce regard en clé générationnelle a une certaine pertinence, quoi qu’il faille vérifier sur base d'un dossier historique en quoi consistait réellement le regard des premières générations dans les années 1960-80 et voir aussi, ce qu'il en est du réel actuel dont le "ressenti" est une des composantes mais pas la seule.

 

Il serait également important, aussi bien au sein de la jeunesse originaire de familles congolaises que celle d’origine marocaine  ou d'autres immigrations qui manifestent également des affirmations identitaires fortes et réactives, qu’il y ait un questionnement sur l’origine et la fonction de ce mouvement identitariste qui les traversent comme il traverse une partie de la jeunesse afro-américaine. Selon moi, l’hyperculturalisme, promu également par des politiques publiques, a canalisé l’horizon social d’une partie de cette jeunesse, dans un contexte économique et social certainement difficile. Il a transformé l’action personnelle pour se construire (avec difficulté, certes) une place ou pour mener et construire des actions collectives pour promouvoir un changement général en des luttes et des affirmations identitaires. Celles-ci ne font qu’enfermer dans une spirale de relations tendues d’affirmations et de contre affirmations identitaires, ou figent dans des luttes de reconnaissance à travers les identités, ou dans des expressions identitaires singulières. De ce fait elles réduisent les connections sociales et symboliques générales indispensables pour une insertion dans la vie collective. A terme, les seuls qui bénéficient de tout cela seront celles et ceux qui parviennent à professionnaliser par divers canaux l’affirmation de la singularité identitaire.

 

 

Conclure

Il y aura beaucoup de travail encore à faire au sujet du regard à apporter au passé conjoint colonial belgo-congolais.

En chemin, on pourra faire un bilan de la politique coloniale en général et belge au Congo si l’on parvient à préciser le point de vue sur base duquel cette évaluation est conduite et sous quel angle elle est conduite.

On pourra aussi porter un jugement politique ou moral à propos de la responsabilité directe ou indirecte de Léopold II ou de la dynastie régnante ou de l’Etat belge dans les affaires coloniales du Royaume indépendant du Congo.

Mais tout compte fait, ce sera plus important pour le présent et l’avenir de ne pas en rester à la liquidation des comptes du passé, mais de tirer les leçons du passé lointain et proche pour forger l’avenir de plus en plus complexe et difficile à cerner.

 

Post-scriptum

Je précise quelques éléments personnels. Je ne suis pas historien et encore moins historien du Congo ou de la colonisation. C’est en tant que citoyen et sociologue que j’interviens. 

 

Comme citoyen, car depuis cinquante ans que je vis en Belgique, j’ai vu de nombreuses vagues de ce débat, j’ai suivi les articles et les émissions de journalistes talentueuses et talentueux, j’ai lu ce que j’ai pu et parmi les premiers livres, celui de Daniel Vangroenweghe, Du sang sur les lianes. Léopold II et son Congo, 1986, de même que les écrits de Franz Fanon et de Aimé Césaire. Dernier livre en date, celui édité par trois historiens de la nouvelle génération : Le Congo colonial. Avant, c’était l’exposition marquante (qu’on dirait qu’elle a été publiée) de 2005 au musée de Tervuren, construite par le travail conjoint d’historiens Belges et Congolais (Zaïrois à l’époque) et qui a également abouti à l’impressionnant volume coordonné par Jean-Luc Vellut, : La mémoire du Congo. Le temps colonial. J’ai lu aussi des passages de la correspondance issue des archives Goffinet, éditée par la Fondation roi Baudouin. J’ai parcouru l’épais livre de David Van Reybrouck, Congo, qui restitue une mémoire toujours présente.

J’avais lu dans le passé l’histoire du Congo d’Elikia M’Bokolo et l’histoire de l’Afrique de Ki-Zerbo.

 

J'avais vu également les textes historiographiques de Michel Dumoulin, dans un volume publié à l'Académie royale de Belgique, et plus récememnt dans un volume dirigé par V. Dujardin et al, Léopold II, entre génie et gêne), ainsi que celui d'Els Witte dans le même volume: une pause historiographique me semble très importante. 

 

Parmi les nouveau travaux j'ai lu Il y a certainement eu depuis des travaux nouveaux. Parmi les oublications récentes j'ai lu le livre dirigé par I.Goddeeris, A. Lauro et G. Vanthemsche, Le Congo colonial. Une histoire en questions, Renaissance du livre,2020 dont je parle dans le texte. Je viens de lire les témoignages éclairants qu'avait recolté François Ryckmans, Mémoires noires. Les Congolais racontent le Congo belge, 1940-1960, Bruxelles, Racines, 2012, 2020 pour la 2°éd.): un document éclairant.

L'article de Daniel Olivier qui porte une vision radicale du colonialisme autant qu'une critique détaillée radicale et au vitriol du volume dirigé par V. Dujardin et al. cité plus haut se trouve dans la revue Toudi, de mars 2020.

  

J’ai évidemment souvent visité le musée intéressant et vieillot de Tervuren ainsi que de nombreuses expositions ciblées de grande qualité. Musée rénové d’ailleurs dont une première visite rapide me laisse plus que perplexe, car je trouve qu’il y a eu confusion et hésitation de conception. Je dois y retourner plus calmement ; pour le moment, je l’ai rebaptisé musée « mea culpa » , ou bien « sua culpa ».

Le monument à la colonisation, régulièrement graffité, surtout en ce qui concerne la référence à la phrase généralisante : « l’arabe esclavagiste », presque comme si on disait: esclavagiste parce que arabe,  dressé dans les années 1930 dans le parc du Cinquantenaire, devant lequel je passais régulièrement pour me rendre à mon travail avait attiré mon attention, car il s’agit à lui tout seul d’un livre illustré de l’idéologie coloniale. Je l’avais pris comme exemple de l’idéologie raciale dans un de mes premiers articles : "Aux sources du racisme et de la xénophobie" (La Revue Nouvelle, septembre 1980). A mon grand étonnement, rares étaient à l’époque les personnes qui connaissaient l’existence de ce monument, qu'on laissait tomber en ruine, alors qu’il importe absolument de le préserver.

 

Comme sociologue, j’ai travaillé assez bien sur les transformations des sociétés européennes suite aux migrations contemporaines et sur les relations entre groupes sociaux. Mes travaux sur l’islam m’ont amené à m’intéresser de manière plus intense à la complexification des cadres sociaux, à des relations intercivilisationnelles et, à la colonisation, car un des drames du monde musulman contemporain, qui vivait et vit dans l’image de sa grandeur historique (et de la supériorité de la religion qui l’avait charpenté) a été celui d’être colonisé dans la grande partie de son territoire, à la fin du XIX° siècle. Et de surcroît par une civilisation structurée par une religion historiquement ennemie ou bien par des sociétés incroyantes, certaines d'entre elles d'ailleurs historiquement dominées par des pouvoirs musulmans. De plus, dans mon enseignement d’histoire de la sociologie et de l’anthropologie, je ne pouvais éviter de prendre en compte l’émergence du regard sur l’autre; tout comme des ambivalences de la pensée, lorsque par exemple j’avais vu que le grand Tocqueville, qui pourtant avait licencié son secrétaire Gobineau lors de la parution de son livre sur la primauté de la race arienne, qui avait écrit un rapport en faveur de la colonisation de l’Algérie.

Et j’avais rencontré aussi, comme curiosité biographique, le fait que le sociologue américain Robert Ezra Park, un des fondateurs de la sociologie à Chicago et de la sociologie de la ville, avant d’entrer dans la carrière universitaire, avait été l’attaché de presse de Booker Washington, le leader réformiste afro-américain. C’est d’ailleurs suite à un article sur les « racial relations » aux USA, mais aussi suite à son séjour en Europe, parlant couramment l’allemand, où il avait obtenu un doctorat et suivi les cours de Georg Simmel, que Park avait été engagé à la nouvelle université de Chicago, construite dans les quartiers où avaient éclatés des émeutes raciales quelques années auparavant. Et j’avais découvert en plus que Park, qui avait été aussi secrétaire de la célèbre Congo Reformation Association, avait écrit en 1906 et 1907 deux articles virulents dans la revue culturelle Everybody’s Magazines, photos à l’appui, sur Léopold II « a king in business » et pourvoyeur du « blood money of Congo », en plus d’être un richissime propriétaire, dévoyé dans le luxe et les maîtresses, ce qui en rajoutait une couche pour ces puritains baptistes. J’avais obtenu à travers divers intermédiaires des photocopies de ces articles pamphlétaires. Cette revue se trouve aujourd’hui sur internet et mériterait d’être commentée comme apport supplémentaire à ce que les historiens ont déjà mis en évidence au sujet des oppositions internationales à la politique léopoldienne.

Enfin, j’avais aussi travaillé et enseigné un cours de sociologie de la connaissance, comportant entre autres des aspects d’une sociologie de la mémoire et posant la question des catégories cognitives avec lesquelles on appréhende soi, les autres et les choses et les processus par lesquels des réalités deviennent « évidentes ».

C’est donc avec ces bribes et morceaux que j’ai écrit les quelques lignes qui précèdent dans le but de suggérer de prendre distance par rapport aux polémiques immédiates et de poser les questions majeures auxquelles les sociétés vont être confrontées à l’ère de la mondialisation chaotique que nous vivons, celle de construire de nouvelles relations, celles de maintenir des identités tout en les resituant dans une nouvelle relation aux autres, ce que dans un livre j’avais appelé une « co-inclusion réciproque ».

 


Notes

[i] Il ne serait pas inutile de mener une réflexion préalable sur la construction de la mémoire. M. Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994 (avec postface de G. Namer) (éd.or. 1925) ; La mémoire collective, Paris, PUF, 1950 ; J. Candau, Anthropologie de la mémoire, Paris, PUF,1996. Et les ouvrages dirigés par P. Nora, Les lieux de la mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992 ; M.-C. Lavabre, «  Usages et mésusages de la notion de mémoire », dans Critique internationale, vol. 7. 2000 : 48-57.

[ii] Y compris celle du dessinateur Kroll, né au Congo d’un père agronome travaillant dans une plantation, donc figure par excellence d’agent d’une entreprise coloniale, qui dit à mi-voix suite à certaines généralisations que son père n’a jamais coupé des mains, en essayant d’inviter ainsi à garder une rationalité et à faire la part des choses.

[iii] J’ai trouvé assez désolante la démarche, certainement dictée par de bonnes intentions, d’une enseignante d’histoire dont a parlé la télévision belge, qui pour parler de la colonisation à ses élèves a fait intervenir dans la classe un ancien colonial belge. Il a scandalisé une partie des élèves avec ses propos crus sur le Congo et les Congolais. Cette démarche par témoignage partiel et partial, dans le style d’une démarche propre aux médias et dans l’illusion du « factuel », est plutôt ratée sur le plan pédagogique et de la formation, même si elle a causé un choc peut-être salutaire.

[iv] Comme le rappelle Benoît Verhaegen, « Réflexions sur la violence en Afrique contemporaine : entre macrohistoire et microhistoire », dans J. Vellut (sous la direction de), La mémoire du Congo. Le temps colonial, éd. Snoeck,2005 : 199-204.

[v] S.N.Eisenstadt, « The civilizational dimension in sociological analysis”, dans Thesis Eleven, august 2000, n.62: 1-22. Cfr l’ensemble de ce numéro de Thesis Eleven et l’introduction de l’historien australien Johann P. Arnason. Je suis revenu souvent sur ce concept en parlant de l’islam en Occident pour rappeler que la présence de l’islam en Europe n’est pas seulement une générique rencontre de cultures (au sens expressif utilisé aujourd’hui au sujet du terme culture), mais une véritable rencontre de « civilisations ». Dans ce sens, si l’argumentation de S. Huntington dans son livre (The clash of civilizations), qui a suscité beaucoup de polémiques (mais que peu ont lu), a le défaut de proposer une vision fixiste et sociologiquement sommaire des civilisations, il n’empêche que cette dimension reste pertinente sociologiquement à condition, bien entendu, de l’élaguer des usages idéologiques de celle-ci. cf. F. Dassetto, La rencontre complexe. Occidents et islams, Louvain-la-Neuve, Académia-Bruylants, 2004.

[vi] Un exemple de cette hyperculturalisation expressive est l’émission de la RTBF du 26 juin 2020 portant sur l’histoire coloniale, la mémoire et la réalité de belges d’origine congolaise. Elle était animée par les talentueuses et talentueux Patrick Weber, Cecile Djunga et Julie Morelle. Dans cette émission, la voix prédominante des Belgo-Congolais était celle d’artistes divers ou d’autres figures plus ou moins fantaisistes alors que des citoyens « comme les autres », c’est-à-dire des salariés, des cadres, des commerçants, des scientifiques, des professions libérales, des enseignantes et enseignants, etc. étaient absentes et absents. Cette émission donnait une image pour le moins décalée de la population belge d’origine congolaise.

[vii] A. Corning & H. Schuman, Generations and Collective Memory, University of Chicago Press, 2015.