Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Racisme : simplifications et relations complexes

Felice Dassetto

20 septembre 2018

L’éclat de la comédienne, humoriste, animatrice et présentatrice de la météo à la RTBF, Cécile Djunga pour dire son ras-le-bol à propos des messages haineux qu’elle reçoit depuis qu’elle présente la météo, a donné lieu à beaucoup de commentaires et réactions. À ceci s’est ajouté le reportage de la VRT portant sur l’idéologie, la stratégie et les pratiques du groupe flamand Schild & Vrienden (Bouclier et amis) qui montre un groupe militant en action.

Le thème conducteur des réactions suscitées par ces évènements est celui du « racisme ». Ces commentaires critiques et justement indignés ont eu tendance à généraliser l’interprétation en termes de « racisme », à mettre toute opinion ou attitude dans le même sac sans une analyse précise des réalités sociales, ce qui simplifie les choses dans des joutes idéologiques, mais ne rend pas service à la connaissance et au débat rationnel, faisant prévaloir l’émotion et l’idéologie. Il en va de même pour l’usage d’expressions comme xénophobie, islamophobie ou homophobie ou antisémitisme.

Ces usages globalisants, idéologiquement et émotionnellement connotés, ne servent d’ailleurs qu’à engendrer des effets contraires. Le résultat est que depuis des décennies de dénonciation « antiraciste », des mouvements qu’on désigne ainsi sont loin de disparaître ainsi que des opinions électorales qui votent en leur faveur, que du contraire. Il faudrait se demander si cette « lutte antiraciste », si l’effort éducatif « antiraciste » ne se trompe d’analyse, d’objectifs ou de méthode.

Ce texte se voulait relativement bref, mais il s’est allongé en cours d’écriture. Ainsi, je résume dans les quelques points suivants mon argumentation.

  1. La qualification de racisme a avantage à être utilisée uniquement dans des cas spécifiques de paroles et d’actions qui visent une exclusion totale d’autrui et, à l’extrême, d’une négation d’humanité commune. Ce terme se réfère à des réalités passées et contemporaines très lourdes. Généraliser cette appellation et en banaliser l’usage, avec ce que cela comporte en termes de jugement idéologique et moral, est une erreur d’analyse et ne sert qu’à alimenter une spirale de contre-réactions.
  2. Des comportements de discrimination (au logement, au travail,…) ne sont pas automatiquement classifiables comme étant des comportements « racistes ». Ils doivent être combattus au nom d’un principe d’égalité et selon la loi, mais ne doivent pas être analysés uniquement comme découlant d’une volonté de rupture d’humanité. Ils ont avantage donc à être analysés dans leur multiplicité de raisons surtout si on veut chercher une solution dans des changements de mentalités.
  3. Dans le même sens et encore plus précisément, des opinions qui manifestent des hésitations, des inquiétudes au sujet de la présence de nouvelles populations et cultures n’ont pas à être qualifiées automatiquement de racisme (ou de xénophobie, ou d’islamophobie). Dans certains cas elles peuvent l’être. Mais ces qualifications et les accusations qui en découlent de manière généralisée empêchent d’entendre et de mettre en débat les arguments et les raisons des uns et des autres.
  4. Plus largement et de manière plus importante, sur le plan éducatif des jeunes générations et sur le plan médiatique, il importe de prendre distance et analyser les processus globaux de contact entre populations à l’ère de la mondialisation et de la création des mondes virtuels, afin de parvenir à outiller les acteurs sociaux et les citoyens, anciens et nouveaux venu à comprendre les jeux sociaux et culturels dans lesquels ils sont immergés. Ceci pour ne pas se limiter à faire usage de qualifications réciproques sommaires aboutissent à alimenter la tension, la distance, voir la haine réciproque. Cette démarche demande certes du temps, mais elle à terme plus efficace, car elle introduit de la rationalité, alors que la labellisation réciproque ou les appels généreux à « s’aimer les uns les autres » sans analyser concrètement les relations qui travaillent les uns et les autres ne servent à rien ou sont contre-productifs.

 

  1. Le « racisme »

Les cas qui occupent l’attention de ces derniers jours sont des cas extrêmes de tout un continuum de relations difficiles qui se nouent entre populations. Ces cas extrêmes, qu’on qualifie de « racisme » désignent des relations hostiles, oppositionnelles entre des individus et des groupes. Elles se fondent sur deux processus. Tout d’abord sur une auto-identification collective, sur une identité sociale, un « nous » qui, dans les cas extrêmes, devient fortement structurante de la personnalité et pousse à agir contre ceux qui ne sont pas vus comme « nous ». Et deuxièmement, cette identité se construit sur base de catégories naturelles ou naturalisées, présociales et prépolitiques. Au XIX° siècle, dans le contexte occidental, la théorie de la race, comme critère de différenciation des espèces humaines a donné naissance au terme « racisme », dans lequel le suffixe « isme » désigne la dimension idéologie de cette vision des « races » humaines (cfr. infra). Actuellement, dans l’usage contemporain, le terme est étendu à tout processus oppositionnel radical entre groupes humains qui se fonde sur des apparences physiques en général (la couleur de la peau et d’autres traits physiques), sur la tribu ou l’ethnie au sens étroit ou large (donc l’origine génétique ou historique commune ou présumée telle) ou sur des aspects culturels qui sont relus en termes substantiels.

Une double expérience historique connote de manière dramatiquement ce terme. Celle du nazisme qui a fondé la relation aux juifs (et au reste du monde) sur base d’une vision du « nous » fondée sur la race, à savoir la race aryenne et sa supériorité. Cette vision de la « race » a également fondé la relation aux autres, en particulier des juifs qui sont considérés une « race décidément inférieure ». L’autre expérience est celle de la colonisation, à savoir l’idée et l’action des puissances européennes occidentales, à partir du XIX° siècle, en particulier après 1880, qui considèrent légitime de conquérir et dominer les peuples, en particulier ceux « pré-modernes ». Ceci sur base d’une prétendue supériorité de la civilisation occidentale, vision qui se construit sur le présupposé d’une supériorité raciale. Je reviendrai sur cet aspect au point suivant.

Dans ce temps de vision de plus en plus mondiale, où la connaissance doit devenir de plus en plus comparative, il serait important de mettre en confrontation l’histoire des différentes civilisations pour voir si cette hiérarchisation radicale qui met une collectivité au sommet et parvient à nier les autres est une spécificité de la civilisation européenne ou si on en trouve d’autres exemples, et voir comme ses constructions se sont produites au fil du temps.

De cette structure de relations extrêmes découlent au moins trois conséquences.

D’abord le fait que cette vision se construit à partir d’une identité collective, de la vision d’un « nous » forgée en soi, de manière exclusive. Dans la théorie raciale au sens strict, elle a une consistance biologique. Mais même dans une vision plus large, fondée sur l’ethnie, la nation ou la religion ce « nous » prend une consistance de type substantiel, biologique. De cette vision de l’identité et la généralisation en bloc du « nous » se forge une généralisation de l’ « autre », bien distinct, de manière substantielle, du nous. « Nous » et « eux » deviennent des catégories fondamentales d’appréhension de la réalité humaine dans lesquelles se dissolvent les individus et leurs relations concrètes. Et enfin l’ « autre » n’est pas seulement « divers », mais il est « différent ». Dans la forme extrême l’autre, « eux » sont humains de manière moindre ou sont carrément déshumanisés. Et, de là, ces autres, « eux », peuvent être méprisés naturellement, agressés naturellement, voir anéantis. Les cas de volonté d’anéantissement de l’autre ne manquent pas encore dans des époques anciennes et récentes, bien proches de nous. On peut en faire la liste.

J’ajoute deux points.

Les idées qui viennent de loin

Il importe d’être attentives et attentifs à la construction des catégories fondatrices de cette relation tant sur le plan des idées que des processus concrets.
Sur le plan des idées, celles-ci peuvent venir de loin, s’insinuer dans les mentalités collectives et devenir des évidences. Le nazisme, par exemple, n’a pas inventé de toute pièce la théorie de la race et de la supériorité de la race aryenne. Cette idée était « dans l’air du temps », elle faisait partie des évidences collectives (je me permets de renvoyer à l’article que j’ai publié dans mon blog : « L'idée de "race": la maturation et la force des idées »).

La question à se pose aujourd’hui est de savoir quelles seraient nos évidences collectives. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Sommes-nous vaccinés contre ces évidences grâce à la multiplication des informations et de la connaissance ? Rien n’est moins sûr. Dans certains cas ces évidences sont une résurgence de celles anciennes ; elles sont les plus faciles à débusquer.

Plus difficiles à cerner sont les nouvelles évidences, car nous y baignons dedans. Elles seraient pour l’avenir et pour la formation des jeunes générations.

 

Les théorisations et les pratiques

Ces idées de type « raciste» flottant dans l’air ont déjà, comme telles, un impact dans la vie collective. Mais pour devenir des idées et des actes d’hostilité, parfois radicaux, à l’égard d’autrui, elles ont besoin d’élaborations structurées qui leur donnent sens, qui formulent conceptuellement des arguments considérés justes, qui justifient de l’attitude hostile à l’égard d’autrui.

Roger Bastide, un sociologue-anthropologue français a travaillé beaucoup ces questions. Il les a synthétisées dans son ouvrage intitulé Le prochain et le lointain (publié en 1971 et réédité en 2001) à partir de sa longue expérience une réflexion. Il constatait bien sûr l’existence de relations d’hostilité courante entre groupes sociaux, pouvant être aggravées par des situations de crise. Mais il ajoutait que, pour basculer pour basculer dans le «racisme », au sens fort du terme, il faut : « une orchestration savamment dirigée de la propagande et une espèce d’institutionnalisation des attitudes hostiles pour que la violence s’exacerbe et se maintienne ». Bastide nous dit donc que le basculement vers le racisme nécessite une construction. Plus précisément, il me semble que cette institutionnalisation des attitudes hostiles passe à travers trois composantes.

L’une est un argumentaire, une théorisation du rapport d’hostilité et de négation de l’autre, car le racisme, au sens fort du terme, a une dimension rationnelle. Ses arguments peuvent se baser sur des prémisses vraies ou fausses, pertinentes ou être amenés par des argumentations logiques ou par des sophismes. Peu importe. L’autre composante est l’introduction d’une dimension irrationnelle, construite par l’usage d’un langage ad hoc, dérégulé, émotionnel et par des pratiques démonstratives qui font monter la tension et l’engagement. La troisième composante est l’ancrage dans l’un ou l’autre aspect de la vie sociale qui pose questions ou qui est construit comme posant question et surtout en transformant ces aspects problématiques en une réalité absolument intolérable.

Il me semble que le groupe Schild & Vrienden est un acteur d’ « institutionnalisation des attitudes hostiles ». Selon la NV-A ce seraient des « erreurs de jeunesse ». À voir. Mais ce serait surtout à voir si on analysera les racines de ces erreurs de jeunesse. Selon moi, ne sont pas seulement dans l’idéologie de la NV-A (ciblée par de nombreux hommes politiques francophones), mais plus largement dans la diffusion de l’idée d’une identité flamande de type « substantiel », idée répandue bien au-delà du seul parti nationaliste. C’est frappant de constater que le leader de ce groupuscule avait été élu comme représentant au CA de l’université de Gand par des étudiantes et étudiants, en récoltant donc des voix bien au-delà de son petit groupe. Je peux me tromper, mais cela me semble un signe d’une continuité entre une vision généralisée d’un « nous » et les idées racistes de cette personne. Mais ce serait à débattre.

Conclusion

J’ai voulu souligner l’importance d’utiliser les mots à bon échéant, ce qui est particulièrement important dans des sujets socialement sensibles. Mettre les mots justes, analyser avec précisions les réalités peut contribuer à rendre rationnel le débat, donc à l’élucider, et, peut-être à dépasser les tensions. C’est par rapport à ces réalités que je viens de décrire que le concept de racisme doit avant tout et pour moi exclusivement être utilisé. C’est par rapport à ces groupes-là que le législateur doit avant tout intervenir pour les supprimer.

En disant cela, je pars évidemment du postulat que l’aplanissement des malentendus et des tensions dans les relations entre populations –et pour finir entre populations les plus faibles, comme je verrai dans le dernier point- est mieux que leur maintien. Mais je sais aussi que d’autres pourraient penser autrement, pour toute sorte de raisons.

 

2. Discriminations et racisme

 

Un des axes de la lutte contre le « racisme » consiste à cibler des comportements qui discriminent les populations sur base d’une prétendue race, de la couleur de sa peau, de la religion, de son ascendance.

Le cadre juridique et les instances belges

En Belgique la poursuite de ces pratiques discriminatoires est prévue sur base de la loi « tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie » (à laquelle ont été ajoutés les actes de négation des crimes anti-sémites commis par le nazisme). Cette loi a été promulguée en juillet 1981, sous un gouvernement d’alliance socialchrétien-socialiste et sur proposition de Philippe Moureau, alors ministre de la Justice. Cette loi restera sans trop de suite pendant une dizaine d’années, pendant lesquelles l’immigration entre dans une phase nouvelle, tandis que les relations interethniques et les tensions réciproques entre populations immigrées, en particulier musulmanes et la société, s’accentuent. C’est en 1993 que le gouvernement créera le « Commissariat royal à la politique des immigrés », rattaché directement au premier ministre, qui deviendra en 1997 le « Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme », un organisme public ayant acquis une autonomie propre avec son conseil d’administration issu des parlements fédéraux et régionaux. Cet organe a la tâche d’analyser, de sensibiliser, mais également de poursuivre des actes de discrimination. Ce centre changera d’appellation en 2015 et deviendra l’UNIA, terme issu du latin, « union » dont les compétences seront élargies à toute forme de discrimination, notamment celles sur base du sexe. Les questions migratoires seront confiées à un autre centre, le MYRIA, lui aussi attentif à la question des populations étrangères. Les deux centres sont interfédéraux, ce qui signale l’importance du souci commun, jusqu’à présent, à l’ensemble des institutions du pays.

Ceci pour dire comment la question des discriminations des populations et donc la rupture du principe fondamental d’égalité parmi les êtres humains sur base de différents aspects de la personne humaine est l’objet d’un souci des instances publiques belges. La question des « discriminations » au sens d’une différenciation de traitement entre groupes sociaux sur base de leurs caractéristiques biologiques ou de certaines caractéristiques culturelles (comme la religion) est un souci majeur de ces instances. L’existence de ces instances et l’accomplissement de leurs tâches d’action contre les discriminations sont un acquis important.

Discriminations : le juridique et le social

Toutefois il faudrait spécifier certains aspects lorsqu’on parle de discriminations.

Il me semble en effet une erreur d’assimiler automatiquement, en ce qui concerne les populations étrangères, les « discriminations » au « racisme  en élargissant ainsi la notion de racisme  au-delà de la définition que j’en ai donnée plus haut.

Je pense qu’il est préférable de garder la distinction et ne pas faire d’assimilation, comme je l’ai entendu dans la bouche di co-directeur francophone de l’UNIA.
Certes, des discriminations peuvent être dictées par du « racisme ». Et alors il importe de les identifier comme telles. Mais elles peuvent être dictées par d’autres raisons, comme des nécessités commerciales, des expériences problématiques, des préférences. Des gens peuvent avoir des raisons, qu’ils considèrent des bonnes raisons, pour opérer ainsi sans pour autant être guidés ni instiguer la haine collective ou mobiliser contre les populations. Je sais que l’on parle de « racisme implicite », mais selon moi c’est une manière réductrice et simplificatrice de regarder ces faits sociaux.

Je voudrais prendre un exemple dans l’actualité récente. Cécile Djunga a accordé une longue interview au Soir dans l’édition du 15-16 septembre 2018(p.44). Le journal titre en guillemets, en citant donc l’interviewée : « Le racisme des castings m’a poussée vers le stand-up ». Je ne connais le milieu du théâtre autrement que par le fait d’assister à des pièces de théâtre ; je pense qu’il devrait un milieu assez concurrentiel, mais je ne pense pas qu’il soit par principe « raciste » au sens précis du terme. Et les propos de Mme Djunga dans l’interview me semblent montrer plus la volonté énergique de cette comédienne d’aboutir à ce qu’elle souhaite, que des faits précis de ce qu’elle qualifie de « racisme » du monde théâtral. Et ceci malgré l’envie de la journaliste qui l’interviewe, qui semble vouloir montrer par sympathie avec l’interviewée qu’il y a du racisme dans le milieu théâtral. Qu’il y ait de l’intérêt, qu’il y ait des préférences, qu’il y ait des exigences liées aux attentes présumées du public, c’est probable. Mais il y a aussi des arguments, des raisons (qui transparaissent dans les mots même de l’interviewée) que, me semble-t-il, Mme Djunga n’est pas prête à entendre. Elle parle, en utilisant le langage et l’approche contemporains, de vouloir « casser les codes ». Je ne sais pas si la méthode est fort utile, mis à part de faire le « buzz » dans les médias et sur le web.
Je veux dire par là qu’il importe d’agir contre les discriminations avec les instruments légaux qui existent et avec des démarches éducatives, mais sans assimiler et qualifier cela automatiquement de « racisme ».

Pourquoi ? Parce que la qualification de racisme, l’accusation de racisme éliminent toute possibilité de discussion. Le fait de racisme, au sens précis dit plus haut et qui le connote, est tellement grave qu’il n’est pas discutable. On ne peut que le condamner en bloc, car il porte atteinte, dans nos sociétés au moins, à des principes fondamentaux.

Alors que des discriminations ou des préférences pratiques nous amènent dans le concret de la vie collective, dont les contours sont plus flous et les actions sont guidées par des nécessités pratiques des individus souvent eux-mêmes dépassés par des logiques sociales. Et comme nous le verrons au point suivant, les relations entre populations, quelles qu’elles soient, sont toujours faites par un jeu de proximités et de distanciations. Le tout est de trouver un équilibre acceptable. Et ce n’est pas par la loi que l’on peut régler ces relations. Vouloir régler toutes les relations par la loi c’est aboutir à une société juridico-totalitaire et c’est surtout montrer – et les États-Unis en sont un exemple- comment une société et ses citoyens sont devenus incapables d’autogérer leurs relations par leur sagesse, leur capacité de discussion et leur savoir-faire. Je trouve cela préférable à long terme et je trouve que cela est le vrai sens de l’idée de citoyenneté. Même si cela prend du temps, je pense qu’à terme la citoyenneté en est gagnante.

 

3. Racisme ou difficulté et complexité  de relations

 

Après avoir précisé au point 1 les contours des relations fondées sur ce qu’on qualifié de « racisme au sens fort du terme » et avoir posé la question des discriminations concrètesb dans certains domaines (point 2), je voudrais m’interroger maintenant sur un fait social ordinaire : celui des relations entre individus et groupes sociaux vécues comme difficiles et donnant lieu à des propos désobligeants, à des évitements, à des expressions d’inquiétudes et, dans des cas plus extrêmes à des actes hostiles. Mais toutes ces attitudes et pratiques ne sont pas sous-tendues par des attitudes et de visées comme celle que nous avons identifiées propre au racisme. Je sais que la frontière peut être poreuse entre ces deux attitudes, et pourtant, il me semble important de la maintenir, surtout si on veut sortir des tensions et hostilités.

Comme je l’ai dit en introduction, je pense qu’on commet une erreur considérable à mettre toute attitude hésitante, tendue, inquiète ou blasée sous le label du racisme. Comme on commet une erreur en sens contraire à mettre tout entre soi de populations migrantes sous le label du communautarisme. Cette assimilation qui revient souvent à accuser ou à vouloir acculer des populations dans leur quotidien produit des contre-réactions et contribue à favoriser ou à soutenir des discours extrémistes ou le basculement de certaines et certains vers l’extrémisme.

C’est une simplification de la réalité. Et pourtant les sciences sociales ont analysé et ont contribué à clarifier un peu ces questions. Je suis frappé dans beaucoup de domaines et dans celui qui nous concerne comment, malgré l’avancement des sciences sociales dans la connaissance des fonctionnements sociaux concrets, ces analyses ne sont pas entrées dans la culture des sociétés. L’école aussi n’y contribue pas tellement.

Entre parenthèses, pour parler en référence à la Fédération Wallonie-Bruxelles, je suis frappé par le fait qu’on a institué des cours de citoyenneté en faisant référence à la philosophie exclusivement (avec tout le respect pour la philosophie) en ignorant les sciences sociales (notamment sociologie, anthropologie, psychologie sociale) auxquelles on devra ajouter les sciences cognitives. Ces sciences des sociétés peuvent apporter une connaissance concrète de la vie collective et pas seulement sur base de principes ou éventuellement d’une analyse approximative des réalités collective. Or l’analyse des migrations, donc de l’entrée de nouvelles populations, celle des relations entre groupes sociaux a été éclairée par les sciences sociales et permet de mieux cerner les dynamiques qui se jouent, les tensions, les difficultés. Et donc permet de prendre distance, de mieux maîtriser les conflits et les tensions et, pour des gens de bonne volonté et recherchant en définitive une vie paisible, de rechercher la voie d’une vie commune.

Autrement dit : voir du racisme partout, le dénoncer, accuser de racisme à la moindre question, attitude, ou désapprobation perplexe ou hostile c’est réduire la complexité de la vie collective. Et, par réaction, engendre une spirale croissante d’hostilité.

Faire ce constat ne veut pas dire accepter sans rien faire ces situations, mais s’outiller de manière plus adéquate à la hauteur des défis qui se posent à la vie commune.

Je me limiterai à pointer quelques aspects.

La difficulté des relations sociales

La question générale en amont des relations difficiles –dont à l’extrême il y a celle qu’on qualifie de racisme au sens fort- est celle des relations entre groupes ayant des identités et des sentiments d’appartenance spécifiques et vivant dans un espace commun, que ce soit de longue date ou à la suite de migrations.

Les relations humaines ne sont jamais faciles. Et elles le sont encore moins lorsqu’il s’agit de relations inédites, entre populations différentes. Et, nous apprennent les psychologues sociaux, toute relation se construit sur une bonne dose de catégorisations réductrices, car le monde est « trop multiple ». Et pour s’y retrouver, il importe de réduire cette multiplicité en faisant des catégories générales. Ce seront les catégories des « Noirs », des Arabes, des musulmans, ou des Blancs, des Flamands, des chrétiens. Les personnes, comme individus, sont ramenées à une catégorie générale. Cette simplification peut amener le risque de généralisations abusives : ce n’est plus untel ou une telle, mais un groupe. Comme le précisait avec clarté la professeure de psychologie sociale Stéphanie Demoulin, dans une interview au Soir (7 septembre 2018) qui synthétisait des acquis consolidés obtenus grâce à cette discipline : « Les relations intergroupes et notamment les conflits –au sens large- reposent sur un mécanisme cognitif simple : nous avons besoin de catégoriser le monde qui nous entoure. Psychologiquement, on ne peut pas évoluer dans un monde où on traite chaque individu comme individu. Créer des catégories est donc normal ». Et la professeure ajoutait immédiatement : « Le problème c’est qu’on ne se contente pas de créer des catégories. Nous avons naturellement une motivation à nous percevoir, nous-mêmes et les groupes qui nous rassemblent, positivement. Et, à percevoir les groupes plus éloignés de nous moins positivement. On commence alors à faire des différences entre les groupes ».

Il faudrait ajouter, sous un angle plus sociologique, que ces relations se construisent dans le cadre de rapports sociaux qui sont rarement parfaitement égalitaires. Les relations alors se compliquent encore davantage. D’autant plus que ces rapports sociaux s’inscrivent le plus souvent en amont des volontés ou des intentions des parties en présence, mais se situent dans des rapports généraux préexistants de domination ou de dépendance, de sympathie ou d’antipathie. Elles se réalisent aussi dans des compétitions objectives entre groupes, concernant le marché du travail, l’accès au logement ou aux ressources publiques de l’État. Ou dans des dynamiques sociales contrastées, de mobilité ascendante ou descendante, les uns gagnant de la vitesse et de la force sur la scène sociale, les autres étant en perte de vitesse et de statut. Ou dans des structures d’âges différentes. Les gens entrent alors en relation dans ces contextes qui les surplombent et les agissent. Et pour cela, la bonne volonté ou le fait de dire : « Aimons-nous les uns les autres » ne suffisent pas, bien qu’ils constituent au moins l’annonce de dispositions positives.

Les choses deviennent encore plus compliquées aujourd’hui par le fait que ces relations sont aussi surplombées par des médiatisations de masse (TV etc.) ou par des canaux individuels de masse (les soi-disant « réseaux sociaux ») qui amplifient, envahissent, saturent et emballent vers des extrêmes les relations concrètes ordinaires. Les catégories d’appréhensions réciproques sont formulées de plus en plus dans une médiosphre faite d’images, d’émotions, d’outrances langagières dont tout un chacun maîtrise mal le processus de construction. L’exigence du passage de la médiosphère au réel est un des grands défie des sociétés et des démocraties contemporaines si elles veulent trouver les modalités d’une vie commune.

Les ressorts pour avancer

Il me semble que les gens, s’ils souhaitent avancer positivement dans et malgré des relations difficiles, peuvent s’appuyer sur au moins sur trois ressorts : des codes culturels partagés permettant une communication, une connaissance réciproque favorisant une relative reconnaissance réciproque, une confiance fondée sur des expériences pratiques plus ou moins partagées. Le tout se réalisant dans une réciprocité de relations entre les parties en présence.

Ces trois ressorts ne tombent pas du ciel, ils ne viennent pas à existence uniquement parce qu’on dit vouloir aller dans ce sens. L’acquisition de ces trois ressorts demande une longue fréquentation pratique dans plusieurs dimensions de la vie commune, elle se gagne par étapes. En somme elle demande une somme d’énergies individuelles, car ces relations ne vont pas de soi. C’est ce que connaît tout migrant. Mais ce que connaissent également les populations de la société où des migrants arrivent.  

Des énergies et une fatigue individuelle et sociale

L’acquisition de ces ressorts permettant des relations sociales demande aussi des énergies sociales, car il n’est pas seulement question de belles déclarations ou d’intégrant des immigrés, mais il est question de construire des relations concrètes, qui durent dans le temps. Cela engendre une fatigue sociale.

Dans les habitudes langagières subjectivisantes contemporaines (qui ne me convainquent pas tellement), on dirait qu’elles engendrent de la souffrance. La catégorie de souffrance s’est généralisée, à mon sens de manière indue. Tout le monde dans l’Europe et l’Occident riche et en bonne santé a l’air de souffrir, tellement on est devenus psychologiquement hypersensibles.

Oui, si on est hypersensible à son ressenti, la fatigue sociale peut être lue comme souffrance. Mais alors il faudrait noter que tout le monde souffre et tout le monde engendre une souffrance à l’autre. Il y a la souffrance des immigrés et des jeunes qui considèrent ne pas trouver assez de réponses à leurs attentes ; il y a la souffrance des habitants qui considèrent d’être dépossédés de leur identité, de leur territoire et ont le sentiment d’être envahi. Chacun se replie alors dans sa plainte souffrante, chacun s’oppose à l’autre, au lieu d’analyser que l’on est, les uns et les autres, devant un processus sociologique et psychosociologie bien complexe.

Cette réalité objectivement complexe est souvent ignorée par les populations de part et d’autre et par les relais d’opinions, chacun voulant montrer sa propre souffrance ou revendiquer ses droits face aux autres. Ou bien en formulant ces réalités en termes de principes universels ou dans des propos volontaristes ou moraux généraux qui ignorent que l’épaisseur de la vie sociale a ses propres logiques.

Un processus qui prend du temps

L’ensemble de ce processus par les énergies qu’il demande et l’approche progressive qu’il impose demande un temps social long qui se compte sur des décennies. Ce temps est encore rallongé actuellement par la mondialisation qui bouleverse les perspectives des uns et des autres, qui fait que tout le monde vit dans une situation de changement économique, social, culturel, politique, de telle sorte que tout un chacun, parmi les populations ordinaires se sent déstabilisé. Les élites dominantes qui chevauchent la mondialisation le sont moins ou pas du tout, car la mondialisation est toute à leur avantage.

Ce temps est retardé par le fait que les uns et les autres s’engouffrent dans des tensions polémiques qui ne permettent pas d’avancer et font perdre du temps. Parmi celles-ci, dans les quarante dernières années en Europe il y a les tensions relatives à l’irruption dans les sociétés de certaines visions de l’islam qui ont pesé en tant que « surgroupe » et ont imprimé un agenda au devenir d’une partie assez importante des populations musulmanes

Pour conclure ce point

Ce point 3, brossé à travers quelques aspects, a voulu mettre en évidence la difficulté objective des relations intergroupes et la somme d’énergies sociales et individuelles qu’elles demandent pour une vie commune. Les constats courants qui se limitent à prendre en compte la diversité ou le multiculturalisme de nos sociétés tendent à ignorer les logiques de la vie collective, faite aussi de résistances, de réticences, de malentendus et qui demande la patience du temps et la mobilisation d’énergies réfléchies.

Et la précision du langage et de l’identification des faits sociaux peut contribuer à éviter des dérapages pouvant avoir des effets néfastes dans la société. Je voudrais donner trois exemples extraits de la presse de ces derniers jours.

Un premier exemple provient d’une question répétée un peu partout et dont RTL a fait la clé de ces journaux télévisés : « Est-ce que la Belgique devient de plus en plus raciste ? ». Cette question est l’exemple d’une généralisation indue à un collectif : elle s’interroge sur la Belgique comme collectif, la Belgique comme ensemble, comme totalité devient-elle raciste . C’est une erreur de généralisation courante. La question formulée avec pertinence serait : « Est-ce que sur le territoire belge il y a plus de personnes qui manifestent des opinions, des attitudes, des pratiques « racistes » ? Ce qui forcerait à se demander qui sont ces personnes sociologiquement, à distinguer entre opinions, attitudes, et pratiques et à se demander comment elles sont construites et à préciser ce qu’on entend par racisme. La généralisation indue à un collectif, visant à culpabiliser in abstracto toute une population, contribuant à généraliser le sentiment de victimisation est une erreur dans la manière de poser une question et a comme effet une contre-réaction de certaines populations.

Un autre exemple me semble indicateur de certains dérapages possibles à la suite d’une vision sommaire de la question des relations sociales, lue en lumière idéologique. Le talentueux dessinateur du Soir, Kroll a publié le vendredi 7 septembre  p.3 

( https://journal.lesoir.be/journal.php#Le_Soir/web,2018-09-07,BRUXELLES|LS_QUOTIDIEN,2018-09-07,N_BRUXELLES,1|2)

 

Comme je la comprends, la télévision, expression d’une réprobation collective, lance des accusations sur le ton d’injures aux téléspectateurs lambda: "Bonjour bande de cons raciste, antisémites et homophobes". Les téléspectateurs, en l'occurrence sont représentés par un couple et son chien, destinataires du message télévisuel. Ce couple regarde avec indifférence tout autant que le chien qui semble somnoler. Le monsieur demande : « Il y a quoi ce soir ? », ce qui signifierait : « Je m’en fous éperdument de ce que dis le type à la TV ». Il a aussi un « nous » tatoué sur le bras de cet homme, que je ne sais pas s’il signifie le nous du couple ou le nous des belgo-belges. Ce couple est représenté avec des codes corporels et vestimentaires qui font penser à des personnes de milieu populaire. Voilà : c’est le peuple de cons racistes représenté par Kroll. C’est non seulement sommaire, mais révélateur également de préjugés du dessinateur issu de l’élite branchée. Le racisme est généralisé au milieu populaire.

Le même quotidien avait fait la Une : « Le racisme, çà ne passe pas. Deux cas de racisme émeuvent la Belgique … », sous un fond noir sur toute la page qui a du consommer beaucoup d’encre et assorti, aux pages 2-3, de trois photos étonnantes, celles d’un homme faisant des gestes et ayant des expressions faciales qui font penser à des cris déchirants, qui sont destinées à accroître la tension émotive. Et l’éditorialiste du Soir, Béatrice Delvaux,sous un titre d’autoflagellation, écrit : « Mais qu’avons-nous, nous les Blancs, de plus que les autres ? Rien ». Parfaitement d’accord, sauf que la généralisation aux seuls Blancs, et ceci collectivement, du sentiment de supériorité ignore celui d’autres sociétés à des moments de leur histoire. Mais l’éditorialiste pose quand même dans le corps du texte la question : « Nous devons aussi nous interroger sur l’origine de cette rage enracinée dans une partie de nos sociétés (ce ne sont plus les Blancs donc) et qui soudain s’exprime à visage quasi découvert ». Justement, analyser et sortir de l’émotion ou des qualifications rapides. Analyser, mais dans une logique relationnelle et de réciprocité, en prenant en compte du vécu des uns et des autres et des difficultés respectives et en se disant que ce n’est pas toujours de la rage, mais aussi de la lassitude, de la non-compréhension ou du désarroi.

Un troisième exemple est tiré des quatre témoignages recueillis par un journaliste du Soir, et publiés le 13 septembre 2018 sous le gros titre : « Le racisme, un mal qui écorche et détruit ». Un titre bien dramatique. Les quatre témoignages montrent quatre jeunes personnes, trois femmes et un homme, qui sont loin de paraître détruites, qui ont été à l’un ou l’autre moment égratignées, certainement irritées par des attitudes, des questions et des commentaires. Le seul cas d’attitude verbalement et physiquement violente est celui d’une dame musulmane portant un foulard qui a été agressée physiquement avec une bombe anti-agression et avec des propos du genre « retourne dans ton pays » par une « dame avec son petit chien ». Les autres faits rapportés font partie des difficultés qui illustrent concrètement ce que j’ai évoqué plus haut et que la psychologie sociale met en lumière. Et l’épisode de la « dame avec petit chien » montre toute la difficulté particulière liée à la présence de l’islam.

On ne peut pas parler de « racisme » au sens précis. Et pourtant ces faits sont désignés ainsi et sont sursignifiés comme du « racisme » par ces personnes et premier entre tous par le journaliste auteur de cet article. On pourrait considérer qu’il s’agit d’une simple confusion. Sauf que cette confusion, cette sursignification engendrent un excès de sensibilité, suscitent parfois des questions qui ne servent à rien à ces jeunes dans leur vie et ne servent pas à poser la question en terme de relations réciproques, ne faisant dès lors qu’accroître les malentendus.

 

4.Prenons encore du recul et regardons la réalité européenne.

 

J’ai noté plus haut la difficulté de relations entre groupes de cultures différentes. Concentrons maintenant l’analyse sur la réalité européenne confrontée à l’implantation de populations nouvelles à travers les migrations.

L’Europe occidentale a connu trois phases dans l’histoire migratoire depuis 1945. Rappellons-les de manière sommaire. La première phase va de 1947 à la fin des années 1950 est une immigration de travail intraeuropéenne, fortement régulées venant du sud de l’Europe et en moindre mesure de réfugiés de l’Est. Elle est concentrée dans quelques pays du nord de l’Europe. La deuxième phase, pendant les années 1960-début 1980, correspond aux besoins du marché du travail dus à l’expansion économique de cette période, dite des « Golden Sixties ». L’immigration provient en majorité des pays du sud de la Méditerranée (Maghreb, Turquie), en moindre mesure d’Afrique sub-saharienne. Au Royaume-Uni elle provient en particulier des pays asiatiques du Commonwealth. Cette présence de populations « non européennes » est une nouveauté majeure. La troisième phase qui commence dans les années 1990, et est à situer dans le tourbillon de la mondialisation contemporaine. Ces immigrations concernent plusieurs pôles mondiaux : les pays occidentaux, les pays rentiers du Golfe, les pôles des mégalopoles urbaines d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique. La Chine puise des travailleurs dans l’immense réservoir paysan interne. En Europe, cette nouvelle migration présente quatre nouveautés : tous les pays européens sont concernés ; les migrants proviennent d’un nombre élargi de cultures ; les migrants sont en majorité scolarisés alors que dans les phases précédentes étaient le plus souvent analphabètes ou quasi-analphabètes ; la migration en lien avec le travail salarié et aussi régulée que possible, devient très dérégulée, les mouvements migratoires prenant des chemins divers et le travail n’étant pas la seule ou la première perspective.

On a fort peu analysé la fonction économique des migrations dans cette troisième phase alors qu’elle a été analysée pour les deux premières. On a pas mal regardé cette troisième phase sous l’angle social, tragique et événementiel (les bateaux des migrants, etc.). On a restitué, si pas analysé, les parcours et les histoires de vie des populations migrantes. Mais en général on a ignoré l’histoire des changements profonds des villes et des sociétés européennes suite aux migrations et on n’a pas voulu voir pour toute sorte de raisons, le vécu des populations autochtones qui y vivaient. Je pense que, cumulé avec d’autres raisons, le succès des partis nationalistes ou régionalistes aujourd’hui est le prix qu’on paie de cette occultation, de cette ignorance ou de ce déni. Ces questions de relations entre populations doivent être vues dans la réciprocité, dans la confrontation de tous les points de vue.

Je voudrais brosser rapidement et de manière impressionniste quelques aspects concernant les changements des sociétés européennes et mettre en lumière la particularité de l’histoire européenne des migrations par rapport à d’autres pays et par rapport aux États-Unis d’Amérique, considérés souvent comme la référence en matière de peuplement par migration alors qu’ils sont l’exception.

 

La nouveauté et la particularité des changements démographiques et culturels en Europe

 

À bien regarder toute cette période de presque 70 ans d’histoire migratoire et en particulier ces quarante dernières années, l’Europe, en dehors des Amériques ou de l’Australie qui se sont forgés en tant que pays d’immigration (après avoir éliminé les populations préexistantes) est la seule aire géographique de longue tradition civilisationnelle, à connaître un si grand bouleversement de la composition démographique et culturelle. On ne trouve pas d’équivalent en Asie ou en Afrique ou dans l’Europe de l’Est. Si on tient compte de ce fait on voit comment, en amont de débats ou polémiques autour des conflits ou de relations, ce qui s’est joué et ce qui est en train de se jouer dans les pays et les villes européennes, en particulier d’Europe occidentale et d’Europe du Nord ce sont des adaptations à des transformations majeures, culturelles, sociales, civilisationnelles des sociétés européennes. On tend à ignorer ce fait.

 

Des relations sociales laborieuses dans des contextes difficiles

Ces ajustements ont été et sont particulièrement difficiles en raison de multiples contextes sociaux.

En effet, le modèle européen concernant l’inclusion de ces nouvelles populations a visé, tant bien que mal, à ouvrir des chemins pour leur entrée dans les sociétés européennes, dans une vision, fondée sur des principes d’égalité. Ces pays, cohérents autant que possible avec des principes sanctionnés par des accords internationaux, n’ont pas adopté un modèle de pure utilisation discriminée sur le marché du travail, comme dans les pays du Golfe. Ils visent une implantation de ces populations en mélangeant de manière confuse un discours démographique (le rajeunissement des populations) et un discours social (le regroupement familial, l’égalité des conditions, au moins en principe).

Ces nouvelles populations s’implantent, lentement ; le visage des villes se transforme au fil du temps et en particulier dans les trente-quarante dernières années. Un temps très long aux yeux de certains, mais assez court lorsqu’il s’agit de changements sociaux et culturels aussi profonds. Personne n’était préparé à ce changement, l’augmentation des flux allant plus vite que toute réflexion, voire même de toute connaissance approfondie des processus en cours. Les sociétés et les Etats et leurs institutions sanitaires, éducatives et sociales parent au plus pressé. Tel est le cas encore aujourd’hui, d’autant plus que ces afflux de population continueront à croître.

Ces implantations de nouvelles populations qui prennent de l’expansion à partir des années 1980, sont à situer dans un contexte de chômage croissant dû aux transformations totales des processus de production et aux crises budgétaires de la plupart des États conséquentes à de multiples causes.

Parmi les populations immigrées, depuis les années 1960, une majorité provient de pays majoritairement musulmans. C’est une nouveauté civilisationnelle considérable tant pour les Européens déjà résidents et pour les immigrés de la première heure que pour les musulmans, qui, pour la première fois dans leur histoire, se trouvent à vivre dans un contexte non musulmans. Personne ni du côté musulman que du côté non-musulman n’était préparé à cette rencontre qui, à certains moments et sur certaines questions prend l’allure d’une confrontation.

D’autant plus que ces populations musulmanes vivent non seulement leur histoire migratoire, mais également une autre historie spécifique : celle d’une islamisation croissante dans l’ensemble du monde musulman, réalisée à la lumière de visions de l’islam marquées par des doctrines rigoureuses ou politiques. Ces visions de l’islam, dont on peut analyser les causes et les raisons du succès, ont une résonance mondiale. Elles amènent les musulmans croyants et qui en général adhèrent à ces doctrines à vouloir affirmer une identité spécifique et à se renfermer par rapport au contexte. Le passage de certains groupes vers des formes radicales et violentes à l’échelle du monde musulman interroge le devenir de ces populations et de cette religion, dont le projet semble aller bien au-delà des réalités spirituelles et cultuelles. Une trajectoire particulière est celle des populations immigrées d’origine turque qui connaissent la juxtaposition entre la victoire progressive de l’islamisation doublée d’une identification nationale aux accents nationalistes.

Les ajustements se font, difficilement ; on cherche malgré tout à assurer un accueil aussi valable que possible en garantissant la base d’une sécurité sociale. Des gens de part et d’autre maintiennent le contact si pas le dialogue. Les institutions scolaires tentent de faire face à l’afflux d’une jeunesse ayant un background éducatif et culturel familial différent. Des enseignants comme des travailleurs d’autres institutions sont désarçonnés, d’autant plus que ces populations sont, elles-mêmes, désarçonnées dans le nouvel environnement. Ce n’est pas possible d’entrer dans ces pages avec plus dans les détails au sujet de ce processus difficile, dans lequel se sont concentrées des difficultés économiques majeures, des difficultés sociales et des difficultés culturelles-religieuses. S’ajoute à cela la réalité de la situation politique belge, car à partir des années 1980 la question vitale de la transformation institutionnelle de l’État et de la séparation institutionnelle croissante entre les deux parties du pays, suite au conflit viscéral entre la partie flamande et celle francophone devient la priorité institutionnelle de la scène politique. Dans les faits la question des migrations vient après celle du chômage, de la dette de l’État et de la division institutionnelle.

La société civile se mobilise, à travers le bénévolat dans lequel s’engagent une partie de la jeunesse, des adultes et le troisième âge. Ces personnes ont tenté de faire le pont entre les nouvelles populations et la société, en agissant et souvent allant vivre dans les quartiers de forte implantation immigrée. Ce sont beaucoup d’énergies que les nouvelles populations aux prises avec leur implantation dans ce contexte nouveau, chose difficile en soi pour tout migrant, rendue encore plus difficile dans le contexte de crise et par la vision religieuse, idéologique, n’ont pas perçues.

 

Les générations suivantes

Entre-temps ont grandi les générations suivantes des familles d’ascendance immigrée et pour une partie d’entre elles, de culture et religion musulmanes. Ces jeunes, femmes et hommes ont été socialisés par l’école, par internet, par les copines et copains, mais aussi par la publicité aux attentes de tous les jeunes. Dans la lutte des places qui caractérise le contexte socioéconomique et la culture contemporaine, ils et elles partaient dans la vie avec globalement moins de chances que les populations d’origine autochtone. C’est le cas de toute migration. Ici cela a pesé encore plus lourdement. Et de surcroît, l’idéologie musulmane rigoriste et enfermante dans des obligations et des interdits n’a pas non plus aidé tout comme n’a pas aidé tout l’environnement créé par l’islam et autour de l’islam.

Une partie de la jeunesse, masculine et féminine, probablement pour des raisons diverses, n’a pas réussi à trouver d’autres ressources que de se replier dans l’affirmation de son identité. Cette jeunesse a été poussée dans ce sens par un discours devenu dominant depuis les années 1980, venu du monde anglo-saxon et nord-américain. Celui qui valorise et survalorise les identités culturelles, assorties d’un ressentiment nourri à l’égard du contexte et de l’Occident en général. Ressentiment qui se traduit en accusation contre les autres en général et les « Blancs » en particulier.

Parallèlement, dans plusieurs pays européens, au sein de la population européenne de souche ancienne et souvent moins nantie ou larguée par les processus de mondialisation en cours, naissent des mouvements et partis nationalistes et régionalistes, prenant comme cible à la fois les instances européennes, leurs États, leurs politiciens et politiciennes respectives (et se posant comme mouvement anti-système) ainsi que les nouvelles populations. Les unes comme les autres considérées principales responsables de leurs maux et des bouleversements sociaux et culturels.

Ainsi, au moment où les logiques économiques financières et industrielles dominantes et les cultures hyperconsummeristes qui les légitiment, ont la voie libre pour développer leurs projets et pour s’enrichir et acquérir du pouvoir, les gens issus de divers milieux sociaux – autochtones de vieille et nouvelle souche, ou immigrés d’ancienne ou nouvelle génération pensent de trouver force et récupérer du pouvoir dans une quête et une affirmation identitaire en se défoulant sur un ennemi présumé, visible par sa proximité et à coup d’accusations de profiteurs ou de racistes, de non intégrables ou de discriminateurs.

 

L’Europe n’est pas les États-Unis

Ce contexte d’afflux de nouvelles populations est à situer dans l’histoire européenne.

En général la référence implicite ou explicite à pas mal de discours concernant les migrations est celle des États-Unis d’Amérique. On voudrait que l’Europe soit tout autant ouverte à l’immigration que les USA, éventuellement y compris dans la dérégulation du marché du travail.

On oublie la particularité respective des USA et des pays européens.
Les USA se sont pensés, dès le départ comme un pays d’immigration dans un espace ouvert, après avoir liquidé, soit dit en passant, les populations autochtones. Ce n’est pas le cas des citoyens européens qui vivent dans des sociétés stables en termes de population depuis au moins un millénaire.

Dans les USA on pense volontiers dans une logique d’évolutionnisme social, qui fait qu’on tolère facilement les marginalités extrêmes, tout comme on est prêt à valoriser les chemins de ceux et celles qui réussissent comme individus contre les adversités, réalisant un succès économique ou d’autres origines. Les USA sont le pays des gagnants et de ceux qui veulent gagner. Au prix d’une impitoyable loi de la vie. Elle fait partie de l’idéal américain. En Europe d’autres idéaux sont présents, même si bien loin d’être réalisés : ceux d’une quête d’égalité et d’attention aux plus faibles et une défiance à l’égard des gros gagnants. Autant de visions que certains, pris par l’engouement américain et par la course à la compétition mondiale, pensent que l’Europe devrait quitter, car ils sont considérés comme un ralentisseur dans la compétition mondiale.

Les populations américaines, en manque de passé, sauf celui des deux siècles et demi de conquêtes, sont projetées vers l’avenir, dans le prolongement du mythe des pères fondateurs et de la conquête de l’ouest. Les populations européennes le sont également, mais elles tendent à regarder l’avenir en dialogue, en confrontation avec leur passé de culture plurimillénaire. Leur culture n’est pas seulement d’avenir. Elle est aussi une culture de l’enracinement.

Et enfin, peut-être le plus important, la société étasunienne se pense dans une forte logique de puissance, se considérant, dès son origine, comme la nation élue dans une terre promise. Comme l’écrit la spécialiste de l’histoire des États-Unis, Elise Marienstrass (Nous le peuple. Les origines du nationalisme américain, Gallimard, 1988 :422) : « Le mythe fondateur de l’histoire des États)Uni [….] fait surgir parmi les puissances un être qui se dit porteur d’une autre essence, mû par une force quasi transcendante et voué à un destin exemplaire. Par la mission universelle dont il tire sa légitimité, l’évènement fondateur impose à l’humanité le destin qu’il se donne ». Cette vision est un dogme qui ne se discute pas. Personne ne peut se soustraire à cela. En savent quelque chose les détenus depuis 17 ans dans la base de Guantanamo, sans aucun procès, pour avoir osé frapper ou avoir participé même indirectement à la frappe de la puissance américaine par al-Qaida. Aucune société d’Europe occidentale n’aurait pensé et n’aurait accepté de s’embarquer dans une telle modalité d’exercice de la justice. Et en effet, mis à part les moments passés de fureur nationaliste, aucun pays européen ne dispose d’un ciment idéologique nationale qui force tout nouveau venu à s’y inclure.
L’ensemble de ces références, qui poussent en avant les USA dans son leadership mondial, est une véritable pompe aspirante, un code élémentaire de conduite capable d’absorber toute nouvelle population. Le socle culturel et civilisationnel européen ne fonctionne pas de la même manière. De telle sorte que l’absorption de nouvelles populations est plus difficile, demande du temps, est plus incertaine sur les modalités à suivre, mais peut-être plus féconde, à terme, dans la symbiose des cultures et des civilisations.

Si on ignore cela, si on fait comme si ces particularités européennes n’existaient, si les nouvelles populations ignorent l’épaisseur culturelle et civilisationnelle des sociétés dans lesquelles elles entendent vivre, si on ignore la densité et l’enracinement des cultures européennes au nom d’un vague multiculturalisme de surface ou au nom des seuls intérêts d’un marché de travail dérégulé, alors non seulement on va vers l’échec, mais on créé une confrontation, on donne l’occasion rêvée à des leaderships faiseurs d’hostilité et de « vrai » racisme d’y trouver leur compte. C’est ce qui se passe depuis plus de 40 ans de « lutte antiraciste » conduite un peu aveuglement, le nez dans le guidon, en voulant ignorer par une méthode Coué, la réalité européenne.

 

5. Conclusions

Je voulais par ce texte tenter d’apporter quelques éléments, qui me semblent résulter des sciences sociales, autour du « racisme » et plus en général des relations entre groupes sociaux.

Ceci pour essayer deux choses. D’une part, sortir des polémiques fondées sur des généralisations et conduites avec une bonne dose d'émotion et d'idéologie autour de ces questions et entrer dans un débat. Ce qui suppose l’usage d’une argumentation rationnelle, conceptuellement aussi précise que possible.
D’autre part, tenter d’ouvrir des pistes pour l’action réfléchie à des jeunes, à des éducateurs et enseignants qui sont amenés à vivre et à former des plus en plus une jeunesse confrontée à la pluralité, qui n’est pas seulement celle sympathique des rencontres multiculturelles ou d’une diversité amusante, mais est celle des réalités sociales quotidiennes.