Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Canicule et climat, Gênes et viaduc qui s’écroule et les changements sociaux

 

Felice Dassetto

17.08.2018

Un ami philosophe m’avait cité un jour une phrase, je crois me souvenir que c’était de Nietzche, qui restituait une réflexion sur le temps. Je dirais sur la durée, sans toutefois entrer dans les subtilités philosophiques de la question.

La citation, de mémoire, disait plus ou moins ceci : « La foudre et le tonnerre, pour être reconnus, ont besoin de temps. Les faits aussi ont besoin de temps après avoir été accomplis ». Mon ami m’avait expliqué que cette phrase faisait référence au fait que le célèbre philosophe, qui publiait ses livres à compte d’auteur, car il ne trouvait pas d’éditeur, considérait qu’il était arrivé trop tôt avec ses idées. Il ne pouvait pas être entendu. Il fallait du temps.

Je fais confiance à mon ami philosophe, car concernant cet auteur je n’en connais pas beaucoup plus que le B-A BA.

 

Le temps du changement ?


Mais au-delà de son sens spécifique, cette phrase avait trotté dans mon esprit, car elle ouvrait une fenêtre sur une question qui m’intrigue, celle des changements sociaux. Ils sont faits parfois de pesanteurs, de telle sorte qu’il faut du temps avant qu’un changement ne s’opère. Ou d’autres fois, au contraire, ils sont des accélérations subites, comme par exemple dans le cas de l’adoption mondiale de la technologie des smartphones et des réseaux sociaux ou celle de la robotisation. Parfois il faut du temps ; au contraire parfois les sociétés sont bousculées par la vitesse. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’incapacité des sociétés de maîtriser les changements, dans le sens de leur promotion ou au contraire de leur ralentissement.

La phrase de Nietzche, qui m’était apparue au premier abord éclairante, me semble porteuse d’une erreur de perspective majeure, si on la généralise. En faisant appel à la foudre et au tonnerre, en portant le regard sur la réalité en se laissant enfermer dans les rails de ces éléments naturels on tend à « naturaliser » le changement : comme les phénomènes physiques liés aux orages ont besoin de temps, ainsi les faits de société auraient besoin du temps. Ce qui est une simplification et une occultation du devenir qui régissent les sociétés humaines. Le temps, si temps il faut, n’est jamais naturel, il est social, forgé par les logiques de ces sociétés.

C’est d’ailleurs un défi aux idéaux démocratiques contemporains. Comme par le passé, on avance dans le non-changement ou dans le changement rapide, suivant des logiques souvent mal maîtrisées, parfois occultes.

J’ai repensé à ces choses les dernières semaines en entendant le climatologue Jean-Pascal van Ypersele qui a été interviewé dans des télévisions au sujet de la canicule. Suite à la question de journalistes à propos des causes possibles de cette canicule, le bien connu climatologue belge répondait en disait que cela faisait au moins trente ans que les climatologues avaient prédit, sur base de leurs observations relatives aux transformations de la couche d’ozone et de leurs modélisations théoriques, que si l’on ne prenait pas des mesures, ces épisodes extrêmes allant des grandes chaleurs aux ouragans, allaient s’accentuer. « A-t-on fait le nécessaire ? » demandait le journaliste. Et van Ypersele, en mettant entre parenthèses sa prudence diplomatique qui fait son style, guidé par la perspective de susciter progressivement un changement et assorti de son optimisme modéré, disait clairement que non, que ce qui a été fait était insuffisant et, ajoutait-il, que les décideurs politiques n’avaient pas été à la hauteur. Et il me semble qu’il laissait entendre que c’était trop tard et que les conséquences seront de plus en plus lourdes. En l’écoutant, j’ai dégagé l’impression que l’attitude habituelle du climatologue qui semblait se modeler sur la phrase célèbre d’Antonio Gramsci  écrite du fond de sa prison fasciste: « J’ai le pessimisme de l’intelligence, mais l’optimisme de la volonté », commençait à flancher. La volonté optimiste commençait à laisser entrevoir des fissures.

Les propos de van Ypersele ont relancé ma question de sociologue : pourquoi cette lourdeur de la décision autour d’une question qui semble pourtant importante et vitale ? Est-ce une question de temps ? Est-ce normal que cela prenne du temps ? Est-ce normal que

depuis trente ans on continue à ne pas prendre toute la mesure de l’enjeu climatique ?

L’écroulement du viaduc de Gênes ce 14 août a encore ajouté une couche à ces questions. On commence à dire que des ingénieurs avaient prédit que ce viaduc allait s’écrouler, rongé par des erreurs de conception, par l’usure du temps et par la surcharge du trafic.

Face au réchauffement climatique ou aux fragilités du viaduc de Gênes, des changements, des décisions s’imposaient. Elles n’ont pas été prises ou pas suffisamment. On prend des mesures pour tenter de freiner le réchauffement climatique, mais apparemment elles sont insuffisantes. On a fait de l’entretien de ce viaduc, mais il semble être des rafistolages qui ne prennent pas de front les défauts structurels.

Il y a des réponses qui renvoient à des erreurs, à des fautes, à des responsabilités. Mais sous l’angle de l’analyse de la sociologie, la question est de cerner par quels processus sociologiques ces actions insuffisantes ou erronées peuvent s’installer, s’imposer, parfois devenir des évidences. Jusqu’aux catastrophes, aux faits extrêmes. Alors, éventuellement, on change de cap. Le changement a lieu ainsi par coups et par désastres, par ruptures parfois d’ailleurs aussi lourdes de conséquences que ce qu’elles voulaient corriger.

 

La sociologie (presque) impuissante

 

Je m’embarque dans ces questions en sachant que la sociologie et les sciences humaines ont de grosses difficultés à mettre de l’ordre dans leurs idées au sujet de ces questions. Il y a bien des disciplines -comme l’économie dans sa formule dominante- qui pense de disposer d’une capacité d’analyse et de maîtrise du changement et s’imposer comme la « vraie » doctrine du changement. J’en doute. Passons.

Venons plutôt à tenter d’explorer quelques aspects de ce que l’on peut dire au sujet des résistances ou accélérations des changements à partir d’une analyse des processus sociaux. Je retiens quelques aspects, de manière probablement incomplète.

Les connaissances

C’est un axe central, sur dans des sociétés issues des Lumières qui font de la rationalité connaissante un pôle central de l’analyse et de l’action sur leur devenir. C’est bien la démarche du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), dont Jean-Pascal van Ypersele avec d’autres a été un acteur important. Ils ont apporté des arguments, les ont vérifiés, les ont diffusés. De même, les ingénieurs de Gênes qui intervenaient depuis des années dans la presse et par d’autres canaux pour alerter au sujet de la fragilité de ce viaduc. Apparemment cela n’a pas suffi.
Dans d’autres cas, la connaissance se diffuse. Ainsi des innovations technologiques, cheminent à partir de pionniers, aux premiers innovateurs, aux premières majorités qui adoptent le changement et celles qui suivent. C’est le chemin pris par l’analyse de l’évolution du climat qui a convaincu de plus en plus du monde. Cela a amené des changements, mais pas suffisamment. Idem pour le viaduc de Gênes.

Certains prônent –peut-être faute de pouvoir faire plus ou en raison d'un repli sur l'individu et une renonciation aux dynamiques collectives- la nécessité de commencer par des changements individuels. Beaucoup agissent dans cette perspective dans les domaines de l’environnement ou de la justice sociale, inspirés par le bouddhisme ou des spiritualités religieuses ou agnostiques. Mais suffit-il que des individus de bonne volonté opèrent des tournants dans leur conduite ?

Parfois les changements cognitifs fonctionnent : des techniques de persuasion sont mises au point. Les cognitivistes, comme Howard Gardner, écrivent des livres-manuels pour faire changer les gens : Changing minds. The arts and science of changing our own and other people minds (2004). Cette « science » est enseignée dans les écoles de management, car c’est le fer de lance des commerciaux et des publicitaires. Les hommes et femmes politiques y sont évidemment sensibles. Le GIEC et les mouvements qui suivent ces processus de changement, ont largement communiqué, mais ont-ils pratiqué cette « arts and science of changing minds ? ».

Toutefois les choses ne sont pas simples. La sociologie des innovations montre aussi l’importance, pour le succès d’une innovation, à ce que l’on puisse estimer son avantage relatif ou que l’on puisse le voir concrètement par une expérimentation. Mais ce n’est pas toujours possible. Il est impossible en effet de montrer l’avantage relatif ou d’expérimenter les bienfaits de détruire le viaduc existant ou à réduire radicalement l’émission des gaz à effet de serre. D’autant plus que ces effets ne sont pas immédiats. On est dans une autre dimension temporelle.

On est aussi dans ce que Ulrich Beck avait appelé la société de risque : à savoir que dans certains domaines -et entre autres dans celui des sciences, mais pas seulement- on est amené de plus en plus à décider dans l’incertitude, dans l’impossibilité de prévoir exactement des conséquences, entre autres suite à des controverses scientifiques, ou à des opacités du devenir. La controverse entre climatosceptiques et les autres est un peu attenuée sur le plan scientifique. Elle a laissé des traces et elle est utilisée par des politiciens ou des défenseurs des intérêts de l’économie carbone.

C’est encore un peu plus laborieux , car dans de nombreux domaines, s’agissant non pas de sciences physiques, strictement déterministes, mais des sciences de l’agir des êtres humains des visions diverses s’affrontent. Ne rien décider alors ? Ou en faire pas trop pour amadouer tout le monde ? C’est ce qui se passe à propos du climat. D’où l’idée du philosophe allemand Hans Jonas (et repris par la conférence organisée par l’ONU à Rio en 1992) d’adopter un « principe de précaution » comme seule attitude rationnelle possible: dans le doute de l’écroulement possible du viaduc, il vaut mieux le détruire ; dans le doute concernant le devenir du climat, il vaut mieux stopper l’émission des gaz à effet de serre.

Certainement la connaissance est un aspect de l’explication important des changements et des non-changements. Suffit-elle ?

Les intérêts généraux: qui les prend en charge dans la société moderne complessa 

Il faut pointer une deuxième dimension : les intérêts.

Cet aspect est à la fois complexe et simple à analyser.
Par intérêt on peut entendre ce qui fait que l’on (il faudrait voir qui qui est cet « on ») trouve important, que l’on porte attention à l’un ou l’autre aspect et que l’on s’en soucie pour en prendre soin. Cet aspect concerne moins les intérêts individuels (car chacun prend soin de soi) que ceux collectifs, destinés à faire bénéficier à tous d'un bien commun.

Qui s’intéresse à ce que le climat ne s’emballe pas ? Qui s’intéresse à ce que le viaduc ne tombe pas ?

La première réponse est que  l'Etat est le garant de l'intérêt général. 

Mais dans les sensibilités démocratiques contemporaines, et dans les démocraties pluralistes et de coalition, l'Etat n'a pas la capacité et la légitimité pour gérer seul. Il doit et il se doit de chercher des consensus en dehors de sa propre sphère et de la sphère du politique. Et alors les fonctionnements sociologiques font irruption. En plus des phénomènes mondialisée et en absence d'un gouvernement mondial, les négociations entre Etats et autres instances mondiales commencent.

 

Limitons-nous à quelques logiques sociologiques.

L’une concerne la complexité des sociétés modernes dans lesquelles interviennent des multiplicités d’instances, d’acteurs, d’analyses, d’opinions répercutées par les médias. Pour finir le paysage de savoir qui est responsable, qui devrait se soucier de quoi, devient embrouillé. Comme disait Luhmann, les sociétés contemporaines n’ont plus de centre, plus personne ne parvient à avoir un point de vue sur tout. Ou plutôt, cela devient difficile et devient donc difficile de cerner des responsabilités. L’instruction déjà en cours et le probable procès qui suivra, concernant le viaduc de Gênes, montreront encore une fois cette difficulté.

La deuxième question concerne le dilemme qui existe entre un raisonnement en termes d’intérêt collectif et de moyen-long terme et des intérêts immédiats ou particuliers. C’est la vieille question des « biens communs », traitée entre autres en Occident par la pensée grecque et chrétienne. Elle est reprise aujourd’hui, un peu autrement, par l’idée des « commons », les biens naturels qui n’appartiennent ou ne devraient appartenir à personne, comme l’eau, l’air, etc.

Ces « commons », mais aussi des artéfacts comme le viaduc de Gênes, concernent non seulement les dirigeants ou les responsables, mais tout un chacun. On sait qu’en utilisant la voiture et la voiture diesel en particulier, je contribue au réchauffement climatique. Mais comment faire ? Dois-je être un héros et ne plus utiliser la voiture alors que beaucoup continuent à l’utiliser de plus belle ? Dois-je changer ma chaudière à mazout et dépenser de l’argent pour installer un autre type d’appareils alors que des dizaines de milliers de camions roulent sur les autoroutes en produisant bien plus des gaz à effet de serre que ma petite chaudière bien entretenue d’ailleurs. Et que dire des émissions de pays comme l’Inde ou la Chine ou les USA ?

La question n’est pas simple et l’avait déjà été traitée par le philosophe et écologiste américain Garret Hardin à la fin des années 1960, en mettant le doigt sur la «  tragedy of commons », en référence au dilemme entre intérêts individuels (sur un marché libre) et intérêts collectifs. Le raisonnement de Hardin me semble ignorer la possibilité d’une société civile ou de collectifs, pouvant prendre en charge des intérêts collectifs.

Une troisième logique, issue encore de Niklas Luhmann, nous mène encore plus loin. Pour ce sociologue allemand, fondamentalement pessimiste, les sociétés contemporaines, autonomisent les diverses fonctions et les séparent les unes des autres, fonction économique, politique, éducative, etc. Elles font en sorte que ces fonctions acquièrent leur autonomie, fonctionnent selon leur propre logique et leur propre poussée. L’économie carbone est devenue un système qui fonctionne sur et par elle-même. La logique de mobilité automobile individuelle (peu importe de ce point de vue qu’elle soit sur base de moteurs à explosion ou électriques) exige des possibilités de mobilité toujours croissantes. Elle exige toujours plus de possibilités de faire circuler en même temps un nombre croissant de voitures et de camions. Ces systèmes s’imposent, imposent leur logique : comment arrêter les émissions de gaz à effet de serre sans bloquer tout le système ? Sans bloquer l’économie rendue possible par ce système de mobilité et qui le rend à son tour possible. Avec les analyses de Luhmann on est paralysé. Mais il donne la mesure de la difficulté énorme du changement. D’autant plus que les sociétés sont mondialisées : les cadres sociaux des systèmes et de possibilités d’action ne sont plus les Etats-nations –le rêve qui fondait la base des démocraties et donc de tentative du contrôle des systèmes-, mais c’est l’économie-monde. C’est énorme.

Mouvements sociaux

 

On est ainsi renvoyé à ce qu’un tas de personnes dans le monde font depuis des dizaines d’années. Se structurer en mouvement collectif, pour provoquer des changements (ou résister à des changements). Ces mouvements existent, donnent naissance à une société civile consistante. Ou plus exactement à des sociétés civiles qui souvent ne parviennent qu’à mettre de frêles barrières ou de légères inflexions aux grosses dynamiques des systèmes dont on a parlé.

Ces mouvements sont éclatés, même s’ils convergent, alors que les logiques économiques, technologiques, intellectuelles qui régissent les systèmes ont une force et une consistance considérables.

Dans un certain désespoir, certains analystes font appel et se souviennent de leaders charismatiques, comme les fondateurs de religions, pour dire qu’un changement pourrait venir de leur capacité personnelle à canaliser des énergies humaines en vue d’un changement. Avec toutes les hésitations et les craintes que cela suscite le recours au surhomme ou à la surfemme de la situation. Et pourtant, on voit que dans certains cas cela marche.

Dans certains cas, c’est aussi la voie la plus rapide.

D’autres pensent que sans des changements révolutionnaires qui ébranlent tout le système, des changements n’auront pas lieu. Oui, mais comment ? Et puis il y a la question souvent traitée par les historiens de savoir à quelles conditions des humains se révoltent… et à quelles conditions ils ne se révoltent pas. L’ "Indignez-vous", le petit livre qui a eu tant de succès en librairie n’a été qu’une flambée, comme pas mal d’autres mouvements aujourd’hui.

Les intérêts particuliers

Ils sont apparemment les plus simples à cerner.

Le président du conseil italien, Giuseppe Conte, a sorti une phrase devant les journalistes, à Gêne, le 15 août : « La justice suivra. La responsabilité de la société ‘Autostrade per l’Italia ‘ est claire ». Et il ajoutait : « Ce gouvernement composé par des partis qui n’ont pas de complicités avec la famille Benetton, commencera par enlever la concession à la société "Autostrade per l’Italia". Ce qui sera annoncé publiquement le lendemain. Il faudra voir ce que ce gouvernement à la parole facile  fera, compte tenu de la convention en cours et de l'armada d'avocats et de préssion médiatique que cette société de gestion des autoroutes ne manquera pas de mobiliser.

Le langage non feutré et l’attitude directe des actuels partis au pouvoir en Italie (cela fait partie de la rethorique du populisme ou d’une vérité de langage ? Un peu des deux, probablement) a lancé un pavé dans la marre en parlant de la famille Benetton. Je connaissais le nom Benetton par la ligne de vêtements « in », en vogue parmi les classes moyennes aisées des années 1990 et par ses publicités provocantes. C’étaient des industriels du textile et de la mode.

Ils se sont fortement réorientés dans les gestions routières et celle des aéroports en Italie, en France (aéroports de Nice, Cannes, Saint-Tropez), en Espagne, au Royaume-Uni et se sont transformés en financiers. Ce sont les nombreuses sociétés qui font partie du groupe Atlantia (dont celle qui gère le viaduc qui s’est écroulé). Ce groupe  Atlantia est détenu par la famille Benetton à 30, 25% via la holding financière Sintonia propriété de la famille Benetton. C’est l’actionnaire principal. Atlantia est détenu aussi par 8,25% par GIC Private Limited, un fonds souverain du gouvernement de Singapour.

Pour quelqu’un qui n’est pas familier avec les trames qui tissent le monde capitalistique et financier contemporain, ces croisements de participations et d’intérêts et en définitive ces trames de pouvoir donnent le tournis. Le système, on aurait envie de dire à Luhmann, s'impose certes tout seul, mais il ne fonctionne pas tout seul. Il permet de faire naître des acteurs, ou des agents. Il fonctionne peut-être comme une machine. Mais il a des gens en chair et en os, qui sont peut-être agis par le système, mais qui le font fonctionner à leur tour. Avec leurs intérêts particuliers à défendre, mais aussi le pouvoir immense de l’argent sur lequel ils s’appuient.

Le baroudeur président du Conseil italien a lancé une accusation explicite : la famille Benetton et sa société ont privilégié leurs intérêts financiers et n’ont pas cure du devenir des citoyens. Excessif ?

Il y a un côté d’humour noir, car le slogan de la société Atlantia est (ou était) : « La passion de faire bouger l’Italie ». Dans ce cas-ci, les automobilistes et camionneurs ont bougé avec un saut de 90 mètres à la verticale. Ce slogan a déjà été effacé sur internet alors qu’il y était encore le 16 août au matin. La lutte pour l’image commence. L’action a perdu gros en bourse depuis hier. Mais elle récupérera, car ma machine continuera à fonctionner.

Mais le président du Conseil italien lance une autre accusation : « notre gouvernement est composé de partis qui n’ont pas de collusions avec la famille Benetton », dit-il. La polémique commence.
Propos fondé ou pas, réalité ou polémique politicienne, on est renvoyé explicitement à la logique d’intérêts et de pouvoir, à des collusions entre pouvoirs, à des accords tacites. Les positions du président Trump sur le réchauffement climatique sont de cet ordre.

C’est le côté sombre des classes dirigeantes et dominantes, aux yeux des citoyens. C’est le côté ordinaire et très simplement intéressant aux yeux de ces mêmes classes dominantes.

L’analyse est renvoyée ici aux passions, que déjà Spinoza explorait. Passions de richesses, de désir, de puissance, dont la réalisation fait apparaître la réalité « bonne pour moi ». Apparemment le réchauffement climatique ou le viaduc de Gênes ne sont pas suffisamment "bons pour soi" aux yeux de certains. Il faudrait développer une sociologie de la construction des passions... et des contre-passions. 

 

Les chemins de la démocratisation, de la transparence, de la rationalité des changements sont encore longs. Ils découragent souvent l’optimisme des volontés et obscurcissent les intelligences. Et les sciences humaines devraient contribuer davantage à analyser les dynamiques de changement, pour contribuer à construire une démocratie du changement.