Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

La nouvelle question sociale et la question sociétale.

Réflexions en marge et en prolongement de l’interview de Raphaël Glucksmann dans Le Soir du 20-21 octobre 2018 réalisée par William Burton

 

Felice Dassetto

23.10.2018

 

Le quotidien belge Le Soir a publié le 20-21 octobre 2018 une interview du politologue Raphaël Glucksmann à l’occasion de la parution de son livre Les enfants du vide. De l’impasse individualiste au réveil citoyen », Allary éditions. Je n’ai pas encore lu ce livre, mais la longue interview réalisée par William Burton et les réponses claires de Raphaël Glucksmann permettent de voir assez clair au sujet du propos de l’auteur.

L’auteur y résume sa position. Il ne prône rien de moins qu’une refondation de la gauche qui, selon lui, se limite à pourfendre l’extrême droite, sans vouloir reconnaître que celle-ci est porteuse d’un « projet cohérent de société ». Se limitant à « dénoncer le discours adverse », la gauche ne parvient pas à définir un projet propre. Or, pour l’auteur : « l’alternance ce sera celui qui parviendra à définir un projet cohérent de société ». Pour cela « il faut qu’on fasse peuple en tant que collectivité politique», sans se limiter aux « droits individuels et aux droits de l’homme ».

Le titre du Soir reprend une phrase de Glucksmann et résume l’essentiel : « La gauche doit se réattaquer à la question sociale ». Question qui résonne au moment de l’après-élection belge qui voit le succès du Parti du travail de Belgique, issu du marxisme, et du parti Ecolo. Mais aussi question qui résonne compte tenu des succès électoraux des partis d’extrême droite, que Glucksmann rappelle avec inquiétude, de Salvini à Orban en passant par beaucoup d’autres.

La posture de l’auteur est fort liée à la situation française et à la crise du parti socialiste de ce pays. L’interview donne une place assez conséquente à ses jugements politiques. Pour Glucksman, le macronisme est un « vide intersidéral », en tant que projet politique, car il tente de nier les problèmes affirmant que tout va se résoudre (ce qu’il appelle une vision comique). Par ailleurs il considère que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon est un « un fourre-tout idéologique ». Je lui laisse ce jugement et je voudrait au delà de ces débats de conjoncture politique exagolane. Deux colonnes du texte sont par ailleurs consacrées à la question des migrations : je trouve les propos de Glucksmann moins originaux et moins convaincants.

Au-delà de ces références particulières, il me semble utile des réfléchir à quelques questions centrales posées par l’auteur : « faire peuple », « réattaquer la question sociale », formuler « un projet cohérent de société ».

Mon attention se porte à ces questions non pas comme philosophe (que je ne suis pas), ni comme analyste des idées politiques et de la scène politique, mais comme sociologue. Autrement dit, à partir d’un regard qui analyse la vie, les pratiques des humains contemporains, et les processus et les dynamiques qui façonnent la vie individuelle et collective. Il me semble que pas mal de formulations politiques-idéologiques ou philosophiques ne prennent pas au sérieux la nécessité d’analyser en profondeur les réalités des sociétés humaines dans toutes leurs facettes et pas seulement sous l’un ou l’autre angle.

 

Faire peuple

 

« Faire peuple en tant que collectif politique », dit Glucksmann. C’est la question de la « nation », idée et réalité que je pense incontournable pour fonder une démocratie. L’idée de « nation » est également considérée avec le sourire condescendent de la part de ceux et celles qui chevauchent avec allégresse, en y tirant de nombreux avantages la mondialisation et le dépassement des frontières, depuis les classes dirigeantes de la mondialisation aux nombreux fantassins qui la font exister. Ceux-ci n’ont pas besoin ou pensent de ne pas avoir besoin d’une solidarité ou de la coopération au sein d’un « nous » concret et localisable, tout en l’utilisant. Cette idée est rejetée en général par les progressistes au nom du cosmopolitisme, du dépassement des Etats-nations et de la crainte des glissements nationalistes, qui transforment l’expression d’une vie et d’une identité commune, en une idéologie de supériorité et d’enferment entre soi. Si le mot « nation » irrite ou inquiète on peut en inventer un autre. Mais quoi qu’il en soit, la nécessité d’un ensemble de reconnaissance réciproque moins minimale, spécifique par rapport à une générale reconnaisse humaine, est indispensable pour fonder rune vie collective démocratique.

Pour réfléchir plus loin, il me semble important de ne pas traiter la question de la « nation » ou du « peuple » uniquement sous l’angle philosophique ou idéologique pour l’analyser dans ses processus et fonctions concrètes. Par quels processus sociologiques on « tient ensemble », on « fait peuple », dans le langage de Glucksmann. L’efficacité positive, la communication et les liens multiples, l’imaginaire et les rites collectifs, le bilan de satisfaction et de confiance réciproque pour soi et pour l’avenir des siens, la reconnaissance de soi à l’aune d’une justice distributive sont autant de vecteurs qui forgent un collectif, un « nous », qui légitiment une vie commune et une organisation politique de celle-ci. J'ai analysé plus largement ailleurs ces aspects. On ne peut pas ignorer ces dimensions personnelles, culturelles, relationnelles, issue des vécus qui fondent même la reconnaissance de la légitimité du système démocratique et de ses modes de gouvernance. Si les progressistes et la gauche ou plus en général les démocrates ignorent ces dimensions, le champ est laissé à d’autres et souvent à des idéologies nationalistes pour s’en occuper.

Cette dimension est importante aussi pour la réalité européenne, qui pense de pouvoir se légitimer uniquement par ses fonctionnalités institutionnelles et matérielles. Elle est également un élément clé pour comprendre le rapport d’une partie des populations aux nouveaux venus, aux migrants. Au lieu de se limiter à stigmatiser comme racistes certaines positions  il faudrait analyser les raisons qui poussent à la perplexité face à l’accroissement de l’hétérogénéité sociale et culturelle. Le défi des démocrates est de parvenir à faire exister des processus de constitution d’un nous dans un territoire politique sans tomber dans des dérives nationalistes et identitaristes.

 

Réattaquer la question sociale et formuler un projet cohérent de société

 

Ce volet des affirmations de Glucksmann n’est pas une mince affaire et c’est plus facile à dire qu’à penser et ensuite le mettre en œuvre. Il s’agirait de repenser un projet politique en termes nouveaux du point de vue d’une gauche progressiste, capable de prendre en compte avec cohérence la situation sociale des classes moyennes et populaires et, plus largement, s’approprier du devenir de l’orientation sociale. Bien entendu, en amont, il y a laquesiton de la distribution équitable des ressources. Actuellement elle ne l'est pas et les boulevsersement des cadres sociaux et techniques ont permi à des classes dirigeantes et dominantes de s'approprié d'une manière eccessive des richesses. La réforme de la fiscalité est une épine centrale. Mais il me semble que la prendre de manière isolée ne suffit pas. Il importe de se demander pourquoi, dondamentalement, plagré tout, l'actuelle mode de développement rencontre un consensus social.

 

Analyser et nommer les « sociétés » contemporaines

Il me semble que la première étape consisterait à approfondir l’analyse des sociétés contemporaines de manière globale. Bien entendu il y a des volets qui se dessinent clairement. Ainsi, depuis 40-50 ans le mouvement écologique a pointé les dysfonctions du mode de développement contemporain par rapport à l’environnement naturel. Des faits (réchauffement climatique, cancers etc.) lui ont donné raison.

Mais pour les autres aspects de la vie collective restent des incertitudes d’analyse. C’est dommage à cet égard que les sciences sociales ne contribuent pas plus à l’analyse en faisant un bilan-synthèse des acquis analytiques, multiples et allant un peu dans tous les sens, concernant les actuelles dynamiques sociales. Cela permettrait de tenter d’appréhender globalement ce qu’on appelle « société », tout comme, à leur époque, l’avaient pensée  Marx en la qualifiant de société de classe, Durkheim en parlant de division du travail Weber en pensant aux processus de rationalisation instrumentale et de la cage de fer qu’il bâtissait, ou Park en s’interrogeant sur la ville multiple.

D’ailleurs, vivons-nous, encore dans une « société » ? Comment nommer, décrire la nouvelle mise en forme du monde ? Les sociologues ont tenté diverses appellations, chacune ayant une partie de pertinence : postmodernité, hypermodernité, société de risque, société liquide, société d’individus, société globalisée, mondialisée. Le temps serait de faire un bilan avec recul de ces acquis[i]. Peut-être pour tenter de penser de manière renouvelée ce monde qui cherche un équilibre entre une tension vers un espace mondial et celle vers de réappropriations locales ; entre une volonté de maîtrise des destinées individuelles et une désappropriation des grandes orientations collectives par des logiques systémiques et par des aristocraties au visage nouveau ; entre une attention croissante aux subjectivités et aux choix individuels et un déterminisme tout autant croissant par le monde des objets et des mécanismes économiques ou techniques. Tensions entre lesquels le politique semble affecté de schizophrénie.

Les analyses conduites depuis plusieurs décennies par les sciences sociales permettent de nourrir la réflexion concrète et plus précise et peuvent être utiles pour poser la question de la « recomposition  sociale» dont parle Glucksman.

 

Un positionnement de fond

Se pose ensuite la question, qui relève d’une interrogation philosophique, éthique et idéologique de savoir si une vision de progrès social, de « gauche » considère que le mode de construction social contemporain est globalement bon et satisfaisant, ou s’il est à réformer ou réformable ou s’il exige une transformation plus fondamentale. C’est la vieille question du réformisme, des réformes de structure, de la révolution… ou d’autres stratégies et agenda à repenser. Car le réformisme par seul biais de la distribution des ressources n'est pas suffisant.

 

De la question sociale à la question sociétale

 

Sur quoi devra porter ce projet politique ? Sur quoi doit se confronter la gauche progressiste en quête d’une « transformation sociale et face à la question sociale en tant que telle » comme le dit Glucksmann ?

La question sociale : cette expression est issue et a été forgée au XIX°siècle. Elle identifiait la situation –terrible à l’époque- de domination et les conditions de vie matérielles dans lesquelles vivait la classe ouvrière. Problème pris en charge par les luttes syndicales, politiques et intellectuelles pour obtenir une plus juste rémunération, des droits sociaux et une protection sociale, des droits politiques et des droits individuels face à l’État. Ce sont des conditions mêmes de la construction et de légitimation des sociétés démocratiques. La gauche et les progressistes continuent à prendre en charge ces dimensions avec convictions et des succès. Des questions nouvelles émergent. Par exemple : comment poser de manière valable la distribution du travail et son articulation à la robotisation ? Comment gérer les tensions d’adaptations aux évolutions technologiques ? Comme poser la question de la justice et de la fraude fiscale autrement que par son rappel rituel, mais sans beaucoup de lendemains concrets?

Aujourd’hui la « question sociale » s’élargit, notamment en raison de la pénétration croissante du capitalisme consumériste dans le devenir de plusieurs aspects et à plusieurs niveaux de la vie collective : de l’organisation du travail aux mises en forme des sociétés, du fonctionnement de l’État aux façonnements des individus. On est en face d’une véritable «question sociétale » dans le sens de mise en forme des ensembles humains et des humains dans leur ensemble. Question qui concerne au plus haut point les classes populaires et moyennes.

Celles-ci, en tant que société civile, se mobilisent autour de certaines questions. Comme celle du slow-food, ou celle des vêtements éthiques, ou celle d’une agriculture biologique. Des associations prônent également une finance éthique. Autant d’efforts d’aller à contre-courant des chantres du marché que sont les publicitaires et les marques. Autant d’initiatives parallèles, regardées avec bienveillance condescendante ou parfois regardées avec scepticisme par les instances politiques, de gauche ou d’autres horizons. De toute manière en ne procédant pas à l’intégration cohérente de ces aspects dans leurs programmes, car ils sont considérés en marge des enjeux clés, alors qu’ils vont au cœur des enjeux contemporains que pas mal de citoyens ressentent.

D’autres questions pourtant centrales sont laissées dans l’ombre.

 

Une est celle du façonnement des désirs et des besoins, la base de référence de la légitimité que le mode de développement se donne.

Une autre - et je vais m'y arrêter un peu plus longtemps, car elle est particulièrement oubliée- est celle de l’innovation technologique.

Le modèle actuel de développement (capitalisme financier de consommation), tant en ce qui concerne les produits finaux que les processus de fabrication, se fonde de manière basique sur l’innovation technologique. Celle-ci est pensée et présentée comme une fatalité et comme une nécessité. Elle est d'ailleurs présentée comme essentielle et attrayante. Les financements publics sont considérés indispensables, car l’innovation technologique en soi et sans autre question, est devenue une évidence et nourrit l’espoir ou le mythe d’un avenir meilleur. Dans les enceintes politiques (nationales, régionales, européennes) elle est rarement discutée fondamentalement et autrement que pour en clamer la nécessité ou dans quelques détails ou aspects particuliers (concernant les biotechnologies, par exemple) . Ces instances ne sont d’ailleurs pas outillées pour le faire. Ceci alors que l’innovation technologique et les choix quant à l’une ou l’autre orientation technologique façonnent le monde actuel et le monde à venir.

Sa dimension sociétale est ignorée la plupart du temps dans les facultés en sciences humaines, alors qu’elle est accueillie comme une manne, sans autre questionnement, par les scientifiques et surtout les ingénieurs.

On n’interroge pas les finalités de l’innovation technologique dans les débats démocratiques. Un questionnement viendra éventuellement après coup. Ce sera trop tard, car les historiens des technologies ont montré qu’une fois qu’une technologie est là, elle ne sera plus arrêtée, car les investissements ont été trop grands et la force idéologique de l’innovation l’imposera.

Selon moi, si la démocratie contemporaine n’introduit pas massivement cette dimension, elle devient une démocratie tronquée, car elle passe à côté de l’un des vecteurs puissants du devenir du monde. Et la classe politique continuera à faire, ce qu’elle fait maintenant : courir derrière les changements technologiques en essayant de gérer les conséquences ou réparer les dégâts, sans parvenir à les contrer à la source. Le sens de l’innovation technologique et des choix technologiques n’est pas une fatalité et n’a pas de nécessité interne. Poser cette question ne signifie pas être « technophobe », mais signifie poser la question des finalités et des agendas.

Les exemples sont nombreux. Ils vont du mode de développement de la robotique et aujourd’hui de l’intelligence artificielle à des aspects des biotechnologies et de l’articulation entre les deux. Du guidage satellitaire des véhicules qui tend à faire circuler le plus possible de voitures en même temps par km2 en saturant la totalité de l’espace urbaine sous la bannière de « fluidifier la circulation », à l’engouement pour les nouveautés des smartphones ou autre engin du genre sans questionnement sur ce gaspillage technologique, sur l’usage du coltan extrait dans des conditions horribles en Afrique et ceci en raison de la fascination pour cet objet technologique. D’autres exemples pourraient être rappelés.

Certes, la plupart des formations politiques prennent conscience des questions majeures liées à l’environnement et au réchauffement climatique, mais sans faire un lien avec le quotidien, mis à part le phénomène le plus voyant de la circulation avec des moteurs diesel. Mais sans poser la question de la « slow production » pour s’interroger sur le sens de faire circuler des marchandises dans le monde entier, en promouvant cette circulation à l’aide de bateaux, de camions et d’avions, grands consommateurs de pétrole. Et en s’étonnant ensuite que les autoroutes soient de plus en plus saturées et que la couche d’ozone continue d’augmenter.

C’est là que la question de la cohérence d’un projet, énoncée par Glucksmann prend tout son sens.

Il s’agit en somme de ramener dans un « projet cohérent », les anciens et nouveaux aspects de la « question sociale contemporaine » et les aspects multiples de la question sociétale, certains déjà agités dans la société civile et d’autres qui n’ont pas encore été saisis.

 

Pour conclure

 

 Le grand projet cohérent néo-libéral oriente le devenir humain contemporain.

Des projets de cohérences qui cherchent une alternative émergent,. Il sont plus ou moins souhaitables.

Ceux formulés à partir d'une vision religieuse, plus précisément de l'islam. Ils paraissent illusoires, mais il semblent convaincre, ou constituer une utopie (ou une illusion) pour pas mal de personnes.

Ceux autour des identités nationales ou régionales, portant un projet, ou une illusion, d’appropriation et d’intégration des sociétés dans un "nous" connu. Avec les dérives nationalistes qui s’en suivent en raison de projet nostalgique d’un passé ou fondé sur des émotions.

Le mouvement écolo est porteur d’une cohérence à partir de sa thématique clé, celle de l’environnement, mais qui s’élargit progressivement vers d’autres aspects notamment relatifs aux pratiques ordinaires qui façonnent la vie des individus : une autre manière de se nourrir, de s’habiller et globalement de consommer.

La gauche radicale, celle qui existe et s’affirme encore, comme le Parti du travail de Belgique, ou Podemos, ou d’autres partis et mouvements analogues cherchent à réorienter la prise en charge de certains aspects de la question sociale concernant notamment l’accès aux ressources et aux biens en questionnant en même temps le modèle européen qui s’est défini comme porteur d’une « économie sociale de marché » où "économie et marché" prévaut sur "le social".

Autant des tentatives d'alternatives au projet qui surplombe le monde. Elles conduisent parfois à des impasses ou à des dérives inacceptables. 

Le chemin est encore long pour les classes moyennes et populaires non possédantes pour parvenir à infléchir le devenir du monde où elles vivent, dans un "projet cohérent de société". D’où l’urgence soulignée par Glucksmann pour formuler à neuf un projet. Il y a et il y aura du pain sur la planche pour les générations progressistes nouvelles.

 


[i] J’avais tenté jadis, dans un essai, d’amorcer une réflexion dans ce sens : F. Dassetto, L’endroit et l’envers. Regards sur la société contemporaine, Bruxelles, Labor, 1990