Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Championnat du monde du football. Les hommes devraient savoir pourquoi.

Felice Dassetto

30 juin 2018

Le football règne en ces mois de juin-juillet. Les attitudes sont partagés devant cette invasion de foot…. que les média contribuent à accroître, même si certains d’entre eux tentent de garder, en dehors du jeu, un peu de distance critique.

En positif

Un premier côté positif c’est qu’il y a parfois du beau jeu, plaisant, dynamique.

C’est l’élégance de jeux d’équipe que l’on observe parfois, ou l’adresse de tel joueur ou gardien de but. Parfois entachés par des jeux de main, apparemment autorisés aujourd’hui, qui enlaidissent le jeu, alors qu’ils étaient interdits quand je jouais au foot dans ma jeunesse, même dans les terrains vagues. Je ne sais pas qui a edicté les nouvelles règles, la FIFA probablement, peut-être dans le but de rendre le football plus viril. Parfois il ressemble à du "rugball". Quoi qu'il en soit, ce jeu -compétition dont on connaît et on maîtrise les règles- a aussi un côté de parenthèse dans un monde de compétition dans laquelle une partie des joueurs ne maîtrise pas ou ne maîtrise plus toutes les règles.

Un autre côté est l’aspect de sociabilité qu’engendre ce championnat. On a de quoi parler avec ses voisins ou ses collègues de travail, dans une ambiance festive et positive. On sort de la morosité. On échange sur un terrain relativement neutre. Pour une fois on ne parle pas seulement du temps qu’il fait. On organise aussi des rituels de spectacle collectifs, en famille et entre amis, autour d’une « barbec » ; les pouvoirs publics aussi s’y mettent. Rituels de spectacles collectifs, rituels de cris de joie et de gestes d’euphorie. Rituels accompagnés de flots de bière, la boisson rituelle par excellence. Même le beau temps est, pour le moment au moins, de la partie. C’est un côté festif, en entendant par là un moment où les groupes humains se mettent en scène et se regardent comme collectif positif. Parfois entaché par des excès ou de violences réciproques. Mais dans ce mondial, les forces antiémeutes, bien expérimentées de Poutine, veillent.

Si on suit Norbert Elias, dans son ouvrage écrit avec Eric Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, (tr.fr. Paris,Fayard 1984) on pourrait ajouter encore un aspect. Pour cet important historien-sociologue, le sport en général est emblématiques de la dynamique historique qu’il appelle la « civilisation des mœurs ». On a cheminé selon lui, depuis le XVII°-XVIII° siècle vers des sociétés qui maîtrisent la violence par autocontrôle, par intériorisation, par une « civilité ». C’est vrai qu’il vaut mieux un championnat de foot qu’un affrontement armé entre pays ou entre villes ou villages. Et qu’il vaut mieux assister à un match de foot qu’aux jeux du cirque avec des combats de gladiateurs ou des tournois armés de l’époque médiévale. Ce championnat pourrait être vu dans cette dynamique.

Toutefois l’hypothèse quelque peu linéaire d’Elias qui considère le cheminement de l’Occident vers ce changement de mœurs, ne doit pas empêcher de voir que, pendant que cette société avance dans cette civilité entre soi, elle pratique à fond l’esclavagisme et ensuite la colonisation vers autrui et mêmes des guerres ravageuses dans l’entre soi. Le sport ne remplace pas la violence. Il est plutôt l’autre face de cette même société qui a transformé la violence sous certains aspects, mais qui ne l’a pas du tout éliminée « en général ».

Ce championnat nous renvoie également à un autre aspect, celui du « jeu ». Roger Caillois avait développé une analyse pour essayer de comprendre pourquoi les jeux sont attrayants (Les jeux et les hommes, Paris, Gallimard, 1958).Aujourd’hui les neurobiologistes diront quelles parties du cerveau sont stimulées par l’un ou l’autre jeu. C’est peut-être plus scientifique, mais un peu moins poétique que Caillois, qui ramenait les jeux à quatre dimensions fondamentales : la compétition, le hasard, l’imitation, le vertige. J’en ajouterais une cinquième : la coopération. Certains jeux accentuent plus un aspect que d’autres. Dans le foot, il y a compétition, coopération et hasard. Avec un côté vertige et imitation : celui de l’exaltation en foule pour les spectateurs-acteurs des rites des olà ! répétés, des hymnes chantés. Et pour les joueurs c’est le vertige que donne la notoriété, l’adulation sans oublier le gain et le train de vie.

Un autre aspect qui interpelle, et non des moindre, c’est que cet évènement mondial met les pays du monde, ceux au moins qui participent au grand jeu et qui ont la culture du foot, sur un pied d’égalité. Ils ne le sont pas dans les faits. Mais enfin, toutes les équipes ont un traitement égal, peu importe le pays. Au moins dans ce moment di rituel du foot. C’est mieux que rien.

Et enfin, Belgique oblige, on pourrait se demander si ce championnant a un impact quelconque sur quelques grammes de cohésion culturelle, si pas sociale en plus (je n'oserais pas parler d'un sentiment national). Me baladant en Flandres quelques jours avant le début du championnat, je voyais plus de drapeau "belges" (pas flamands!) sur les maisons et dans les jardins  que ceux que je voyais à Bruxelles ou dans le Brabant Wallon. Comment comprendre celà? Hélas, la presse francophone n'aide pas beaucoup à analyser car elle se limite à nous parler que de l'intérêt des francophone et du millions troisent milles téléspectateurs de la RTBF. Combien de spectateurs flamands  lors du match contre le Japon? Ce serait intéressant de le savoir. J'ai cherché rapidement sur internet sans parvenir à trouver ce chiffre. Ce serait intéressant de le connaître de même que d'analyser la presse des deux côtés. Les pages culturelles et poltiiques francophones (et je supposes flamandes) ne semblent pas intéréssées par la question. Je trouve cela dommage.

En questionnement

D’autres aspects de ce jeu donnent envie de l’interroger avec un regard un tantinet critique.

Ce grand évènement est une affaire d’hommes avant tout. Comme le sera le Tour de France bientôt. Et même les violences que parfois l’accompagnent avec l’hooliganisme, c’est du masculin pur jus. Le foot c’est du masculin. Certes, des femmes suivent… et les caméras de télévision sont bien préoccupées de les montrer. Mais cela reste une affaire d’hommes, les joueurs et le spectateurs-acteurs de ce spectacle « mondial ».

Partout aujourd’hui la mixité est de rigueur, est une obligation, est une valeur. Des écoles qui voudraient faire des classes séparées seraient stigmatisées, si pas interdites. Sauf dans les sports, à des rares exceptions. Impossible, dira-t-on, de faire de la mixité, car les performances physiques des hommes et des femmes ne sont pas les mêmes ! Pourquoi impossible ? Il y a bien des « doubles mixtes » au tennis! On peut bien faire une équipe de foot de 12 joueurs (au lieu que 11) de 6 d’hommes et 6 de femmes... si de sfemems le souhaitent, bien entendu Faire courir un seul tour de France, avec éventuellement un classement distinct. Ce serait une chance pour des femmes qui jouent au foot ou qui courent en vélo. L’égalité des chances n’est-elle pas le maître mot ? Il y a bien des femmes soldates dans des équipes d’hommes. Pourquoi pas des femmes footballeuses dans les équipes de championnat et dans les équipes du mondial. Elles auraient des chances de gagner financièrement autant que les hommes et avoir la même notoriété avec tout ce qui va avec. Mais peut-être que les hommes doivent préserver ce pré carré… et que les femmes aiment regarder les hommes, leurs hommes, enthousiastes, entre hommes. Ainsi on garde la face : la FIFA, empire de la domination masculine, organise un championnat du monde de foot féminin. Mais qui s’en occupe ? La société du Tour de France, tout autant fief de mâles, organise un tour de France féminin. Mais qui va le voir passer sur les routes et quelels TV le transmettent?

Ce championnat du monde est le reflet de la société sur un autre point, celui de la mondialisation. À un double titre. D’une part les joueurs des équipes « nationales » ont des appartenances « fonctionnelles » à des pays, soit acquises en fonction de leur carrière sportive en se « naturalisant », soit en jonglant sur leur bi-nationalité. Parmi les joueurs du mondial pas mal ont « acquis » leur nationalité ou son des binationaux. Les appartenances se diluent, deviennent opportunistes.

Et de nombreux joueurs font partie de l’élite mondialisée contemporaine. Je ne dirais pas qu’ils sont cosmopolites. Je dirais simplement que leur cosmopolitisme est fonctionnel au fait d’évoluer dans des équipes d’autres pays et d’autres cultures sur le marché mondial des joueurs de foot. Comme pour beaucoup de choses, le championnat du monde est le fait d’acteur, joueurs, entraîneurs, qui mélangent local et mondial ; le mondial s’arrimant toujours dans des lieux. 

En perplexité 

On pourrait porter sur ce mondial un autre regard encore, plus acéré.

Le jeu mondial des hommes, des mâles que nous vivons et/ou dont nous parlent ces jours-ci, nous amène dans une autre planète que celle du foot-jeu ou du foot « amateur ». Les catégories du jeu de Roger Caillois ne suffisent pas pour expliquer ce qui sous-tend une réalité comme la coupe du monde. À plusieurs titres.

Ce foot-là est une machine à profit. Des organisateurs aux joueurs l’institution sportive du foot, comme d’autres sports est en plein dans le jeu de l’économie capitaliste, avec ses calculs d’investissement, de rentabilité, de produits dérivés, de droits de retransmission télévisuelle et ses cotations en bourse. Un jour ou l’autre, même les équipes nationales seront cotées en bourse. Profit donc avec des bénéfices faramineux, et à plus d’un égard scandaleux, mais le marché a ses raisons, pour ces joueurs au sujet desquels on a envie de calculer les centaines ou milliers de dollars gagnés pour chaque coup de pied, bon ou mauvais, donné au ballon. Mais profit, comment ?

Ces activités sportives font du profit parce qu’elles sont spectacle, donc objet de regard pour des gens, pour des masses de gens et objet d’un regard rentable à un titre ou un autre. Le défi étant de faire devenir, reproduire et amplifier ce jeu comme spectacle de masse.

Pour le vieux Marx, le capitalisme industriel historique faisait du profit en réalisant une plusvalue sur l’énergie, le temps des travailleurs. Plusvalue directe par le nombre d’heures travaillées, par les conditions de travail, par le salaire, calculé nous disait Karl, sur base de la reproduction de la force de travail en énergie de travail et non pas sur la valeur créée par ce même travail. Pour cela, il fallait une capacité de domination considérable. Ou plusvalue créée de manière moins directe, en intensifiant les énergies au travail, avec le travail à la chaîne et une organisation « scientifique » du travail.

Prolongeons ce raisonnement aujourd’hui où dans des domaines bien nombreux à côté d’une utilisation de la force « de travail ». Ceci par la captation de l’énergie humaine du temps « libre », du temps « de loisir ». Par la conversion de la « force de loisir » en la monétarisant directement pour assister aux matchs ou indirectement en se convertissant en « spectateurs » de chaînes de télévision payantes ou de « regardants involontaires de publicités.

Cet enjeu de « conversion de la force de loisir en force pour le spectacle » est d’ailleurs tout l’enjeu de ce qu’on appelle maintenant l’ « industrie culturelle » ou, dans le langage USA : l’ « entertainement », la distraction, celle des séries télévisuelles ou des joutes de paroles dans le genre de Touche pas à mon poste. Derrière le mot « industrie culturelle », qui fait l’objet des soins des politiciens et politiciennes, le mot « culture » renvoie avant tout à la dimension économique, celle pouvant créer des profits, des investissements en capital en espérant le plus possible d’emplois. Capter les énergies de loisir des sociétés d’abondance du capitalisme avancé pour en faire du profit. On peut d’ailleurs noter que dans l’usage actuel de l’expression d’ « industrie culturelle », on fait référence à la BD, aux jeux vidéo, à la musique techno, mais on ne parle de livre ni d’art.

La notion de « société de loisir » est dépassée : c’est une société et un système de « captation des énergies de ‘loisir’ ». Cette captation a également lieux dans les « réseaux sociaux ». Demandons-nous comment Mark Elliot Zuckerberg, le patron de Facebook et Instagram et d’autres choses, est parvenu à engranger une fortune colossale et qui ne fait que croître. Simplement en ayant inventé  la « mobilisation du temps libre » de milliards de personnes et en ayant inventé la recette magique qui va avec. C’est la recette du bonheur des masses pour les utilisateur-producteurs qui utilisent leurs énergies de temps libre –souvent plusieurs heures par jour) à la manière de Zuckerberg, dans la joie de se vivre en réseau, de communiquer, d’envoyer des incessantes images de soi. C’est ainsi, en utilisant es énergies du temps libre en vue du salut, que des pèlerins affluaient aux sanctuaires, qu’ils déambulaient dans les catédrales pour implorer la grâce divine, comme on déambule sur Facebook et Instagram. Des énergies qui produisent de la richesse pour Zuckerberg. Et ceci d’autant plus qu’il bénéficie de canaux tous faits, de fibre optique construits avec l’argent public et en rechignant même à payer une redevance. Comme si un patron d’une industrie, utilisait un bâtiment construit avec l’argent public en essayant même de ne pas payer le loyer.

On pourrait pousser plus loin le pessimisme critique du regard pour dire qu’il s’agit d’une puissante manipulation des corps et des esprits, vécue positivement comme réalisation de soi, même si c’est une manipulation de soi. Cela rappelle Guy Debord et La société du spectacle, qu’il avait vu émerger, avec son regard visionnaire, déjà lors de la parution de son livre au milieu des années 1960. Les années qui ont suivi confirment le regard de Debord.

Au fond, si on y pense bien, devrait naître un mouvement de revendication de participation aux bénéfices de la part des « spectateurs » assis ou debout, désormais une masse de plus en plus mondiale, car par leur « audience », par leur temps de loisir-travail en quelque sorte, ils participent à la création de richesses et aux bénéfices qu’une élite aux visages multiples se partage. Zuckerberg devrait payer les utilisateurs de Facebook et d’Instagram. Ces spectateurs et utilisateurs sont des « travailleurs » car ils sont des créateurs de profit, dans une société de l’ « entertainement », sportif ou pas. N’étant pas rémunérés, ils sont « exploités » en quelque sorte. Ils l’acceptent et sont heureux ainsi. Comme les pèlerins d’accourir aux cathédrales et de payer leur dîme. On leur avait dit que c’était leur salut.

Les pèlerins de Facebook et de l’entertainement en veulent toujours plus et doivent d’ailleurs consommer des adjuvants pour tenir le coup, de l’alcool, notamment, dans le cas du foot.

En attendant d’être rémunérés à notre juste valeur pour regarder un match, bons huitièmes de final, quarts de final.. et, qui sait…. plus loin.