Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Les « Gilets Jaunes » 

Un fait révélateur d’une transition écologique injuste et tronquée ?

Felice Dassetto

19.11.2018

(publié dans Le soir version électronique du 20.11.2018)

Les prix et les taxes des carburants augmentent. Mobilisés par les réseaux sociaux, des gens- femmes et hommes- protestent. Ils et elles trouvent un symbole simple à la portée de tout le monde : des survêtements réfléchissants. Ils leur donnent une identité : les « gilets jaunes ».

La protestation s’exprime par des arguments immédiats : l’augmentation considérée inacceptable du prix d’un produit considéré vital dans la société de l’automobile : indispensable pour certains, utile pour d’autres. Ce mouvement spontané a évidemment des difficultés à se coordonner. Il risque d’être récupéré et infiltré par des mouvements  extremistes de totue sorte ou par de gens qui ne savent dire que la violence.

 

Il n’est peut-être pas plus qu’une flambée d’humeur. De l’Hexagone il rebondit en Belgique francophone. Il ne passe pas, jusqu’à présent au moins, la frontière linguistique intra-belge, et ne se popularise pas dans d’autres pays.

Des arguments de politiciens ou d’analystes de toute sensibilité politique, s’évertuent à argumenter sur le fait que la transition écologique est indispensable et donc que ces taxes sont un sacrifice nécessaire. Ils soulignent également que le coût de l’automobile n’a pas augmenté. Donc ce mouvement n’aurait pas de raison d’exister.

Ce sont des arguments un peu courts, car on pourrait voir dans ce mouvement des signes d’un questionnement plus fondamental qui se situe à plusieurs niveaux : le modèle injuste de transition écologique ; plus largement la protestation contre l’indécence des inégalités sociales ; le questionnement sur le modèle biaisé et inefficace de transition écologique.

Le sociologue Alain Touraine il disait que les mouvements sociaux doivent marcher sur trois pieds, sous peine de s'effondrer. Ils doivent se fonder sur un principe d'identité, dire qui ils sont: et à ce sujet les Gilets Jaunes se sont fait entendre. Deuxième pied:  de smouvements sociaux doivent se fonder sur une principe d'opposition: ils doivent identifier leurs adversaires. Ici les Gilets Jaunes pataugent un peu. Bloquer des supermarché où filtrer des voitures ou bloquer des routes n'est peut être pas identifier clairement un opposant et le bon opposant. Et enfin un mouvement social doit parvenir à exprimer ce que Touraine appelle une totalité. C'est-à-dire parvenir à inscrire les révendications particulières dans une récit plus large, se donner et donner des horizons. C'est ce que manque aux Gilets Jaunes. Et pourtant ce mouvement spontanée contient des horizons, car il met le doigts sur diverses dysfonctions centrales de la société.

J'ai essayer d'écrire ci-dessous ce qui me semble être cette totalité, cet horizon critique ouvert par ce mouvement. En précisant que ce mouvement n'est pas, selon moi, uniquement un mouvement anti-système comme je l'ai entendu dire. Il va plus loin.

Le modèle injuste de transition écologique

Les taxes sur les carburants devraient servir à faire diminuer l’utilisation de la voiture. Elles sont en même temps une source de revenus pour l’État.

Les discours qui accompagnent cette augmentation de taxes visent à culpabiliser le consommateur individuel en utilisant le grand argument de culpabilité contemporain qu’est l’atteinte à l’environnement.

Mais le fait est que l’augmentation de la taxe sur les carburants ne pèse pas de la même manière selon les revenus. Elle ne pèse pas de la même manière si l’on dispose d’une voiture de société assortie d’une carte de crédit pour les carburants ou si on doit sortir de sa propre poche l’argent pour le plein d’essence. La transition écologique et son coût devient un révélateur d’inégalités sociales qui sont occultées grâce à des produits de consommation à bas prix importés de pays qui les fabriquent à moindre coût, exploitant une main d’œuvre à des salaires de misère.

Autrement dit, lorsque des économistes interviennent pour dire que le coût de la voiture n’est pas plus cher que par le passé, ils oublient que l’estimation du coût de la vie se fait toujours de manière relative et par comparaison. Sans compter le caractère faux de l’argument entendu dans les médias qui consiste à dire que le « revenu moyen » a augmenté, argument qui est dans la veine de celui qui, observant qu’une personne a mangé un poulet et qu'une autre n' a rien mangé, conclurait qu'ils ont mangé "en moyenne" un demi-poulet chacun.

Il y a aussi un côté injuste de l’effort : que le peuple aille travailler en vélo ; qu’il fasse du co-voiturage, qu’il prenne des trains et des métros surpeuplés. Les classes dirigeantes continueront à rouler confortablement dans des grosses voitures. Le mythe égalitaire de la voiture pour tous, chacun avec la voiture à son niveau de revenus, bien entendu, mais avec les mêmes droits de rouler sur les routes, est en train de finir. En raisons de leurs revenus, certains auront plus de droit que les autres.

La protestation contre l’indécence des inégalités socioéconomiques

En amont de cette perception d’injustice de la taxation généralisée, il y a aussi une perception d’indécence sociale. Les médias parlent régulièrement des revenus des dirigeants de toute sorte, des bénéfices qui se chiffrent en milliards pour certains patrons, du luxe croissant d’une part de la population, de yacht qui s’arrachent au prix de millions, de centaines de millions dépensés pour acheter un tableau et ainsi de suite. Face à quoi, une partie importante de la population, tout en dépensant la même énergie au travail et parfois plus que les autres, doit vivre avec le dixième, le centième voir plus de revenus des précédents.

L’économiste Joseph Stieglitz avait jadis utilisé une image pour parler de la société contemporaine. Nous ne vivons plus dans une société, avec une stratification sociale, certes inévitable, mais raisonnable, écrivez-t-il. C’était l’utopie des sociétés des années 1960 et plus largement celle d'une démocratie sociale. Cet idéal est foulé au pied des transformations sociales et technologiques contemporaines. Nous pensions être embarqués dans un même bateau, certes dans des classes différentes, mais quand même dans un même bateau. Aujourd’hui, dit Stiegitz, on navigue dans des bateaux différents, dans trois bateaux, nous dit-il. Les uns dans des paquebots de luxe, à la route bien tracée, avec des radars et des systèmes de pilotages efficaces, des bateaux de sauvetage bien fournis. Les autres dans de vieux rafiots qui tiennent péniblement la mer, aux moteurs poussifs, à la merci des vagues et des vents ; ils suivent péniblement le convoi. Les autres enfin sont largués, accrochés à des radeaux de fortune essayant de ne pas couler. Les gens des vieux rafiots tentent d’en sauver. D’autres sont irrités par ces gens qui s’accrochent à leur bateau chancelant. Ceux du paquebot de luxe ne les regardent pas, ne les voient pas. Leur monde est ailleurs.

L’État d’ailleurs, sensé équilibrer le convoi, a des moyens insuffisants, disposant des ressources réduites, forcé d’accepter une fiscalité proportionnellement plus faible pour les plus gros revenus provenant des salaires et des biens mobiliers et immobilier, par rapport au poids de la fiscalité directe et indirecte des moyens et faibles revenus. À l’enseigne de l’idée, de la doctrine, qu’un jour ou l’autre par une osmose naturelle, les vieux rafiots deviendront des beaux paquebots si pas des paquebots de luxe. C’est la théorie du ruissellement, du « tax shift ». Attends et espère, dit-on. Les gilets jaunes en ont assez d’attendre. Car ce discours dure depuis quarante ou cinquante ans.

Il faudrait faire une sociologie approfondie de la structure sociale contemporaine, de la nouvelle mise en place d'une "société de classes" aux intérêts opposés, dominées par des finalités imposées par les classes dominantes. Il faudrait que tout le monde s’interroge sur ce que cela implique en termes de cohésion sociale et pour les fonctionnements démocratiques. On en voit les signes dans les résultats électoraux engrangés par des partis nationalistes. Et analyser en même temps l’ambivalence des rapports sociaux naviguant avec ambiguïté entre protestation et fascination consumériste

Un modèle biaisé de transition écologique

La taxe sur le carburant, celle sur le diesel, devrait pousser à l’abandon de l’énergie fondée sur le carbone vers d’autres formes d’énergie. C’est l’axiome de base qui justifie l’augmentation de ces taxes. Ceux qui ne l’acceptent pas sont considérés comme des rétrogrades résistants à la transition écologique.

Le problème est que cet argument est tronqué.

Alors que l’on s’en prend à la pollution engendrée par les vieilles voitures, on ne pose aucune question au sujet de la croissance des voitures de grosses cylindrées (et de plus en plus encombrantes dans les espaces urbains) que les classes moyennes supérieures affectionnent et qui émettent des doses de CO2 plus élevées que les petites cylindrées, même usagées.

On dit vouloir remplacer les voitures à essence avec des voitures électriques – la nouvelle manne de l’industrie automobile- sans rien dire sur la fait de savoir d’où viendra l’électricité pour alimentes ces voitures : des centrales nucléaires ? Des centrales à charbon allemandes ? Sans dire d’où viennent (et à quel prix en termes d’exploitation) proviennent les métaux des batteries de ces voitures et comment sera organisé leur recyclage.

Alors qu’on taxe des voitures et camionnettes diesel au nom, à juste titre, de lutter contre les dangers du cancer, le nombre de camions fonctionnant au diesel, de plus en plus énormes et puissants, intouchables car, nécessaires au modèle économique de la circulation mondiale de marchandises, ne font que croître à l’excès saturant l’espace des autoroutes et des routes, diffusant largement leurs particules fines, même dans les villes.

De même les gigantesques porte- containeurs fonctionnant au fuel et très polluants qui sillonnent les mers transportant des marchandises et autres produits. Produits d’ailleurs suremballés avec du plastique qui s’accumule en milliers de tonnes, alors qu’en même temps des mouvements zéro-déchets animent une partie de la population, qui va faire ses courses avec des sachets de récupération et des bocaux reemployables.

De même pour les avions, bien plus polluants que des voitures, qui multiplient leur présence dans l’espace aérien et dont on prévoit également une importante croissance dans les années à venir, tant pour les vol passager que pour les vols cargo, utilisant du kérosène qui continue à ne pas être taxé, permettant entre autres de faire payer des prix ridicules de transport. Avec la grande joie des utilisateurs, passagers ou consommateurs on line, fascinés par cette ambigüité consumériste.

De même les engins agricoles, de plus en plus énormes et tractés par des moteurs puissants pour servir une agriculture hautement mécanisée, qui utilise un carburant faiblement taxé à la recherche d’une productivité croissante, mise en compétition, au nom du dogme de l’indispensable mondialisation du commerce, avec une agriculture mondiale de modèle américain qui ne se pose pas des questions d’environnement ni de pesticides ou de pollution.

Ou encore, alors que l’on dit nécessaire la lutte contre les gaspillages, on ne pose aucune question à l’obsolescence des technologies de l’information et de la communication, poussées par une innovation qui a certes un côté fascinant, mais qui est insensée. Alors qu’on pousse à l’épargne énergétique des maisons et des industries – ce qui est une bonne chose- , aucune question n’est posée à la consommation énergétiques des grandes plateformes informatiques, de Google à Amazon et passant par tellement d’autres qui consomment des masses considérables d’énergie pour la diffusion de messages, certains utiles socialement, mais beaucoup utiles uniquement pour les bénéfices de ceux qui les gèrent. Et les pouvoirs publics favorisent cela en mettant en place des 4G et des 5G pour transmettre des masses croissantes de messages sans s’interroger sur l’utilité de cela et sur les coûts énergétiques.

L’évidence de la mondialisation considérée absolument vitale et nécessaire dans cette société qui se pense avant tout par ses flux, fait en sorte que, comme pour les circulations mondiales des marchandises, celle des messages n’est pas questionnée sur le plan de la transition écologique alors que les questions, les culpabilisations et les coûts sont reportés sur les réalités locales.

Le modèle de transition écologique est décidément tronqué et inéquitable.

Quoi qu’il en soit, il est certain que la nécessaire transition écologique n’aboutira jamais avec un tel modèle de développement économique – devenu intouchable- de telle sorte que les taxes sur les carburants apparaissent comme des mesurettes partielles, injustes et en partie vaines, surtout si elles visent de manière indistincte les consommateurs individuels. Autrement dit, c’est une lourde erreur d’ isoler la transition écologique, sans la connecter à la question de la justice sociale d’une part, et à celle du modèle économique et sociétal d’autre part. C’est peut-être ce que les gens du bateau-rafiot avec un gilet jaune veulent faire entendre.