Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Nouvelles « lois de la vie »

 

Felice Dassetto

19 décembre 2019

Les sociétés contemporaines ont élevé en idéal la figure de l’individu, du sujet, des choix personnels. C’est une clé majeure de la culture contemporaine et de nos identités. Mais sommes-nous réellement les maîtres absolus de notre devenir ? Tel est le cas dans certains domaines. Mais dans beaucoup d’autres, il n’en est pas ainsi.

L’individu et les pesanteurs

Prenons la question du changement climatique. La difficulté de prendre des mesures pour faire face à la transformation climatique n’est pas due avant tout à des mauvaises volontés ou à l’action des climato-sceptiques. Les freins majeurs proviennent des systèmes économiques et technologiques mis en place, des jeux d’intérêts, des habitudes. Ils constituent des routines, des mécanismes auxquels tout le monde, de près ou de loin, participe. Par exemple, malgré le remarquable plan de l’Union européenne de réduction de l’économie carbonée, comment renoncer à acheter des produits chinois à bas prix, issus d’un système techno-économique-social, de plus en plus prospère, grand producteur de gaz à effets de serre ? La contraddiction sera bien difficile à extirper car elle demanderait une restructuration globale des systèmes économiques en place mais aussi des structures des désirs et des personnalités. 

Parmi nos évidences culturelles, les idéologies individualistes et la compétition entre humains, la richesse, le luxe, le clinquant individuels érigés en modèles de réalisation de soi, les technologies d’évasion fiscale plus ou moins légitimes qui favorisent les plus nantis au dépens de l’ensemble social, pèsent lourdement sur l’idée d’organiser et de rendre viables une solidarité publique, des services publiques qui assurent une plus grande égalité sociale et qui supposent un principe de redistribution de richesses.

Dans un autre domaine encore : on voit le visionnaire milliardaire Elon Musk ou encore Ray Kurzwail, engagé actuellement par Google, et autres transhumanistes, dépenser des milliards pour entreprendre le chemin vers l’immortalité des humains grâce à l’intelligence artificielle ; par ailleursla logique collective amène à ce que les « vieux » soient souvent relégués dans des homes, à l’écart de la vie familiale et de la vie sociale, car le fonctionnement actuel des sociétés ne sait plus quoi en faire.

Ou encore, alors que l’on célèbre et l’on exalte la vie individuelle, que l’on s’émeut profondément, à juste titre, de la mort ne fût-ce que d’un soldat ou d’une soldate, dont le métier est de faire la guerre, donc de risquer la mort, on s’interroge sur la manière de prolonger le temps où l’avortement est légalement autorisé. C’est que la logique et la pesanteur du fonctionnement social contemporain, la solitude, la détresse, la banalisation imprévoyante des rapports sexuels, la quête de soi, la précarité socio-économique font qu’il apparait nécessaire, « normal » et signe de « progrès », selon la logique actuelle, d’éliminer le fœtus embarrassant.

 

Tout ceci rappelle que quelque part, l’individu, le sujet libre de ses choix ne peut que s’inscrire dans des cadres sociaux, institutionnels, économiques, et dans des évidences collectives. L’idée même qui exalte l’individu et le sujet  en absolu est une de ces évidences qui façonnent nos sociétés de la même manière que les évidences magico-sacrales façonnaient les sociétés passées.

 

 

La loi de la vie

Ainsi va la vie, pourrait-on dire. Et l’on peut repenser à une nouvelle de Jack London, l’aventureux romancier américain dont on a commémoré le centenaire de la mort en 2016. Dans son œuvre littéraire abondante on peut lire des nouvelles qui se déroulent dans le Yukon, au nord-ouest canadien à la frontière de l’Alaska, où London a vécu comme chercheur d’or. Ces récits presque anthropologiques racontent la vie des clans autochtones confrontés à la dure nature du grand nord. Une nouvelle est intitulée « La loi de la vie » [i].

Elle parle du vieux Koskoosh, affaibli, dans l’hiver glacial, presque aveugle. Le clan doit chercher de nouveaux territoires de chasse, car depuis deux jours il n’y a plus rien à manger. Koskoosh ne pourra pas suivre. Il ne saurait d’ailleurs plus chasser. La neige commence à tomber. Les journées sont courtes en ce début d’hiver. La piste est longue. Koskoosh tâte de sa main tremblante, qu’il sort des fourrures râpées dont il est couvert, le tas de bois sec près de lui. Il est rassuré. Son fils s’approche. « C’est bon pour toi ? lui demande-t-il, le feu brûle bien ». « C’est bon pour moi », lui répond Koskoosh. « Je suis comme une feuille de l’an passé qui tient à peine à la branche. Au premier souffle, je tomberai…C’est bon ». Les traineaux sont partis. Koskoosh pense à son clan, à sa tribu, à sa vie. « Tel est le chemin de la vie, et c’est juste, car telle est la loi de la vie ». Il devient philosophe, aux accents darwiniens : « (la Nature) n’a aucun égard pour cette chose concrète qu’on appelle l’individu. Sa seule préoccupation est l’espèce ». Il pense aux étapes de sa vie. Lui, comme les anciens avant lui, ne sont que des épisodes de la vie du clan. Les loups qui approchent et qui grognent le ramènent au réel. Il leur lance des branches enflammées qu’il puise dans le feu. Mais pour finir, il laissa retomber sa tête sur ses genoux avec lassitude. « Qu’importe après tout ? N’est-ce pas la loi de la vie ? ».

Les nouvelles lois de la vie

Aujourd’hui, la loi de la vie n’est plus avant tout, tout au moins en Occident, celle de la « Nature » originelle, celle de l’hiver impitoyable du grand nord. Dans l’idéologie occidentale on pense qu’il n’y a plus des « lois de la vie ». Et pourtant, malgré l’illusion de la maîtrise individuelle et collective, des nouvelles « lois de la vie » pèsent par leur lourdeur.

 

Ce sont des pesanteurs que les sociétés s’inventent : institutions, systèmes économiques, relations sociales, écarts d’appropriation de richesses. Elles s’imposent et deviennent presqu’une nouvelle « Nature ».

 

Ce sont les pesanteurs dues aux transformations que les humains imposent "comme une nécessité" à la « Nature originelle » et qui engendrent ce que l’on appelle aujourd’hui le monde de l’anthropocène, nouvelle ère de l’histoire de la terre – actuellement aux traits dramatiques- que les humains bâtissent.

 

Ce sont des pesanteurs engendrées par le monde des technologies, autant de nouvelles « natures » dont les humains se dotent en cherchant à se libérer de certaines contraintes. Mais lorsqu’elles sont implantées, elles imposent de nouvelles contraintes. Comme l’intelligence artificielle qui s’affirme comme l’inévitable libératrice et qui réinventera, fabriquera, imposera, dans les prochaines décennies, un être humain nouveau.

A la manière du vieux Koskoosh, l‘humanité contemporaine est soumise à ses actuelles « lois de la vie », même si elle tend à se penser comme un nouveau Prométhée de masse. « Il faut s’adapter » à ces nouvelles lois, rappelle la philosophe Barbara Stiegler (Gallimard, 2019). C’est le « nouvel impératif politique ».

Et l’humanité n’a pas encore trouvé une méthode pour penser harmonieusement le devenir de ses nouvelles « lois de la vie ».

Elle la confiera peut-être, comme nous l’annoncent les transhumanistes, aux algorithmes des machines intelligentes. Cà aussi sera la nouvelle « loi de la vie ». Et il y a assez d’argent investi dans la recherche aux USA, en Chine et en Europe et assez d’argent à gagner en prospective, pour que le projet deviennent une « nouvelle meta-loi de la vie ».

 


[i] L’œuvre de Jack London est publiée à la Pléiade. La nouvelle : « La loi de la vie », a été publiée en 2018 dans un petit recueil intitulé : Une femme de cran (collection Folio, n. 6496, au prix de 2 euros).