Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

L'idée de "race": la maturation et la force des idées. Voir un peu clair dans les mots qu'on utilise[i]

Felice Dassetto

13 septembre 2018

Affermir sa propre identité collective par rapport aux autres est un processus courant des sociétés humaines. Cette affirmation de soi peut devenir une hostilité, voire une négation des autres. Les autres peuvent être qualifiés de « barbares », de membres d’un autre lignage, d’infidèles ou de bien d’autres manières. A partir de là, peut se construire un classement sur base des différences et, souvent, des hiérarchies. L'usage contemporain de la catégorie de "race" est né dans le contexte occidental, afin de classer les peuples du monde auxquels l'Occident s'ouvrait de manière nouvelle au XIX° siècle. Cet usage s'est juxtaposé aux classements  précédents effectués notamment sur base de la religion. Lui succèdera  ensuite un classement sur base des "nations" en tant que entité politiques.

Qu'en est-il de l'histoire de l'idée et de l'usage politique de la catégorie de "race" en Occident?

Il faudrait compléter ce texte en analysant comment d'autres peuples, cultures ou civilisations classent les autres.

Dans ces temps où on parle beaucoup de "racisme", il est peut-être utile de voir un peu clair dans les mots qu'on utilise.

En Occident, depuis le XVIII°, siècle l’émergence de la science naissante a commencé par classer les êtres vivants, comme l’ont fait Linnée et Buffon. Et puis on a fait de même pour les humains. C’est alors qu’apparaît l'usage de la notion de race, mot emprunté à l’italien pour désigner un groupe de gens ou à l’espagnol pour désigner les peuples dominés du continent américain ou les juifs convertis au christianisme. Ce mot connaîtra en Occident une histoire en plusieurs actes.

Premier acte : décrire. On attribue à un médecin et voyageur français, François Bernier la première classification (déjà en 1684) de l’humanité en quatre ou cinq espèces ou races d’hommes : blanche, noire, rouge, jaune. Elles sont distinguées par leur aspect physique et leurs traits de caractère (plus ou moins identifiés). Ce classement sera repris, avec des variantes (comme l’ajout de la race caucasienne), par d’autres scientifiques dont Linnée lui-même ou le naturaliste allemand J.F.Blumenbach au début du XIX°.

Ce classement des races deviendra une manière évidente d’appréhender l’humanité pendant des décennies. Ainsi, par exemple, le volume encyclopédique, largement illustré, publié par Hachette au début des années 1920,  est intitulé « Les merveilles des races humaines ». Il est fondé sur la pertinence évidente de ce classement des races. Parmi celles-ci, existent « des différences profondes, physiques et morales, insondables » dit l’introduction de ce volume. Qui se demande : « Que surgira-t-il de la confusion des races qui s’annonce? Y aura-t-il l’émergence d’une race hybride nouvelle ? ». Ou « au contraire les peuples actuels subsisteront avec leurs caractéristiques profondes ? Et alors quelle sera la race dominante ? Après la Blanche, qu’un effort titanesque épuise, la Jaune rénovée prendra-t-elle la tête d’une nouvelle action civilisatrice ? Mystère ».

Deuxième acte : fonder les différences "raciales". Tant qu’on se situait dans le contexte chrétien, le constat de la multiplicité des races devait se concilier avec l’unique création d’Adam par Dieu. Tout au plus on pouvait différencier les races selon la descendance issue de Noé après le déluge : les Blancs descendraient du fils de Noé, Japhet, les Asiatiques de Sem, les Noirs de Cham. Evidemment la descendance des filles de Noé est ignorée ! Prudemment, Kant distingue entre l’espèce humaine unique et la pluralité des races qui la composent. Certains tentèrent de parler d’hommes « pré-adamiques ». La doctrine chrétienne affirmait l'unicité de l'espèce humaine, bien qu'avec quelques doutes et certainement en mettant les chrétiens en tête du peloton des humains. Pour cela il fallait baptiser les infidèles et les "sauvages".

Parmi les scientifiquesn certains, obnubilés par la théorie des races différentes, tenterons de démontrer la différence biologique entre les races. Dès 1830, l’américain Samuel Georges Morton suivant les doctrines du naturaliste Cuvier, fait de l’anatomie comparée : les races décrites par Blumenbach correspondent bien à des formes de crânes différents. Les Blancs et les Noirs n’appartiennent pas à la même espèce Homo. Ce qui d’ailleurs convenait bien pour justifier « scientifiquement » le maintient de l’esclavage, qui perdurait jusqu’alors sans besoin de justification aucune, mais qui devait se légitimer, ce qu’il fera aux USA jusqu’à la guerre de Sécession et ailleurs, comme au Brésil, jusqu’en 1888.

Cette inscription biologique des différences entre « races » se prolongera lors du développement de la psychologie. Ainsi la mesure de l’intelligence, le fameux « quotient intellectuel, le Q.I. », sera censé confirmer la différence des races. Appliqué massivement aux immigrants qui débarquent à Ellis Island entre 1880 et 1910, les mesures de QI "confirmeront" cette différence et seront censées montrer une hiérarchie: le QI des Blancs est supérieur à celui des Slaves, et à celui des Juifs….  Ces mesure, évidemment sont biaisées par l'outil de mesure lui-même qui fait une estimation sur base des compétences et capacités des auteurs  (Blancs) du test.

Peu d’intellectuels résisteront à ces théories de la différence biologique des races. Ce seront des anthropologues notamment, comme Boas aux Etats-Unis, s’insurgeant contre le massacre des populations indiennes au nom de l’humanité commune. Ils élaboreront le concept de culture pour pouvoir parler des différences au sein de l’humanité, sans les inscrire pour autant dans des différences biologiques.

Mais il importe de souligner qu’il est bien difficile de trouve un article ou un texte d’analyse des sociétés qui, jusqu’aux années 1930-40, n’utilise pas la notion de race comme catégorie normale d’appréhension du monde. Le succès du concept est tel, que le mot sera introduit dans toutes les langues, du chinois, au japonais au russe.

Un dernier acte est important : les classifications raciales deviennent un concept politique. A partir de 1850, on inscrira la différence des races, désormais biologiquement bien ancrée, dans une théorie de l’histoire. Le diplomate et voyageur Gobineau, secrétaire de Tocqueville, théorise en France l’inégalité des races et place les « aryens » au sommet des races humaines. Cette affirmation reste de l’ordre de la description. Ce sont les théories issues de l'évolutionnisme et de Herbert Spencer, appliquées aux sociétés humaines (qu’on appellera « darwinisme social » ou « évolutionnisme social) qui permettront de penser une philosophie de l’histoire basée sur l’idée de race : la race blanche est destinée à une supériorité et à une domination du monde, car c’est l’issue normale du cheminement de l’histoire et de la loi naturelle de la sélection des races.

Aux Etats-Unis où triomphe le capitalisme sauvage après la guerre de Sécession,  on se rue sur les théories de l’évolutionnisme social de Spencer. Le magnat de la finance, John D.Rockefeller raconte dans ses mémoires que le livre de Spencer fût pour lui une révélation et qu’il était son livre de chevet.

Grâce à cette théorie évolutionniste de la race, la colonisation pouvait se déployer en toute légitimité, car la race blanche, gagnante, était la preuve du développement naturel du progrès de l’humanité. En toute légitimité, on pourra inscrire, en 1930, sur le monument à la colonisation bâtit au Parc du Cinquantenaire de Bruxelles, « la race noire accueillie par la Belgique » et citer la phrase de Léopold II : « J’ai entrepris l’œuvre du Congo dans l’intérêt de la civilisation et pour le bien de la Belgique». En Autrice, le politologue L. Glumpowics, oublié aujourd’hui, publie en 1883 un livre au succès considérable : Rassenkampf, la Lutte des races.

Parallèlement s’élèvent les inquiétudes au sujet du devenir de la race blanche qui pourrait être corrompue et dégradée par le mélange des races. Le mathématicien anglais Francis Galton, théorise entre 1860 et 1890 l’eugénisme, à savoir la doctrine de préservation des traits raciaux. L’Amérique, inquiète de l’immigration, voit naître le mouvement « nativiste », qui veut sauvegarder l’Amérique des «White, Anglo-Saxon, Protestant » (WASP), contre les immigrations slave, juive et catholique. Le Ku-Klux-Klan fondé vers 1870, supprimé et puis refondé en 1915, s’attaque de manière virulente aux populations noires pour sauvegarder la supériorité de la race blanche et la préserver de toute contamination.

Se clôt ensuite le dernier acte d'où surgira le mouvement antiraciste. Le nazisme fera la synthèse de cette histoire et  de cette généralisation de l'idée de "race" incarnée maintenant dans une "nation-Etat". En se fondant sur ces évidences élaborées pendant plus d’un siècle, les théories de la race prendront des nouvelles formulation que ce soit avec Adolf Hitler ou Alfred Rosenberg, dans un mélange d'aryanisme, de pangermanisme, de néo-paganisme, le tout teinté d'ésotérisme. Mais c'est par son enracinement dans des évidences pluridécennales relatives à la race, que l'on peut percevoir comment, aux yeux d’un grand nombre à l'époque, les théories raciales du nazisme ne parurent pas tellement étonnantes et ne provoquèrent pas tellement de réactions inquiètes. Elles ne furent pas considérées comme une déviance horrible, mais furent plutôt considérées comme un extrémisme malvenu.

En parallèle, la montée des nationalismes à partir de la fin du XIX° siècle (qui aboutira à la guerre 1914-18) introduira la catégorie de "nation" en juxtapposition à la categorie de race, en donnant à la nation, c'est-à-dire à des collectifs territoriaux humains, encadrés par un Etat au sens moderne du terme, la substance quasi biologique qui provient de l'idée de race.

 

En sommes, pendant presque un siècle, l'idée de race et ensuite celle de nation deviennent des idées-force, des concepts politiques et des évidences collectives, acceptés  et considérés comme des valeurs, sans plus de distance critique.

Constat qui devrait nous amener à nous interrioger tous sur nos propres évidences, aujourd’hui. Assistons-nous à une nouvelle émergence des anciennes catégories de la "race" ou de la nation ou à leur réinvention ou à l'invention de nouvelles catégories? Personne ne peux se soustraire à ce questionnement qui n'est pas, seulement, le lot des "Blancs".

 


[i] Une première version de cet article a été publiée dans La Libre Belgique en 2005