Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

L’humanité comme patrimoine, juste pour le rappeler aux généreux donateurs millionnaires et milliardaires.

 

Felice Dassetto

17.04.2019

La cathédrale catholique de Paris a brulé. Elle est devenue la cathédrale de la France, relue avec toute la capacité de ce pays de construire une narration forte de lui-même et de forger des symboles réunissant par leur densité etet dans leur ambivalence la continuité de l'histoire d'une nation, au-delà des vicissitudes, des soubresauts de l'histoire et des clivages idéologiques ou politiques. En moins de 48 heures presqu'un milliard d’euros de promesses de dons a été annoncé par quelques grosses fortunes et quelques entreprises. Formidable. C’est un élan exemplaire de générosité et d’intérêt pour le patrimoine historique français et mondial.

Et ceci même si le soupçon peut surgir quant au fait que cet élan ne soit pas indifférent de l’intérêt qu’il y a à soutenir le président Macron, appelé le président des riches avec peut être trop d’emphase, mais avec un fond de vérité par la doctrine du cercle vertueux de la richesse.

Cet incendie a toutes les allures d’un de ces évènements catastrophiques qui, dans les faits et par les symboles qu’ils mobilisent, engendrent émotion collective et cohésion sociale.

 

On lira avec intérêt l'interview  réalisée par Nicolas Delalande et l'inressante analyse de Nathalie Heinich dans "La vie des idées" mis en ligne le 19 avril. A la suite d'uatres anthropologues, Heinich analyse  les ressorts de l'émotion patrimoniale". L'analyse déborde largement ce bref papier d'humeur.

 

Et de ce point de vue, il est tout compte fait un évènement providentiel pour le président français qui s’apprêtait à annoncer des mesures qui, peut-être, ne parvenaient pas à satisfaire les attentes avancées dans le sillage de l’effet papillon enclenché par les Gilets jaunes. Les flammes de Notre-Dame peuvent devenir une bouffée d’oxygène.

Dans ce contexte, les alliés riches et richissimes du président se sont dit probablement que l’occasion était bonne pour contribuer à sauver le soldat Macron, en même temps que contribuer à restaurer ce monument phare de l’histoire de France et de la symbolique européenne. Faire d'une pierre deux coups. Mais, en supposant ce point de départ, ils et elles auraient dû avoir la pudeur d'attendre que la cagnotte populaire commence à avoir un peu de consistance.  ils sont allés peut être trop et trop vite en besogne. Pour plusieurs raisons.

Le milliard annoncé, c’est d’abord claquer au sol l’élan de solidarité engendré par la mobilisation populaire, à coup de 10, 20, 50, 100 euros. Cette concrétisation d’une solidarité populaire, à laquelle le président Macron fait appel dans cette période de turbulences sociales, en prend un coup. Elle aurait récolté, à bien faire, quelques centaines de milliers d’euros. Le milliard annoncé est le bienvenu. Mais face auquel, en termes matériels et d’argent, la solidarité du peuple compte peu. Le haut symbole de Notre-Dame, devient le symbole des riches. Le clivage social dénoncé se confirme.

Et ceci d’autant plus que, pour des citoyens mobilisés pour revendiquer un peu plus de pouvoir d’achat (quelques centaines d’euros par mois) avec un grande dépense d'énergies sociales depuis des semaines et des mois, voir des gens et des entreprises sortir d’un coup de pouces des millions et des centaines de millions d’euros c’est peut-être un peu trop. Ce qui condirmera -vite dit-  à certaines et à certains que décidément les "trucs des catho" sont à côté de l'ordre social des riches.

Cette générosité étalée va poser la question à des citoyens ordinaires qui se demandent si donner quelques chose, dix, vingt, cinquante ou cents euros, de savoir d’où vient et comment une telle richesse est possible. Elle est là visible, non plus dans la froideur  abstraite des statistiques, ni dans les narrations émerveillées de Point de vue, mais dans le concret : combien puis-je donner et combien ces gens ou ces entreprises peuvent donner ?

Et au prix de qui ou de quoi cette richesse s’accumule ? Spéculation boursière, paradis fiscaux, travail sous payé dans les pays du Tiers monde par l’industrie du luxe, exploitations aux gants plus ou moins blancs ?

Tout compte fait, si cet incendie prolonge ces questions ou permet d’aboutir, si pas à plus de justice sociale au moins à un moindre niveau d’injustice sociale, l’incendie de Notre-Dame pourrait être également providentiel.

Le riches et richissimes, peut-être, s’interrogeront aussi sur le fait que l’humanité tout court, et pas seulement par ses œuvres matérielles et culturelles et comme investissement financier, mais en tant qu’humanité tout-court, est un patrimoine que tout le monde doit contribuer à sauvegarder et pas seulement par les surplus de leur richesse.

Les croyants chrétiens épris de justice sociale, y verront peut-être un signe du message de Pâques.