Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

En amont des élections : les transformations sociales et l’urgence d’y faire face avec sagesse

Felice Dassetto

7 juin 2019

Les élections européennes, fédérales, régionales ont eu lieu. Maintenant, c’est le moment des négociations plus ou moins laborieuses et plus ou moins polémiques en vue de l’élaboration des programmes du gouvernement aux divers niveaux de pouvoir et de compétences, sur base des rapports de force qui se sont établis entre les divers partis politiques. L’attention des acteurs et des observateurs politiques portera sur ces aspects.

Ces élections ont fait émerger quelques thèmes majeurs que les accords en cours de négociations devront voir comment parvenir à gérer. Ces thèmes ont été nombreux. Certains sont absents. D’autres ont été mis en sourdine dans le débat public (comme celui de la question structurelle du budget des pouvoirs publics, de son financement et des dépenses publiques). D’autres, pour la Wallonie et pour Bruxelles tout au moins, comme le thème de l’emploi, ne sont plus traités tellement sont évidents mais avec une solution difficile. Il s’agirait de comprendre pourquoi par une analyse de l’offre et de la demande de travail dans tous leurs aspects.

Ce texte a été amené par le sentiment de l’urgence d’agir, mais également par la difficulté d’agir, en raison de la profondeur, de la complexité des changements encours et la nécessité de prendre à bras le corps les défis qu’ils posent. Défis qui concernent non seulement les gouvernants mais également l’ensemble de la société civile, des entreprises aux citoyens et à toutes leurs organisations.

 

En résumé

Le texte qui suit est de 7 pages. J’en fais un bref résumé.

 

Le changement en cours est multiple et mal maîtrisé. Il fait irruption la société à tous les niveaux. Il s’est produit par une logique systémique d’imposition au bénéfice et à l’avantage d’une partie de la population (point A).

Tenir compte de cette innovation sert à en mesurer l’ampleur, en mesurer aussi les incertitudes et ne pas ne rester dans des querelles étroites (point B). Voyons quelques thèmes rapidement.

Un premier thème est le déficit démocratique et de justice sociale. La racine de ces deux déficits est à chercher dans la manière selon laquelle la société a évolué depuis trente ans. L’idéal démocratique incarné par l’Etat a perdu une partie de sa capacité d’orientation et de distribution (point C).

Le déficit démocratique, la mondialisation posent la question des appartenances aux collectifs politiques : l’abstention au vote, la défiance envers l’Union européenne, la défiance à l’égard des états en sont un symptôme. Les appartenances collectives et leur construction doivent être repensées en sachant que nous vivons dans des appartenances multiples, mais néanmoins bien existantes, utiles et nécessitant une symbolique et une narration (point D).

La lutte contre le réchauffement climatique a été mise à la Une des agendas politiques suite aux multiples manifestations et devant des faits de moins en moins discutables. C’est l’exemple même de la complexité et de la difficulté de décision. Car au-delà du climat il y a toute la question du modèle de rapport à la nature dans lequel nous vivons. Le climat, si on n’en fait pas seulement une question de degrés d’augmentation de la température à ne pas atteindre à ne pas atteindre dans l’immédiat met en question tout un mode de développement sur lequel se fonde la société dans laquelle nous vivons, d’où la difficulté de parvenir à une décision substantielle et urgente (point E).

Les migrations sont un autre thème majeur mis en avant. Les polémiques prévalent lorsqu’on traite de ces questions. Les approches idéologiques prennent le pas sur les analyses. Il faut prendre le temps pour une analyse des migrations car souvent les arguments des uns et des autres s’avèrent peu fondés (point F).

Les pays européens et l'Union européenne sont dans une posture difficile dans la nouvelle distribution de scartes dans le monde. La question géopolitique est ignorée dans les débats poltiiques pensant qu'elle ne concerne pas les gens. Au contraire c'est un enjeu clé pour le devenir de l'Europe, de sa capacité de production, de la position de "puissance" dans le monde ( Point G).

En conclusion, une brève réflexion et un appel à de la raison analytique et à de la sagesse. Pour éviter l'inaction et les catastrophismes (Point H).

 

Après ce résumé, venons-en à la suite du texte.

 

  1. Un changement de société et une transition bouleversante

En amont des thèmes politiques mis en avant par les programmes des partis ou par des manifestations publiques, il y a une question centrale : celle du devenir de la société contemporaine. Une transformation, une transition de société a lieu depuis 30-40 ans et concerne plusieurs aspects de la vie individuelle et collective. Elle est semblable par son ampleur à celle qu’on a connue au XIX° siècle en sortant des sociétés agraires traditionnelles, guidées par une vision préscientifique, organisées sur base d’une hiérarchie sociale aristocratique. C’était le moment de l’émergence de la société industrielle et des Etats-nations modernes, avec les nouvelles classes sociales salariées, le développement des villes, la vision scientifique du monde et l’émergence de l’idée démocratique.

Des changements nombreux font irruption aujourd’hui. Lesquels ? Un long développement serait nécessaire pour les présenter tellement ils touchent tous les aspects de la vie collective et individuelle. Il s’agit d’une révolution technologie profonde qui va au cœur du fonctionnement humain et de l’organisation des sociétés. C’est l’émergence de nouvelles puissances économiques et industrielles dans les domaines informatiques, des télécommunications, des biotechnologies. C’est une redistribution du travail entre les robots et les humains. C’est une nouvelle division du travail, sur le plan national et international. Cela exige des transformations des politiques de formation, qui amène des mouvements migratoires, qui force les travailleurs à des adaptations constantes auxquelles nombreux ne parviennent pas à faire face. Elle devrait poser également la question de la répartition du travail.

Ces transformations technologiques et scientifiques s’accompagnent d’une transformation économique profonde avec la domination du capital financier et de la quête nécessaire de rentabilité à court terme. C’est aussi la complexification du monde des entreprises et de la structure du capital fortement différencié entre le monde du capital financier, celui des entreprises géantes et les moyennes et petites entreprises.

Tous ces changements on fait irruption dans la vie collective dans l’espace de quelques décennies et continuent à avoir lieu. La vitesse de l’innovation est une déferlante présentée comme inévitable, nécessaire, souhaitable.

Les impacts sociétaux sont majeurs : des nouvelles formes de stratifications et de rapports sociaux se mettent en place, des clivages nouveaux apparaissent. Les clivages entre les dirigeants-dominants-riches et très riches et les autres (à divers niveaux) sont croissants, partout dans le monde, à l’intérieur des pays et entre pays. On manque d’une sociologie globale des inégalités (pas seulement économiques) et des rapports sociaux. Une élite dominante-dirigeante détient le pouvoir d’appropriation des richesses et d’orientation du devenir. Ce deuxième aspect est très lourd de conséquences.

Mais les changements ne concernent pas seulement la vie collective ; ils le sont également au plan individuel. À commencer par la sexualité, par l’émergence de la valeur qu’on attribue aux vécus subjectifs, par la grande sensibilité à soi et à être soi. Sensibilité nouvelles due à la diffusion de la compréhension de soi par la psychologie (plutôt que par le biais de normes externes, d’origine sociale, laïque ou religieuse) et accrue par les mécanismes d’hyperconsommation auxquels nous sommes sollicités par les techniques de vente et de publicité. Des visions du monde et des visions de soi dans le monde émergent, se juxtaposent aux précédentes réalités et visions du monde.

Tous ces changements se déploient à l’échelle planétaire et complexifient les cadres politiques de l’action. Ils mettent aussi en question l’idée démocratiquequi consistait à penser qu’un certain contrôle collectif du devenir par des citoyens égaux et qu’un certain équilibre social était possible. Or les changements s’imposent par des logiques économico-technologiques qui ne sont pas politiques.

L’attitude à l’égard de ce monde changeant vit dans une certaine ambivalence. D’une part le fonctionnement même de la société pousse à intensifier l’utilisation des ressources géologiques, végétales, animales et humaines. La vie frénétique et hyper-intense en est un exemple. D’autre part des mouvements et des individus cherchent la voie d’un autre modèle techno-économique, sont en quête d’un autre mode de vie, cherchent un autre rapport entre les activités humaines et désormais techno-humaines, la nature et les ressources. Cette ambivalence ne semble pas encore aboutir à une nouvelle synthèse, mais plutôt à deux cheminements parallèles. La question climatique est emblématique de cette ambivalence.

Nous vivons dans le bouillonnement de cette nouvelle société qui est en train de se mettre en place. Elle se juxtapose à la société précédente, celle « moderne », industrielle, capitaliste (ou communiste) qui avait dominé le devenir du monde depuis la fin du XIX° siècle. La société nouvelle qui émerge et qui se généralise à l’échelle mondiale est encore difficile à cerner dans toutes ses imbrications et toutes ses conséquences. D’autant plus que le changement est continu et se déroule à la manière d’un torrent impétueux.

B. Pourquoi avoir évoqué ces tansformations sociales contemporaines?

Parce que ces grandes transformations sociétales dont le devenir s’affirme, s’imposent en amont de l’action politique, sociale, individuelle. Les actions publiques, chacune à son niveau, mondial, européen, national, régional, communal se confrontent à ces transformations ; elles cherchent à favoriser certains développements, où à en corriger d’autres, ou à gérer les conséquences. Le tableau devient très complexe et il est traversé par des logiques d’intérêts contrastées. L’incertitude est considérable. Elle concerne la connaissance des réalités et de leurs conséquences. Elle concerne l’action de gouvernance car on connaît mal les implications de ces nouvelles réalités. Et les cadres du rapport entre fonctionnement de la société, allant de l’économie à la société civile et des pouvoirs publics ont changé.

Dans le feu de l’action sociale ou politique, le « nez sur le guidon », les élues et les élus tendent à ne pas voir l’ampleur et les difficultés des défis contemporains. On aurait envie d’en appeler à une gouvernance de « salut national ». On sait que cela est impossible car les analyses des réalités et les objectifs à atteindre ne sont pas identifiées de manière partagée et que ni les objectifs, ni les alliés ni les ennemis ne sont clairement identifiés.
Mais on pourrait en appeler au moins à un peu de sagesse, considérant au moins que personne ne peut affirmer de détenir une vérité absolue : le tableau est trop changeant et les conséquences et les connexions mal connues.

Ce qu’on peut voir en regardant rapidement quelques thèmes majeurs qui me semblent avoir émergé lors des campagnes électorales européennes ou nationales.

 C. Justice sociale et action démocratique

Les aspects de justice sociale et la critique du fonctionnement démocratique étaient bien présents dans les débats politiques et sociaux de la campagne électorale passée. Manquaient, selon moi, la question de l’innovation au sens large du terme. J’ai présenté mes arguments concernant l’innovation technologique dans un texte posté en mai dernier dans ce même blog (Un thème absent des programmes électoraux européens et nationaux: l'innovation technologique. Pourquoi personne n'en parle?)

La justice sociale est certainement une question di disparité de revenus, mais pas seulement. La question démocratique réside en partie dans des carences institutionnelles d’une démocratie représentative ou du fonctionnement de la classe politique, mais la crise des instances démocratiques est principalement ailleurs.

Car la question fondamentale consiste dans le fait que la capacité des élites dirigeantes économiques, financières, managériales à s’accaparer des richesses d’une part et le système techno-économique mis en place qui impose le devenir du monde d’autre part sont tellement puissants qu’ils limitent la capacité d’action des instances publiques qui devraient incarner le projet et l’idéal démocratique. Celui-ci avait consisté dans l’idée et la promesse que par la délibération démocratique une certaine possibilité de construction commune était possible et que par leur capacité institutionnelle les instances démocratiques avaient une certaine capacité orientatrice, régulatrice et distributive. C’était au moins l’idée qui s’était construite à la suite de multiples tensions et luttes sociales et qui guidait les sociétés d’Europe occidentale, tant bien que mal, dans les années 1960. Cette idée se fondait sur une possible conception et mise en place d’un « bien commun ». Or, cette idée, cette utopie est mise en échec de manière structurelle. Ce n’est plus seulement le fait de tenter de concilier l’opposition entre l’état et le marché, ce qui essaie de suggérer le prix Nobel de l’économie Jean Tirole cherchant à expliquer les fondements d’une économie du Bien commun (Paris, Puf, 2016). C’est ça aussi, mais pas seulement. Ce n’est pas non plus seulement une question de disfonctionnement institutionnel de la démocratie représentative dont on parle beaucoup, jusqu’à proposer par certains un refus de sélections et un tirage au sort des citoyens. C’est question de la domination totale d’une puissante capacité systémique qui domine le devenir du monde, tout en n’ayant d’ailleurs d’autre finalité et d’autre perspective qu’elle-même et son propre déploiement : elle impose un avenir et ne laisse au système politique que la fonction de gérant partiel, d’accueillant, de facilitateur, d’adaptateur des populations à son fonctionnement. C’est la consécration de la suprématie de la techno-économie sur le politique. L’impact d’un outils technique en quête constante d’expansion tel que Facebook est un bel exemple de cette dominance aux effets troubles pour la démocratie, malgré les apparence de vouloir créer-imposer une société de communication élargie entre êtres humains.

Cette subalternité du politique est devenue visible à l’échelle mondiale. Aux USA ou en Chine la suprématie du techno-économique est récupérée, assumée par le pouvoir et elle est partagée, de gré ou de force. Dans le contexte européen l’idéal démocratique persiste et semble continuer à penser ou à espérer qu’une autre voie était possible.

Je retiens ceci : derrière l’appel qui a sous-tendu la campagne électorale et des choix électoraux et derrière des revendications immédiates à plus de justice sociale et à plus de démocratie il y a bien cette question fondamentale de l’impuissance démocratique. Il y a urgence à agir en vue d’un rééquilibrage des capacités de distribution et d’orientation (les deux aspects sont importants) de la sphère public par rapport à la sphère techno-économique sous peine d’assister à une multiplication de révoltes ou de voir un détachement de tout sentiment d’appartenance. Ce dernier est une autre question brulante.

D. Les appartenances collectives à des entités territoriales-politiques à réinventer

Dans la même foulée la question de l’appartenance collective s’est posée dans de nombreux pays et dans les élections européennes. Une réflexion renouvelée sur les appartenances collectives territoriales où se joue l’enjeu politique démocratique est nécessaire.

Ces appartenances ont toujours une dimension fonctionnelle (elles remplissent des fonctions utiles à une « bonne vie » pour soi et les siens) et une dimension symbolique d’attachement et d’identification. Les deux dimensions tiennent ensemble.

Dans la société contemporaine les cartes se brouillent. Il faudrait analyser cela largement.

L’idéologie de l’individu donnent à penser que celui-ci peut fonctionner sans ces collectifs, s’épanouir dans des collectifs de son choix et dans des entre soi. C’est une vision courte, celle d’un « consommateur de collectifs » qui ne voit pas plus loin que l’immédiateté de sa satisfaction ou la chaleur de ses attachements. C’est aussi le résultat de la culture consumériste. Le défi consiste aujourd’hui à parvenir à déconstruire l’idéologie individualiste-consumériste-communautariste comme visions exclusive du monde de la vie.

Par ailleurs la « chose publique » est pensée et géré à de multiples niveaux entremêlés : local, régional, national, européen, mondial. À la différence du temps de la dominance des états-nations clos, qui faisaient de ce niveau l’axe pivot de l’identité, les choses deviennent plus complexes, même si on assiste un peu partout à une tentative de réaffirmer l’identité nationale ou régional-nationale. Le défi est d’intégrer les divers niveaux de fonctionnement de la chose publique, tant dans leur dimension fonctionnelle que symbolique.

Ce n’est pas gagné : des conflits ethno-nationaux émergent ; des régions s’opposent aux nations, des communautés particulières aux relations « chaudes » s’opposent aux états, considérés bureaucratiquement « froids ; les nations s’opposent à « l’Europe ». Cette dernière d’ailleurs a misé sur sa légitimité fonctionnelle - l’Europe utile dans le cadre de la mondialisation- en réduisant souvent sa dimensions symbolique à du marketing publicitaire.

Ainsi l’Union européenne a une dimension symbolique faible, d’autant plus qu’elle ne dispose pas ou elle n’a pas su inventer, une narration forte et ancrée sur des évènements emblématiques, qui s’ajouterait à celle historique et fondatrice relative à la paix retrouvée entre pays européens.

Malgré tout, s’affirme aussi une prise de conscience humaniste, au sens large du terme, qui se concrétise dans des instances mondiales bureaucratisées ou dans des actions mondialistes de la société civile.

En Belgique à côté de la double dimension fonctionnelle et symbolique avancée par la Flandre, la Wallonie dispose d’une narration faible et plutôt folklorique et d’une dimension fonctionnelle qui marche difficilement ; et la Belgique (comme état fédéral) peine à convaincre tout le monde de sa fonctionnalité, sauf par la négative (on reste ensemble car u-on ne peut pas se séparer) ; sa dimension symbolique est niée par une majorité grandissante flamande et elle n’a jamais était l’objet de beaucoup d’enthousiasme et d’inventivité même par celles et ceux qui expriment un certain attachement au pays. Et dans cette cacophonie, les analystes et les commentateurs se réfugient en définitive dans le pragmatisme institutionnel et juridique, qui pourrait ne plus suffire dans la complexité contemporaine.

A tous les niveaux, une réflexion urgente serait à faire au sujet du sens des appartenances collectives et de leurs articulations. Ce n’est pas une tâche à assumer uniquement par les politiques. Il importe d’inventer une nouvelle pensée au sujet des appartenances politiques, adéquate à la marche du monde contemporain, ancré dans les vécus, les espoirs et les pratiques et capable de saisir à la fois la nouvelle dimension politique humaniste et mondiale articulé aux appartenances continentales, nationales, locales léguées par l’histoire et qui constituent le cadre de vie actuel. Et inventer des narrations convaincantes.

Sans cette réflexion et action refondatrice le risque est grand de voir s’amplifier des oppositions non maîtrisées entre entités et niveaux territoriaux divers ou de voir émerger des formes défensives de « libéralisme autoritaire » de style orbanien ou salvinien. Ou tout simplement se multiplier des sociétés parallèles, criminelles ou religieuses ou idéologiques pour défendre les « siens » dans des « réfuges-resistances ».

E. Le climat et le rapport à la nature (y compris humaine)

Le climat est un thème majeur présent dans tous les programmes électoraux et fort sensible pour une partie de la population. Le « réchauffement climatique » est un ennemi assez clairement identifié.

Concernant le climat, le degré d’urgence, les modalités d’action et les priorités de cette action sont loin d’être partagées tant à l’échelle planétaire que dans chaque pays.

Le climat est un épiphénomène est une dysfonction visible aux allures croissantes de catastrophe et il est indissociable du rapport général de l’activité techno-économique aux ressources, à la nature, y compris celle humaine. Ce modèle d’activité qui induit un mode de développement continue à avoir besoin de ressources grandissantes, entre autre énergétiques, et entre autre celles fossiles à l’origine des gaz à effet de serre.

C’est toute la difficulté de la politique concernant le climat. C’est l’incertitude de pouvoir lutter contre le réchauffement climatique en restant à l’intérieur du modèle techno-économique existant ou transiter vers un modèle structurellement nouveau qui implique un bouleversent structurel du modèle ou si une transition partielle est possible.

Actuellement on reste dans l’ambivalence. Ainsi, autant c’est admirable l’effort de citoyens et citoyennes, jeunes et moins jeunes, de réduire l’usage de l’automobile pour leurs déplacements individuels en faveur des transports publics et du vélo, autant cela donne à penser en comparaison avec la croissance du nombre de camions roulant à moteur diesel, de plus en plus gros et puissants nécessaires pour une économie en recherche d’expansion et de productivité ou à la circulation d’avions transportant marchandises et passagers. Autant donne à penser la multiplication des trottinettes électriques qui suscitent un grand engouement. Elles sont parfois utilisées pour éviter de marcher dix minutes et pour suivre la consigne culturelle de vivre une vie de vitesse et d’intensité. Cet objet technologique et se nouveau rapport au déplacement sont rendus possibles par un modèle techno-économique fondé sur l’innovation technologique de moteur à batterie et sur téléinformatique qui a leur tour consomment de l’énergie.

Lorsqu’on regarde le contenu de l’enquête publique sur le climat lancée en Belgique et qui se déroule entre le 4 juin et le 19 juillet on ne peut qu’être frappé par le fait qu’elle concerne uniquement les citoyens comme consommateurs privés. Les entreprises, et le système économique lui-même et son fonctionnement ne sont pas interrogés. Bien que probablement utile, cette enquête est fortement tronquée.

F. Les migrations 

Je distingue entre les déplacements finalisé à un travail (qu’on a appelé les migrations) et les déplacements pour cause de persécutions politiques, religieuses, philosophique (qu’on a qualifiés de « refuge politique »). On tend aujourd’hui à tort à les mélanger. Même si les parcourt peuvent être semblables, et même si la référence au refuge politique peut être utilisée pour une migration économique, les réalités sociologiques et juridiques sont très différentes. Je fais référence ici aux migrations.

 

Encore plus que le climat c’est un thème sensible politiquement. Il l’est depuis plus de trente ans. Cette problématique est l’objet de polémiques ou d’émotions, en faveurs ou contre les migrations. Je suis fort opposé à l’hostilité contre les migrants mais je suis également plus que perplexe au sujet des positions qui se disent en faveur des migrants.
Dans un cas comme dans l’autre l’attention est focalisée sur les migrants, en tant que personnes. Et, certainement, ces personnes doivent faire l’objet de solidarité en tant que personnes.
Mais se limitant à ce cadrage, on n’analyse pas les processus migratoires, en tant que processus sociaux qui concernent les régions de départ, celles d’arrivée et les processus d’intégration. On se limite par exemple à dire que la cause des migrations est la pauvreté, ce qui est un argument simplificateur d’une causalité bien plus complexe. On argumente à partir de la démographie ou du marché du travail pour dire que les migrations son nécessaires. Ce sont deux arguments partiels et en partie erronés.

Ces arguments et ces polémiques peu fondées sur des analyses empiriques empêchent de penser ce que pourrait être une politique migratoire. La preuve en est que depuis trente ans et plus des gouvernement disent vouloir s’y confronter, mais n’aboutissent à aucune proposition. Et entre temps, la question s’est envenimée en favorisant l’émergence de positions déplorables et en donnant naissance à une fracture de positions au sein de la société.

Parmi les polémiques il y a la question de l’ « intégration » ; elle est particulièrement difficile. Les polémiques sur cette aspect réel (peu importe comment on l’appelle) ne servent pas à analyser les particularités contemporaines (y comprises civilisationnelles et religieuses) et à formuler les finalités, les investissements, les méthodes, les conditions sociologiques de ce que pourraient être des pratiques d’intégration (réciproques) et des politiques les favorisant.

Mon sentiment est aussi que les approcH. Réflexions conclusives

 G. Les aspects géopolitiques

Il s’agit d’un aspect ignoré lors des campagnes électorales, européennes ou nationales. Et pourtant il s’agit d’un défi contemporain majeur car les cartes géopolitiques changent. Quelle place auront les pays européen et l’Union européenne face aux grands pôles des USA et de la Chine. Quelles positions face aux voisins que sont la Russie ou les pays du monde musulman. Quelles positons face au grand continent africain et face au monde latino-américain et à celui asiatique.

Comment concevoir la position européenne ? Uniquement dans les termes de rapports commerciaux et industriels ? Ou les inscrire dans des politiques de puissance en n »’ignorant pas que « les autres » développent des politiques de puissance ? Mais avec quelle vision de la « puissance », d’autant plus que les pays européens à des exceptions prêt et encore moins l’Union européenne ne disposent pas d’un bras armé.

Étrangement, ces questions qui semblent distantes des préoccupations immédiates des citoyens, ne semblent pas concerner tellement la plupart des femmes et hommes politiques. Et encore moins les débats citoyens.

 H. Réflexions conclusives 

J’ai un sentiment étrange. Nous, en Europe en particulier, aussi bien les européens d’ancienne souche que les nouvelles populations arrivées par migrations, vivons dans des conditions particulièrement privilégiés, malgré les difficultés d’une partie de la population. On aurait les bases économiques, sociales, politiques, culturelles pour améliorer encore la situation et pour se confronter aux défis contemporains, même si les défis contemporains sont nombreux et troublent la vision d’avenir.

Mais il me semble qu’on manque de sagesse.

Sagesse des plus riches et des plus puissants de ne pas s’accaparer avidement de plus en plus de richesses, d’accepter des mesures de justice fiscale et d’équité sociale, de refuser des mécanismes douteux d’enrichissement. Sagesse de ne pas dominer la scène du monde fonction principalement des intérêts des puissants. Sagesse de tout le monde d’utiliser avec rigueur et honnêteté l’argent public. Sagesse de trouver un équilibre entre innovations et permanences. Sagesse de trouver un équilibre dans le devenir humain envers par rapport à l’ensemble naturel, y compris humain. Sagesse de jeunes, en particulier les moins nanti(e)s de préparer avec engagement leur avenir, dans la profession qui leur est possible, profitant au maximum du temps d’études de qualité que l’organisation sociale collective contribue à financer. Sagesse pour les jeunes de ne pas tomber dans l’illusion consumériste et dans le rêve illusoire pour la plupart du gain facile avec toutes les dérives possibles. Sagesse de l’équilibre dans les relations à autrui, refusant tout enfermement dans la haine et dans son langage. Sagesse de ne pas tomber dans des illusions identitaires absolues. Mais sagesse d’une identité collective positive, ouverte et responsable. Sagesse de chérir le passé, le pensant toutefois de manière critique et sans le transformer en identitarisme fermé au changement, mais en faire par contre une ressource pour le changement. Sagesse des migrants de toute origine ou religion de refuser des identitarismes et de se dire qu’ils doivent cheminer dans leur insertion positive dans la société. Sagesse des citoyens déjà là de comprendre le monde qui change, la population nouvellement immigrée et réinventer leurs identités collectives.

Sagesse de tout le monde de mettre les conditions intellectuelles, morales, sociologiques pour la poursuite de débats rationnels et informés, d’autant plus nécessaires que les réalités sont complexes et changeantes. Sagesse des hommes et femmes qui se sont présentées et présentés avec succès comme candidates et candidats au suffrage universel, de poursuivre leur tâche avec rigueur, avec une réflexion murie et en fonction d’un bien commun à rechercher.

Pour celles ou ceux qui auraient une vision machiavélienne, hobbesienne ou purement utilitariste du monde ou uniquement négociatrice de ces propres intérêts, ces « sagesses » sont peut-être des vaines illusions. Mais je garde mes illusions.

D’autant plus que je ne souhaiterais pas voir ressurgir des oppositions violentes et une nouvelle version de la lutte de classes ou d’affrontements géopolitiques au sein de sociétés structurellement clivées. Et je ne souhaiterais pas, dans le brouhaha des sociétés qui se chamaillent, assister à des remises en ordre autoritaires, comme il est arrivé dans les années 1920-1930 avec les régimes fascistes ou communistes, tendance ou tentation que l’on voit émerger dans l’une ou l’autre société.

 

Il me semble que l'exercice actif de la raison analtique et celle de sagesse de l'action permet d'éviter les accents catastrophistes ou déclinistes qui me semblent pointe dans des publications récentes en particulier en langue française. Les titres de ces livres parus ces dernier mois parlent à eux seuls.

Le sociologue François Dubet a publié Le temps des passions tristes, Paris Seuil, 2019, en reprenant la notion de Spinoza, les passions qui amènent à l'mpuissance, à l'incapcité d'agir.
Le philosphe Pierre-Henri Tavaillot, Comment gouverner le peuple roi, Paris Odile Jacob, 2019. On y parle de post-démocratie.

Le sociologue Jean Viard parle de L'implosion démocratique, Paris. éd. de l'Aube tout en ouvrant au moins à la perspective d'un nouveau pacte territorial.

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann annonce  La fin de ma démocratie, Paris, Les liens qui libèrent, 2019.

L'essayiste Amin Maloof avait carréement annoncé Le naufrage des civilisations, Paris, Grasset, 2019.

 

Je ne sais pas d'où vient ce sentiment qui traverse ces publications françaises. Peut être que le traumatisme des "Gilets jaunes" qui mettent à mal  la possibilité du pacte républicain y est pour quelque chose. Mais en général il me semble que le sentiment de déclin traverse l'espace européen. J'ai même vu en librairie la mise en évidence de l'oeuvre de Oswold Spengler, cet auteur qui, dans le marasme allemnad qui a suivi le traité de Versailles a publié un livre à grand succès: Le déclen de l'Occident (1918-, 1922). Spengler ne voit plus d'avenir dans la démocratie libérale, il rêve d'un régime fort, d'une "révolution conservatrice", il espère que les valeurs d'ordre de la "kuktur" germanique pourront prévaloir. L'ordre nazi arrivera dans le sillage de ce pessimisme malgré le fait que Spengler s'en détachera après un moment de sympathie.

Ce catastrophisme et ce déclinisme ne sont aps bien utiles et  procèdent d'une analyse incomplete et tétanisée même si le constat des difficultés est bien réel.

Il importe plus que jamais de garder le cap de la raison et de l'analyse face à la réalité difficile et complexe et le cap de la sagesse de l'action.

 

 

 


[i] J’ai développé ceux qui, me semblent être des éléments clés d’analyse dans un exposé oral. Je compte aboutir à un texte.lexe assorties