Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie.

(III) Les gouvernances de la pandémie

 

Felice Dassetto

 

1° mai 2020 (mis à jour 5 mai 2020)

 

 

Le terme gouvernance dans son acception contemporaine est entré depuis une quarantaine d’années dans le vocabulaire des entreprises et du politique. Il est utilisé pour désigner les processus mobilisés pour faire face à des problèmes et à des objectifs collectifs. Le plus souvent, on se focalise sur des instances à finalité précise et dotée d’un cadre organisationnel : on parle par exemple de gouvernance des entreprises, ou de gouvernance d’institutions politiques (gouvernements, instances internationales).

Je voudrais élargir ici le sens de ce terme pour inclure des processus qui surgissent dans la cité au sens large, en dehors du politique et de l’activité industrielle. J’entends ici par gouvernances les processus mobilisés en divers lieux et par différents agents pour faire face à la situation induite par l’épidémie dans le but conjoint de permettre la continuation des activités personnelles et sociales et de sauvegarder au mieux la santé et la vie de chacun.

Tout en sachant que, comme je l’ai souligné dans mon texte précédent relatif aux « épreuves », les gouvernances peuvent se différencier et avoir des impacts différents selon les milieux sociaux.

L’accent est mis sur les processus à l’œuvre. Il ne s’agit donc pas d’une analyse critique des actions conduites, des choix gouvernementaux (beaucoup d’analyses vont et iront dans ce sens), mais des modalités d’action qui sont développées[i].

Ces quelques réflexions ont lieu à la date de ce texte. Dans le cas où le Coronavirus se prolongerait dans le temps -ce qui est probable- par exemple entre six mois et un an, d’autres aspects pourraient émerger.

Plan 

1. La gouvernance du virus par les sphères politiques

1.1 L'action et le style du leadeship politique en temps de pandémie

1.2  Action politique et expertise

 Une nouveauté?/ Savoirs, types d'experts et leurs limites /Les controverses entre experts / L'expertise des sciences sociales / Intelligence artificielle, connaissance et expertise / Un instrument de l'expertise: la statistique /  Les experts, les expertes ne tombent pas du ciel / Expertise, idéologies, intérêts / L'expertise et les décideurs / Une critique de l'expertise "technocratique" / Conclusion: désacraliser et valoriser l'expertise

2. La gouvernance dans les institutions de santé: un éthos et plus que cela

3. La régulation distante: internet

4. La gouvernance par les médias classiques: écrit, audio, télévisuel

5. L'autogouvernance des citoyens

6. Conclusion

1. La gouvernance du virus par les sphères politiques

Ce point demanderait un ouvrage à lui tout seul. De nombreuses instances entrent dans le jeu de la gouvernance politique contemporaine. Dans le domaine qui nous concerne ici, au plan mondial, il y a l’instance onusienne de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Elle a été souvent critiquée, bien avant les dernières reproches du président américain, en raison de son mode d’organisation, de son manque d’indépendance vis-à-vis des Etats (le président américain cible la Chine), de sa double structure, l’une centrale dont le siège est à Genève, l’autre étant des instances continentales (américaine, européenne, asiatique, africaine, du Moyen-Orient et du sud de la Méditerranée, du Pacifique occidental) qui dépendent des Etats respectifs[ii].

L’autre niveau de gouvernance est celui européen (Commission, Conseil, Parlement). L’UE a des compétences réduites en matière de santé, bien qu’elles aient été accrues par le traité de Lisbonne (2007). Elle dispose d’agences spécialisées (Agence européenne des médicaments, EMA ; Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, ECDC ; Autorité européenne de sécurité des aliments, EFSA), la politique globale étant coordonnée par l’Agence exécutive pour les consommateurs, la santé et l’alimentation (CHAFEA)[iii]. La politique européenne est plutôt un appui aux politiques nationales et de les faire converger.

Les acteurs en première ligne de la gouvernance du coronavirus sont les divers niveaux « nationaux » : Etat central, régions, municipalités.

Je me limite à pointer deux aspects concernant les processus sociologiques de la gouvernance politique du coronavirus : le leadership et l’expertise.

 

1.1 L’action et le style du leadership politique en temps de pandémie

 

On parle de leadership politique pour mettre l’accent sur l’action du politique et non pas sur son statut d’autorité. Leadership que l’on peut analyser a) par la capacité d’action allant de la ‘souciance’ (voir mon texte I de cette série) jusqu’aux décisions d’action et à la gestion efficace de celles-ci pour atteindre les objectifs, b) dans un contexte qui appelle la solution de problèmes, c) pour répondre aux attentes des populations, d) dans un style de conduite et de personnalité adéquat à la hauteur du risque et des attentes.

Devant le danger d’un événement dramatique qui met en jeu la vie de citoyens et élève les risques relatifs à la santé, allant jusqu’à un accroissement de la mortalité, il est clair que l’on attend, dans les démocraties modernes, une action et une mobilisation des instances étatiques et des responsables politiques. La routine politique liée aux positions statutaires se trouve bousculée par la rapidité de la propagation du virus et par son danger. Pour gagner la confiance et donc la légitimité des populations et devenir des figures d’autorité, les leaders politiques doivent avoir les quelques qualités suivantes.

Ils doivent faire preuve d’une capacité stratégique d’action, capable de s’adapter aux circonstances mouvantes et d’agir rapidement. Ils doivent faire preuve d’efficacité et de maîtrise pratique, car contrairement à d’autres domaines de l’action politique et à l’instar d’une situation de guerre, le résultat des choix effectués, des dispositifs et des actions mis en place sont immédiatement visibles et assez facilement identifiables.

Ils doivent faire preuve d’une capacité d’action pratique, mais pas platement pragmatique, autrement dit être capable de situer l’action concrète dans une finalité générale.

La troisième qualité est celle de l’exercice une autorité empathique avec les populations, avec leurs attentes et leurs détresses. Ceci non pas dans une rhétorique de façade, mais dans une vérité et authenticité, exprimées avec sobriété.

La quatrième qualité est l’action en fonction de l’intérêt général ou tout au moins dans un intérêt aussi général que possible. Le temps d’une pandémie n’est pas celui des choix partisans.

Et enfin, la cinquième qualité est celle d’un leader capable de formuler des horizons possibles de dépassement, ceux-ci étant en syntonie avec les attentes d’efficacité, d’intérêt général. Les narrations, les « storytelling »[iv] indispensables dans la communication se doivent d’être réalistes pour être crédibles, car la pandémie est une expérience de réalisme.

Inévitablement, ce leadership, comme tout leadership politique, s’exprime et se « met en scène », comme le disait l’anthropologue-sociologue du politique, Georges Balandier (dans son livre Le pouvoir sur scènes, Paris, Balland, 1980). Déjà, Machiavel enseignait au jeune prince la nécessité de se mettre sur scène. Mais le temps de pandémie exige une mise en scène faite de vérité et de sobriété.

Cette figure de leadership en temps de pandémie met à mal une figure qui a occupé la scène politique depuis quelques décennies. Celle où prédominent les quelques traits suivants.

Le spectacle politique glisse vers le « spectaculaire »[v], c’est-à-dire une mise en scène qui par une rhétorique discursive parle aux sens et frappe l’imagination. Le rôle des images est important pour transformer le leader politique en une figure spectaculaire.

Cette figure spectaculaire a tendance à se personnaliser. Dans sa forme extrême, c’est la « peopolisation » politique[vi], terme qui désigne la mise en scène de la vie privée, la Une de magazines divers, la participation à des talk-shows (voir infra) avec des figures du spectacle.

Dans certains cas, c’est aussi la mise en scène par ce que l’on a appelé l’« information divertissement » (infodivertissement ; infortainement), tels les multiples débats, talk-shows, dans lesquels il s’agit moins d’information et d’analyse que de mise en scène de soi, ou de positionnements réciproques entre leaders, tout comme une pseudo-participation citoyenne. Ce type de mise en scène du politique a été mis en place depuis les années 1980-90 par les télévisions libéralisées en quête d’audience, et est devenu ensuite un style de débat et de réflexion politiques, voire un style de la figure du leader politique, nourri également par les spécialistes en communication rattachés aux partis ou aux personnages politiques.

Ce divertissement est assorti, depuis les années 2000, de la dimension du « rire » qui ajoute au divertissement du spectacle politique une dimension loufoque par la multiplication d’humoristes-commentateurs politiques. Ils contribuent à banaliser dans le rire les enjeux politiques et renvoient en même temps à une personnalisation des acteurs politiques, car la vanne et la caricature personnalisées deviennent des instruments faciles du rire. Ils deviennent des filtres par lesquels l’action politique est évaluée et regardée. Cette dimension du politique est largement reprise par le web où la dimension du « lol » (acronyme de loughing out loud) est devenue une interjection très répandue dans le web, y compris dans la forme verbale (« loler »), tout comme des expressions analogues telles « hihi » ou « mwahahaha ».  On parle, peut-être de manière excessive, d’une « dictature du rire ».

Cela est assorti d’un style de communication rapide et abondant, aux accents séducteurs ou arrogants ou provocateurs, dont le but est avant tout de personnaliser le leader. La « twitterisation » du politique (Twitter et Facebook ont été fondés au milieu des années 2000) est une technique de communication qui va dans ce sens, avec son répertoire de petites phrases, de conflits de personnes, d’anecdotes, de slogans, de joutes polémiques, de traitement superficiel (cf. P. Caussart, art.cit.). Le président Trump manie très habilement cette spectacularisation de soi, se montrant capable de se « spectaculariser » y compris en temps de pandémie.

Cette approche du politique et du leadership politique et de sa mise en scène n’est pas de pertinente dans le temps inquiétant et tragique de la pandémie. Une nouvelle figure du leader émerge et acquiert une légitimité. Il faudra voir si la précédente figure du leadership politique se rétablira lorsque la tempête pandémique sera terminée ou si l'on va assister à un tournant dans le profil et dans la mise en scène du leadership politique.

Ce disant, je ne suis pas sûr que le style de la mise en spectacle personnelle du politique soit devenu caduc : Ronald Trump semble parvenir à le maintenir, en le réinventant un peu, même en temps de l’épidémie qui frappe considérablement les USA et dont la gravité peut être en partie attribuée au retard des mesures prise et à la carence du système de santé.

 

1.2. Action politique et expertise 

 

La pandémie a vu largement l’intervention d’experts spécialisés dans différentes disciplines. Essayons d’analyser quelques aspects de ces interventions à partir des apports de la sociologie de l’expertise[1]

 

Une nouveauté ?

J’ai lu qu’une telle intervention d’experts serait un cas particulier et assez exceptionnel. Il est possible qu’elle le soit en termes de nombre d’intervenants, mais, en tant que telle, l’intervention de spécialistes fait partie de la gestion politique dans des sociétés complexes. Le recours à l’expertise, c’est-à-dire à des figures professionnelles spécialisées dans l’une ou l’autre discipline est fréquent.

Parfois, les Etats les intègrent dans leur propre structure. C’est le cas du corps professionnel spécialisé dans l’action militaire et institué dans l’armée. Il s’agit d’experts en stratégies militaires, en technologie des armements, en organisation sociale de l’action combattante. Si dans les pays démocratiques le politique fixe des objectifs militaires, le plus souvent il laisse au corps des experts le soin de conduire l’action sur le champ de bataille.

Dans le domaine économique, l’action politique s’appuie sur des instances expertes et des spécialistes et bureaux d’étude internes à l’appareil de l’Etat. De même dans le domaine de la santé. En matière de démographie, des experts en statistiques et en analyse démographique sont également intégrés. De même en matière de relations internationales. Compte tenu de l’estimation du danger potentiel, et de la politique européenne en la matière, le domaine particulier de la sécurité nucléaire voit la mise en place d’une instance étatique d’expertise. Dans d’autres domaines, les expertises intégrées dans l’Etat sont absentes. Particulièrement remarquable est l’absence, dans la plupart des pays, d’instances d’évaluation de l’innovation technologique.

Les universités et leurs laboratoires de recherche, qu’il s’agisse d’universités publiques ou privées subsidiées, peuvent fournir également une capacité d’expertise dont la qualité peut être variable en fonction des politiques de recherche mises en place par les Etats et par les universités elles-mêmes.

Mis à part les domaines cités plus haut (militaire, économie, démographie, sciences politiques), les domaines de constitutions d’expertises intégrées au sein des Etats varient selon les Etats et la vision de leur rôle.

Il y a par ailleurs l’intervention de nombreux lieux d’expertises privés qui proposent au politique leurs analyses ou obtiennent des financements publics pour ces analyses. Ils peuvent d’ailleurs devenir des lobbies pour influencer l’action politique. Les Etats, les instances internationales, à commencer par l’Union européenne, sont véritablement assiégés par des centaines de lobbies d’origine industrielle ou idéologique.

En somme, l’expertise dans l’action politique est devenue une véritable « forme » de l’action politique (ou tout au moins de certains domaines de l’action politique).

Cette présence de longue date d’un véritable système d’expertise a par ailleurs permis de se développer une « sociologie de l’expertise ». On peut ainsi préciser quelques aspects concernant l’expertise au sujet de la pandémie.

Il faut d’emblée noter que la spécificité de la pandémie consiste dans le fait que l’exercice de l’expertise a lieu en situation d’urgence, de telle sorte que des débats critiques qui ont lieu depuis une vingtaine d’années autour de « l’expertise technocratique » et en faveur d’une « expertise partagée », y compris avec les citoyens, n’ont pas tellement lieu d’exister dans ce cas précis. L’urgence d’agir déborde largement toute autre considération.

On peut encore ajouter que l’expertise s’exerce dans le contexte actuel et dans les logiques actuelles de communication, de positionnement social des experts (voir infra).

 

Savoirs, types d’expertise et leurs limites

Pour situer l’expertise, c’est-à-dire une connaissance dans un domaine spécifique qui se traduit en évaluation concrète en fonction de l’action, il importe de situer le savoir expert dans le cadre de la connaissance scientifique.

En général, un savoir expert suppose au préalable une connaissance « scientifique » dispensée et acquise, dans les sociétés modernes, au sein d’instances universitaires. Il peut y avoir également, mais de manière assez exceptionnelle aujourd’hui, un savoir expert acquis par l’expérience et la pratique. De toute manière, cette connaissance scientifique est assortie le plus souvent d’une expérience de travail scientifique. En général la validité potentielle d’une expertise se mesure au mètre du titre (en général un « doctorat » et des publications scientifiques). Elle se mesure aussi en fonction de l’ampleur de l’expérience de recherche et sa durée active. Peuvent intervenir d’autres facteurs externes, moins pertinents mais parfois utilisés, telle la réputation ou la fonction (tel le titre de «directeur » de tel ou tel laboratoire de recherche).

La connaissance scientifique, acquise par une méthodologie de recherche qui caractérise les sciences, est toujours soumise à la validité de la preuve, de telle sorte qu’un scientifique ne pourra que rarement se prononcer en termes de « vérité », il raisonnera en termes de probabilité, il produira des modèles de la réalité qu’il étudie. De telle sorte que des controverses scientifiques peuvent surgir. La sociologie des sciences a développé des analyses des controverses et de leur déroulement.

Il faut noter encore que le passage du « chercheur-savant » à l’« expert » implique un changement de rôle considérable. Le rôle du chercheur-savant et de la chercheuse-savante est circonscrit à énoncer ce que dit sa connaissance en soi, issue de son travail de laboratoire, portant sur un objet, validée par l’expérimentation et communiquée dans les cercles des autres savants. Lorsqu’un chercheur prend le rôle d’expert, c’est parce qu’il accepte d’intervenir hors de son laboratoire et d’appliquer sa connaissance à une réalité (le virus en l’occurrence) devenue partie constitutive du monde, dans lequel s’exercent des forces sociales, des intérêts, des finalités diverses. Son rôle devient celui « du savoir pour que d’autres puissent faire ».

Le savant accepte donc d’injecter son savoir dans le monde, sans pouvoir maîtriser toujours la destinée et le devenir de son savoir. Il peut alors essayer de devenir lui-même acteur du monde (on pourrait dire de devenir lobbiyste), d’une manière ou d’une autre, ou bien, à accepter les injonctions du contexte pour infléchir sa connaissance en fonction des attentes (sociales ou du commanditaire de l’exprtise ou pour toute autre raison), ou bien, désabusé, il ou elle pourrait renoncer à sa fonction d’expert (avec pas mal de frustrations) et revenir à son rôle uniquement de savant-chercheur..

La connaissance scientifique et le type de certitude d’expertise qu’elle peut engendrer varient selon les objets de connaissance. Prenons le cas de la pandémie qui nous occupe et les interventions des différentes expertises. Il me semble que, du point de vue de la possibilité de certitude, on peut identifier quatre types d’expertise.

 

  1. La connaissance sur ce qu’est le Coronavirus

Les virologues et d’autres disciplines des sciences de la vie sont appelées à exercer une expertise. Il faudrait spécifier en quoi le ou la virologue en question est experte car les spécialisations intra- disciplinaires peuvent circonscrire les compétences. S’agissant d’un fait naturel, donc de sciences de la nature et compte tenu du développement de la biologie, la connaissance de ce fait peut acquérir un degré de vérité considérable[vii].. Mais on découvre que le virus Covid-19 a des aspects qui sont encore peu connus, de telle sorte que des recherches supplémentaires doivent être réalisées. Ainsi, un et une virologue qui accepte de jouer le rôle d’expert ou d’experte véhiculera une connaissance forte en termes de validité mais incomplète.

Mais on découvre que le virus Covid-19 a des aspects qui sont encore peu connus, de telle sorte que des recherches supplémentaires doivent être réalisées. Ainsi, un ou une virologue qui accepte de jouer le rôle d’expert ou d’experte véhiculera une connaissance forte en termes de validité, mais incomplète.

 

b. Comment le virus se propage

C’est le rôle des virologues et surtout des épidémiologistes. Ils disposent d’un savoir qui produit des modèles de propagation. Conjointement aux virologues, ils peuvent préciser les modalités de la contagion. Le savoir dont l’épidémiologie dispose est moins fort que celui de la connaissance du virus en tant que tel, car la réalité qui est étudiée est compliquée par des facteurs humains, sociaux (différences d’exposition au risque de contagion, différences d’observance des règles de sécurité, différences de gestion, différences de conditions sociales et de santé). L’expertise pourrait être plus controversée. En témoignent les incertitudes, les débats autour du port des masques et de leur utilité. Des études devront tenter de clarifier les différences dans le développement de la pandémie entre communes et régions ou encore entre des maisons de retraite situées dans le même contexte.

 

c. Une troisième expertise mobilisée est intramédicale.

Elle concerne la stratégie de soins à mettre en œuvre pour lutter contre la maladie. Ne disposant pas d’un médicament ad hoc ni de vaccin validé, il n’y a pas de protocoles uniques, de telle sorte que les actions médicales peuvent différer. Dans le cas du Coronavirus, il semble toutefois qu’un certain consensus palliatif de l’absence d’un médicament précis se soit constitué. Mais on a vu surgir la polémique au sujet de l’usage ou non de l'hydroxychloroquine.

 

d.Une quatrième expertise concerne la stratégie globale à adopter, compte tenu des avis des différents experts. On a vu qu’en Belgique des infectiologues ont critiqué le fait que l’expertise à laquelle le gouvernement a recouru a ignoré les infectiologues, plus proches du terrain, en privilégiant des experts de laboratoire. De même, un certain nombre de scientifiques sociaux en Belgique ont signé un manifeste se plaignant que leur expertise n’avait pas été sollicitée. J’ouvre une parenthèse à propos de l’expertise des sciences sociales, question qui mériterait de plus larges réflexions et débats.

Dans ce domaine, la connaissance experte est, au stade actuel, la plus difficile à s’exercer, car elle doit intégrer plusieurs logiques : épidémiologique, sociale, économique, culturelle. Autrement dit, elle doit inclure des facteurs humains, autres que celui de la logique strictement virale. Il est possible qu’à l’avenir l’intelligence artificielle soit à même d’être performante en la matière (voir infra). Pour le moment, comme on l’a vu dans le cas du « déconfinement », les décisions sont prises dans une synthèse des divers avis, mais sans qu’un savoir expert spécifique puisse être convoqué. Ce quatrième type d’expertise est d’ailleurs celui où tout un chacun est, à un titre ou un autre, porteur ou prétend de l’être, à partir de sa propre expérience et connaissance en raison du fait que c’est un domaine dans lequel interviennent de multiples facteurs humains.

Ces distinctions entre disciplines et la force de leu capacité de vérité, permettent de comprendre les raisons d’être inévitables des divergences, parfois de conflits entre experts.

Les controverses entre experts

Les controverses entre experts engendrent une situation inconfortable pour des décideurs qui ont recours à l’expertise et désarçonne et rend sceptiques les populations. Mais elles ont le grand mérite de rappeler que les pratiques scientifiques (et la science en général) sont aussi des pratiques sociales.

Un important débat à ce sujet a eu lieu entre des sociologues, anthropologues des sciences. Certains affirment que les sciences ne sont que des pratiques sociales et ont le même statut que le mythe, la religion, la magie. Cette position qui peut être tenue méthodologiquement en vue de la recherche est poussée à l’excès, aboutissant, en matière des sciences, à un relativisme scientifique teinté de postmodernisme. Elle a reçu des réponses cinglantes allant à l’autre excès[viii].Une position équilibrée doit tenir compte, en ce qui concerne l’analyse sociologique des sciences, de leur « vérité objectivante» factuelle (un virus tel qu’il est décrit par la biologie n’est pas une construction sociale), mais en tenant compte aussi de la manière avec laquelle la connaissance est produite (ou n’est pas produite), dans quelles finalités . Ces aspects résultent de pratiques sociales et ne découlent pas de la dynamique interne à la découverte scientifique. Pour les technologies, la construction socio-économique des technologies, des choix et des finalités, donc des aspects sociaux, priment avant tout, tout en n’ignorant pas d’analyser les usages de ces technologies et leurs conséquences.

De toute manière, toute connaissance scientifique, même celle qui peut s’énoncer sous la forme la plus la plus forte (dans le type a, présenté plus haut), ne peut s’exprimer qu’en termes de modèles et de probabilité. Et elle devrait toujours accepter d’affirmer une vérité… jusqu’à preuve du contraire. Donc les controverses sont inévitables. Et cette relative incertitude de la science est croissante dans la mesure où des facteurs humains s’entremêlent aux réalités naturelles. De ce fait, ces réalités naturelles-humaines sont plus difficiles à circonscrire et à prédire en raison de la grande marge de liberté de l’action humaine. Les controverses scientifiques et entre experts sont inévitables. Mais elles peuvent même être positives pour l’avancement de la connaissance à condition qu’elles ne se transforment pas en polémiques de chapelles. Comme l’écrivait Philippe Roqueplo, un des fondateurs de la philosophie (et de la sociologie) des sciences et des techniques en France, « la ‘véritable expertise’ suppose que cette confrontation conflictuelle soit systématiquement gérée de manière à faire apparaître, du sein même de cette confrontation, la part de ‘controverse scientifique’ qu’elle contient et la part de conflit résultant des surdéterminations normatives qui adviennent à tout savoir du fait de sa transformation en expertise ».

Il importe donc d’accepter l’incertitude scientifique, sans tomber dans le scepticisme de type postmoderne entre tous les discours (qui ferait dire par exemple qu’entre un sorcier et un médecin, il n’y a pas de différence de statut de connaissance entre les savoirs dont ils sont porteurs) et qui ouvre la voie à toutes connaissances ou pratiques plus ou moins fumeuses, voire dangereuses comme celles de pseudo-pratiques médicales.

 

L’expertise des sciences sociales

J’ouvre une parenthèse à propos de l’expertise en sciences sociales, d’une part à la suite de l’appel lancé par des scientifiques sociaux en Belgique pour proposer leur « expertise » en matière de lutte contre le Covid-19 , mais plus largement pour amener quelques réflexions sur la situation des sciences sociales en général et de la sociologie en particulier, domaine qui me concerne particulièrement.

D’abord une prémisse : la connaissance scientifique des sociétés est particulièrement complexe. En général, on qualifie ces sciences de « sciences molles », en opposition aux sciences de la nature ou de l’ingénierie qui, en raison de leur mathématisation, de leur vérification expérimentale et de leur modélisation, sont qualifiées des « sciences dures ». Je pense que cette opposition n’est pas pertinente, car elle ignore la différence entre des sciences qui portent sur la nature ou les sciences des ingénieurs qui portent sur les artefacts, l’une comme l’autre pouvant aboutir à une objectivation rendue possible par les lois déterministes, par un nombre relativement limité de facteurs, qui régissent ces objets -tout au moins dans le domaine du physique- et leurs transformations.

Les sciences des actions humaines se confrontent à une multiplicité de facteurs, sans la possibilité de déterminer avec précision des lois qui les régissent en raison de l’ample marge de liberté d’action humaine, en raison du sens que les humains donnent à leur action et à leurs réactions respectives et en raison de la multiplicité de facteurs qui influencent le devenir de l’ensemble. On pourrait dire ainsi que les sociétés humaines sont des « ensembles robustes » et que les sciences des sociétés humaines sont de sciences « robustes » et non pas « molles ».

Parmi les sciences des sociétés se différencie l’économie, tel qu’elle s’est imposée comme paradigme scientifique, qui s’est construite selon un angle particulier, à la frontière entre l’analytique et le normatif, adoptant des aspects de formalisation et de mathématisation analogues aux sciences de la nature, dans une logique qui me semble être celle d’une certaine chosification de l’action humaine.

Je ferais donc référence aux sciences sociales, avec une référence particulière à la sociologie.

Concernant l’expertise possible de ces sciences relative à l’épidémie actuelle, il s’agirait alors de préciser en quoi consisterait leur expertise et sur quoi porteraient les connaissances dont elles sont porteuses. Ceci concrètement et de manière précise et pas seulement en raison d’un générique compétence sur les fonctionnements des ensembles humains. Complémentairement, il s’agirait de savoir en quoi consiste la force de leur expertise.

Il s’agit en somme de poser la question de savoir si des scientifiques sociaux ont la capacité de devenir experts. Pour trois raisons au moins.

Tout d’abord parce que, dans le cas de l’expertise, ce qui est demandé n’est pas de commenter la réalité, mais de formuler des hypothèses possibles pour l’action.

Deuxièmement, une certaine tradition de la sociologie qui a laissé sa trace l’oriente plutôt vers la déconstruction et vers l’approche critique, donc vers une démarche de prise de distance ou de critique de l’action. Ce qui ne correspondrait pas à l’attente d’une expertise. Le défi pour ces disciplines serait alors d’inventer une critique, si elles veulent respecter leur tradition tout en se situant dans une logique d’action en lien avec la demande experte.

Troisièmement, l’état de la discipline, par sa fragmentation entre paradigmes, sa fragmentation entre spécialisations insulaires, son incertitude de méthodes et techniques de recherche, a engendré une certaine spirale qui, tout en n’étant pas négative, n’est pas tout à fait positive. Il en résulte que l’expertise possible par les sciences sociales (à quelques exceptions près) serait cacophonique, limitée dans l’information disponible et incertaine dans ses conclusions.

Pour affirmer la capacité d’expertise, ces disciplines devraient donc repenser leur rapport à la société, leur capacité d’expertise accumulée, en termes d’information et de théorisation, réinventer leurs méthodes de recherche. En amont, elles devraient voir comment consolider institutionnellement la profession dans la durée, comment inventer leur approche d’un accompagnement. Elle devrait également réinventer leurs méthodes, en termes de temporalité. Elles devraient veiller à une accumulation des résultats et à la consolidation organisationnelle du système de recherche.

En somme, la revendication de l’expertise par les sciences sociales devrait, dans tous les domaines et pas uniquement dans le cas du Coronavirus, commencer par faire un retour sur soi de ces disciplines pour penser leur capacité et possibilité de devenir « expertes » (pour poursuivre, voir infra le paragraphe : « Les experts, les expertes et l’expertise ne tombent pas du ciel »).

 

Intelligence artificielle, connaissance et expertise

Les experts, entre autres les épidémiologistes, des spécialistes de santé publique, tel le Johns Hopkins Center for Health Security, ont certainement utilisé des modélisations mathématiques ou des outils de traitement de « big data » pour décrire et prédire le développement de la pandémie.

Un pas de plus pourrait être franchi par l’intelligence artificielle (IA). Dans le cas de l’actuelle épidémie, l’usage de l’IA est, me semble-t-il, encore limité.

Un article du Vif-L’express (23-29 avril 2020) attire l’attention sur une petite société de Toronto, Bluedot (ttps://bluedot.global), fondée par le docteur Kamran Khan rattaché au Shing Knowledge Institute de l’hôpital Saint Michel de Toronto. Le docteur Kamran Khan, lors de sa formation en infectiologie à Toronto, a connu vers 2003 l’arrivée de l’épidémie de Sars, originaire de Chine et passée par de Hong- Kong. Il a fait le lien entre les déplacements de populations et la diffusion du virus. Il a élaboré un algorithme qui, s’appuyant sur de multiples bases de données, parvient à alimenter un modèle prédictif de la diffusion pandémique. C’est un exemple d’utilisation possible de l’IA. Des jeunes chercheurs, tels Badr Boussabat[ix], s’enthousiasment pour cet outil.

Face à l’IA et à l’usage d’algorithmes apprenants, les attitudes sont partagées entre les critiques et parfois le rejet en raison des dérives quant à la domination algorithmique et à la vision d’une monde et des humains qu’elle véhicule et l’enthousiasme parfois teinté de rêve technocratique. Il est clair que l’on est devant une dimension nouvelle de l’exercice de la raison, plus puissante pour gérer des phénomènes complexes, plus efficace et plus rapide, dans certains domaines, que la raison humaine et qui investira certainement également le champ de l’expertise y compris en santé publique et dans la recherche en biologie[x]. C’est une véritable « révolution algorithmique et de l’intelligence artificielle » qui est en cours. L’ignorer ou la rejeter serait une erreur et de toute manière c’est trop tard. Toute la question est d’une part comment intégrer les sciences humaines dans toute leur complexité et, d’autre part de maîtriser individuellement, collectivement et démocratiquement le processus. Et pour cela, en particulier pour l’aspect collectif et démocratique, nos sociétés sont loin d’être préparées et outillées et les sciences humaines non uniquement béhavioristes, restent dans l’incertitude.

 

Un instrument de l’expertise : la statistique

Parmi les instruments de la gouvernance, les données statistiques relatives aux nombres de cas, aux hospitalisations, aux nombres de décès, aux nombres de guérisons, à la répartition géographique permettent de suivre au jour le jour l’évolution de la contamination et de la maladie. Cette activité de deuxième ligne est importante pour une gestion publique de la gouvernance de la pandémie et en général de la gouvernance de la santé publique. Pour collecter et produire ces données, il importe de disposer de services spécifiques dotés de personnel professionnel. Ce dispositif fait partie des instruments mis en place par les pouvoirs publics pour une gouvernance au plan « national », européen (UE) et mondial (OMS). A chacun des ces niveaux la collecte de données, en principe standardisée, n’est pas effectuée avec la même efficacité et avec le même souci de vérite. Si on effectue des comparaisons internationale, la plus grande prudence devra être adoptée et avant toute autre chose, la vérification de la validité des données devrait être vérifiée.
En Belgique, ce rôle est joué par l’institut fédéral « Sciensano » (sciensano.be), un organisme de recherche agréé de la Politique scientifique fédérale, créé en 2018, en fédérant divers instituts dont certains avaient été fondés au début du XX° siècle.

C’est Sciensano qui publie le bulletin statistique quotidien trilingue, néerlandais, français, anglais, de l’évolution de la maladie Covid-19 et à partir duquel la presse et les responsables politiques nous informent. C’est sur base des dispositifs de collecte de l’information, des données factuelles qui en résultent et du tableau de bord de l’épidémie qui peut être dressé, que des décisions politiques, par exemple concernant le confinement ou le déconfinement, peuvent être prises.

Les données statistiques pourront servir -après contrôle de leur validité- comme base de réflexions ultérieures notamment en ce qui concerne la diffusion de l’épidémie. Les analyses devront voir un travail conjoint d’épidémiologistes, de démographes, de sociologues, et des spécialistes des différentes études régionales et des politiques publiques de santé, car plusieurs variables devront être prises en compte. Il s’agit de variables personnelles relative à l’état de santé des personnes frappées par la maladie. Des variables démographiques relatives au sexe et à l’âge. Des variables relatives à l’habitat, selon qu’il s’agisse d’habitat concentré ou dispersé. Des variables culturelles telles que : mode de sociabilité et d’interrelation, respects des normes. Des variables sociales, notamment concernant les personnes les plus pauvres. Des variables évènementielles spécifiques (rassemblements, circulations…). Des variables politiques relatives la gestion publique de la crise sanitaire, l’information des populations. Des variables collectives relatives à des gestions locales d’entreprises, de collectivités. En somme il s’agit de mettre en place un modèle de causalité complexe. Il pourrait être utile pour envisager des stratégies de prévention et d’action dans le cas de surgissement d’autres épidémies. Certainement pour cela, l’expérience déjà acquise par les épidémiologistes peut s’avérer utile.

 

Les experts, les expertes et l’expertise ne tombent pas du ciel et ne s’improvisent pas

L’image de l’expert et de l’experte, autrement dit du porteur de connaissance, qui s’exprime avec maîtrise dans un langage savant et pondéré, associé à l’image du savant du genre professeur Tournesol peuvent donner l’image de figures individualisées, géniales, un peu à la manière d’une certaine représentation de l’artiste. Cette image est fort biaisée. Certes, il y a une sorte d’aptitude, de goût pour l’activité scientifique. Mais si un corps de spécialistes existe, si une capacité d’expertise existe, c’est le résultat de politiques de construction du savoir scientifique.

Elle est le résultat de politiques publiques et de politiques industrielles.
Dans le domaine de la santé, les politiques industrielles ont un poids considérable lié à l’importance de l’industrie pharmaceutique : analyses, médicaments, vaccins. Des raisons de santé publique peuvent guider l’industrie pharmaceutique de même que des considérations en matière d’emploi. Mais interviennent avant tout des considérations de compétition en matière de brevets, donc d’intérêts financiers de telle sorte que ces industries investissent considérablement dans la recherche sur leurs fonds propres et sur d’éventuelles subsidiations. A titre d’exemple, le géant de l’industrie pharmaceutique, la multinationale GlaxoSmithKline (GSK), dépense plus de 15% de son chiffre d’affaires en recherche et développement. Dans les laboratoires de recherche de ces industries travaille une masse de chercheurs, pouvant devenir éventuellement des experts, tout en étant tenus à la confidentialité.

Si l’industrie pharmaceutique a un tel développement, ce n’est pas seulement en raison d’un marché privé, mais également parce que nos sociétés connaissent un développement important des politiques de santé publique et, entre autres les besoins des hôpitaux en médecine spécialisée.

En conclusion, aussi bien des besoins des politiques publiques que des besoins de l’industrie émerge l’appel aux universités pour former la base de chercheurs spécialisés.

Les universités répondent à ces demandes et à leur tour ouvrent des centres de recherche qui servent à la formation de ces chercheurs, aux financements de leurs doctorats et aussi à l’obtention d’une partie, même mineure, de la masse considérable de ces financements publics (nationaux, européens), industriels ou de mécénat (genre la Fondation Bill et Mélinda Gates).

Ces lieux de recherche universitaire ayant en partie une spécificité propre, due au statut et à l’éthique de construction du savoir universitaire, sont ainsi en connexion, en syntonie avec la recherche industrielle ou les demandes de santé publique, leurs rythmes et leurs logiques de faire.

C’est par ce cercle « vertueux » et par ces multiples pépinières que se produit une capacité d’expertise. Cette logique vaut également pour l’ingénierie, l’économie, le droit, et en partie pour les sciences politiques.

Pour d’autres disciplines, la création de spécialisations et d’experts dépend des politiques publiques, mais également de la capacité propre de ces disciplines à s’autoorganiser afin de valoriser au mieux des ressources, rares, mais existantes, et dans le but de constituer leur capacité de connaissance dans une vision cumulative et de moyen-long terme[xi].

En ce qui concerne le coronavirus, je dirais que d’une part les demandes médicales et hospitalières (et donc la politique de santé publique, car ces instances sont financées par ce biais) et d’autre part l’importance de l’industriel pharmaceutique (dont la présence de la filiale belge de GSK -GlaxoSmithKline, la grande multinationale pharmaceutique, spécialisée en Belgique dans la production de vaccins) permettent de comprendre l’importance en nombre et la masse critique d’expertise qui s’exerce à l’occasion de cette épidémie virale.

Quoi qu’il en soit, la conclusion à retenir est que les experts et les expertes ne tombent pas du ciel. L’expertise est le résultat de trois vecteurs, plus un : d’une part les politiques industrielles, les politiques publiques et les politiques universitaires ; d’autre part les dynamiques internes propres à chaque discipline.

Je résumerais cet aspect de la construction sociale de l’expertise dans le schéma suivant qui tente de circonscrire les acteurs et les processus qui entrent en jeu dans cette construction. Je voudrais souligner l’importance des politiques de la connaissance (de l’enseignement et de la recherche) dans cette construction sociale et dans la nécessaire prise en compte de la durée et de l’accumulation des savoirs. Aujourd’hui, il y a des domaines où existe une surabondance d’expertise (suite notamment aux demandes des entreprises et plus en général de l’économie) et d’autres domaines de sous-capacité d’expertise. C’est à une politique de la construction des connaissances expertes de rééquilibrer les capacités d’expertise des pays et, dans le cas de l’Europe, de l’ensemble européen.

 

 Expertise, idéologies et intérêts

L’idéal de la science est de se dérouler en suivant strictement les règles de la méthode et de l’épistémologie qui la constituent.

Dans la mise en œuvre pratique de la science, d’une part la démarche scientifique peut devenir routine et habitude, et d’autre part des conditions pratiques liées au financement de la recherche, au statut de la recherche selon qu’elle soit universitaire (mais qui est aussi liée aux financements), étatique ou industrielle font que la science peut devenir captive des contextes pratiques de son déroulement.
Et ceci d’autant plus quand le scientifique entre dans le terrain de l’expertise. Et lorsque l’expertise se professionnalise, alors elle risque de servir ses propres intérêts, puisqu’il y a un véritable « marché de l’expertise ». Les experts pourraient avoir tendance à devenir acteurs sur la scène politique ou bien devenir lobbyiste au service de l’un ou l’autre intérêt.

Ceci pour dire que, jusqu’à preuve du contraire et jusqu’ici, on n’a pas constaté de dérives de ce type dans les interventions de l’expertise dans le contexte du Covid-19.

L’existence même d’un « business du coronavirus » (médicaments, matériel médical, remboursement de prestations par la sécurité sociale) et d’une compétition certaine entre différents lieux d’intervention de pointe (hôpitaux, centres de référence) ne semble pas avoir eu un impact sur les avis des experts, ce qui est tout à l’honneur de l’expertise qui s’est exercée. Mais des analyses approfondies pourraient être conduites pour vérifier cette hypothèse.

 

L’expertise et les décideurs

Entre les experts et expertes et celles et ceux qui décident, il peut y avoir un jeu de manipulation réciproque.
D’une part, les décideurs ou celles et ceux qui s’appuient sur les experts peuvent tordre l’avis expert, le lire à leur façon ou l’ignorer. On peut aussi attribuer la cause d’une erreur à l’expertise afin de se dédouaner.
A contrario, les experts, en fonction de leurs intérêts, peuvent court-circuiter les décideurs, par exemple en surinvestissant les médias ou bien ils peuvent être à leur tour manipulés par les médias en fonction d’un jeu politique de ces derniers.

A l’occasion du Covid-19, tout au moins du côté belge francophone, on a vu se multiplier les interventions des experts largement sollicités par les médias. Leurs interventions me semblent avoir été guidées par une argumentation rationnelle équilibrée, claire, non dogmatique, faisant état de ses limites.

La polémique la plus importante et la tension avec le politique ont concerné la nécessité des tests et du port des masques.

 

Une critique de l’expertise « technocratique »

Concernant l’expertise exercée dans des situations normales, une polémique accrue s’est manifestée notamment en ce qui concerne des questions brûlantes, le nucléaire, les OGM, les ondes radio. Une critique s’est fait entendre pour dénoncer le caractère exclusivement technocratique de l’expertise. On en appelle ainsi à une concertation plus large voire à des « forums hybrides »[xii].
Plus largement, la question posée est celle de l’innovation technologique et son caractère non démocratique de telle sorte qu’il y a un appel à un approfondissement de la démocratie (dans le sillage de la théorie de Marshall sur la construction historique de la démocratie) et la nécessité d’ajouter, aux dimensions civique, politique, socio-économique des idéaux démocratiques, également la dimension technologique. Je partage assez bien cet avis.

Cet aspect déborde en partie notre objet. Toutefois, on a vu, en ce qui concerne la phase de déconfinement, la consultation d’instances diverses, telles que des associations professionnelles, le monde de l’enseignement, etc. Ces « expertises pratiques » se sont cumulées à celles des épidémiologistes.

 

Conclusion à propos de l’expertise :

Malgré les inévitables dimensions sociologiques de l’expertise (controverse, faits contextuels..), il importe de ne pas la discréditer.

Les points précédents ont voulu montrer les conditions sociologiques concrètes de l’exercice de l’expertise et par là, de la « dé-sacraliser ». Cela pour permettre de prendre distance par rapport à une figure souvent présentée comme étant « hors sol » et presque détenteur et détentrice d’une parole « sacrale ». C’est une dé-sacralisation de la figure de l’expert, à ne pas confondre avec une dévalorisation. Ce qui est une invitation à entretenir un rapport rationnel à l’expertise : il s’agit d’un apport utile, voire indispensable, de connaissance. Mais il s’agit aussi de détenir un rapport critique qui situe l’expert dans les limites de sa connaissance et de sa pratique. Il s’agit donc « d’expertiser les experts » : en quoi et jusqu’où sont-ils experts ? Sur base de quoi sont-ils experts ou désignés comme experts ?

Il s’agit en même temps de ne pas renoncer à construire sa propre expertise et son propre jugement.

 

2. La gouvernance des institutions de santé : un éthos et plus que cela

Personnel infirmier et de soins, médecins généralistes, hôpitaux, maisons de retraite ont été et sont toujours en première ligne dans la gouvernance sanitaire de la pandémie. On les honore et on les remercie. Toutes ces personnes ont vécu un "épreuve-défi" (voir mon texte (II) tout à fait exceptionnelle et éprouvante qu'il s'agirait d'analyser plus en profondeur. Je regarderai ici bas juste un aspect.

On analysera certainement à l’avenir de manière comparative les systèmes de santé des pays pour voir comment ils ont su et ont pu faire face à l’épidémie.

Je voudrais juste pointer ici un aspect transversal : partout, on a constaté une action remarquable conduite par la majorité de l’ensemble des professions médicales et paramédicales engagées dans la lutte contre l’épidémie. Le caractère remarquable est visible dans l’acceptation du risque sanitaire, dans l’intensité prolongée du travail, dans la capacité de faire face à la prestation de soins psychiquement lourds en raison de la gravité de ce fait massif et souvent mortel. Cela vaut également pour les personnes qui prestent des soins dans des maisons pour personnes âgées ou comme professionnels indépendants.

Les sociologues des professions ont analysé dans les détails les professions médicales et paramédicales[xiii].

En l’occurrence, je vois bien qu’on ne peut pas traiter les professions médicales en bloc. Elles sont fragmentées en termes de statut (pouvoir, financier, symbolique) : entre un spécialiste hospitalier, des infirmières et infirmiers, des aides-soignantes et aides-soignants, ou du personnel de nettoyage, les écarts en termes de rémunérations et de prestige sont considérables. Elles sont fragmentées selon les stratégies de carrière et les aspirations individuelles. Ces différences se croisent avec des différences de genre : prédominance masculine pour les professions de haut statut social et économique et prédominance féminine pour les autres.

En même temps, il semble y avoir eu une sorte de convergence à plusieurs titres.

Peut-on parler d’un éthos professionnel propre aux professionnels de la santé, transmis y compris par les institutions de formation de tout niveau ? Il consisterait dans la primauté de la valeur de prendre soin des autres et de sauver des vies humaines. Cet éthos comprendrait également un rapport particulier au risque, ce que l’on retrouve dans diverses professions : comme celle de mineur, pour laquelle « descendre dans la mine » est une fierté, expression de courage face au risque ; ou d’autres professions manuelles qui valorisent la prise de risque et la force. On pourrait dire dans un regard fonctionnaliste que cela revient « à faire de nécessité, vertu ». Mais on pourrait également regarder cela comme un fait identitaire qui fait la fierté d’une profession et qui est moteur d’action. Comme le disait Claude Dubar, spécialiste de la sociologie des professions, « l’identité professionnelle n’est pas qu’une question d’image. Elle n’est pas seulement d’ordre cognitif et « représentationnel ». Elle est aussi une question d’expérience, de valorisation symbolique et d’action collective »[xiv].

La référence faite pas Dubar à l’action collective renvoie à une éthos professionnel qui inclut également la solidarité du groupe qui est engagé de manière coopérative vers le but qu’est en l’occurrence la lutte contre la maladie. Cette situation normale du travail hospitalier est accentuée dans la lutte présentant des risques contre la pandémie.

Mais ce n’est pas seulement cela : on pourrait évoquer la notion de « vocation » ayant tout autant la dimension d’accomplissement de soi et de ses attitudes que quelque chose comme un devoir moral intérieur (au sens que donnait Max Weber à ce terme, suivant le concept de « beruf » en allemand) de prendre soin des autres. Pour certains et certaines, cela pourrait aller jusqu’à un sentiment extrême d’altruisme. Cette dimension morale qui est présente dans la tradition chrétienne de la « charité » (caritas, agapé), non pas au sens de bienfaisance, mais dans l’idée « d’amour de Dieu et du prochain en Dieu » ( cfr Lalande, Vocabulaire technique et critique de philosophie), ou bien dans la notion bouddhiste d’empathie et de compassion est aujourd’hui reprise et approfondie dans la version secularisée de « care » (prendre soin de, se soucier de), largement développée depuis les années 1980-90 par la philosophe et la sociologie féministe[xv]. La notion de care souligne l’aspect concret du souci des autres et sa dimension centrale dans la cohésion des sociétés.

En tout cas, dans une société où les horizons professionnels valorisés se mesurent avant tout au mètre du gain matériel individuel obtenu comme dans la plupart des entreprises (mais également dans le choix des professions médicales spécialisées), cette vision d’un éthos professionnel fondé sur l’humain  et le souci des humains constitue une rupture certaine.

Une parenthèse : il est un peu étonnant de constater, sauf erreur, la faible implication des mutuelles de la santé face au coronavirus, sauf bien entendu sur les aspects administratifs. Je parle pour la Belgique où existe une forme particulière de gestion de la médecine publique, dont la gestion financière mais également de certaines missions de santé publique est déléguée à des mutuelles le plus souvent liées à des instances idéologiques (catholique, socialiste, libérale, neutre) ou professionnelles. Ces mutuelles ne semblent pas s’investir dans la sensibilisation ou dans des initiatives locales. Alors qu’il s’agit d’instances auxquelles tout le monde, sauf les personnes sans domicile fixe, est affilié et qu’elles disposent des données individuelles de chaque personne. En plus, en général, elles bénéficient de la confiance des citoyens. Les raisons de ce qui semble une carence et une intervention limitée aux aspects administratifs mériteraient d’être mieux comprises.

On pourrait encore ajouter un autre aspect : les professions médicales subalternes (moins payées, à dominante féminine) sont souvent confiées à des personnes d’origine immigrée récente. Cela devrait amener à poser la question des fonctions des migrations contemporaines et, plus largement, la capacité des autochtones de prendre soin des siens[xvi].

 

3. La régulation distante : internet

C’est à partir du milieu des années 2000 que s’est amplifiée l’utilisation massive d’internet, suite à la mise en place de réseaux à large débit en fibre optique permettant la manipulation et la transmission d’informations à distance.

La grippe A(HIN1) a été un des premiers événements épidémiques du temps d’usage étendu d’internet. Cette épidémie avait eu une portée limitée. Le Covid-19 est le premier grand événement pandémique du temps d’internet. Comment analyser cette gouvernance-internet ?

D’abord : on pourrait dire que, du fait qu’internet permet la réalisation du travail à distance, ainsi que le fonctionnement de certains outils (comme le paiement électronique, les transferts d’argent…), l’intercommunication sonore et visuelle entre personnes, la mise en place de services et de réseaux de solidarité, un confinement étendu a été rendu possible, en épargnant probablement pas mal de vies humaines. Sans cet outil, le confinement aurait été très probablement beaucoup plus réduit, car le coût pour la société, à tous points de vue, aurait été plus élevé.

Deuxièmement : l’expérience forcée de l’usage d’internet a vu se développer des modèles d’organisation sociale nouveaux. L’organisation du travail, bien entendu, est un premier élément ; mais également les réunions à distance qui réduisent le volume des mobilités physiques. De même pour d’autres aspects de la vie sociale. Par exemple, les religions réinventent et font l’expérience de « communautés religieuses virtuelles », expérimentent une dimension nouvelle dans le rapport entre local et global. Il s’agissait de modes d’organisation sociale et de pratiques déjà présentes ; il me semble que rien de neuf n’a été, jusqu’à présent inventé ; mais la pandémie a forcé à accélérer et à perfectionner l’usage de ces outils.

Troisièmement : comme dans toute réalité liée à internet, cet outil peut servir au meilleur comme au pire. Dans le versant du pire, il a été l’occasion de faire circuler des rumeurs et d’ouvrir l’espace public à des pseudo-experts. Il me semble toutefois, pour autant que je puisse en juger n’étant pas un adepte assidu des réseaux sociaux, que l’ampleur de ces usages détournés d’internet soit plus limitée que, par exemple, des attentats terroristes. Cette comparaison devrait nous amener à faire une sociologie de ces usages d’internet et de ne pas en rester à leur dénonciation. Un aspect inquiétant en termes de géopolitique semble également avoir été la divulgation de fausses informations dans un but de jeu de puissance.

Quatrièmement, la pandémie a confirmé le constat de la fracture informatique, celle des personnes plus âgées et celle des personnes moins nanties ou, encore plus, des personnes en marge de la société qui ne peuvent pas se connecter.

Par contre, chez les plus jeunes, tout comme hors temps de pandémie, il y a une large utilisation d‘internet (j’y reviens au point suivant). Cette familiarité avec internet voit entre autres, me semble-t-il, apparaître sur YouTube ou Instagram un large spectre d’initiatives ponctuelles et de mises en scène de soi (sous le mode du rire) dans le temps de pandémie (soit en train de faire la cuisine, du sport, de danser, etc.) (voir également le point suivant).

Cinquièmement, il me semble que l’on peut faire l’hypothèse que l’existence de l’épidémie, ce phénomène collectif menaçant localement et géré localement, a renforcé l’audience des moyens de communication de masse classiques : presse et surtout radio et télévision.

Sixièmement : le canal à distance et virtuel fait naître une nostalgie de la relation physique, face à face. Et a fait, peut-être, une découverte de la qualité de cette relation.

Conclusion : c’est probable que cette intégration renforcée de l’usage d’internet dans la vie sociale et économique modifiera pas mal d’aspects de l’organisation des sociétés et des villes à l’avenir. Il s’agira de voir comment.

 

4. La gouvernance par les médias classiques : écrit, audio, télévisuels

Pour ce que j’ai pu constater, il me semble que ces médias ont joué un rôle important dans la communication entre les gouvernements et les citoyens, au sujet de l’information relative au virus, à sa dangerosité et à sa propagation. Il ont également abondé dans l’information au sujet des vécus individuels et sociaux. Ils ont joué un rôle d’information en filtrant, en soupesant les informations.

Ce qui m’amène à me demander ce qu’il en est des jeunes et de toutes les personnes qui ont tendance à abandonner ces sources d’information pour se concentrer sur l’information issue des réseaux sociaux, de la confiance dans la relation immédiate. Participent-ils de ce moment de partage de l’information et de « connaissance commune »? Des enquêtes seraient utiles pour mieux comprendre ce qu’il en est. Il est déjà acquis que les réseaux sociaux constituent des bulles qui filtrent les connaissances (Eli Pariser, The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You, New York, Penguin Press, 2011). Et ceci d’autant plus que les algorithmes de personnalisation utilisés par Google, Facebook, etc. sont construits dans une finalité centripète à l’intérieur de sa propre sphère de connaissance et de réseaux.

 

On pourrait noter que ces médias de masse ont surenchéri sur l’information au sujet du coronavirus. On pourrait se demander d’ailleurs, au cas où l’épidémie se prolonge dans la durée, si l’information médiatique continuera à garder le même profil.

Il me semble que l’information des médias qui a insisté sur les vécus personnels, présentés sous l’angle de la difficulté et éventuellement de la souffrance, n’a pas contribué à amplifier une certaine « morosité du confinement et de la pandémie » plutôt que de contribuer à penser celle-ci comme une « épreuve-défi » (voir mon texte II). Et le souci d’information factuelle a un peu occulté la prise de distance analytique et la nécessité d’un certain dépassement.

En matière d’information, il y a le cas particulier de la Belgique où le cloisonnement communautariste entre la partie néerlandophone et la partie francophone du pays fait que les médias des deux parties informent quasi exclusivement sur la réalité de leur groupe communautaire, mis à part les moments d’information gouvernementale fédérale. Il y a là un décalage total des médias et leur information cloisonnée entre les communautés avec le vécu des populations qui est commun, que l’on soit Flamand ou Francophone, les politiques publiques qui sont tant bien que mal coordonnées. Le dogme du séparatisme communautariste domine la vision des médias.
On pourrait se dire que c’est le lot des Etat fédéraux. Toutefois, en regardant la presse francophone suisse, comme La Tribune de Genève, je vois que dans ce pays « confédéral », ce quotidien parle de la « la Suisse confrontée au coronavirus » et donne des informations sur ce qui se passe à Zurich ou ailleurs.

Je pense vraiment que l’information cloisonnée, qui est en définitive une désinformation, est un vice et une déformation structurelle d’une partie des élites dirigeantes-dominantes belges, y compris des médias, sur lesquelles a déteint l’extrémisme régional-nationaliste d’une partie de la Flandre et en moindre mesure et de manière différente, de la Wallonie.

 

5. L’autogouvernance des citoyens

J’avais déjà noté dans un texte précédent la particularité étonnante de la Suède dont l’action politique s’est fondée sur la confiance dans la capacité d’autorégulation des citoyens. Des mesures ont été mises en place pour rendre possible cette autorégulation (comme des tables distancées dans les cafés et restaurants), mais à la base, il y a confiance dans le discernement des citoyens et dans leur sens des responsabilités. La confiance est réciproque : les citoyens font confiance à la sagesse des mesures gouvernementales et réciproquement le pouvoir fait confiance aux citoyens.

Cette confiance ne tombe pas du ciel et n’est pas inscrite dans les gènes.

Une sociologie de la confiance permet de montrer comment la confiance, phénomène fondamental dans les relations collectives, dans tous les domaines, c’est une dimension qui se construit et se cultive sur base de l’expérience. Ce n’est pas par hasard si un renouvellement des études sociologiques sur la confiance a été relancé lors de la transition des régimes autoritaires communistes vers la démocratie[xvii].

Ce serait donc une erreur de vouloir transférer tel quel le modèle suédois de lutte contre l'épidémie, car il est lié à la culture et à l'expérience collective. Ce serait la même erreur de celles et ceux qui vont regarder le modèle scolaire finnois, pour le transférer tel quel, en le dissociant du contexte social et culturel de ce pays (voir dans ce blog: F. Dassetto, La société dans l'école. Réflexions à propos des "contextes locaux" de l'enseignement, 27 mars 2018)

Une sociologie de la citoyenneté permet également de voir si la citoyenneté est construite uniquement ou avant tout en référence à l’Etat ou en référence à une idéologie collective de la nation, de la puissance ou si elle est aussi construite sur base de sentiments concrets d’appartenance, de coresponsabilité et de respect réciproque entre citoyens. Cette dernière dimension permet par exemple de respecter les règles de sécurité sanitaire en raison du respect pour la santé du collectif. Il serait très intéressant de comparer les sociétés européennes sous cet angle des rapports réciproques entre l'état et les citoyens.

L’appel à l’autorégulation des citoyens me semble devenir de plus en plus présent dans la gestion de la lutte contre Covid-19 par les pouvoirs publics. Le fonctionnement d’autorité seul ne peut pas donner des résultats, sauf dans des régimes de haute surveillance policière. La gestion par instances spécialisée ne suffit pas. De toute manière est nécessaire une adhésion capillaire de chaque citoyen aux normes requises par la mobilisation générale de la lutte contre le virus.

Mais, comme je viens de le dire, la capacité d’autorégulation dépend des conditions sociologiques générales de la vie collective et de la construction validée par les faits de la confiance et de la coresponsabilité[xviii]

 

6. Conclusion

J’ai évoqué dans les pages qui précèdent quelques facettes des gouvernances de l’épidémie. Il y en a bien d’autres, car un phénomène total et lourd, qui pénètre tous les niveaux et tous les aspects de la vie collective engendre des gouvernances multiples. Que l’on pense aux maisons de retraite, au système éducatif, au système économique, au système judiciaire, dont les maisons de justice, à l’organisation des entreprises, aux lieux productions de sens -y comprises les instances convictionnelles- et de gestion des corps, aux multiples associations plus ou moins formelles qui tissent la société civile, aux réseaux informels qui se sont constitués. Dans toutes ces formes sociales sont apparues des contributions à la gouvernance de la lutte contre le virus.

Qu’adviendra-t-il à la suite de cette secousse totale et aux dimensions planétaires des sociétés ? Est-ce que le choc pandémique sera une parenthèse à oublier rapidement pour que tout revienne comme avant ou engendrera-t-il des changements ? Et quels changements ?


[i] Voir, entre autres: Governance, dans Wikipedia (en); M.Hufty, “Investigating Policy Processes: The Governance Analytical Framework (GAF)” in Research for sustainable development: foundations,experiences,and perspectives, pp. 403-424, U. Wiesmann, H. Hurni, ed., Geographica Bernensia, 2011. Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=2019005. Wikipedia cite la définition donnée par Mark Bevir, (2012) dans son ouvrage : Governance: A very short introduction. Oxford, UK: Oxford University Press.: “Governance refers, therefore, to all processes of governing, whether undertaken by a government, market, or network, whether over a family, tribe, formal or informal organization, or territory, and whether through laws, norms, power or language. Governance differs from government in that it focuses less on the state and its institutions and more on social practices and activities.”

[ii] Cfr Y. Beigbeder et al., L’Organisation mondiale de la santé, Genève, Institut Universitaire de Hautes Études Internationales et Società italiana per l'organizzazione internazionale de Rome, PUF (1° éd. 1995 et mis à jour)(en ligne : https://books.openedition.org/iheid/3957)

[iii] Pour une information de source officielle au sujet de la politique de la santé de l’UE et en particulier en lien avec le Coronavirus: B. Gaillard, « Covid-19 : ce que l'Union européenne peut (et ne peut pas) faire », 21/04/2020, dans

https://www.touteleurope.eu/actualite/covid-19-ce-que-l-union-europeenne-peut-et-ne-peut-pas-faire.html

[iv] H. Gardner, Changing mind. The art and science of changing our own and other people’smind, Harvard business school press, 2004; C. Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, 2008.

[v] Cfr P. Cossart et E. Taiëb, « Spectacle politique et participation. Entre médiatisation nécessaire et idéal de citoyenneté », dans Sociétés et représentations, 2011/1, n.31. (https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2011-1-page-137.htm)

[vi] J. Desterbecq,La peopolisation politique. Analyse en Belgique, France et Grande-Bretagne, Bruxelles, De Boeck, 2015.

[vii] Je laisse à part les aspects et les débats épistémologiques complexes autour de l’ « objectivité » des sciences de la nature. Cf ; I. Stengers, L’invention des sciences modernes, Paris, Flammarion, 1993. Tout comme je mets entre parenthèse le débat sur la scientificité des sciences humaines et sociales. Je ne pense pas que les sciences humaines puissent se formaliser et se construire à la manière des sciences physiques, ce qui était le projet positiviste ; mais je ne pense pas non plus qu’elles soient seulement une « narration ». Elles ont leur consistance et leur rigueur. Il me semble que l’ancien débat dont a été emblématique le volume d’Adorno, Popper, Dahrendorf, Hamermas et autres (« Der positivismus in der deutschen Soziologie » (1969, tr.it. 1972 : « Dialettica et positivismo in sociologie ») mériterait d’être repris et actualisé, mais non pas dans un but purement spéculatif, mais avec un objectif opératoire. V. aussi : J.M. Berthelot, Sociologie. Epistémologie d’une discipline, De Boeck, 2000. Une vision subjectiviste et postmoderne de la sociologie me semble avoir fortement affaibli la force de la discipline à la faveur de l’essaiysme.

[viii] En général voir D. Vinck, Sociologie des sciences, Paris, Armand Colin , 1995 ; G. Busino, Sociologie des sciences et des techniques, Paris, Puf, 1998 ; O. Martin, Sociologie des sciences, Paris, Nathan, 2000 ; A. Kremer-Marietti (sous la direction de), Sociologie de la science, Sprimont, Mardaga, 1998 La position extrême concernant la science en tant que fait social, a été défendue par D. Bloor et al.avec ce qu’il a été appelé le « programme fort » d’analyse des sciences. Bruno Latour a suivi en partie cette position qui consiste à mettre sur un pied d’égalité tous les connaissances, sciences, mythes, religions, magies et en donnant le même statut épistémologique à chacune d’entre elles. Voir B. Barnes, D. Bloor, J. Henry, Scientifc knowledge. A sociological analysis, London, Athlone, 1966. A l’opposé on peut voir A. Sokal et J. Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, O. Jacob, 1997 et l’ensemble des débats à la suite de ce qu’on a appelé « l’affaire Sokal ». Sur le controverses scientifique dans les sciences de la nature, on peut rappeler en plus que des textes de B. Latour, également : D. Raynaud, Sociologie des controverses scientifiques, Paris, Puf, 2003.

[ix] B. Boussabat, L’intelligence artificielle, notre meilleur espoir, Bruxelles, Luc Pire, 2020.

[x] Entre de multiples publications : un plaidoyer intelligent pour l’IA dans A. Jean, De l’autre côté de la machine. Voyage d’une scientifique au pays des algorithmes, Paris, L’Observatoire, 2019 ; pour une critique intelligente : E. Sadin, La vie algorithmique. Critique de la raison numérique, Paris, L’Echappée, 2015 ; pour une vision (naïvement ?) enthousiaste : B. Boussabat, L’intelligence artificielle, notre meilleur espoir, Bruxelles, Luc Pire, 2020.

[xi] Un ouvrage d’introduction intéressant et assez méconnu avait été celui de Paul De Bruyne, Politiques de la connaissance. Analyse des enjeux et des décisions, De Boeck, 1988. L’analyse des politiques scientifiques est produite notamment par l’OCDE, l’UE. Ces instances se fondent surtout sur des macros données (genre nombre de doctorats, de brevets, de publications, etc.) et ont fait de même aux plans nationaux dans le sillage des instances internationales. Il serait important de mettre mieux en lumière des processus de construction de la connaissance scientifique et les conditions de leur consistance, afin de fonder une véritable politique de la recherche. Il me semble qu’une analyse sociologique approfondie mériterait plus d’attention. Je ne connais pas si ce genre d’analyse existe pour la Belgique où désormais la recherche financée par le secteur public (entre autres le Fonds national de la recherche scientifique) est séparée entre Flamands et Francophones, bien que, fort heureusement, il existe encore un petit noyau de recherche publique fédérale. La question serait de savoir quelles sont les politiques scientifiques structurelles et avec quels choix, quelles stratégies cumulatives des politiques publiques

[xii] Voir par exemple : M.Callon, P. Lascoumes, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001.

[xiii] D. Carricaburu et M. Ménoret, Sociologie de la santé. Institutions, professions et maladies. Armand Colin, 2004.

[xiv] C. Dubar, « La sociologie des professions face à la médecine. Commentaire », dans Sciences sociales et santé, 17, n.1, 1999 : 35-39.

[xv] Cf. parmi de nombreuses publications : P. Paperman et S. Laugier (eds), Le souci des autres. Ethique et politique du care, Paris, Ecole des hautes études en sciences sociales, 2005.

[xvi] cf. F. Dassetto, “Migrations : un regard analytique pour sortir des émotions et des idéologies », dans La Thérésienne. Revue de l'Académie royale de Belgique (2019-1), 12p.

[xvii] Voir par exemple P.Sztompka, Trust: A Sociological Theory, Cambridge university Press, 2000.

[xviii] Entre parenthèses, je pense que des cours sur la citoyenneté introduits dans les écoles devraient ne pas se limiter à des approches philosophiques abstraites, mais qui auraient avantage pour être compréhensibles, à montrer les aspects concrets de la citoyenneté et des constructions collectives.

 


[1] Cf. entre autres: Jean-Yves Trépos, La sociologie de l’expertise, Paris, Puf, 1996 ; H. Collins & R. Evans, Rethinking Expertise, Un. of Chicago press, 2006 ; R. Evans, “The Sociology of Expertise: The Distribution of Social Fluency” in Sociology Compass 2(1): January 2008: 281 – 298; J.Y. Trépos, “La fragile légitimité des experts”, in Sciences humaines, juin 2001 :36-39 ; A. Roy, Les experts face au risque : le cas des plantes transgéniques, Paris, Puf, 2001 ;G. Guizzardi, « La negoziazione della scienza nello spazio pubblico », dans. G. Guizzardi (a cura di), La scienza negoziata. Scienze biomediche nello spazio pubblico, Il Mulino, 2002: 7-46; G. Eyal, The crisis of expertise, Cambridge, Polity press, 2019