Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le « plan Sophia » et le « Plan de sortie de crise » :

Deux plans avec des propositions pour l’après Covid. Commentaires.

 

Felice Dassetto

5 juin 2020

Les sociétés européennes sortent lentement du danger de la propagation du virus et de l’émergence sanitaire.

Le « moment épidémique » a fonctionné à certains égards et dans une partie de la population comme un analyseur et un révélateur de dysfonctions diverses produites et vécues dans nos sociétés. La menace de maladie et de mort qui a mis en question la tranquillité sécurisée de nos sociétés, la situation de confinement, les différences d’exposition au risque, les différences de conditions sociales, de cadre de vie et d’avenir économique, le chômage et les risques de faillite ont donné à une partie de la population l’impression d’un monde qui avance en marchant sur une corde tendue au-dessus d’un précipice sans bien savoir vers où elle mène ni si les ancrages de la corde sont bien solides.

Des voix se sont levées pour dire leur souhait d’un changement fondamental de modes de vie et de structuration des sociétés. Maintenant que l’émergence exceptionnelle semble être derrière nous, des propositions concrètes sont formulées, des plans d’ensemble sont élaborés, des efforts de synthèse sont faits malgré le fait que pointent des priorités et des stratégies dictées par les visions, les philosophies et les théorisations économiques et sociales dont chacun dispose et suivant les intérêts des groupes qu’il entend défendre. Comme dans toutes les phases de changement se croisent des idées du temps d’avant et des idées nouvelles.

C’est le cas de deux plans dont j’analyserai ici quelques aspects parus dans le courant du mois de mai 2020. Il s’agit du « Plan de sortie de crise » pensé en France et du « Plan Sophia », élaboré en Belgique.

Evidemment ce sont des plans de celles et ceux qui envisagent et qui souhaitent un changement. D’autres acteurs de la vie collective -et peut-être une majorité- sont satisfaits du statu quo et n’ont pas de plan de changement ; leur souhait principal est de revenir aussi rapidement que possible au temps d’avant le Covid et de le consolider. Ce sont les multiples scénarios possibles du temps d’après Covid (cf. F. Dassetto, « Quels scénarios d’après Covid-19 ? », dans www.felicedassetto.eu).

 

Ces deux plans sont dans la perspective de proposer des objectifs politiques, souvent très cocnrets. Mes commentaires seront souvent en décalage car  ils suggèrent surtout des pistes d'analyse. Mais ces pistes d'analyse pourraient ouvrir vers des orientations d'action.

 

Préalables : Des plans de l’après et le « Plan de sortie de crise » et le « Plan Sophia »

 

Des plans pour l’après

L’avenir de l’après Covid se déclinera en trois moments.

Les différents plans dont je parlerai ici se situent dans un « troisième moment » de la sortie du temps de pandémie.


Le premier moment a été -et est en partie toujours- celui de l’urgence absolue. Urgence sanitaire, économique, sociale. Elle se chiffre en dizaines de milliards. Elle pourrait durer un certain temps, y compris en termes d’années. Les importantes mesures prises par l’UE se situent dans ce moment d’urgence tout en ouvrant quelques perspectives sur le moment suivant. 

Un deuxième moment est celui d’un temps moyen. Il pourrait voir la mise en place d’un scénario d’ajustement du modèle actuel de société et de son mode de développement, moyennant des mesures économiques, sociales, environnementales qui corrigeront plus ou moins les dysfonctions principales qui émergeaient pendant la crise : valorisation de certains services publics, aides aux chômeurs, soutien à l’activité économique, soutien aux populations plus pauvres. Une véritable bataille politique et sociale se prépare, car il y a des intérêts fort divergents : l’ampleur et l’intensité de ces mesures dépendront des rapports de forces qui s’établiront au plan national, européen et mondial. Il est possible que les changements induits par la pandémie s’arrêtent à ce deuxième moment, avec des résultats variables. Même les larges propositions des temps mentionnées plus haut pourraient en définitive aboutir à des mesures partielles. Ce qui, évidemment, serait déjà un acquis.

Il y aurait un troisième temps, de moyen long terme. Cette perspective est issue du constat et de la prise de conscience des dysfonctions, des nœuds qui se sont révélés lors de cette pandémie. Certains de ces enjeux mettent en question fondamentalement l’actuel mode de développement. À noter que cette mise en question n’aboutit pas en général, sauf dans des cas particuliers, à refuser en sens absolu le système capitaliste comme cela aurait été le cas il y a une trentaine d’années en faveur d’un mode communiste de production. Mais c’est une interpellation profonde relative à un changement de sociétés à plusieurs niveaux.

 

Un mot sur ces « plans »

 

Le plan Sophia a été élaboré sous l’égide de deux collectifs. Un collectif (Kaya-group one) qui regroupe quelque 150 petites et moyennes entreprises dans le domaine de l’alimentation biologique, des énergies vertes et d’autres secteurs alternatifs. Le plan est édité (?) par le Resilience management group, une société de consultance dont la cheville ouvrière est l’Australien Martin Krzywak. C’est sur le site de cette instance que se trouve le texte du Plan Sophia. Je n’ai pas bien compris le lien entre l’équipe belge de ce plan et cette instance australienne ainsi que sa raison d’être. Mais cela n’a peut-être pas beaucoup d’importance.

Le deuxième collectif est constitué de scientifiques d’universités belges en majorité francophones. Huit ont assuré la coordination du dossier, conjointement à six membres de Kaya.

Le texte a été cosigné ou soutenu par 114 universitaires ou scientifiques d’universités belges ou d’autres instances, en particuliers francophones belges.

Les auteurs du plan Sophia affirment explicitement ne pas « remettre en question le libre-échange, mais bien prendre conscience des dangers », à savoir « la dépendance extrême qu’il entraîne, les dérives du système financier qui l’accompagnent et les risques de déstabilisation des systèmes politiques, sociaux et écologiques » (p.5). Ils se qualifient de « transitionneurs » (p.3) qui tentent d’infléchir, de réformer le mode de développement dominant.

Le plan est regroupé en 15 thématiques, chacune ayant produit un programme sur base de travaux de sous-groupes ad hoc.

Les quinze thématiques sont : aide aux entreprises ; fiscalité ; banque, assurance, fonds de placement ; consommation durable, production responsable/relocalisation ; agriculture et alimentation ; bâtiment/aménagement du territoire ; mobilité ; énergie ; démocratie, Etat, pouvoirs publics ; santé ; sécurité sociale/ nouveau contrat social/ emploi ; enseignement/éducation ; coopération au développement ; transition intérieure. Cette liste de thématiques n’est pas structurée.

L’ensemble est précédé d’une « partie synthétique » générale qui, selon les coordinateurs, fait le consensus de l’ensemble des signataires alors que les divers chapitres thématiques relèvent de chaque groupe qui l’a signé.

L’ensemble du texte est de 41 pages.

Le Plan de sortie de crise a une signature plus institutionnelle que le précédent, car il a été rédigé sous l’égide conjointe de la Confédération générale du travail, française,conjointement avec dix-huit associations dont Actionaid, Oxfam France, Attac, Les Amis de la terre France, Greenpeace, Reclaim France, Alternatiba, Fondation Copernic.

Ce plan a des accents assez nettement « anticapitalistes » et adopte avant tout le point de vue de défense des travailleurs. Comme on pouvait s’y attendre, l’accent est très revendicatif.

Il contient 34 mesures, regroupées dans 9 grands objectifs, rassemblés dans 4 grands domaines.
Domaine 1 : Les conditions pour un déconfinement assurant la sécurité sanitaire, la démocratie et les droits fondamentaux. Dans ce domaine, les deux objectifs se concentrent sur les garanties à donner à toutes et tous des mesures de protection et de prévention sanitaire. Une attention est réservée ici et ailleurs dans le texte aux droits des femmes, des étrangers et des personnes incarcérées.

Domaine 2 : Répondre à une crise sociale ici et ailleurs. Ce point commence par une critique adressée au patronat et à une partie de la classe politique accusés de se limiter à vouloir assurer des mesures visant « à maintenir les profits des grands groupes pour maintenir les dividendes aux actionnaires » (p.10). Suivent des propositions de mesures pour l’augmentation des salaires, la réduction du temps de travail, le droit au logement, le revenu garanti et la création d’emplois dans l’agriculture. Dans ce domaine apparaît également une politique de développement qui consiste à proposer des mesures concernant l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, la souveraineté alimentaire pour tous les peuples, un fonds d’aide internationale et une mutualisation des brevets, notamment en matière de santé.

Domaine 3 : ce sont des objectifs assez connus de ces organisations : aller chercher l’argent au bon endroit. Ce sont les objectifs de justice fiscale, imposition fiscale équitable, lutte contre la fraude fiscale, taxation des transactions financières, du contrôle des finances et d’une politique monétaire permettant aux Etats et aux particuliers de s’affranchir du poids de la dette.

Domaine 4 : reconversion écologique et sociale des activités, qui passe par l’accompagnement durable à la conversion des entreprises, l’arrêt des soutiens aux entreprises polluantes, la transformation des systèmes de formation. Et cette partie se termine avec des mesures transformatrices des modes de production, de mobilité et de consommation : arrêt des accords commerciaux et nouvelles finalisations de ces accords, repenser les mobilités, économie de la sobriété, transition sociale et écologique dans l’agriculture.

Ce plan et le plan Sophia se veulent comme une base à compléter et développer.

Je m’arrêterai dans la suite de ce texte davantage sur le Plan Sophia, tout en faisant quelques comparaisons avec le Plan de sortie de crise qui apporte quelques éclairages.

Comme je l’ai déjà noté, entre les deux plans, il y a une différence de posture face au mode capitaliste de développement : le Plan de sortie de crise regarde l’intérêt général, mais du point de vue de la défense des travailleurs, dans une distance critique face au modèle et à la classe patronale et politique, tandis que le plan Sophia cherche l’intérêt général dans une approche consensuelle, étant plus préoccupé peut-être par la conversion écologique que par les questions sociales et sociétales. Dans le Plan de sortie de crise découle de sa posture une attitude plus directement revendicative et oppositionnelle, tandis que Le Plan Sophia porte des propositions de changement, mais sans rhétorique et contenu d’opposition. Et enfin le Plan de sortie de crise est porteur de propositions de changement structurel des mécanismes économiques sur le plan national et international, ce qui ne rentre pas dans le regard du Plan Sophia.

 

Quelques commentaires et réflexions à propos du Plan Sophia

 

Une remarque générale à propos du Plan Sophia

Le Plan Sophia se situe donc dans une démarche de « transition » pour chercher à corriger le modèle capitalistique. Il semble accepter ou ne pas interroger les logiques fondamentales de ce modèle, même s’il cherche à corriger ses « dérives ». Ce qui est déjà très bien.

Mais il y aurait peut-être la nécessité d’éclaircir s’il s’agit uniquement de « dérives » ou s’il s’agit d’impasses, de nœuds, de contradictions fondamentales qui font, par exemple, que la logique de fonctionnement du modèle est fondamentalement en contradiction avec des objectifs climatiques ou des objectifs de justice sociale, de telle sorte que ces objectifs deviennent une course à l’impossible.

Peut-être que les auteurs et autrices de ces pages appartiennent à la génération qui ne veut pas perdre de temps avec ce genre de questions considérées abyssales et qu’elle veut aller de l‘avant de manière pragmatique. Je pense toutefois qu’en faisant une analyse qui précise davantage les logiques sociologiques qui mettent en forme le monde contemporain on peut mieux voir les nœuds sur lesquels faire porter des perspectives transitionnelles[1].

Il s’agit selon moi d’analyser les « forces » qui orientent le devenir du monde, afin de nommer plus clairement la transition globale nécessaire. Je résume ici rapidement mon point de vue. J’ai écrit dans divers lieux des fragments de ces idées et encore récemment dans le texte de mon blog cité plus haut portant sur les « scénarios d’après Covid (paragraphe 2 : dans quel monde vivons-nous ?).

Je résume pour faire vite. Réfléchissons brièvement au sujet de l’actuel « mode de développement » des sociétés, en entendant par ce terme la manière suivant laquelle est conçu et mis en œuvre le devenir des sociétés et des modes de vie qui en découlent. Il ne s’agit pas seulement du « mode de production » (celui capitalistique), mais de la construction de la vie collective dans son ensemble. C’est de ce « mode de développement » global duquel les « transitionnels » entendent sortir de manière plus ou moins partielle et duquel ils disent vouloir tourner la page.

Quelles forces et logiques sociales produisent ce mode de développement ?

Je reprends une image  que j’ai déjà utilisée: il s’agit de quatre forces qui se conjuguent dans un quadrige, quatre chevaux qui tiennent ensemble : celui du capital financier et les logiques managériales qui le font exister. L’autre cheval est celui de l’innovation technoscientifique : il s’agit de la force des technosciences, concept bien utile qui avait été inventé par le regretté philosophe des sciences de l’ULB, Gilbert Hottois et qui rappelle le lien étroit actuel entre connaissance et technologies. Celles-ci ne sont plus seulement des « sciences appliquées », comme on disait jadis, mais des moteurs spécifiques qui produisent du savoir pour se développer en lien avec la valorisation du capital. L’innovation technologique incessante permet de reconstruire sans cesse le marché ou de transformer les techniques de production.

Le troisième cheval est celui des producteurs de culture et des producteurs des humains, adaptés à l’avancement, comme consommateurs ou comme attachés de près ou de loin à la course du quadrige. Aujourd’hui ce rôle de producteurs de culture (au sens anthropologique et sociologique) est majoritairement rempli par les publicitaires et par l’industrie culturelle. Ce sont les grands moralistes et producteurs de sens qui disent ce qui est beau et bon. Leur succès provient du fait que le consensus qu’ils suscitent se fonde sur le désir et sur le plaisir. Et enfin ce quadrige chevauche aujourd’hui avant tout sur la piste du cirque capillaire mondial tracé par l’internet.

Ce quadrige est bien intégré. Les acteurs qui les font avancer émergent de la même culture et des mêmes valeurs avec une cohérence et une puissance de pénétration considérables. Ils s’imposent d’ailleurs comme l’air que l’on respire : c’est « naturellement » nécessaire. Ils ont la force de « systèmes » au sens fort.

Ce quadrige a une dynamique déferlante. Le sociologue Anthony Giddens avait utilisé jadis le terme de Juggernaut, terme entré dans la langue anglaise à partir de la mythologie indienne. Il symbolise la force puissante et déchainée de Shiva, le « seigneur du monde », ritualisé dans des processions d’un char qui avance en écrasant tout ce qui pourrait arrêter sa marche. C’est le sens de cette puissance déchainée qui est retenue en langue anglaise. Le quadrige fonctionne structurellement comme un Juggernaut.

Ceci est, selon moi, une grille de lecture sur laquelle je reviendrai.

Elle renvoie aussi à la possibilité de nommer les intérêts et les acteurs porteurs d’intérêts liés à ce quadrige et au mode de développement qu’il induit.

Quelques aspects et commentaires à propos du Plan Sophia

 

J’amène ici quelques éléments de réflexion au sujet de certains aspects du plan Sophia qui m’ont laissé perplexe. Des approfondissements seraient nécessaires.

Innovation technologique : la grande absence

Non seulement le Plan Sophia mais en général tout le monde ignore l’importance d’une maîtrise de l’innovation technologique. Suivant mon analyse, ce n’est pas seulement un point accessoire du mode actuel de développement, mais une des clés centrales.

Dans le plan Sophia, il y a quelques références ici et là. On en parle à propos de l’énergie (p.28), de la santé (p.32) de l’enseignement et de l’éducation (p.37). Un point particulier de la thématique enseignement/éducation traite du financement de la recherche et d’évaluation de la recherche, mais en faisant surtout référence à la recherche universitaire (pp.37s).

Ces points particuliers sont importants, mais l’innovation technologique mérite d’être questionnée en tant que telle, car son impact sur la mise en forme des sociétés, sur les transformations du travail est central.

Il ne suffit pas de dire qu’il faut plus d’argent pour la recherche et développement, comme on le dit souvent, mais il importe de se demander dans quel but, pour quoi faire, pour qui et avec quelles conséquences pour la société. Il ne suffit pas de raisonner la question seulement en termes d’éthique, même si à propos des biotechnologies l’apport de la réflexion éthique a été important.

L’innovation technologique et ses impacts sociétaux, en raison du système technoéconomique dans lequel elle est inscrite, ont acquis une vitesse d’innovation qui va au rythme déferlant du Juggernaut forçant les sociétés et les pouvoirs publics à un rythme de changement étouffant par sa vitesse. Et engendrant aussi une obsolescence rapide des objets techniques.

Il importe que la réflexion sur les technologies et l’innovation technoscientifique entre dans l’analyse courante des sociétés et ne soit pas laissée aux seuls ingénieurs, chercheurs ou industriels.

Il est important de savoir ne pas confondre, comme je l’ai encore entendu par un responsable politique belge il y a quelques semaines, « innovation technologique » et « progrès ». Suite à la question d’un journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait de la 5G, cet homme politique a répondu : « Je suis…(de tel courant politique) Nous sommes pour le progrès. La 5G est un progrès. Donc je suis pour ». Erreur fondamentale : la 5G est une innovation, il faut démontrer pourquoi l’on considère qu’il s’agit d’un progrès.

Je pense qu’il faudrait faire encore un pas de plus et inscrire la dimension technologique à la lumière d’un développement de la démocratie : après la dimension des droits civiques, celle des droits politiques, celle des droits sociaux, il importe d’avancer dans la démocratie technoscientifique.

Les ingénieurs et chercheurs, passionnés de technologies et de la « liberté » de chercheurs, et les industriels s’insurgent face à cela. Ils accusent des propos comme celui que je tiens de technophobe et d’arriéré. Je ne suis pas du tout technophobe, mais je dis que les technosciences jouent un trop grand rôle dans la transformation des sociétés et des humains. Tout comme joue un rôle l’absence de recherches innovantes et les choix technologiques dans certains domaines qui n’intéressent pas la rentabilité financière.

Les instances politiques – y compris celles européennes qui financent pourtant d’importants programmes de recherche- ne disposent pas d’instances d’évaluation technologique. Le Parlement européen dispose d’une structure minimale et peu outillée. Les parlements nationaux n’en disposent pas.

Cette réflexion sociétale globale est d’autant plus qu’en raison des logiques innovantes de plus en plus rapides (considérées inéluctables), les sociétés, les pouvoirs publics, les personnes, les travailleurs sont soumis à une forte pression de changement. Changements hyperrapides qui induisent d’ailleurs un gaspillage de ressources et une obsolescence des produits. Un équilibre nouveau entre innovation et permanence mériterait d’être recherché.

En conclusion, selon moi, sans une reprise en main démocratique de l’innovation technologique toute hypothèse de transition générale du modèle actuel restera ambivalente. Et l’argument souvent évoqué que ce sont les consommateurs qui en définitive décident est faux, car c’est isoler le fait techno-économie du fait culturel construit également par le quadrige.

L’oubli par l’ensemble des forces politiques et sociales d’une analyse critique du rôle des technosciences et assez regrettable.

Fiscalité : grande prudence

 

La thématique de la fiscalité est objet d’une thématique spécifique (pp.11-13). Dans une note, le texte signale que cette thématique, étant un thème transversal, se trouve également dans d’autres parties du document. Sauf erreur, j’ai vu uniquement des références au sujet de la fiscalité automobile (p.25) et à celle de l’énergie carbonée (p.27).
Globalement, la thématique au sujet de la fiscalité est surtout traitée pratiquement et uniquement en lien avec la décarbonisation. Une petite référence est faite, au point 3, à un aspect spécifique relatif aux taxes d’enregistrement.
Mais nulle part, on ne trouve trace des grosses questions présentes dans les opinions et dans les débats qui concernent l’injustice fiscale, la fraude fiscale, la taxe sur les transactions financières. C’est un silence étrange dicté peut-être par la volonté de ne pas toucher un sujet sensible pour une grosse partie des classes supérieures afin de faire passer le plus possible des arguments liés à la transition écologique. C’est une grosse carence de cette note qui ne peut pas être uniquement de l’ordre d’un oubli, mais relève d’un « cadrage » de la réalité. Et pourtant la question de l’injustice fiscale est majeure en Belgique comme ailleurs, et peut-être en Belgique plus qu’ailleurs. En cela, la différence avec la note « Plan de sortie de crise » est assez radicale.

C’est d’autant plus une carence que la situation pandémique et les perspectives d’avenir proches et plus éloignées ont fait émerger une conscience accrue chez une partie de la population au sujet de l’inégalité structurelle des ressources matérielles (patrimoines et revenus) dont disposent les individus et les familles et des garanties d’avenir. Et l’injustice fiscale fait partie de cette inégalité. Dans la thématique spécifique : Sécurité sociale/ Nouveau contrat social/Emploi (pp.34-36) on y énonce différentes thématiques qui relèvent de l’intervention publique et qui devraient faire objet de débats parlementaires.

Je ne sais pas si je force l’interprétation en disant que le texte de ce plan prend position en ce qui concerne les mesures qui relèvent de l’Etat, mais est totalement muet sur des mesures qui toucheraient les structures sociales et les privilèges des classes supérieures.

Démocratie

 

Une thématique du programme est centrée sur la « Démocratie, Etat et pouvoirs publics ». Un bref point porte sur la démocratisation de l’entreprise.

L’accent est mis sur la participation des citoyens et sur le rôle de l’Etat pour accompagner la transition écologique. Ce qui est très important.

Mais il me semble que la question des pouvoirs publics et d’Etat aujourd’hui, mise en évidence par la pandémie, mériterait d’être posée plus largement. En effet, la pandémie a montré le rôle de l’État à la fois dans l’intervention directe des institutions publiques de santé ainsi que dans la coordination générale des mesures à prendre dans la lutte pour endiguer le virus. La conjoncture économique due au confinement a également montré le rôle de la solidarité collective en soutien des activités économiques empêchées et des populations en chômage. Et ces demandes à l’égard du rôle distributeur de l’état s’accroitront encore davantage dans les mois à venir.

Ainsi la mise en question du rôle de l’Etat et sa réduction à une fonction minimaliste, prônée par l’idéologie économique et politique dominante issue des théories économiques, politiques, culturelles « néolibérales » qui se sont imposées à l’échelle plantaire depuis les années 1980, ont montré une vision partielle et erronée.

Mais il faut prolonger la réflexion.

Car jusqu’ici nous avons fait référence à la fonction « assistancielle » de l’État, celle évoquée souvent sous l’appellation devenue d’usage courant d’«État providence », un peu ambigüe selon moi car elle donne à penser qu’il s’agit d’une sorte d’action charitable.

Or, en regardant le rôle de l’état uniquement sous cet angle, on oublie les autres fonctions : assurer la justice, l’éducation, la sécurité interne et externe.

Et l'on oublie surtout un autre aspect fondamental, particulièrement urgent à penser aujourd’hui.

Il s’agit du fait que l’utopie démocratique, tel qu’elle s’est forgée progressivement, consistait à penser que l’Etat pouvait démocratiquement dessiner les grandes lignes de l’avenir.

Malheureusement, on sait que dans l’histoire européenne cette perspective a été mise à mal par l’interprétation absolue et radicale qu’en ont donnée les travers horribles des Etats fascistes et communistes. Mais la question a aujourd’hui basculé à l’extrême opposé : le devenir du monde est déterminé en sens absolu par la force conjointe du quadrige au galop, légitimé théoriquement par la doctrine néolibérale. C’est l’adieu à l’utopie démocratique. C’est le cantonnement forcé de l’état au rôle de secouriste et d’assistant.

Est-ce que la crise des démocraties est due seulement ou avant tout à une carence de participation, à un déficit de la démocratie représentative, à une carence de communication, comme on le lit souvent sous la plume de spécialistes, ou bien est-elle due au fait objectif que la force du Juggernaut a restreint terriblement la marge de manœuvre de l’utopie démocratique en termes de projet et de maîtrise de l’avenir, ramenant l’Etat à un rôle assistanciel des populations et de support à un devenir tracé par ailleurs ?

Est-ce que la déception à l’égard des démocraties ne provient-elle pas d’une partie de la population, celle qui ne chevauche pas le quadrige, qui n’a rien à gagner matériellement du devenir (et qui a souvent pas mal à perdre). Ou celle qui, professionnellement, n’est pas dans le giron plus ou moins proche du Juggernaut, notamment celle qui s’occupe des « humains » et pas de la production d’argent et des choses et que politiquement ne se satisfait plus d’être spectatrice des prouesses et des virtuosités du Juggernaut ou qui est lassée de ce qu’il promet ou qu’il fait miroiter ? Ou pire, la crise des démocraties ne provient-elle pas également des multiples participants et participantes à la course du Juggernaut, dont ils et elles engrangent de toute manière les bénéfices et qui sont totalement indifférentes et indifférents à l’utopie démocratique et à son devenir ?

Est-ce que ce blocage structurel n’est pas à l’origine des choix illusoires de « populistes » et de « néonationalistes » qui permettent à des leaders et des partis de se lancer sur la scène politique ?

En définitive, est-ce que les choix opérés dans cette thématique traitée par le Plan Sophie ne se trompent-ils pas en partie de cible en visant les institutions démocratiques, plutôt que de viser la cause de leur mise en marge par les tendances lourdes du devenir des sociétés.

Enseignement, éducation et « transition intérieure »

 

Deux thématiques abordent ces sujets (pp.37-38 et pp.42-43).

La question relative à l’enseignement et à l’éducation traite rapidement de pistes diverses. La référence est faite avant tout au développement durable. La transition intérieure met l’accent sur les aspects individuels de changement.

Selon moi, ces questions devraient être plus largement traitées dans une thématique générale concernant les modes de construction de la culture contemporaine, c’est-à-dire des visions d’avenir, des réalités valorisées, des attentes, de la construction des individus.

J’ai déjà évoqué plus haut le rôle central des nouveaux faiseurs de « culture » - publicitaires et industrie culturelle- dans la structuration du monde contemporain et qui est fonctionnelle au devenir du Juggernaut. Leur capacité de pénétration chez les personnes jeunes et moins jeunes est extraordinaire. Le Juggernaut construit les personnes d’aujourd’hui et de demain. Même l’imam Khomeyni, au sommet de son succès, n’avait jamais osé espérer parvenir à un tel consensus.

Poser structurellement cette question est indispensable si l’on entend envisager une transition.

La critique qui se pose en marge et en alternative est certainement utile comme on l’a vu dans le travail patient et long du mouvement écologique. Mais il faudrait s’interroger sur le fait de savoir si une démarche analogue est suffisante dans la perspective d’une transition globale des modes de vie, des constructions des attentes, des valeurs, de la justice sociale.

De larges développements seraient nécessaires, mais au départ il serait important de se convaincre que la vie collective, d’autant plus dans les sociétés démocratiques, n’est pas seulement une question d’institutions et de négociation, mais également de « culture ». Concept à prendre au sens fort du terme, c’est-à-dire anthropologique et sociologique, et pas dans le sens de la culture expressive et de la consommation culturelle comme on l’entend le plus souvent aujourd’hui.

Et cette « culture » ne percole pas seulement dans l’enseignement ou dans la famille ou dans d’autres instances « éducatives », mais de plus en plus par les canaux du Juggernaut.

Conclusion

                  

Ce sont les quelques aspects qui m’ont laissé perplexe dans l’importante note du Plan Sophia. J'ai pris au mot les rédacteurs qui invitent à l'échange en amenant ces rélfexions rapides.

 

D'autres aspects seraient à traiter, dont celui géopolitique et géosociétal: il est impossible de penser une transition sans tenir compte des contraintes et des opportunités des multiples connexions économiuques, politiques, sociétales contemporaines. Le plan Sophia traité de la "production responsable/relocalisation" (pp.18s). Il contient également un thème portant sur la "coopération au développement" (pp.39-41) traité, me semble-t-il de manière assez classique. Mais il me semble qu'une réflexion géopolitique et géosociétale globale conduite à partir du point de vue européen et dans une perspective de transition serait indispensable, bien que très difficile à mener en raison de sa complexité. De manière connexe serait à traiter également la question des migrations internationales et des immigrations européennes, fortement absente de ces deux plans, et pour cause, car cette réalité, telle qu'elle a été posée depuis plus de trente ans est dans l'impasse de pensée et d'action (cfr. F. Dassetto, "Migrations: un regard analityque pour sortir des émotions et des idéologies", dans La Thérésienne, Revue de l'Académie royale de Belgique, 2019-1, 12p? consultable en ligne)

 

Reste à savoir quelles sont les forces sociales concrètes qui partageraient des perspectives de changement global qui transformerait les équilibres existants. Ces perspectives ne seraient pas nécessairement enrichissantes matériellement pour tout le monde. Elles devraient se construire progressivement, pratiquement et théoriquement car aucun courant philosophique, politique ou économique ne dispose de la recette toute faite. Ce qui est d’ailleurs préférable.

Pour un aspect qui m’a intéressé professionnellement dans ma carrière, j’ajouterais que les universités, qui produisent des leaders de demain et en particulier les leaders au service du Juggernaut, devraient s’interroger de manière fondamentale sur leur action à venir.

 


[1] Il me semble que la même carence d’analyse structurelle est présente dans l’intéressant livre de Kate Rayworth sur la « théorie » du donut, cité dans le texte du Plan Sophia.