Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Un thème absent des programmes électoraux européens et nationaux: l'innovation technologique. Pourquoi personne n'en parle?

Felice Dassetto

15 mai 2019

Les programmes électoraux de nombreux partis brassent des thématiques importantes.

Mais il y en a une qui est totalement absente. Et pour cause : elle n’est pas (encore ?) entrée dans le débat public et encore moins dans celui politique. Pour moi elle est centrale et elle constitue un enjeu de société et un enjeu démocratique majeur.

Il s’agit de l’innovation technologique. Celle qui nous amène des produits chimiques, des technologies de l’information, des médicaments, , des biotechnologies. C’est une innovation qui applique et développe des technologies existantes, qui en développe de nouvelles, qui se fonde sur des connaissances fondamentales nouvelles. Pourquoi mettre cette question sur la table du débat politique ?

Absence d’un questionnement critique sur l’innovation technologique et le politique

Toute l’histoire des sociétés modernes à été marquée par l’innovation technologique, à partir de la machine à vapeur, de l’électricité, du moteur à explosion, etc.

Bizarrement, alors que l’aspect économique du monde moderne a fait l’objet de questionnements et de critiques, les technologies n’ont pas été questionnées de manière politique. Je parle bien de questionnement politique et non pas de résistances ou de plaintes, nostalgiques du passé et effrayée par le nouveau.

Jusqu’aux années 1970 le rythme de l’innovation technologique été relativement lent, bien qu’il ait été à l’origine de profondes transformations du système productif et des sociétés..

Actuellement, l’innovation technologique s’accélère pour au moins deux raisons. D’une part, la masse de recherche technologique (et celle scientifique associée) produite par des chercheurs, par des ingénieurs, dans les laboratoires de recherche universitaires ou industriels, financée en partie par les pouvoirs publics nationaux et européens s’accroît. D’autre part, la compétition entre entreprises (et les logiques financières qui dominent la plupart d’entre elles) se fait en partie à travers l’innovation technologique. Celle-ci donc se doit d’accroître sa vitesse d’innovation.

Les citoyens-travailleurs-consommateurs sont poussés à s’y adapter. L’ adaptation aux changements technologiques et économiques, venus de quelque part et qui s’imposent comme inéluctables, est le nouvel impératif politique, comme le rappelle Barbara Stiegler dans son ouvrage récent (Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique (Gallimard, 2019).

S’adapter aux changements et accepter / gérer les conséquences

Le politique est forcé à suivre le rythme des changements et surtout à gérer vaille que vaille les conséquences de l’innovation et à parer les conséquences de l’irruption de leur introduction dans la société.

En somme, les sociétés et le politique n’ont pas beaucoup de capacité d’anticiper et encore moins d’orienter ces changements et leur devenir. Ce qui faisait partie de l’utopie démocratique.

Dans le domaine des biotechnologiques, un domaine délicat qui touche au cœur de l’humain, il y a eu un effort d’anticipation par la constitution de comités de bioéthique. Toutefois, les remparts qu’ils posent risquent de ne pas durer longtemps. Clonages et humanité augmenté ne vont pas tarder. Ces pratiques sont souhaitées par personnes et des groupes.

Mais l’innovation dans le domaine des technologies de l’information et des communications avance dans un tout autre cadre. Elle a pris une allure inévitable et assurée, intouchable et quasi sacré.

Et pourtant, on a quelques exemples d’ipacts sociaux récents..

La robotisation dans la production introduite sans anticipation et sans transition, a été à l’origine d’un choc en termes de pertes d’emplois dans les années 1980. La bureautique à venir aura des effets analogues. L’introduction de la technologie du GPS en temps réel, alliant technologie informatiques et telecommunications contribue à saturer toujours davantage l’ensemble du tissu urbain par la circulation automobile, puisqu’elle permet de trouve la voie la plus fluide. Dans ces flux, certes, des circuits pour véhicules légers se faufileront parmi les voitures électriques. Cette technologie va d’ailleurs en sens contraire de la sollicitation à utiliser des transports publics urbain. L’innovation très rentable massivement introduite par Facebook a des conséquences considérables sur la construction des opinions et sur la vie sociale elle-même. La captation de l’information sur la vie privée de tout un chacun alimentant des Big Data de toute sorte pose quand même des problèmes. L’intelligence artificielle va poser des conséquences colossales dans les sociétés. Toutes ces innovations se fondent sur des travaux de recherche, privés et publics. Et sur des chercheurs formés dans les universités et dans l’enseignement supérieur

À contrario : pourquoi la recherche dans l’agriculture biologique est si faiblement financée à l’opposé de l’agriculture chimiquement assistée ? Pourquoi la recherche sur des technologies adaptées mais modernes aux pays et aux sociétés pauvres sont peu soutenues ? Pourquoi la recherche sur les conséquences sociales et individuelles des innovations technologiques sont financées avec des miettes ?

Pourquoi un questionnement impossible ?

Pourquoi cette innovation technologique incessante, le gaspillage des ressources environnementales, les déchets qu’elle engendre par l’obsolescence innovante ne sont jamais pris en compte, sauf dans l’un ou l’autre reportage en raison de la fascination et de la considération du caractère inéluctable de ces technologies et en raison de la vision non critique du « progrès » que ces technologies sont censées assurer ? Fascination accrue par les belles narrations des publicitaires et de quelques patrons d’entreprises exaltés par ce futur technologique radieux.

Pourquoi les universités, aveuglément en quête de contrats pour leurs centres de recherches technologiques sont si silencieuses sur ces questions  et n’ont même pas de débats internes entre ingénieurs, scientifiques de la nature, scientifiques des sciences humaines, historiens des sciences et des techniques, philosophes. Est-ce que les lieux de «  connaissance » par excellence que sont les universités ne sont pas muselés par cette course fonctionnelle au savoir- techniques ?

Ne pourrions-nous pas analyser la désaffection par rapport au politique à l’aune de cette incapacité du politique et autres figures d’autorité de faire autre chose que de tenter de « s’adapter » à ces destinées technologiques fixées ailleurs ?

Il faut bien s’entendre. Il est clair que ces innovations sont et peuvent être d’un grand apport pour le bien être de l’humanité dans de nombreux domaines. Il est clair aussi qu’il n’est pas question d’être hostile à l’innovation.

Mais il s’agit du fait que compte tenu de l’impact des changements profonds et incessants qu’elles engendrent dans la société, du fait du décalage de la vitesse de changement technologique et de la moindre vitesse de changement des sociétés humaines, en conditions normales de vie personnelle et collective, en raison de l’utilités sociétales parfois discutable et contradictoire au bien être collectif ces innovations ne peuvent pas être laissées uniquement dans les mains des ingénieurs et des intérêts économiques ou militaires-sécuritaires, celui-ci étant l’autre grand domaine d’innovation technologique.

Des instruments démocratiques nationaux et européens

Vu l’accélération de l’innovation et les changements sociaux constants que l’innovation technologique engendre (et que les sociétés elles-mêmes et les pouvoirs publics doivent gérer dans leurs conséquences), une urgence est grande : celle d’une « démocratisation » de l’innovation technologique.

Je suppose que cette affirmation va susciter des levées de boucliers de chercheurs, d’ industriels, de financiers et de militaires. Et pourtant, il s’agit d’une évolution et d’un enrichissement de la démocratie. Elle a commencé par affirmer des libertés publiques (démocratie civique), elle s’est accrue d’un idéal d’une relative équité des conditions de vie (démocratie sociale), elle a ajouté la couche de la participation politique (démocratie politique). L’urgence est d’ajouter une dimension nouvelle: la démocratie de l’innovation technologique.

Il faut les instruments parlementaires adéquats : au minimum, ce serait que les parlements disposent d’outils d’évaluation technologique. On est loin du compte. Par exemple, malgré le fait que l’Union européenne dispose d’un vaste programme de recherche technologique, bien financé et pour lequel est demandé de plus en plus d’argent pour situer l’Europe dans la compétition mondiale, les institutions européennes ne disposent que d’un très maigre dispositif d’évaluation, le Bureau d’évaluation des options techniques et scientifiques (STOA). Les états, sauf exception (comme le Danemark) sont encore moins outillés. Il faudrait au moins que les résultats des évaluations existantes (ceux européens tout au moins) soient connus par les parlements et les populations.

Car, mises à part les promesses des industries, des ingénieurs et de l’un ou l’autre futurologue on ne sait pas évaluer les implications sociétales des innovations technologiques.

Dans l’Union européenne et également dans les Etats, en plus qu’un outil d’évaluation plus largement doté, il serait utile de mettre également en place un Conseil de l’évaluation de l’innovation technologique à côté du Conseil économique et social.

Ce n’est pas facile. Il importera de trouver un modèle équilibré de démocratisation de l’innovation, pouvant se situer entre les exigences d’un peu plus de maîtrise et d’orientations démocratiques, les exigences économiques et militaires conjointement à la prise en compte des dynamiques internes au monde technoscientifique.

Peut être que l’Union européenne pourrait tirer des avantages de cette spécificité par rapport aux autres puissances. Peut-être qu’elle pourrait faire émerger le développement de domaines de recherche originaux, capables d’envisager en priorité le bien être humain et environnemental, sans se détacher des logiques du marché et de m’exercice de la puissance.

Cela équilibrerait un peu la course sur le même terrain des puissances concurrentes et chercherait d’autres « incubateurs d’idées, autres que ceux qui se mettent en place avec des technologues chinois, indifférents aux tenants et aboutissants de l’innovation, sauf la prise en compte du marché et de la puissance.
Mais pour cela il faudrait que le débat public et les partis politiques s’approprient de ces questions.

Les objections peu pertinentes

On entend les objections face à une hypothèse d’inscription de l’innovation scientifique dans le débat démocratique.
Une objection pourrait consister à évoquer la liberté de la recherche. Certes, mais on parle de technologies. Et même les sciences ne sont pas épargnées. Il y a déjà des années, le regretté philosophe des sciences de l’ULB, Gilbert Hottois, avait introduit le concept de « technoscience » pour dire que les sciences, c’est-à-dire le savoir, est de plus en plus fonctionnel et soumis aux technologies, au faire. Et ce « faire », peut-on ajouter, est en fonction de la domination tant sous l’angle dy marché que de la puissance donnée par les armes.

L’autre objection, maintes fois entendues, est que la technologie en soi, n’est ni bonne ni mauvaise ; cela dépend de l’usage qu’on en fait. On disait cela pour la technologie nucléaire. Oui, mais la technologie n’est pas neutre. Des choix sont faits en fonction de l’un ou l’autre but. On a encore devant les yeux le patron multimilliardaire de Facebook, venir devant le Parlement européen avec les allures et la rhétorique d’un communiant, s’excuser des dérives de son outil qui l’a rendu milliardaire, en promettant de corriger les erreurs et se réviser pour l’avenir… sans tellement convaincre. De même dans les programmes européens, les projets présentés doivent depuis quelques années contenir des arguments sur les aspects éthiques et sur les dimensions sociales. Cela donne l’impression d’une rhétorique qui n’a pas beaucoup plus d’efficacité que la bénédiction des chevaux et des chiens à la fête de Saint Hubert.


Les technologies sont peut-être neutres, mais les choix technologiques, les choix de recherche, les priorités de développement, leurs fascinations sans critiques, leurs utilisations, leurs captations déviantes ou tout simplement leurs impacts sociaux ne le sont pas du tout. C’est pour cela que les processus démocratiques doivent pouvoir s’exercer sur elles et avoir leur mot à dire.