Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

 

Contestations contemporaines et modèle de société

Quelles perspectives pour des mouvements tels les Gilets jaunes ou les marches pour le climat ou d’autres mouvements sociaux ?

 

Felice Dassetto

 

29 janvier 2019

 

Le mouvement des Gilets jaunes pour exiger des mesures de plus grande justice sociale, les marches visant une action vigoureuse pour des mesures destinées à contrer les causes des dérèglements climatiques peuvent être mieux compris en les situant dans le cadre des protestations qui émergent depuis quelques décennies. Ellers sont portées par des fractions de populations des populations à l’encontre du modèle de société qui s’est mis en place depuis les années 1980 dans le monde occidental et qui s’est généralisé à l’échelle mondiale.

Avant de situer ces mouvements de protestation (point 3), il me semble utile de rappeler quelques éléments qui caractérisent ce modèle de société (point 1) et ses conséquences sur la limitation de la capacité d’action publique (point 2), que ce soit au niveau national ou européen.

En effet, les commentateurs politiques ont tendance à interpréter le mouvement des Gilets jaunes, tout comme les résultats des sondages qui montrent la défiance des populations à l’égard du politique (ou des médias, ou d’autres instances), comme une crise de communication, une crise de l’expertise (voir l’interview de Vincent de Coorbyter, La Libre, 5-6 janvier 2019), ou un enfermement dans l’entre soi des algorithmes de Facebook (voir par ex. l’intéressante étude de Roman Bornstein, « En immersion numérique avec les ‘Gilets Jaunes’ » (publié sur le web par la Fondation Jean Jaurès, 14 janvier 2019).

Ces aspects ont certainement leur pertinence. Mais en se limitant à cela, on tend à ignorer le fait que le modèle de société mis en place a « désarmé » les instances politiques d’une partie de leur capacité de gouverner. De telle sorte que ces mouvements, qui appellent les Etats à « faire quelque chose », sont des analyseurs de cette incapacité,et leur portée est donc bien plus grande qu’une question de communication, de crédibilité, de concurrence de savoirs.

 

1.Un modèle dominant dit « néolibéral ‘total’ »

 

Depuis les années 1980 le modèle capitalistique-industriel s’est renouvelé. Il est devenu mondial, financier, lancé dans la compétition mondiale. Il a acquis une puissance considérable par la domination qu’il a réussi à imposer sur la planète de diverses manières. L’occasion de ce projet a été la contre-offensive face aux critiques du modèle capitaliste qui étaient nés dans les années 1970, de source marxiste, mais également dans les mouvements contre-culturels.

Ce nouveau modèle a été appelé « néolibéral ».

Beaucoup a été écrit sur ce sujet. Je voudrais seulement rappeler quelques aspects sociologiques car ce modèle a réussi à imposer une formidable hégémonie intellectuelle aboutissant à des stratégies d’action remarquablement efficaces parvenant à construire des évidences collectives et à les imposer. Efficacité de pensée et efficacité pratique allaient de pair, utilisant parfois l’efficacité de la violence (comme dans le cas du Chili de Allende) pour s’affirmer  et pénétrer dans les rouages de la vie collective. Le philosophe français Grégoire Chamayou vient de publier un ouvrage fort intéressant, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, (Paris, éd. La fabrique, 2018). Il y décortique, en se fondant sur des documents et une analyse historique, la construction intellectuelle et pratique qui a abouti à une relance de la centralité de l’entreprise capitaliste et de son modèle, à la centralité de l’actionnariat, au renforcement des logiques managériales, à l’affirmation de la libre entreprise, à la réduction des critiques environnementalistes, à la réduction du rôle du politique et de l’État.

Il faudrait ajouter que le succès de ce modèle a lieu grâce à sa capacité de séduction à travers un accès généralisé aux biens, aux choses, nourrissant une dense culture matérielle, disponible pour chacun selon son niveau de capacité, pour les uns des biens de luxe, pour d’autres des biens moyens, pour d’autres des biens largement accessibles bon marché grâce à la production en condition d’exploitation en Chine ou dans d’autres pays. Ces biens permettent la diffusion à toutes les échelles de la société d’une identification individuelle par l’immersion par l’immersion dans le monde des objets et des marchandises. Parmi lesquelles les «  nouvelles technologies » fascinantes à un point tel jusqu’à penser à une « humanité augmentée ». Sans tirer les leçons de la fascination pour les technologies à la fin du XIX° siècle qui a ouvert larges les portes aux fascismes et au communisme. Fascination accrue par la puissance d’injonction-séduction des publicitaires, nouveaux prédicateurs et moralistes de ce qu’est le bon être humain et le bon vivre. Grâce aussi à la puissance homogénéisatrice d’internet et ses outils dérivés, de plus en plus accessibles, y compris dans les territoires périphériques de la planète.

Ce modèle de société en somme concerne la mise en forme exclusive, sous plusieurs aspects, du monde dans lequel on vit et du monde à venir : de l’économie (avant tout) au politique, de la culture au mode de construction de l’individu, des technologies de production des choses à celle de production des humains.

L’appeler uniquement « néolibéral », c’est utiliser une appellation trop limitée. En attendant une nouvelle appellation plus adéquate, j’ajouterais au moins l’adjectif « total ». C’est un modèle « néolibéral total ».

Chamayou, cité plus haut, parle d’un « libéralisme autoritaire », au sens où ce modèle est, se présente, s’impose comme « le seul véritable auteur de la volonté politique » (p.264) et, je dirais, de ce que doivent être l’humain et la société contemporaine.

Ce succès a lieu malgré les dysfonctions, allant des conditions de travail d’exploitations en Chine, au Bangladesh et ailleurs, à la mainmise brutale sur les richesses minières d’Afrique et d’ailleurs, à la pollution conséquente de l’environnement, aux épuisements professionnels et de rythme de vie, objet de plainte et mis en évidence par de nombreuses analyses, que l’anglicisme burnout semble transformer en signes naturels et inévitables de la modernité.

2. Les succès du modèle "néo-libéral" et les handicaps de la capacité de gouvernance du politique 

Le succès, la pénétration de ce modèle a fragilisé et a transformé la fonction et le rôle du politique. C’était d’ailleurs un des objectifs majeurs de ses fondateurs, tel Friedrich Hayek, pour lequel le libéralisme est « la découverte d’un ordre autogénérateur ou spontané dans les affaires sociales ». L’Etat doit donc abandonner ses ambitions régulatrices et orientatrices (quitte à les reprendre dans la logique de la force, pour « remettre de l’ordre », comme le fît Pinochet au Chili avec les louanges d’Hayek).

Or, ces idées vont à l’encontre de la vision des démocraties qui ont muri progressivement au sein des États-nations, à travers débats et luttes, tout au moins en Europe. Ce sidées et ces utopies consistaient à espérer de parvenir à disposer, à travers le politique démocratiquement constitué d’une relative maîtrise, par les populations constituées en « peuple » et en acteur politique, du devenir de leur monde. C’est une des promesses de la démocratie. Elle a connu des terribles déroutes d’une part dans le marxisme-léninisme qui a voulu imposer un État total à l’enseigne d’une homogénéisation prolétarienne totalement planifiée et, d’autre part, dans les nationalismes fasciste et national-socialiste d’Italie et d’Allemagne. Ces derniers ont voulu imposer au nom de la nation et de la race, par consensus ou par la violence, un État fort, homogène, porteur d’un projet total de société et d’humanité.

Les démocraties occidentales, après l’écroulement du fascisme et du nazisme et de la fin de la Deuxième guerre mondiale, étaient alimentées par l’espoir que, par des processus démocratiques, les sociétés et les Etats parvenaient à fonctionner par des médiations entre les multiples intérêts et forces sociales qui les constituent, afin d’arriver à une certaine maîtrise du devenir.

Cet espoir semble balayé partiellement depuis les années 1980 et la montée en puissance du modèle « néolibéral total » et mondialisé. Le politique semble devenu creux, non pas dans tous les domaines, mais dans quelques questions centrales.

La mondialisation de l’économie, qui est la charpente matérielle des sociétés et la financiarisation mondiale de celle-ci, ont rendu difficile la seule maîtrise nationale. Et la constitution d’instances mondiales de régulation, si elles servent les intérêts des équilibres économiques, ne servent pas nécessairement les intérêts des populations. Associées à ces développements économiques, les innovations technologiques, devenues indispensables pour le succès d’une économie compétitive, innovations fascinantes, imposent des rythmes de changements accélérés, par exemple dans la robotisation du travail.

Les États ont vu leur capacité de régulation réduite explicitement au nom du libre marché, avec l’injonction pratique de s’aligner sur le modèle du néolibéralisme mondialisé et innovant sous peine de périr. Le tout à l’enseigne du fait que cela favoriserait l’avènement de l’individu, du sujet enfin libre et émancipé.

Le politique, dès lors, a les plus grandes difficultés à être un lieu orientateur du devenir, et se transforme, ou plus exactement se voit cantonné au rôle d’acteur qui facilite un devenir définit par ailleurs et qui panse, vaille que vaille, les conséquences de ce devenir.

 

3. Des protestations sociales

Peut-être faudrait-il regarder les divers mouvements de protestation (voir infra) non seulement sous l’angle restreint des revendications immédiates et parfois peu argumentées et ne suffit pas non plus de se limiter à affirmer que « les gens acceptent de moins en moins d’aller voter tous les cinq ans et, entre deux élections faire confiance à leurs élus », sans se demander pourquoi. Car la question réside peut-être un peu dans le changement d’attitude des « gens », mais est surtout dans la possibilité de gouvernance du politique. De telle sorte qu’en même temps que le politique pense à comment gouverner les dissidents, ou comment ramener un consensus autour de lui, il devrait également penser, avec l’ensemble des citoyens à comment acquérir une nouvelle capacité de gouverner, dont il est dépossédé dans plusieurs domaines.

 

 

Une contestation globale, « inaudible », du modèle capitaliste néolibéral

 

La protestation et la contestation contemporaine du modèle du neoliberalisme mondialisé a déjà une histoire. Le modèle économique a connu d’abord la critique frontale faite au nom d’une « autre mondialisation », l’alter-mondialisme, concept né en 1999 qui a comme cible entre autres le capital financier dominant dans l’économie mondiale et les transactions financières mondiales rendues possibles par le web. Cette contestation est totale. L’alter-mondialisme cible également, à côté des multinationales, les grandes instances de régulation mondiale de l’économie, considérées comme non démocratiques et agissant au seul avantage des logiques capitalistes dominantes, comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce. Reste dans la mémoire l’importante protestation qui a eu lieu à Seattle en 1999 contre l’OMC. Dans ces mouvements convergeaient diverses idées issues tant de pays du « Tiers monde » que de pays occidentaux. Ces idées se situaient plutôt à gauche de l’arc politique, issues parfois des mouvements néomarxistes des années 1960-70.

De ces mouvements sont nés les Forums sociaux mondiaux, constitués en opposition et comme alternative au Forum économique mondial de Davos, qui réunit chaque année en fin janvier dans la station de ski suisse, le gratin de l’économie, de la finance, de la politique mondiale, constituant un véritable lobby et conclave à haut prix d’entrée de la dirigeance mondiale. Les « forums sociaux » ont continué à se réunir pratiquement chaque année, uniquement dans des pays du Tiers Monde.

En 1998 avait été formé en France, et étendu dans plusieurs pays, le mouvement Attac (acronyme de « Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne »). Cette taxe provient d’une idée de l’économiste américain, prix Nobel, John Tobin (d’où son appellation de taxe Tobin), qui avait déjà évoqué cette taxe en 1972, comme juste mesure fiscale et comme instrument de limitation des mouvements frénétiques des capitaux.

Au fil des années, ce mouvement global de contestation s’est quelque peu épuisé pour au moins deux raisons. D’abord, par l’impossibilité d’aboutir à l’un ou l’autre résultat et devant le « succès » du modèle économique dominant, dans lequel s’est même insérée depuis les années 1980 la Chine communiste, à l’enseigne d’une « économie socialiste de marché » qui intègre autoritarisme et dirigisme communiste avec libéralisme (en droite ligne, tout compte fait, de la pensée de Hayek qui considère possible la dissociation entre libéralisme et démocratie). En vingt ans ce modèle n’a fait que grandir, et l’économie chinoise, expansionniste, est devenue la deuxième économie en termes de produit intérieur brut après les États-Unis. Quant à la taxe Tobin, elle n’a jamais réussi à être appliquée ni dans le monde ni en Europe, tant la puissance des intérêts du capitalisme financier, l’impossibilité d’un accord mondial, a rendu impossible sa promulgation.

Une autre raison est probablement due au fait que cette contestation était marquée par une idéologie et un argumentaire anticapitaliste issus de près ou de loin du marxisme. La crise du communisme et le pessimisme « postmoderne » devant de grandes élaborations théoriques et doctrinales (qui pourrait être aussi considéré comme un succès du néolibéralisme total, se laissant pour lui la seule vérité) ont réduit les adhésions à ce mouvement, tout au moins dans le monde occidental.[i]

Ce mouvement global de critique du monde de développement est entré dans une phase de veille et de marginalisation ; par contre ont émergé des mouvements de critique sectorielle de la mondialisation.

 

La nouvelle phase de contestation du modèle depuis les années 1990

 

Depuis les années 1990, nous assistons à une nouvelle phase de contestation du modèle de société, tant sous l’angle capitaliste-mondialiste que sous l’angle politique.
Plusieurs types de mouvements apparaissent.

Ils ont en commun de ne pas procéder à partir de formulations idéologiques et théoriques structurées, mais plutôt de vécus, de ressentis, réels dans de nombreux cas, ou imaginaires.

Ces points de départ sont issus de l’actuelle phase post-idéologique qui valorise le soi, le vécu, le cri issu de l’expérience propre, la narration de soi.

On pourrait risquer une hypothèse quant aux acteurs de cette nouvelle vague. Je dirais qu’il s’agit surtout de personnes en marge du modèle néolibéral total (englobant l’économie, mais également la vision culturelle de soi et de son être au monde, de l’Etat et de son rôle), issues par exemple de certaines professions traitant avec les humains et donc pas encore trop néo-libéralisables, tels enseignant(e)s, personnel soignant, éducatrices et éducateurs….Ainsi que des personnes pénalisées et marginalisées par ce même modèle. Ou encore des personnes jeunes, pas encore (parce que jeunes) pris comme acteurs dans le courant culturel dominant du néolibéralisme total, même s’ils le sont comme consommateurs.

Comme tout mouvement populaire qui se fonde sur des masses de populations et non pas sur des cercles restreints de pouvoir, ces mouvements ont en commun la mobilisation de masse, les manifestations de rue pour sentir dans la force du nombre leur puissance et voir leurs chances de se faire entendre, rendu d’autant plus facile par la technologie Facebook etc

Voyons donc ces différents mouvements. Je liste ici et je mets dans la même vague plusieurs types classés les uns de la droite ou de l’extrême droite et les autres à gauche ou à l’extrême gauche.

Parfois les thèmes des uns et des autres se mêlent et se renforcent réciproquement.

 

Le souverainisme nostalgique et rancunier

Un mouvement de contestation de la mondialisation provient de mouvements et partis dits souverainistes ou nationalistes. Ils foisonnent partout dans le monde et dans plusieurs pays européens. Le premier à avoir engrangé un succès électoral étant le Front national français renommé depuis 2018 Rassemblement national. Les autres partis de la même mouvance vont de l’Italie de la Lega à la Suède, de la Hongrie à l’Autriche en passant par bien d‘autres pays, tel le Vlaams Belang (et la NVA) en Belgique, le Parti des Vrais finlandais ou en Allemagne le parti historique NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands), et le parti de constitution récente, Alternative für Deutschaland, qui a eu un succès électoral notable aux élections de 2017.

Ces mouvements et partis se fondent sur des idées politiques simplificatrices (mais qui parlent par leur lisibilité spontanée et viscérale) : celle de la pureté de la nation, du peuple, celle de la maîtrise nationale du devenir. Ces mouvements ont ainsi un côté nostalgique, évoquant une à la mondialisation, face à la standardisation européenne, face à l’immigration de non-autochtones. Ils ont donc, tout naturellement, deux cibles qu’ils attaquent de manière agressive et rancunière.

D’une part, les immigrés qui mettent en crise l’identité nationale homogène et supposée atavique.

D’autre part les instances et le projet européen, cet ensemble qui prend la forme, selon ces mouvements, d’un relais de la mondialisation, désincarné, bureaucratisé et méta-national.

Ces partis auront du succès lors des prochaines élections entre autres parce que face à la puissance émotionnelle et au militantisme de ces mouvement ceux qui pensent les contrer ne développent qu’un argumentaire froid, fonctionnel, faiblement convaincu. La construction euroépenne se voulant et se présentant uniquement sous l’angle de sa fonctionnalité… mais celle-ci fonctionnant mal pour une partie de la population.

On qualifie souvent ces mouvements de populistes, en raison d’un mode de gouvernance qui en appelle globalement à la volonté du peuple, qui s’identifie souvent dans des chefs charismatiques (en général au masculin, mais avec des exceptions). De ce fait, en se fondant sur ce rapport direct entre le peuple et le leader-tribun. Une cible de ce mouvement est aussi la démocratie parlementaire, nécessairement plurielle, lente dans ses décisions[ii].

 

Des mouvements libertaires-sociaux

 

Dans d’autres cas, ces mouvements prennent des accents anti étatiques comme c’est le cas du mouvement italien Cinque Stelle, fondé en 2009 par le comique italien Beppe Grillo, largement médiatisé, accompagné du rôle idéologique important de Gianroberto Casaleggio (1954-2016). Ce dernier était un industriel issu du monde du web. Il est animé par la compréhension de la puissance des réseaux sociaux dans les dynamiques sociales, aboutissant à une idéologie de démocratie horizontale. Ce sont les idées qui animeront le mouvement Cinque stelle. On oppose donc une démocratie d’en bas, qui se veut directe, contre ce qu’ils estiment être une politique bureaucratique figée, issue d’un système politique représentatif, considérée incapable de se faire le relais des besoins et attentes populaires. L’opposition au capitalisme mondialisé et à l’Europe découle de l’opposition anti-étatique.

Ces mouvements critiquent la démocratie représentative, stigmatisent la lenteur, la distance du peuple. Dans la même veine, certains parlent de remplacer les élections par des tirages au sort. Dans la mouvance de la société « néolibérale » liquide et de l’idéologie des réseaux sociaux ils prônent un appel massif aux référendums populaires.

En somme, globalement, c’est une critique du système politique institué, considéré inefficace, impuissant, le cas échéant corrompu et se taillant des privilèges. Reste à voir si l’émergence de ces mouvements est due uniquement à des ruptures de communication et d emode de fonctionnement entre une base sociale habitué à la vitesse et à l’image et des institutions qui fonctionnent par de sprocédures et des argumentaires ou si cela est dû aussi à une incapacité ojective du système politique et surtout à sa renonciation – peu importe à la limite le courant idéologique- à contrer les courants dominants du modèle et d’orienter quelque peu le devenir social.

 

Des mouvements à but social local

 

Un autre type de mouvement a comme point de départ la situation sociale économique des personnes qui se mobilisent. Il a une forte composante horizontale, à travers l’expérience des réseaux sociaux devenus incontournables en tant qu’instruments très performants de mobilisation. Ce sont les mouvements qui éclatent en 2011 : Occupy Wall street , les Indignados en Espagne, les révoltes du Printemps arabe [1]. La justice sociale, la justice fiscale, le manque de travail, la critique du capital financier sont quelques thèmes récurrents. Ils rejoignent des thèmes syndicaux.La protestation vise dans certains cas l’État, accusé d’être incapable de jouer son rôle de distributeur et le capitalisme mondialisé, en particulier le capitalisme financier dominant. Les « Gilets jaunes » ont construit leur identité et leurs objectifs à partir de ces aspects.

Ces mouvement restent dans le « pour soi » et ne semble pas (ou pas encore) poser la question de la justice sociale sur le plan mondial.

 

Les mouvements de justice mondiale

 

Il s'agit de mouvements qui élargissent le regard sur la justice social à l'échelle de la population mondiale et de ce que jadis on appelait les rapports "nord-sud".  Terminologie  un peu dépassée dans la mesure où à la suite de la mondialisation, nord et sud sont imbriqués, mais toujours pertinentr dans la mesure où les clés du modèle restent au nord, même si désormais ce nord s'élargit à la Chine (avec son modèle particulier qui ajoute une bonne dose d'autoritarisme), et dans d'autres pôles orientateurs de l'économie-monde). C'est un vaste effort qui mobilise baucoup de personnes. Il se caractérise par un effort d'aide. Il tente aussi une protestation sociale envers ce modèle global de société. Il a des relais avec des populations des pays qu'on appelés du "Tiers monde". Ces relais semblent plus conséquents en Amérique latine qu'en Afrique ou dans d'autres pays où la pauvrété la fragmentation sociale persistent, voire s'accroissent. On voit là comment face à la puissance de la mondialisation induite par les détenteurs des clés du modele neolibéral total, capables de donner naissance à une société mondiale des élites et une société consommatrice mondiale, la capacité et la possibilité de faire émerger une société civile mondiale est bien réduite. Les Forums sociaux mondiaux que j'ai évoqué plus haut sont des tentatives  dans ce sens. Des organismes transnationaux tentent de même, malgré leur logique bureaucratisée. Les connexions entre mouvements mondiaux et mouvements locaux restes faibles.  

 

Des mouvements localistes d’alimentation

 

A partir d’une critique de l’agriculture industrielle, croisée avec le souci d’une alimentation saine poussée par le mouvement écologiste mais à laquelle adhèrent de plus en plus de personnes, et du souci de la création d’emplois, naissent des initiatives multiples locales. Di mouvement « kilomètre zéro », qui prône une agriculture locale et de proximité, au « slow food » qui défend une nourriture non industrielle, aux agriculteurs qui se convertissent à une agriculture non ou faiblement chimiquement productive, au développement de potagers individuels, coopératifs ou partagés, un large mouvement couvrant les classes supérieures et moyennes et les milieux populaires et arrivant de manière croissante dans la cuisine des chefs étoilés, ce mouvement cherche une voie alternative à la pénétration du néolibéralisme totale dans l’alimentation. Ce mouvement reste bien entendu marginal par rapport au grand flux des produits issus de l’industrie agroalimentaire qui, à son tour, tente de récupérer l’image de cette dynamique.

La question de l’alimentation saine se conjugue dans ce cas avec celle environnementale contre l’usage de pesticides et la circulation extrême des marchandises avec le localisme de l’activité et de l’emploi.

 

Des mouvements « terriens »

 

Semble surgir maintenant un nouveau type de mouvement qui a comme base la question écologique et en particulier le réchauffement climatique. Les gens se mobilisent au nom de la terre commune, estimée en danger et faisant craindre de lourdes conséquences pour les humains. Cette question était restée depuis des décennies dans le domaine important mais restreint des climatologues, du GIEC. Elle était répercutée par des partis écologiques, qui avaient d’ailleurs des succès en général limités, à des exceptions près, même si les idées écologiques gagnaient du terrain. Des mouvements organisés et structurés d’élites, tels Greenpeace, mènent depuis des années des actions démonstratives de sensibilisation et font un travail de lobby.

Mais actuellement ces idées semblent devenir l’objet d’un début de mouvement social populaire, véhiculé par des canaux différents (initiatives locales, groupes de pression, manifestations publiques), animé par des jeunes et moins jeunes.

Le but de ces mouvements ne consiste pas seulement à dénoncer telle ou telle atteinte à l’environnement, mais à faire face à l’enjeu global que constitue le dérèglement climatique.

L’enjeu s’amplifie donc et ces mouvements commencent à devenir, bien que d’intensité inégale, planétaires.

 

Les mouvements féministes

 

Les mouvements féministes, anciens et récents, ont pour cible la domination masculine. Parfois ils débordent cet aspect spécifique pour interpeller des modes de production d'une image de la femme, dans la publicité par exemple. Dans le passé ils ont fait un certain lien entre le statut de la femme et le mode de mise au travail dans l'industrialisation. Aujourd'hui la cible directe me semble être la persistence du machisme (le mouvement Me too). Ancienne formes de machisme et de patriarcalisme  cotoient des nouvelles expressions de dominations masculines, sexuelles, sociales, économiques ou politiques.

Je me demande si au sein des divers mouvements féministes on a fait le lien entre le modèle du néoliberalisme total et le machisme patriarcal. Il me semble en effet  que  ce modèle total, qui devient évident par la force de son imposition a des  traits culturels qui renvoient à la domination  du monde des mâles. Même si de nombreuses femmes y adhèrent et si les femmes sont aspirées, comme tout le monde, dans le vortex attrayant  du succès culturel de ce modèle de société. 

 

Conclusion : quelles issues ?

 

Ces mouvements partiels se sont fait entendre chacun dans son domaine.

Est-ce qu’on est en train d’assister à une convergence de ces protestations, à leur passage de la plainte à la critique et à une convergence vers une critique globale du modèle de développement dans laquelle se rejoignent la critique sociale, celle environnementaliste et climatique, celle institutionnelle et celle de l’appropriation locale ou de l’articulation maîtrisée entre local et mondial. Cette dernière pouvant converger ou trouvant sur son chemin la critique nationale nostalgique et rancunière.

Le devenir est ouvert et cette dynamique fait partie de la réalité contemporaine

 

a) Ces mouvements (mis à part les partis nationalistes qui ont une stratégie claire d'occupation directe du pouvoir) font souvent appel au politique, aux gouvernants afin qu'ils interviennent pour plus de jusice sociale, fiscale, ou en faveur d'un tournant climatique ou pour une appropriation du devenir.

 

Cela supposerait que les gouvernants aient la capacité d’infléchir, si pas de modifier, le modèle « néolibéral  total » existant. Cela ne semble pas le cas. Ils n’ont ni la force politique ni la capacité financière pour cela. Les systèmes politiques ont juste la capacité de grignoter sur les marges le modèle néolibéral total. Ou bien essaient d’agir, dans leur domaine spécifique d’action, par la réallocation des financements ou par l’économie de personnel et l’accroissement de sa productivité. Ou bien en endettant l’État, ce que le modèle néolibéral total » a voulu empêcher.

Face à l’appel d’une maîtrise nationale, les pouvoirs publics ont des difficultés à donner une réponse claire. C’est également le cas de l’Union européenne. Manque une perspective claire concernant la maîtrise locale à l’ère de la mondialisation, capable d’articuler la nécessaire sortie du seul régime des Etats-nations et l’entrée dans un espace mondialisé. La seule forme actuelle est celle d’une entrée par la puissance, tels les États-Unis ou la Chine. Manquent des modèles alternatifs.

Face à l’appel pour plus de justice sociale, la marge de manœuvre des Etats est un peu plus large. L’État français a déjà lâché du lest dans l’urgence, hélas seulement suite à la violence de la rue. Il tente actuellement l’initiative considérable d’un débat national. Il n’ira probablement pas au cœur de la construction de l’injustice due la domination qui la fonde. Mais il formulera quelques solutions.

Face à la demande de justice fiscale, la marge de manœuvre des Etats est bien réduite en raison de la force de pression de lobby et de puissance des grands financiers qui disposent de l’arme de rétorsion des déplacements de capitaux.

L’appel à des actions contre le réchauffement climatique trouvera des réponses qui concernent surtout « le peuple polluant » : promotion des mobilités autre que la voiture (le « peuple » roulera de plus en plus en transports en commun et en vélo), incitants en faveur des énergies renouvelables et de la voiture électrique (sans trop s’interroger sur la production d’électricité, sur la production de cette voiture électrique), etc.

Mais les pouvoirs politiques n’auront probablement aucune possibilité de réinterroger le modèle sociétal dominant de production et de circulation mondiale, de délocalisation multiple des productions, de l’incitation croissante à la consommation, qui est à l’origine – et continuera à l’être à la fois de la pollution et du dérèglement climatique que de la persistence d’injustices sociales.

 

b) Reste à savoir comment réagiront les puissances économiques, celles du monde financier-industriel et de leurs alliés multiples: des managers au monde des ingénieurs, des publicitaires aux économistes et aux divers concepteurs qui détiennent les clés du monde  à venir et en train de se faire.

 

Développeront-ils des stratégies de contournement, de délégitimation comme cela a été fait à partir des années 1980 ? En s’inspirant éventuellement de stratégie de contre-insurrection enseignées dans les académies de l’armée américaine comme le signale l’ouvrage cité de Grégoire Chamayou (p. 150 et note 150) .

Ou bien, y aura-t-il un sursaut de grande ampleur suivi d’actions concrètes, un véritable tournant de cap par rapport au grand modèle néolibéral total ? C’est un peu illusoire, tant les intérêts du statu quo du modèle son grands.

(Entre parenthèse, il serait intéressant de connaître ce qui s’est dit dans les couloirs de Davos (et non pas devant les caméras de télévision) suite aux interpellations de Greta Thunberg, la jeune suédoise arrivée à Davos en train et poussée par le sentiment d’urgence au sujet de climat et venue interpeller les grands de ce monde.)


c) Les politiques parviendront à s’interroger au moins sur le fait de savoir si le modèle néolibéral total est capable ou non de répondre aux multiples attentes des populations ?

 

d) Et, pour finir, si les réponses seront en mi- teinte, partielles, que feront ces mouvements sociaux ?


Se plieront-ils à l’action délégitimatrice, se contentant de quelques réponses partielles ?

Ou se décourageront-ils et se marginaliseront-ils, comme les mouvements des années 1970 ?

Emprunteront-il la voie de la participation politique comme l’ont déjà fait (en bouleversant le paysage politique classique) les partis nationalistes, les mouvements social-libertaires (Cinque stelle, Podemos…), des partis écologistes, ou comme semblent vouloir le faire les Gilets jaunes. Ou bien, tous ces mouvements trouveront-ils des créneaux de cohésion et surtout sauront-ils traduire leurs protestations en programmes politiques. Ou trouveront-ils dans des partis existant un espace ouvert pour leur participation ?

Ou aboutiront -il à la nécessité d’un terrorisme d’ancien et de nouveau style (comme le cyberterrorisme), faute de pouvoir se sentir entendus ?
Ou bien, pour terminer, décideront-ils de créer une sorte de contre-société, coupée de la tendance qui domine le monde, comme beaucoup tentent d’ores et déjà de le faire, mais qui serait encore davantage en rupture avec le cœur de la structuration du néolibéralisme total ? Non pas à la manière d’une réédition du mouvement contre-culturel hippy des années 1970, fuyant le monde, mais suivant le modèle d’une une alter-société réaliste de boycott et d’alternative du modèle dominant ?

 


[1] Plus particulier à la situation grecque est le mouvement Syryza, né en 2004. Il est issu d’une « coalition », comme son nom l’indique, de partis communistes de diverses tendances, écologistes qui prend des accents contre le système politique national et européen, à l’occasion de la grave crise financière de ce pays, rejoignant ainsi des vues d’autres mouvement d’opposition au système des années 2000.

 


[i] On peut lire de Geoffroy Pleyers, Forums Sociaux Mondiaux et Défis de l'Altermondialisme. Louvain-la-Neuve, Academia, 2007 ; Alter-Globalization. Becoming Actors in the Global Age. Cambridge:Polity Press, 2011.

[ii] Beaucoup a été publié sur les populismes. Pour un usage didactique voir : H. Deleersnijder, Dis, c’est quoi le populisme, Renaissance du livre, 2017 (avec une préface qui cadre et synthétise en quelques pages la question de Vincent de Coorbyter)