Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie.

II. Confinement et « épreuves »

 

Felice Dassetto

16 avril 2020

 

Dans un texte précédent posté dans ce blog (Sciences sociales et Coronavirus. Ebauche de sociologie d’une pandémie. (I) Réflexions générales préalables, 20 mars 2020), j’avais abordé à chaud quelques aspects préliminaires pour poser le regard sociologie sur une pandémie. Dans ce texte je voudrais regarder comment  le confinement, imposé comme moyen de lutte contre la propagation du virus, en l'absence de médicaments ou de vaccins, induit une série d'"épreuves". Elles sont autant de de défis à notre capacité de rebondissment. Les sciences sociales peuvent contribuer à comprendre en quoi et pourquoi le confinement devient une épreuve, un ensemble d'épreuves. J'en ai retenues huit: les huit épreuves du confinement.

 

Parmi les questions préalables  contenues dans le premier texte, si je me résume, j'avais évoqué le rapport entre une nature hostile (le virus) et les humains, et la nécessité conséquente d’une vaste mobilisation analogue à celle d’un pays engagé dans une guerre totale. Cette pandémie concerne plusieurs niveaux la société : des individus à l’économie, à l’organisation sociale, prenant ainsi la forme d’un « fait social total » suivant le concept avancé par l’anthropologue Marcel Mauss. La lutte contre ce « fait total » engage des humains (personnel médical et personnel de santé au sens large, personnel de production et de fonctionnement de la société) ainsi que des dispositifs sociotechniques (hôpitaux, laboratoires d’analyse et de recherche, machines de ventilation, masques, désinfectants). Autant d’agents qui font penser à la justesse de l’analyse de Bruno Latour dans son ouvrage « Nous n’avons jamais été modernes ». Parmi ces préalables, j’introduisais dans ce premier texte une réflexion au sujet des rapports entre événements et devenir social : question à la fois propre à l’histoire et qui est un défi pour la sociologie, laquelle est en général plus outillée pour analyser des permanences sociales que des changements et encore moins des changements qui font irruption subitement dans la vie des sociétés humaines. Et enfin, suivant le questionnement de sociologues et de philosophes tels que Hans Jonas, Ulrich Beck ou Jean-Pierre Dupont qui se confrontent à la question des risques dus aux innovations technoscientifiques ou aux accidents industriels, par exemple ceux d’industries chimiques, tels la catastrophe de Seveso en Italie ou celle de Bhopal en Inde ou la catastrophe nucléaire de Tchernobyl : je posais la question sur le caractère prévisible ou pas de ces événements et sur les attitudes à avoir face à des risques de très faible probabilité ou carrément imprévisibles.

Maintenant, la pandémie étant là avec les dangers qu’elle représente, avec la difficulté d’y faire face par l’action médicale curative ou préventive, car il n’existe ni un vaccin ni des contre-virus efficaces, comment chacun d’entre nous, comme individu, réagit et fait face et comment il se façonne et se refaçonne face à cette adversité. Dans un texte suivant, j’essaierai de porter plutôt un regard sur les institutions, sur les gestions collectives, sur les systèmes devant gérer la lutte contre ce virus dangereux et impacté par des conséquences de toute sorte : humaines, sociales, culturelles, économique, politiques et géopolitiques.

Pour avancer ces quelques réflexions, je commence par une prémisse qui peut paraître éloignée, mais qui me semble être le préalable sociologique de base et qui sous-tend l’analyse qui va suivre : comment penser l’action humaine ?

 

L’action humaine

 

Comment penser l’action humaine ? Celle des individus singuliers et celle des collectifs qu’ils créent en coordonnant leur action ? Est-ce que cette action doit être pensée uniquement comme le résultat d’initiatives individuelles, subjectives et des choix plus ou moins rationnels ? Ou bien l’action humaine est moins le résultat d’initiatives, de choix libres que le fait des contraintes de toute sorte : conditions matérielles, techniques et économiques ou contraintes sociales, culturelles. Une intuition née de l’expérience de chacun dirait que les deux aspects seraient à prendre en compte : c’est ainsi que par exemple face au confinement – qui est une contrainte majeure- chacun réagit un peu à sa manière, selon sa personnalité, mais en même temps son action prend forme suivant les situations concrètes dues par exemple à l’habitat où il vit ou à sa situation de revenus ou de risque de perte d’emploi ou à son âge, c’est-à-dire autant de contraintes qui pèsent sur ses possibilités d’action.

Cette question au sujet de la manière de penser l’action humaine est un casse-tête des sciences humaines et l’objet de polémiques scientifiques à mon sens peu utiles[i]. Ma position, qui sera également mon approche dans les ébauches d’analyse qui vont suivre est que chaque action de chaque individu et des ensembles humains, résulte toujours d’une tension entre d’une part les vécus, les désirs, les subjectivités, les rationalités individuelles et d’autre part des réalités qui sont déjà-là, qui s’imposent et par lesquelles chaque action humaine existe, en faisant à son tour exister des déjà-là. J’utilise le mot générique de tension, à la manière d’un élastique, pour dire que la relation qui se noue peut s’emboîter et prendre des caractéristiques diverses. Et c’est la tâche de la recherche en sciences sociales d’éclaircir la nature de cette relation. Ce point est à souligner, car il dessine selon moi une des fonctions majeures de la sociologie : celle de tirer au clair dans quels cas, par rapport à quoi, un individu affirme un degré d’autonomie, de distanciation par rapport aux déjà-là et dans quelle mesure au contraire il se conforme aux déjà -là existants.

C’est à partir de ce regard général sur l’action humaine que l’on cherche des réponses à des questions comme celle de cerner des comportements face à la rupture du déroulement ordinaire de la vie individuelle, familiale et sociétale opérée par l’événement total de l‘épidémie.

 

L’épreuve : défi et sanction

 

Pour chaque personne, de manière différente, la pandémie est une épreuve, qui s’est subitement immiscée dans les multiples épreuves de la vie. Depuis quelques dizaines d’années, et depuis qu’elle s’est davantage intéressée aux individus, la sociologie s’est confrontée à l’idée de prendre en compte les « épreuves » auxquelles les humains sont confrontés.

La notion d’épreuve utilisée par les sociologues est dérivée du langage ordinaire qui, en langue française, prend deux significations. D’une part, comme l’écrit le Petit Robert c’est dans le sens d’une « souffrance, malheur, danger qui éprouve le courage, la résistance, etc. ». Ainsi, on dira que « le cancer est une rude épreuve » ; ou l'on pourrait dire que « le confinement suite au coronavirus est une épreuve difficile pour un couple ou une famille»

Dans une autre acception, on parle d’épreuve pour désigner, toujours selon le Petit Robert, « ce qui permet de juger la valeur d’une idée, d’une qualité intellectuelle ou morale d’une œuvre, d’une personne, etc. ou les opérations qui permettent de juger la qualité, la valeur d’une chose » ou dans le même sens « la qualité d’un essai ». On parlera ainsi des « épreuves de résistance de matériaux » ou « d’épreuve d’examen » ou dans le sport « d’épreuves éliminatoires », « d’épreuves de vitesse ».

Comme le synthétise le sociologue Martuccelli, il s’agit dans la première acception des analyses de ce qu’il appelle des « épreuves-défi » et dans la deuxième des « épreuves-sanction » [ii].

La sociologie, comme cela arrive souvent, a repris des expressions en usage dans la langue pour un faire des concepts sociologiques, c’est-à-dire préciser le concept et voir par des enquêtes ce qui se passe concrètement dans la vie des gens, comme hommes, comme femmes et comme ensembles lorsqu’ils vivent des épreuves.

Les analyses concrètes relatives aux « épreuves-défi » ont porté sur de nombreux domaines de la vie : l’école, le travail, le chômage, la santé, les migrations, les nouvelles technologies, etc. Pour le Covid-19, c’est ce que j’essaierai d’ébaucher dans les pages qui suivent.

Les analyses relatives aux épreuves-sanction ont porté notamment sur des cas de conflits et de controverse, lorsqu’il s’agit d’évaluer une réalité, par exemple des conflits relatifs aux rémunérations : comment évaluer que tel ou tel salaire est juste et sur base de quels arguments ou justifications considère-t-on qu’un dirigeant d’entreprise peut recevoir une rémunération vingt fois supérieure à celle d’un ouvrier ? Ou, dans le cas du Coronavirus, comment justifier, dans la situation de carence d’appareils de ventilation, que l’on donnerait la priorité à l’une ou à l’autre catégorie d’âge ? Ou bien : aurait-il fallu commander à l’avance un stock de masques au risque de gaspiller de l’argent, mais ne pas risquer une pénurie [iii]?

Le fait que Martuccelli complète la notion d’épreuve avec la notion de « défi » est important, car la notion courante d’épreuve souligne uniquement les effets de souffrance, de malheur, de danger vécus et subis par la personne. L’ajout du mot défi indique l’importance de considérer également la capacité d’une personne de rebondir, d’être « résiliente ». C’est une vision dynamique donc qui est d’ailleurs en cohérence avec la théorie générale de l’action que nous avons évoquée en introduction. La question pour l’analyse serait alors de voir pourquoi, comment, en quoi une personne subit, est dominée par une épreuve et dans quelle mesure, comment, par quels moyens elle parvient à rebondir ?

Le mot « défi » introduit donc une dimension importante : ce sont des épreuves que l’on peut voir dans le versant de la souffrance, mais que l’on peut voir également sous l’angle de la « résilience ». Ce dernier concept, utilisé en psychologie à partir de la physique, a été largement relancé et élargi par le psychanalyste Boris Cyrulnik à partir de sa propre expérience d’enfant qui a vécu les camps de concentration nazis et de ses interventions auprès d’enfants-soldats.[iv]. De manière un peu analogue, on pourrait également voir l’angle du « challenge », notion qui est au cœur de la culture anglo-américaine. En somme, une vision qui invite à regarder une double facette de l’agir vis-à-vis des événements, celle de la réalité subie, contrariante, mais en même temps celle de l’action qui rebondit, qui se reconstruit dans le positif possible du « challenge » auquel on est confronté. C’est aussi se souvenir du regard de Giddens qui note que les structures, les réalités qui s’imposent aux individus peuvent être vues comme des contraintes, mais aussi comme des ressources pour agir [v]. Le but de l’analyse sociologique n’est pas d’aboutir à un jugement idéologique ou moral concernant l‘action ou la non-action, mais de cerner pourquoi émergent de telles ou telles formes d’action face aux épreuves.

L’épidémie va poser un certain nombre d’épreuves aux personnes. La nature de ces épreuves est aussi fonction du type de gestion, du type de moyens techniques disponibles : c’est parce qu’il n’y a pas de médicaments efficaces contre le virus que l’épreuve du confinement s’impose. Et, comme nous le verrons, elle s’impose aussi en raison d’un certain mode de gouvernance et de gouvernabilité.

 

Epreuves et différenciations sociales

 

Le concept d’épreuve, sous les variantes de défi ou de sanction, peut ainsi être une entrée transversale utile pour analyser les agir des personnes face à la pandémie. Il importe toutefois de préciser qu’il existe des différences sociales considérables au sein des populations individuellement considérées face aux épreuves.

Les différences d’âge peuvent être importantes. On a beaucoup souligné le fait que les personnes plus âgées sont des personnes à risque face à l’épidémie. Mais ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas le risque sanitaire, mais c’est la manière de vivre et d’agir et de réagir face à la pandémie. Vu sous cet angle, on pourrait faire l’hypothèse par exemple que les personnes plus âgées vivent relativement sereinement la pandémie et le confinement : en général, ces personnes ont une certaine philosophie de vie, la vie « étant derrière elles » acceptant donc ce qu’il vient. N’ayant pas la plupart du temps des responsabilités familiales, elles n’ont pas d’inquiétudes d’avenir. N’ayant plus de responsabilités professionnelles, elles peuvent regarder ce qui se passe avec une relative distance. Ce qui est différent des groupes d’âge actifs et ayant charge de famille. Les jeunes, comme nous le verrons, compte tenu de la culture qui est la leur -tout au moins dans nos sociétés- peuvent vivre le temps du confinement avec une certaine ‘insouffrance’, avec peut-être une différence selon les genres.

Par ailleurs, il apparaît de plus en plus combien la pandémie met au clair de manière frappante les différences parfois éclatantes au sein des populations.

Une différence flagrante est celle de l’emploi. Des risques actuels et à venir pour l’emploi et la perte de revenus sont évidents : il y a des secteurs qui continuent à avoir et auront le vent en poupe ; il y a des emplois garantis statutairement ; d’autres emplois dans d’autres secteurs seront perdus. Pour certaines professions d’indépendants, c’est un risque de faillite.

Une autre différence concerne le statut économique : il y a des écarts en matière de revenus (qui ne font que s’accroître depuis trente ans), mais également des écarts selon les matelas différents d’épargne dont on dispose suivant les revenus, mais aussi selon l’appartenance sociale familiale. En fonction des ces différences d’épargne et des différences d’endettement, les incertitudes quant à l’avenir varient fortement.

L’épreuve du coronavirus amène également à la prise de conscience accrue des écarts relatifs aux statuts socioprofessionnels. La conscience de ces écarts se fait de plus en plus sentir au fur et à mesure de l’avancement du confinement dans le temps. C’est l’écart entre du travail pouvant ou ne pouvant pas devenir du télétravail, c’est la différence entre les métiers qui manipulent des signes et des métiers qui concernent des objets et des personnes. Pour le moment, la robotisation concerne des systèmes fixes et reproductifs de production, mais la gestion des personnes et de nombreux objets n’est pas ou pas encore robotisées : s’occuper des malades ou des personnes âgées, réassortir des magasins, évacuer des poubelles, construire une maison, abattre des arbres, distribuer le courrier sont (encore) le fait d’actions humaines. Les tenants du développement de l’intelligence artificielle avancent dans l’idée que dans un prochain avenir des générations nouvelles de robots seront capables de remplacer certains de ces métiers. Ce n’est pas (encore) le cas aujourd’hui.

De telle sorte que face au virus émerge de manière flagrante la prise de conscience de l’écart entre une prise de risque (de plus, pour un relativement faible salaire d’une partie d’entre eux) entre des travailleurs et travailleuses en contact direct avec les populations, comme c’est le cas du personnel de santé, de nettoyage, d’activité dans un commerce et bien d’autres et d’autre part des travailleurs en télétravail bien protégés (et pour un salaire plus élevé) de cadres moyens supérieurs ou de fonctionnaires nationaux et internationaux, sans compter les revenus de rentiers mobiliers ou immobiliers.

C’est également aussi la prise de conscience du risque face à la contagion qui concerne beaucoup de travaux effectués par des femmes et, certains, par des femmes issues des immigrations. Ce qui montre la pertinence des analyses introduites par des sociologies féministes en termes d’« intersectionnalité ». C’est-à-dire l’importance d’analyser conjointement et de croiser les stratifications socioprofessionnelles, celles relatives au genre et celles relatives à l’immigration et aux rapports ethniques- « raciaux »[vi].

Il y a enfin l’épreuve de l’espace de l’habitat familial, dans de nombreux cas liés aux situations économiques : suivant que l’on habite une maison éventuellement avec jardin, plus ou moins étendu ou que l’on habite un petit appartement à forte densité de peuplement, l’épreuve du confinement et d’une longue cohabitation peut largement différer.

Dans les pays occidentaux, l’existence de systèmes de santé de base bien organisés ne laisse pas apparaître une différence de prise en charge des soins selon le statut social et socioéconomique. C’est ce qui pourrait apparaître dans des pays aux ressources plus rares.

Quoi qu’il en soit, la pandémie révèle et accentue la perception des écarts sociaux. Les épreuves-défi deviennent déjà, et pourront venir suite à cette visualisation incontestable des écarts sociaux révélés par la pandémie, des épreuves-sanction : le jugement sur les écarts et la lecture en termes de leur injustice pourrait s’accroître. Il pourrait nourrir un ressentiment général, et prolonger, une fois finie l’épidémie et passée l’euphorie de l’épreuve générale terminée, un mouvement qui radicalise les luttes sociales fondant une véritable « lutte de classes ».

 

Quelques épreuves-défis et leurs vécus

 

Voyons maintenant quelques-unes des « épreuves-défi » auxquelles chacun, individuellement, de manière différente selon sa position sociale et ses capacités, est confronté. La liste des épreuves engendrée par cet événement total qu’est l’épidémie du Corona et de son mode de gestion peut être longue. Je choisis ici huit « épreuves-défi » qui me semblent être celles auxquelles nous sommes confrontés, qui appellent à une capacité de résilience et qui parfois forcent nos capacités de changement.

Ces épreuves prennent des accents divers allant depuis des malaises d'adaptation aux nouveaux contextes imposés par les mesures de confinement jusqu'à des situations lourdes d'incertitude ou à la confrontation dramatique avec la maladie, l'invalidité et la mort. Je ferai référence ici surtout à des situations d'épreuves ordinaires, celles de personnes confinées chez elles. Un développement particulier devrait être fait concernant le personnel médical  (j'en dirai un mot dans le texte III portant sur les gouvernances) et d'autres travailleurs. Bien entendu le décès d'un proche constitue une épreuve spécifique.

 

L’épreuve du cadrage et du recadrage de la réalité : question de connaissance, de perspective et d’identité

 

La vie quotidienne se construit par des habitudes, des « routines » comme l’écrit Anthony Giddens (La constitution de la société). C’est grâce à ces routines que la vie devient plus confortable et plus prévisible. Il s’agit de routines de conduites, mais aussi de visions des choses. Elles concernent la vie quotidienne, la vie de travail et de loisir, l’organisation du temps dans nos sociétés.

C’est par ces habitudes et par ces routines que se construisent aussi les identités, les visions de soi et de ce que l’on pense être une vie aussi bonne que possible selon ses conditions sociales. D’autant plus que -et je reprends ici une problématique largement développée par Pierre Bourdieu- ces habitudes, pour différentes raisons, dont la réitération, font partie de nous, s’inscrivent dans notre corps, font partie de notre identité spontanée. Elles deviennent, comme le dit Bourdieu à la suite d’Aristote, un « habitus », c’est-à-dire une habitude fortement ancrée en nous, une sorte de naturalité de soi. Des habitudes se construisent et font d’autant plus partie de nous que des conditions collectives d’existence, des cadres sociaux et des jeux d’imitation font que d’autres acquièrent les mêmes habitudes et que nous acquerront les mêmes habitudes que d’autres ; d’un coup mes habitudes devenues « mon » habitus, deviennent « nos » habitus. On construit son « soi », son identité en se regardant dans les autres. Et cela aboutit à se faire prendre au jeu (ce que Bourdieu appelle une illusio), à savoir considérer que mes habitudes, devenues habitus sont très importantes, sont vitales.

Ceci peut paraître compliqué et éloigné de ce qui nous occupe, mais des exemples de la vie individuelle et collective montrent la pertinence et l’utilité de ce cadre de pensée. Par exemple, prenons le cas survenu le 11 mars dernier, lors du match du Paris-Saint-Germain contre Dortmund. Ce match se jouait dans un stade vide pour cause du Corona, lors des huitièmes de final de la Champions Ligue. Des supporters de l’équipe parisienne, qui considèrent ce club comme « leur » club, qui ont l’habitude, voire l’habitus d’aller voir les matchs pour soutenir leur équipe, qui en font leur identité individuelle et collective avec d’autres supporters qui pensent et agissent de la même manière dans une identité de foule festoyante, malgré les interdictions de se regrouper, bravent les interdits de se regrouper et se réunissent en dehors du stade. Leurs habitudes étaient bien ancrées et la balance entre ce qu’ils perçoivent à ce moment-là du risque de contracter le virus et la renonciation à leurs habitudes, ils penchent en faveur de maintien des habitudes et de la cohérence avec leur (on devrait dire « notre ») habitus, individuel et collectif.

Cet exemple est anecdotique (et l'on pourrait en ajouter d’autres, comme les réunions festives de groupe la veille du décret du confinement ou les vacances à Livigno, en Lombardie (!) lors des vacances de Carnaval et quand l’épidémie était déjà largement déclarée), mais il peut servir pour montrer que nous avons des habitudes de penser et d’agir, certaines fortement ancrées en nous, d’autres consolidées par l’articulation à nos intérêts qui pourraient être bousculés par la pandémie.

De telle sorte que ou bien on en reste à subir la réalité imposée par l’épidémie Covid-19 ou à tenter de resquiller avec les contraintes qu’elle impose, ou bien on recadre notre vision de la réalité, des manières de faire et de vivre. C’est-à-dire que l’on a la capacité de s’adapter aux changements, de comprendre que ce temps de pandémie n’est pas un temps où l’on peut vivre et faire « comme avant ».

Il a fallu un certain temps, mais à grand renfort d’information et devant la réalité terrible de la maladie et de la mort, pour que l’on comprenne que les sociétés « sont entrées en épidémie » et que cette épidémie est un fait social « total », ayant des impacts multiples, sanitaires, sociaux, économiques, familiaux, personnels, tout comme peut-être géopolitiques. Chose difficile à penser, habitués comme nous étions, en particulier en Europe depuis les années 1950, à des sociétés collectivement sécuritaires et protectrices à tout point de vue, à des sociétés maîtrisées par la raison. Cette épidémie montre que c’est en partie le cas, car le système de santé fonctionne et des politiques publiques se mettent en place, mais que cela a des limites et qu’en partie cette vision de la société assurancielle à tout point de vue fait partie des illusions que nous nourrissions.

La difficulté provient du fait que nos évidences sont résistantes et confortables pour la vie quotidienne. Pour les changer, il faut modifier les concepts, les repères mentaux clés sur lesquels elles se construisent. Il faut également modifier les narrations, les histoires que l’on a construites, tout comme les « théories » que nous avons formulées et les savoir-faire, les habiletés que nous avons acquis[vii]

La situation épidémique évolue dans le temps. Il importe donc de reformuler l’action et les contraintes pour suivre cette évolution. En somme, de la capacité de réinventer ses habitudes et de questionner ses habitus dépendra ou bien le fait de subir passivement l’épreuve du confinement ou bien d’en faire un moment de renouvellement de l’action.

Cette réflexion concernant le recadrage de la réalité vaut pour le présent de la pandémie. Mais le défi apparaîtra de manière encore cruciale dans l’après-pandémie. Lorsqu’il ne sera plus seulement question de recadrages individuels de conduites et de visions individuelles, mais se posera la question des fonctionnements collectifs et systémiques de la société : tout recommencera comme avant et les habitus (et intérêts) d’avant reprendront leur cours ou bien il y aura la capacité -qui se jouera certainement dans des rapports de force et dans des conflits- de changer de cadrage de la réalité ?

En amont de ces questions, on peut encore noter que le « recadrage », donc la question du sens, suppose, comme on disait plus haut, une vision générale de l’existence, des visions concrètes, des arguments, des légitimations. C’est à ce moment que des approches convictionnelles au sens large, d’une part et d’autre part es théories du social ou des idéologies, interviennent pour proposer un horizon métaphysique, un horizon concret pour donner sens, motiver, rebondir sur la situation[viii].

 

Le virus, le confinement et l’épreuve multiple des relations sociales

 

En absence d’autres moyens de lutte contre le virus, la restriction radicale de la liberté de circulation et l’obligation de rester le plus possible enfermés « chez soi » est une épreuve individuelle et familiale majeure, d’intensité variable, comme on le notait plus haut, selon le type d’activité, de logement ou de milieu de vie rural ou urbain. Le confinement impose une épreuve aux multiples facettes qui constituent autant de « sous-épreuves ».

D’abord celle de la limitation des libertés de circulation dans l’espace public, fait qui est une évidence et une valeur dans toutes les sociétés non concentrationnaires. J’ai lu (La Libre Belgique, 15 avril 2020, p.17) que des juristes ont analysé dans un Courrier du CRISP les limitations de libertés de circulation comme une restriction de onze droits fondamentaux (liberté de circulation, liberté de quitter le pays, justification des déplacements, ingérence dans les droits d’enseignement, etc.). Même si je comprends que des juristes se préoccupent de questions d’interprétation de ces limitations dans un Etat de droit, je trouve ce raisonnement conduit uniquement en principe et en absolu et de manière décontextualisée, ne tient pas la route. Or le contexte de ces mesures est de « sauver des vies humaines ». Car si on ne tient pas compte de cela, alors même les limitations de vitesse ou le fait qu’il est interdit de rouler à gauche sur les routes pourrait être vu comme une restriction de la liberté.

C’est également une restriction relationnelle. Cet aspect relationnel est d’autant plus important que les identités en général, mais en particulier dans nos sociétés, se forgent dans une large mesure par le relationnel. Cette observation sur les transformations des identités est déjà ancienne et fait partie des tendances longues de nos sociétés.   Déjà en 1950, les sociologues américains David Riesman et Nathan Glazer dans un ouvrage anticipateur de sociologie historique (La foule solitaire, tr.fr. Paris, Arthaud, 1964) avaient identifié cette transformation en cours. À l’individu, dont l’identité se forgeait en référence à la tradition (traditionnale directed), à l’individu des temps modernes dont l’identité se forge par des valeurs en soi (inner directed), succède la figure de l’individu contemporain dont l’identité se forge en relations aux autres (other directed)[ix]. Le relationnel devient vital bien qu’il s’agisse d’un relationnel « volatile », « contactuel ». Le linguiste Roman Jakobson, qui avait analysé les fonctions du langage, avait parlé d’une fonction « phatique » du langage dont le but est juste d’avoir un contact, de maintenir une communication. On pourrait parler de manière analogue d’une fonction « phatique » de la relation. Les jeunes sont particulièrement sensibles à la dimension interactionnelle et de sociabilité qui se noue entre adolescents et adolescentes et par laquelle se construisent dans l’entre-soi une véritable culture adolescente et un apprentissage de la vie sociale.

La restriction du relationnel est atténuée par les moyens de communication vocale et visuelle à distance. Par le biais d’internet et des outils inventés depuis les années 1980, ces relations dites « virtuelles » sont devenues faciles et sont désormais entrées dans les habitudes et habitus (et des illusio) contemporains. Cela est particulièrement évident pour les jeunes générations qui ont grandi avec internet et avec les outils inventés par les générations d’après le Baby boom, dites génération X et générations Y[x]. L’immense succès des réseaux sociaux et de leurs pratiques et l’appellation volatile d’« amis » dans Facebook sont significatifs de cette attente relationnelle. Ce sont des relations « décorporées ». Je ne sais pas si on pourrait les appeler des « relations simulacres-simulations », pour utiliser une expression utilisée jadis par Jean Baudrillard. Elles sont également des « relations virales » (écrit sans ironie) dans la mesure où l’on peut appeler virales des relations qui ont des causalités diffuses, peu identifiables, car elles se déroulent dans un brouillage de connexions (cette idée me vient également de Baudrillard). Si l’individu contemporain est « other directed » comme l’écrivaient Riesman et Glazer, aujourd’hui les multiples possibilités de connexions ouvertes font que les « others », virtuels et simulacres sont multiples et brouillés… mais vitaux. Et à la limite, ils supplantent les relations incorporées ou tout au moins se juxtaposent ou les englobent. Des recherches en cours ou à venir analyseront certainement la place d’internet dans ce temps de clôture.

 

En tout cas, on peut observer lors de cette pandémie l’importance des relations « virtuelles » comme source de résilience et d’invention. La pandémie et sa dimension tragique forcent à concentrer le regard et les attitudes au sujet de cette réalité. Le côté loufoque, burlesque que peut prendre parfois le relationnel virtuel semble laisser la place à un relationnel plus substantiel fait d’empathie, d’ironie bienveillante, de spiritualité. Ce serait une sorte de « relationnel virtuel de pandémie ». Ce serait à vérifier par des recherches plus approfondies.

En tout cas on voit émerger dans les circonstance de cette épidémie la « double ville », celle réelle, physiquement et matériellement visible, audible car bruyante, odorante de gaz d’échappement, corporelle, mécanique, en partie désertifiée et celle dite « virtuelle » et pourtant bien réelle, qui existe par des signes et par les multiples écrans qui la font exister et qui a une densité accrue jusqu’à parfois, atteindre autant de saturation que les embouteillages des voitures ou des foules qui se pressent dans les rues. Suite à cette épidémie d’ailleurs une nouvelle articulation se met en place à travers le télétravail, les vidéo-conférences et les vidéo-apéritifs et tous les développements des « techniques de la distance » entre les deux mondes de la ville, celui réel et celui virtuel[xi].

Quoi qu’il en soit, la coupure relationnelle réalisée par le confinement pose également, compte tenu de la culture relationnelle contemporaine, la question de l’épreuve de la solitude, bien que nuancée par les relations virtuelles. C’est peut-être surtout la solitude « corporelle et personnelle» qui lance un défi à notre vécu identitaire : la solitude, le fait de ne pas être en présence physique d’autres, nous insécurise, habitués comme nous sommes à la vie urbaine physiquement dense, à se vivre par les autres, distants mais physiquement présents. Le succès des « bains de foule » (piétonniers, festivals, etc.) doit venir aussi de ce besoin, cette habitude, cet habitus, d’être soi, se rassurer, par le contact physique, visuel, sensoriel avec d’autres, le plus souvent anonymes.

Cette situation empêchée peut aboutir à des stratégies d’échappement par le virtuel, grâce aux multiples outils de divertissement, de délassement offerts par l’industrie culturelle à distance : séries, jeux vidéo, navigation dans les diverses plateformes. La pandémie est un temps de prédilection pour cette industrie et ses actionnaires.

Ou elle peut aboutir à une réflexion sur la solitude et ses vertus. Comme le disait récemment dans une interview au Vif du 2 avril 2020, Josef Schovanec, le philosophe autiste qui intervient dans de nombreux médias : « Je pense que si on consacre une trop grande partie de son temps aux interactions sociales, on ne parvient pas à construire son propre projet, en tout cas un projet original pour la société. On a besoin de beaucoup de profils, si tout le monde adopte celui de l’hyper socialisation, le degré d’innovation sera faible. C’est un des paradoxes des réseaux sociaux ».

Ou rechercher dans la situation à surmonter, une « mission » d’action à donner concrètement à l’université en ce temps particulier et trouver dans la solitude une forme de « spiritualité », comme le disait Caroline Pauwels, dans la belle interview avec Béatrice Delvaux, dans le Soir du 28-29 mars dernier. Madame Pauwels est rectrice de la Vrij Universiteit Brussel et doit donc assumer la responsabilité de la gestion et la dynamisation de cette institution dans cette situation complexe, en même temps qu’elle doit lutter contre un cancer auquel elle est confrontée depuis pas mal d’années. Elle dit : « Ce qui me vient beaucoup d’elle (elle fait référence à Hannah Arendt) et que je faisais déjà avant c’est le dialogue silencieux avec soi. Ces jours-ci, je me promène beaucoup dans les bois. Cela me fait beaucoup de bien. Mais je suis consciente de mon privilège : j’habite près d’un bois et tout ce que je peux dire est peut-être banal quand on compare avec des gens qui n’ont pas de maison. Camus, lui, disait qu’il faut imaginer Sisyphe heureux. Cela me sert. On cherche la façon de s’occuper l’esprit en silence. J’ai la chance d’avoir beaucoup de choses qui me servent à réfléchir… J’ai perdu ma marraine ce dimanche c’était très douloureux, car impossible de l’enterrer et de soutenir son mari. Je suis alors allée me promener dans la forêt où il y a ce cercle d’arbres du 22 mars (c’est, dans la Forêt de Soignes, le mémorial aux victimes des attentats de Bruxelles, FD). Il y avait beaucoup de lumière et un saule pleureur en fleur, j’ai trouvé cela symboliquement fort. On a besoin de silence. Il y en a beaucoup autour de nous maintenant, mais en même temps les gens sont plongés dans les médias et donc beaucoup de « bruit » : il faut être prudent et consommer cela avec modération. Il faut essayer de garder un rythme et la tête claire ».

La solitude rebondit et est affirmée comme valeur et est source de spiritualité qui se ressource dans la nature. D’autres la trouveront dans la religion, dans des sagesses anciennes ou dans leur propre expérience.

Le confinement est aussi une rupture des relations d’entraide  et de soutien familial. D’une part, c’est la fin de l’énorme masse d’énergies que les ainés fournissent pour permettre l’existence du modèle de fonctionnement social valorisé aujourd’hui : travail externe des deux parents, modèles familiaux multiples, dont les familles monoparentales, style d’éducation des enfants, politique publique réduite à l’égard des enfants. D’autre part, c’est également l’épreuve de la distance physique entre des parents et grands-parents vivant en maison de retraite auxquels il n’est plus possible de rendre visite, ce qui accroît un sentiment de culpabilité tout en soulageant éventuellement par la dispense d’une visite régulière qui peut devenir pénible. C'est également la situation de personnes dont un membre est place en institution. Et enfin, de manière tragique, c'est la situation des familles (et plus largement de cercles d'amis intimes) dont un ou plusieurs membres sont hospitalisés, y compris de manière grave et souvent prolongée, ou qui sont en maison de retraite et auxquels on ne peut pas rendre visite et les accompagner.  Dans tous ces cas, il ne s'agit plus seulement de relations inscrites dans le jeu relationnel des other directed, mentionné plus haut, mais on va au coeur de l'intensité des relations, des liens de don et de contre-don, de reconnaissance réciproque qui se nouent au sein des entités familiales, même si la forme de ces relations prend des aspects variables.

À l’envers de la rupture des relations externes, l’expérience du confinement est une densification des relations internes, intra-muros pour les personnes qui vivent dans un collectif de type familial sous ses différentes formes. C’est une expérience nouvelle dans la mesure où les noyaux familiaux connaissent des moments importants de vie commune, tout en essayant de ne pas être des noyaux totaux de vie par la différenciation des activités, des fréquentations, des appartenances. Or, la cohabitation forcée dans l’unicité de l’espace et dans la totalité du temps nous replonge un peu dans la logique des pesantes communautés de vie ataviques. Mais avec la différence que dans ces communautés anciennes ces espaces et temps concentrés étaient occupés par des activités vitales fondamentales : la chasse, la cueillette, les travaux agricoles, les soins des animaux. Actuellement, en général, mis à part certains cas d’activités artisanales ou du petit commerce, la famille ne joue plus ces fonctions économiques. Les relations intrafamiliales confinées deviennent donc du « relationnel à l’état pur ». Chaque membre, mises à part les activités communes de gestion familiale, doit trouver à l’intérieur de cet espace confiné des particularités propres pour opérer un rééquilibrage par rapport à la densité du relationnel pur. D’où l’augmentation que l’on semble constater de conflits familiaux ou de couples.

Le confinement peut-être aussi une épreuve de la qualité des relations avec les autres. Défi qui montre d’une part le souci des autres, comme se manifeste largement ces jours-ci ; dans certains cas devenant une véritable « mission » comme le disait madame Pauwels. Ces dévouements au quotidien mériteront estime et reconnaissance. D’autre part, à l’opposé ce sont des attitudes qui considèrent les autres avec soupçon, car potentiellement contaminants. On a pointé quelques cas d’attitudes défiantes à l’égard de personnel hospitalier. Dans une société à risque mal connu, ce réflexe peut surgir. Et comme dans les sociétés passées de trouble et d’insécurité, on a inventé un langage de signes montrant l’absence de volonté de nuire, tel le fait de lever les mains ou de tendre la main pour bien montrer qu’elle ne tient pas un couteau, il faut aussi inventer ces signes, tels un sourire ouvert, une salutation joyeuse ou … le port d’un masque de sécurité. Mises à part quelques situations, ce qui semble prévaloir dans ces circonstances et jusqu’à présent, c’est un accroissement de bienveillance, qui provient aussi du fait d’un contexte d’action global qui gère la situation à la hauteur d’un Etat et d’institutions orientées vers le bien public  : la bienveillance n’est pas seulement une qualité des personnes, mais elle est liée aux conditions sociales de possibilité de son exercice.

Un autre aspect des relations négatives spécifiques qui se nouent dans le confinement sont ls cas, qui semblent fréquents, de « dénonciation » de voisins qui ne respectent pas ou qui respectent de manière inadéquate, les obligations du confinement. Je ne sais pas s’il y a des cas que l’on pourrait qualifier dette dénonciation de « délation », qui implique une intention malveillante. Il me semble plutôt que la théorie de l’économiste-sociologue américain Mançur Olson, dite du « free rider » (en français, du « passager clandestin »), peut servir pour comprendre les raisons de ces relations. Olson raisonne suivant les théories qui adoptent le point de vue du calcul des coûts et des avantages que des individus font pour agir. Il dit ceci : dans un grand groupe des membres aurons tendance à vouloir prendre leur part aux bénéfices d’une action collective, mais sans en payer le prix, consistant par exemple en temps, en risques, en énergies. Comme par exemple le resquilleur qui profite d’un train, mais sans payer le coût du ticket. Ainsi ce serait la logique de ceux ou de celles qui visent à lutter contre l’expansion du virus par le confinement des « autres » : moi je m’en dispense. Ce contre quoi ces « autres » s’insurgent, considérant cette situation injuste. Mais il y a un fait supplémentaire. Dans les cas en général analysés à partir de Olson, le passager profiteur ou plus en général de free rider ne fait rien pour soutenir le mouvement, payer le prix, etc. mais il n’est pas dangereux : il brille par son absence, misant sur le fait de bénéficier des engagements des autres. Dans le cas du confinement pour agir contre le virus, non seulement le « free rider » ne fait rien, mais en plus il est un « saboteur » de l’action, car par sa conduite il accroît le risque d’augmentation de l’épidémie.

 

L’épreuve de la norme

 

Il a fallu pas mal d’insistances et d’arguments diffusés par tous les médias pour convaincre de la nécessité absolue de respecter les mesures de confinement et de sécurité décrétées par les autorités publiques. Au début de la pandémie, un manque de connaissance, une relative insouciance étaient en jeu (voir mon texte précédent). Mais plus fondamentalement, cette attitude pose la question du rapport à la loi, à la norme, aux règles de la vie collective dans nos sociétés[xii]. Cette analyse mériterait de larges développements. Je retiendrai trois aspects.

Le premier concerne la tendance générale des sociétés contemporaines à valoriser des personnalités construites autour de l’importance donnée à leur subjectivité et à leur plaisir. C’est un des traits de la culture contemporaine, soulignés depuis au moins cinquante ans par la sociologie[xiii]. C’est une vision de l’individu qui n’est plus celle de la Modernité, à savoir celle d’une personne guidée par un devoir-être, mais c’est l’individu comme devant exister en tant que sujet de plaisir. La genèse de cette vision largement répandue provient, me semble-t-il, à la fois de la culture de consommation élargie diffusée par les grands chantres et moralistes de cette culture que sont les publicitaires et d’autre part par la part largement promue par des visions psychologiques de la gestion de soi. Elle souligne l’importance et la priorité majeures de l’épanouissement de soi à l’encontre d’une vision éducative strictement normative[xiv].

Cette vision est assortie d’une culture de la séduction généralisée mise en évidence aussi par la sociologie et, récemment, par Gilles Lipovetsky, Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction (Paris, Gallimard, 2017)[xv]. La séduction qui est « vouloir plaire, attirer l’attention sur soi, se mettre en valeur et en beauté », fondement de la vie humaine, était auparavant réservée aux relations sexuelles, était ritualisée, donc relativement contrôlée. Or pour Lipovetsky, dans nos sociétés, le principe de séduction s’impose comme « une logique omniprésente et transsectorielle ayant le pouvoir de réorganiser le fonctionnement des sphères dominantes de la vie sociale et de réorganiser de fond en comble les manières de vivre, ainsi que le mode de coexistence des individus » (p.12). Pour cet auteur, ce principe s’est élargi dans les relations sexuelles et s’est étendu dans la société, dans l’éducation, l’économie, la politique. Il est clair que cette vision de l’humain contemporain contredit, au moins en partie, le respect d’une norme qui ne soit pas une norme assortie au plaisir. Or, il est clair que l’idée de la nécessaire réduction du nombre de relations et de vivre confinés dans la maison pour contenir le virus n’a rien de « sexy » en soi et d’autant moins aux yeux d’une culture de l’hyper relationnel. Cette norme exige une mise à l’épreuve et un travail sur soi, qui exigent une remise en question de ses propres évidences pour qu’elle devienne, si ce n’est une source de plaisir, tout au moins une source de non-déplaisir.

Un deuxième aspect concerne les transformations de la norme et, plus en général, de l’état de droit dans le sens du passage d’une imposition de la norme en absolu, vers une plus grande place accordée à la négociation et à des logiques de communication, de discussion et d’échange[xvi]. Les théories d’Habermas sur l’éthique de la discussion sont emblématiques à ce sujet. Cette vision de l’Etat de droit est un peu utopique si l'on pense à la possibilité d’une généralisation à l’ensemble du fonctionnement social, mais elle est totalement secouée par la pandémie et par l’exigence d’une action urgente et d’un respect immédiat et complet, sans possibilité ni temps de recours et sans discussion quant à la pertinence de la norme du confinement.

Enfin, ces analyses relatives à une tendance générale qui montre la contradiction entre une norme contraignante et des attentes spontanées inscrites dans la culture contemporaine pourraient être nuancées par une autre dimension pour expliquer la différence des politiques publiques entre des pays qui pratiquent le confinement et des pays, en l’occurrence surtout des pays Nord européens, qui choisissent une politique de non-confinement ou de confinement limité. La Suède en particulier est un cas étonnant. Bien entendu, il est possible qu’il s’agisse simplement d’un retard, par rapport à la diffusion de l’épidémie et que ces pays soient amenés également à prendre des mesures contraignantes. C’est le cas du Royaume-Uni et des Pays-Bas qui ont changé de politique à la suite du développement de la pandémie.

Toutefois, l’explication donnée par des représentants du gouvernement suédois le 1° avril ouvre une autre perspective : celle d’une autonormativité des citoyens de ce pays et celle de la confiance réciproque entre Etat et citoyens. Les citoyens suédois, dans leur large majorité, auraient une capacité d’autorégulation et appliqueraient les mesures minimales raisonnables au sujet desquelles ils ont été informés par le gouvernement et par des autorités sanitaires. Ce qui implique un deuxième aspect qui est celui de la confiance des responsables de la gouvernance dans la capacité citoyenne autonome et, réciproquement la confiance des citoyens dans la vérité des propos des gouvernants.

Ce qui voudrait, dire de manière comparative, que dans les autres sociétés cette capacité d’autorégulation individuelle et cette confiance réciproque n’existeraient pas, ou existeraient en moindre mesure. De telle sorte que cela nécessiterait une loi contraignante et des forces de l’ordre pour faire respecter la loi.

Cette réflexion demanderait un prolongement pour se demander quelles sont les causes de ces différences. S’agit-il d’une différence due à la longue histoire culturelle religieuse entre pays, les uns de tradition catholique, d’une tradition normative vécue par une autorité externe et par des justifications externes, donc vues comme arbitraires et par une vision de la gouvernance par imposition externe et, d’autre part des sociétés imprégnées de culture luthérienne, faisant appel et forgeant une autonomie de jugement personnel ? Cette dernière participant aussi de la tendance générale d’une culture du sujet et du plaisir, mais en la nuançant par la culture d’une réflexivité autonome ? Ce qui nous ramènerait à regarder les clivages européens à travers un œil attentif aux passés culturels des peuples européens. Cette hypothèse a un aspect fascinant, mais à prendre avec prudence, car pour la retenir, il faudrait parvenir à montrer les mécanismes concrets par lesquels des traits culturels généraux et ancrés dans l’histoire, aboutissent à forger des conduites.

Dans le cas suédois et d'autres pays nordiques, ce serait également la confiance dans l’expérience réussie du passé de ce modèle de gouvernance, tout comme d’un modèle positif d’une relative solidarité sociale, que la longue expérience d’esprit social-démocrate de ces pays a su démontrer.

D’autres explications de distance à la norme pourraient être avancées en faisant appel à un « éthos de distinction » (la loi c’est pour les autres) ou à une sorte de phénomène semblable à celui du « passager clandestin » (que les autres paient le prix, mais ce n’est pas pour moi).

 

L’épreuve de la contagion, du danger vital

 

Dans nos sociétés très sécurisées, y compris sur le plan sanitaire, l’habitude à se confronter au risque d’un agent nocif n'existe pas, à la différence de pays où sont récurrents des risques climatiques (genre cyclones tropicaux) ou des épidémies endémiques comme celles du chikungunya ou de la dengue.

La prise en compte de la contagion de soi et des autres est une épreuve insécurisante, inédite. D’où la lente prise en compte des mesures nécessaires : les dîners entre amis ou les fêtes d’« inauguration de l’entrée en confinement » montrent ce manque d’expérience concrète. Ceci est assorti, dans certains cas, de conduites qui peinent à se confronter aux réalités autrement que sous le mode du risible et d’une certaine « provoc ». En quelque sorte, ce moment de transgression renforce le sentiment d’exister. Ce qui semble être également une des raisons des conduites de risque chez les adolescents[xvii].

La réalité physique même de la contagion et de ses effets pour les personnes et sur leur corps n’est pas visible par le grand public, occultée à juste titre par les médias et enrobée par les dispositifs techniques de respiration.

 

Morts par Covid-19 et la réalité sociale de la mort

 

Les humains des sociétés occidentales lancées vers l’avenir dans un élan de jeunesse et d’énergie ont éloigné autant que faire se peut la mort de leur horizon culturel, bien qu’ils sachent qu’il s’agit de leur destinée naturelle et inéluctable. L’agnosticisme ou l’athéisme majoritaire font que, contrairement à des croyants, la mort ce n’est pas un passage vers autre chose d’inconnu et donc d’inquiétant, mais elle est tout simplement une fin. La mort est, en quelque sorte, pour une vaste majorité et dans la culture en général, évacuée du merveilleux inquiétant ou exaltant. De ce fait, la mort d’un proche se limite à la parenthèse du deuil, plus ou moins intense. La mort est effacée de la culture des sociétés contemporaines, y compris, en partie, de celles des croyants.

Mais chassée par la grande porte, la mort revient par la fenêtre.

C’est la mort-spectacle, violente, présente de manière généralisée dans le cinéma et banalisée dans les jeux vidéo. Une mort devenue spectacle fut également celle de Lady Di. Ce sont des morts imagées et spectaculaires, tout comme celle, en partie, qui résulte des pratiques de sports extrêmes, telles les compétitions auto ou moto.

La mort peut devenir habituelle par des accidents de la route qui frappe surtout des jeunes, comme dans le cas des sports extrêmes. La mort par des accidents routiers est en quelque sorte devenue « fatalement naturelle », évaluée en fonction de la valeur accordée à la mobilité par circulation automobile pour des raisons économiques, mais aussi par plaisir (comme les accidents aux sorties de boites de nuit ou ceux sur les routes des vacances).

Il y a aussi des morts héroïques en guerre, honorées d’une mémoire ou celle de dissidentes et dissidents politiques ou encore de personnes notoires (telle la mort de Johnny Halliday)

Dans le cas du Corona, la mort est ordinaire. Mais elle est quasi simultanée et cause de l’encombrement hospitalier spectaculaire. Elle est de grande ampleur et la courbe des statistiques largement diffusée la rend inquiétante. Mais elle reste distante, car les détails de l’après mort, du devenir du cadavre sont occultés (peut-être mis à part les défunts de religion musulmane). Ce sont éventuellement les rangées de cercueils accumulées dans des hangars frigorifiques ou la file de camions militaires transportant des cercueils qui font vivre émotionnellement la réalité de la mortalité pandémique. Selon des informations issues d'une enquête, dans le cas de la ville de Bergame où le taux de mortalité a été fort élevé, une grosse majorité des habitants en vie connaissent au moins une personne décédée ou une famille où il y a eu un décès. Ce constat restera probablement dans les mémoires. Mais on pourrait faire l’hypothèse que ce nombre important de décès ne marquera pas profondément les mémoires pour au moins deux raisons. Un nombre considérable de morts sont des personnes âgées. Ceci à la différence, par exemple, du Sida. De plus, le Sida touchait le domaine de la sexualité considéré comme vital, valeur majeure dans notre culture.

Pour les parents proches, c’est la mélancolie profonde de ne pas avoir pu vivre le trépas en proximité physique avec le défunt ou la défunte, de l'avoir abandonné et abandonnée en quelque sorte. Parfois, c’est également la difficulté de faire son deuil de ce défunt distancé socialement, jusque dans l’agonie et dans la mort.

Si la grande masse est dans cette dynamique de distance-proximité, d’occultation-visibilité, le personnel infirmier, médical et autre personnel d’assistance hospitalière encaissent toute la lourdeur de cette souffrance de la fin de vie et des morts concentrés en grand nombre. Le personnel des pompes funèbres peut être également affecté.

Bien que ce personnel, à la différence de la plupart des autres citoyens, par expérience ou par vocation, soit familier avec la souffrance et la mort, cette réalité de masse constitue quand même une épreuve majeure[xviii].

 

L’épreuve de la marchandise

 

Nos sociétés vivent en plein sous le règne de la marchandise. Ce qui, dans le contexte pandémique, recouvre deux aspects.


C’est d’une part l’inquiétude et le désarçonnement devant des rayons vides ou, plus exactement, moins pleins et moins régulièrement remplis qu’auparavant. D’où les abondantes réserves de produits alimentaires, de produits désinfectants, de papier de toilette, de pâtes, etc. Ce qui peut être considéré comme une sage précaution familiale. Mais dans la course aux achats se joue également une logique d’imitation qui aboutit à une sorte de surenchère d’achat, sous-tendue peut-être de la logique de l’imitation du désir de prévoyance de l’autre[xix].

Un deuxième aspect révélateur est celui qui a consisté à attendre une marchandise produite industriellement, tellement que dans nos évidences culturelles un objet est associé à l’idée de marchandise et celle-ci est liée à des normes d’hygiène et d’efficacité technique. C’est ainsi qu’il y a eu une course à l’achat de masques pour le quotidien, ratifié par l’externalisation de cette production en Chine et par l’accaparement de certains pays, dans le présupposé que pour le quotidien ces masques devaient répondre à des standards validés. Il y a eu l’image aussi des Chinois circulant en masse avec ce type de masques, ce qu’il fallait imiter. Il a fallu quelques semaines, malgré d’innombrables déclarations de la ministre de la Santé qui, en l’absence de masques industriellement produits, clamait que les masques ne servent à rien pour les citoyens, avant que l’idée passe qu’un masque produit « maison » avec certaines précisions techniques simples pouvait servir, connaissant les limites de son utilisation. Ces masques fabriqués « maisons » auraient pu servir également dans les maisons de retraite, faute d’en disposer et en attendant mieux. Il en va de même pour les survêtements du personnel hospitalier en l’absence desquels, l’hôpital de la Citadelle à Liège a décidé et s’est organisé pour les fabriquer « maison » en utilisant des toiles de voile, avec le travail et le savoir-faire des couturières de l’Opéra de Wallonie et la contribution de quelques centaines de couturières bénévoles. L’hôpital de Mont-Godinne a suivi un chemin analogue avec l’aide de bénévoles et de l’armée.

Cet aspect de l’épreuve de la carence est révélateur de la dépendance dans notre vision des objets issus de la production industrielle et d’une supposée expertise industrielle[xx]. C’est cette image d’ailleurs que des secteurs du mouvement écologiste tendent à casser en proposant des alternatives (comme pour la production de produits détergents, la réparation d’appareils ménagers, etc.). Quelque part, cette dépendance externe à l’égard du produit industriel implique en parallèle l’abandon et la régression par rapport à un certain bon sens pratique, conforté par une expérience pratique.

 

L’épreuve de l’expertise

 

Cet aspect nous renvoie à l’importante question contemporaine de l’expertise. De plus en plus, les connaissances pratiques deviennent l’objet ou sont appropriées par des experts de toute sorte dont on atteste la qualification (ou parfois sont en partie autoproclamés). La question de l’expertise est fortement mise en avant dans la gestion des risques technologiques. Par exemple, pour répondre à la question : est-ce que les antennes émettrices pour les télévisions, la téléphonie, la 5G sont dangereuses pour la santé ? Et à partir de quelle puissance d’émission ? Typique des situations d’expertise est l’existence de controverses entre experts. Mis à part des cas de connivence ou de corruption (comme des experts payés par les cigarettiers qui affirmaient que le tabac n’est pas nocif), il y a des raisons intrinsèques au raisonnement scientifique. En effet, aucun scientifique sérieux ne peut affirmer que tel un tel événement a « certainement lieu » ; il parle en termes de probabilité d’un événement et cela « jusqu’à preuve du contraire ».

Dans le cas qui nous occupe, les virologues et les épidémiologistes ont été assez convergents dans le diagnostic relatif au développement du virus. Plus difficiles ont été les diagnostics au sujet des mesures à prendre pour y faire face, car il s’agit de prendre en compte également les comportements humains, objet d’une science assez incertaine.

Plus problématique a été la controverse au sujet des médicaments et en particulier de la chloroquine lancée en France par le professeur Didier Raoult. On se souvient de la sortie de Ronald Trump sur son compte Twitter du 21 mars dernier: “  Hydroxychloroquine &azithromycin, taken together, have a real chance to be one of the biggest game changers in the history of medicine”.

Une autre controverse implicite est celle engendrée par les positions de la ministre de la Santé Maggy De Block qui, forte de son expérience et de sa capacité d’expertise présumée en tant que médecin et acquise lors de l’épidémie de petite ampleur du virus A/H1N de 2008, semble avoir sous-estimé en partie l’ampleur de cette épidémie-ci.

Plus difficile sera le rôle des dix experts et expertes chargés et chargées de dessiner la stratégie de fin du confinement. Leur expertise sera davantage controversée, dans la mesure où il ne s’agit pas seulement d’une expertise concernant la prévisibilité d’un fait naturel social comme le virus et son expansion, mais aussi d’une prise en compte plus importante de facteurs humains, économiques et sociaux. Il se pourrait que le politique, qui devra décider suite à des propositions relativement floues, soit face à des scénarios faute d’accord entre les expertes et les experts.

Plus que jamais, tout en soulignant l’importance du rôle des expertes et des experts, qui s’avère positif dans le cas de cette pandémie, il importe aussi d’observer l’exercice de ce rôle avec un regard attentif et critique. D’autant plus qu’une partie de l’expertise est également associée à la production industrielle, au sein de laquelle pointe le regard intéressé à faire de l’épidémie une affaire lucrative. La course aux médicaments et aux vaccins est en route. L’expertise scientifique peut vite devenir une expertise technoscientifique-économique [xxi].

 

L’épreuve de l’incertitude

 

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les pays européens ont connu quelques épisodes partiels d’insécurité, mais globalement ils ont vécu dans une dynamique de sécurité politique et économique tout en connaissant des conflits sociaux. Les sociétés de Welfare state ajoutaient une dimension importante de sécurité.

Le moment de la crise pétrolière, suivie de la crise économique de 1974-78, associée à la grande transformation du système production, ont fait connaître une relative insécurité de prospectives pour des millions de travailleurs : c’est la conscience que les Golden Sixties et leur modèle étaient en train de changer de visage.

Cette pandémie aux ramifications nombreuses engendre de multiples insécurités pour une grande partie de la population.
Une insécurité sanitaire et de gestion sanitaire, avant tout. Insécurité actuelle et incertitude au sujet de la fin.

Une insécurité économique qui se décline de plusieurs manières selon les populations concernées. Pour une partie de la population, c’est le chômage actuel et la crainte du chômage à venir avec les conséquences de perte de revenus, de difficultés de faire face aux endettements ou tout simplement de boucler la fin du mois. Pour des possédants d’un capital financier consistant, c’est la chute des valeurs boursières et l’incertitude pour l’avenir des placements financiers.

Pour les responsables publics, ce sont les lourdes responsabilités pour une gouvernance dans cette « société de risque » aux facettes multiples.

Et puis, pour des étudiantes et étudiants, ce seront les incertitudes au sujet du cursus scolaire ou supérieur.

Au plan étatique et géopolitique, ce sont les incertitudes au sujet des transformations globales et du devenir du système social.
Fort heureusement, il n’y a pas des incertitudes quant à des conséquences en termes de conflit armé et il n’y a pas de signes consistants en termes de reprise du terrorisme.

Il faut encore répéter que l’intensité et le degré de risque varient selon les catégories sociales.

En même temps, cette épreuve fait apparaître des capacités de résilience considérables. Il faut espérer que l’on retiendra et que l’on fera un bilan utile pour rebondir au sujet des multiples initiatives qui montrent une considérable capacité d’innovation, de « transition » sociale et technologique. De ces initiatives locales n’émerge pas un modèle possible de société. Le penser pour disposer d’une référence globale, ce sera le défi de l’après.

 

Conclusions

 

Face à ces multiples épreuves, chacun et chacune d’entre nous réagissent de manière spécifique. Il n’est pas facile de penser la gamme des types de réactions que chaque personne est en train de construire dans ce temps d’épreuve.

Pour tenter de penser ces variations, on pourrait imaginer un schéma sur deux axes.

Un axe de cette gamme de variations, disons horizontal, pourrait être la variation entre deux extrêmes : celui d’une part, de subir passivement la situation de confinement, d’épreuves et d’autre part, de rebondir d’une manière ou d’une autre en cherchant un sens dans la situation : ou par les soins apportés aux siens, ou par un ressourcement personnel ou par un engagement dans la lutte contre le virus.

Un deuxième axe, disons vertical allant de haut en bas, pourrait d’une part, identifier en haut une posture de distance par rapport à la pandémie, considérée comme un fait qui ne concerne pas, ni émotionnellement ni concrètement. Dans ce cas, on est en condition de continuer sa vie, de faire ses affaires, le confinement étant une parenthèse.

En bas, c’est à l’opposé le degré d’implication émotionnelle, solidaire, plus ou moins concrète avec les personnes qui souffrent de la pandémie. A l’extrême, c’est l’engagement des personnes en première ligne et qui agissent avec une forte motivation.

Quoi qu’il en soit, en général, cette pandémie restera un moment marquant en raison de ses multiples implications. Moment qui dépendra aussi de la suite, de la gestion des conséquences immédiates et à plus long terme.

 

 


[i] Sans ennuyer le lecteur dans le texte, je signale dans cette note que ces questions sont débattues en sociologie et donnent lieu à des polémiques, à mes yeux inutiles. D’une part, il y a des positions qui prônent un regard qui privilégie les individus, comme celles de l’ « individualisme méthodologique » ou les « théories du choix rationnel » (ces dernières issues des modèles de conduite utilisés par les économistes libéraux) ; ou encore les orientations d’une « sociologie dite herméneutique », préoccupée avant tout de comprendre les raisons subjectives de l’action cernée le plus souvent à travers les arguments avancés par les personnes elles-mêmes largement interviewées et enregistrées. Ou encore, la « sociologie dite wébérienne » (et cela dit à tort, car l’analyse de Max Weber était bien plus subtile. D’autre part, c’est la sociologie dite « structurelle », fonctionnaliste ou souvent d’inspiration marxienne (et sa relecture par Pierre Bourdieu) qui analyse les conduites en prenant en compte avant tout des « déterminismes » des structures sociales ou du pouvoir. Je dois mon approche aux développements plus récents qui veulent dépasser cette opposition, des faires le lien « micro macro » et adopter en même temps une vision dite « constructiviste » de la société et de l’agir. Entre autres, la sociologie d’Anthony Giddens que je relis toutefois à ma manière. J’ai reformulé à ma guise ma manière de voir la complexité de l’action dans l’entre-deux sans trop me perdre dans les diatribes théoriques, mais surtout dans le but de disposer d’un outil pour penser les réalités sociales, ce qui est le but et la fonction sociale de la sociologie. Ceci dit, chaque apport individualiste ou déterministe a eu le mérite de faire avancer la capacité d’analyse ; mais le caractère partiel et parfois partisan s’avère, selon moi insuffisant. Pour continuer encore un instant dans la cuisine des discussions sociologiques, je ne partage pas non plus la position « tierce » de Bruno Latour qu’il a résumée dans son livre Changer de société-Refaire de la sociologie (Paris, La Découverte 2006), alors que, comme je l’ai dit dans le texte, je considère que l’autre ouvrage Nous n’avons jamais été moderne est un ouvrage absolument fondateur. Cette position tierce de Latour consiste à dire qu’il n’existe pas des structures, des entités sociétales qui s’imposent, des institutions : il dit « la société est plate ». Elle se constitue uniquement par des assemblages pragmatiques d’humains et de non-humains qui s’agencent et s’ajustent dans des arrangements locaux, dans des négociations locales. Encore une fois, ce regard est intéressant et met l’accent sur l’intérêt de regarder certains aspects des ensembles humains en train de se faire. Mais vouloir ignorer que ces ensembles humains se construisent d’une part, par des initiatives individuelles à géométrie variable et que l’on voit d’autre part, se coaliser des forces sociales dans des logiques institutionnelles, c’est vouloir s’aveugler. Et, puisque Latour s’engage aussi en proposant des visions de l’action politique à partir de son regard sur la société, c’est appauvrir cette même action politique.

Sur la sociologie de Latour, j’avais écrit un texte avec Pierre Lannoy : « Le plat pays qui est le sien à propos de la sociologie de B. Latour », dans La Revue Nouvelle, septembre 2001, 114: 87-97.

A titre d’exemple de mon regard, appliqué à des réalités concrètes : une analyse de la « liberté d’expression » lors de la polémique née à la suite du débat à propos des caricatures de Mahomet et de Charlie Hebdo (voir dans ce blog). L’autre est l’analyse sur la naissance du jihadisme (Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste…), Louvain-la-Neuve, PUL, 2018). La liberté d’expression tant clamée par les intellectuels est, en réalité dans les faits et dans la pratique, le plus souvent « située » en fonction du contexte ; l’aboutissement au jihadisme de la part des jeunes n’est pas dû seulement à des déterminismes sociaux comme les discriminations ou les conditions sociales, mais est dû aussi à d’autres déterminismes et à leur intériorisation subjective.

C’est aussi prendre en compte la complexité de l’agir humain aussi bien en rendant compte des désirs, des justifications, des argumentations, des représentations, des motivations de l’agir qu’en s’interrogeant sur les origines et les filiations de celles-ci et sur les cadres de l’action possible.

[ii] Le sociologue Danilo Martuccelli a synthétisé dans un article fouillé ces deux aspects en faisant référence aux auteurs qui ont traité ces questions, surtout en France : « Les deux voies de la notion d’épreuve en sociologie », dans Revue-sociologie, PUF, 2015/1 vol.6 (disponible en accès libre dans www. Cairn.info/revue-sociologie-2015-1-page-43htm). On peut voir aussi l’ouvrage de D. Martuccelli, Forgé par l’épreuve. L’individu dans la France contemporaine, Paris, A. Colin, 2007. Voir aussi l’entretien de Grégoire Lits  avec Martuccelli : « Sociologie, individu, épreuves », dans la revue Emulations, Revue des jeunes chercheurs en sciences sociales, Presses Universitaires de Louvain, 2009, n.5 : 47-52 (en accès libre : https://doi.org/10.14428/emulations.005)

[iii] Concernant cette approche, un fondateur a été L. Boltanski avec L. Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, et de nombreuses autres publications. Il ne s’agit pas d’une approche philosophique, mais il s’agit de se demander par l’enquête à quels « valeurs », « arguments », justifications, « grandeurs » les gens font référence pour légitimer leur position ou délégitimer celle de leurs adversaires ? Ces analyses sont importantes pour clarifier les logiques au sein des conflits, des « luttes symboliques », des disputes. Voir à ce propos l’argumentation systématique et concise de G. Liénard, Multidimensionalité des actions et rapports symboliques et de légitimité : pouvoir, domination et lutte symbolique, Presses universitaires de Louvain, Cahiers du Cirtes 11, 2018.

[iv] B.Cyrulnik et G. Jorland, Résiliences. Connaissances de base, Paris, Odile Jacob, 2012.

[v] C’est aussi pour ma part une réaction à un excès d’une sociologie de la domination, non pas pour nier la domination lorsqu’elle existe, que du contraire, mais pour voir aussi les espaces du possible et ainsi pour nier les fatalismes sociaux. Et je pense que la sociologie ne peut pas en rester à la dénonciation des dominations (qui en définitive engendre du fatalisme) (comme, me semble-t-il, amenait par exemple la sociologie de Pierre Bourdieu, qui a par ailleurs apporté des éléments d’analyse importants), mais doit mettre en lumière le possible, l’inédit qui se réalise par l’action individuelle et collective sous diverses formes, dont d’ailleurs l’efficacité, la capacité d’engendrer les changements de fond peuvent différer.

[vi] Voir, parmi d’autres S.Bilge « Théorisations féministes de l’intersectionnalité », dans Diogène, 2009/1, n. 255 : 70-88.

[vii] Cfr H. Gardner, Changing minds. The art and science of changing our own and other people’s minds, Harvard Businnes school press, 2004.

[viii] Voi ir par exemple en ce qui concerne l’islam, le dossier publié par le CISMOC (UCL), Musulmans et islams face à la pandémie et au confinement : Balises et enjeux divers , dans https://uclouvain.be/fr/instituts-recherche/iacchos/cismoc (Papers on line).

[ix] De nombreux auteurs ont prolongé l’analyse relative à la constitution de l’individu contemporain. Voir Ervin Goffmen qui explore les relations entre aspects conscients et non conscients des relations et des contacts (Mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Minuit,1973 ; ed.ar.am. 1956). Voir aussi G. Bajoit qui a fait de la relation sociale un pivot de la sociologie (Pour une sociologie relationnelle, Paris, Puf, 1992 ; L’individu sujet de lui-même. Vers une socioanalyse de la relation sociale, Paris, A. Colin, 2013.

[x] Ce sont les générations, dites X, nées dans les années 1970, et les générations dites Y ou Web 2.0 ou du Millenium, nées dans les années 1980-90 et grandies dans les premières années du nouveau millénaire. Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, est la figure emblématique de cette génération.

[xi] B. Fusulier et P. Lannoy, Les techniques de la distance. Regards sociologiques sur le télétravail et la téléformation, Paris, L’Harmattan, 1999. Une autre géographie de l’espace-temps social ( cfr. Hägerstrand) se met en place. Sur la « ville digital » on peut voir parmi d’autres la troisième partie de l’ouvrage de S. Sassen, Territory, authority, rights. From Medieval to global assemblages, Princeton university press, 2006.

[xii] Au début des années 1970, alors que la micro-informatique et la télématique contemporaine n’existaient pas enc ore et que l’on ne parlait pas de bureautique et que les robots étaient l’objet des romans de science-fiction, un sociologue, Francesco Alberoni, avait diagnostiqué que l’enjeu et les clivages à venir sur le marché du travail se joueraient entre les professions « informatisables » et celles « non informatisables » (« La divisione sociale del lavoro in rapporto all’attuale stadio delle forze produttive », in A. Carbonaro ed., Stratificazione e classi sociali, Bologna, Il Mulino : 257-278.

[xiii] On peut penser à Daniel Bell, The cultural contradictions of capitalism, New York, Basic Books, 1976;Christopher Lasch, Culture of Narcissism : American Life in An Age of Diminishing Expectations, WW Norton & Co, 1979.  

[xiv] Aspect éducatif sur lequel on commence à s’interroger en cherchant un nouvel équilibre est la norme externe et la réalisation narcissique de soi. cf. par ex. J. Cottraux, Tous narcissiques, Paris, Odile Jacob, 2017

[xv] Lipovetski est un essayiste, philosophe-sociologue qui dans ses nombreux livres met le doigt sur des aspects centraux de la culture contemporaine.

[xvi] La sociologie a développé ces analyses en lien avec une tendance à la « déformalisation » de la norme par des démarches procédurales ou par une éthique de la discussion (Habermas) ; ou bien en relation à l’individualisme contemporain et aux pratiques éducatives (cf. J. de Munck et M. Verhoeven eds), Les mutations du rapport à la norme. Un changement dans la modernité ? Bruxelles, De Boeck, 1997 ). V. Y. Cusset, Habermas. L’espoir de la discussion, Paris, Michalon, 2001. On peut prolonger l’analyse vers la question de l’autorité et son fondement : A. Eraly, Autorité et légitimité. Le sens du collectif Toulouse, Erès, 2015 ; M. Abélès, Anthropologie de l’Etat, Paris, A. Colin, 1990.,

[xvii] cf. David le Breton, Sociologie du risque, Paris, PUF, 199 ; P. Peretti-Watel, Sociologie du risque, Paris, A. Colin, 2000.

[xviii] Peut-être qu’un jour des écrivains, historiens, sociologues, anthropologues parleront de cette épidémie comme A. Camus a parlé de La peste (1947) ou parleront de ce vécu distant/proche de cette mort collective concentré comme tant d’autres auteurs ont écrit sur leur vécu de la mort (cf. M. Wattée-Delmotte, Dépasser le mort. L’agir de la littérature, Actes Sud, 2019). Il se pourrait aussi que le tourbillon vers l’avant de l’existence fasse oublier au plus vite ce moment que l’on voudra considérer comme une parenthèse.

[xix] Après G. Tarde, Les lois de l’imitation, 1890, que l’on redécouvre aujourd’hui, on peut voir : G. Gebauer et C. Wulf, Jeux, rituels, gestes. Les fondements mimétiques de l’action sociale, Paris, Anthropos, 2004 ; R. Girard, La violence et le sacré, 1972.

[xx] Supposé, car on a vu l’entreprise chinois de couche-culotte Daddy-Baby, se reconvertir dans la production de masques, achetées par la Belgique et par d’autres pays, mais qui n’étaient pas conformes.

[xxi] J.-Y Trépos, La sociologie de l’expertise, Paris, PUF, 1996 ; F. Dassetto, « Expertisons nos experts », dans La Libre Belgique, 29/05/1996 ; « A/H1N, le thriller de l’année », dans La Libre Belgique, 9/09/2009. Sur le concept de « technoscience » fondé par le regretté philosophe belge G. Hottois (ULB) on peut voir, entre autres : J. Pradès,(sous la direction de), La technoscience. Les fractures des discours, Paris, L’Harmattan, 1992 ; D. Pestre (dir.), Le gouvernement des technosciences : gouverner le progrès et ses dégâts depuis 1945, Paris, La Découverte, 2014.