Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Acte terroriste de Liège. Un acte aux dimensions multiples, symptôme d’une réalité dense de questions.

Felice Dassetto

3 juin 2018

L’attentat commis à Liège le 29 mai dernier pose la question de son interprétation, tout comme celui commis à Paris le 12 mai. Un homme en congé pénitentiaire, emprisonné par des faits de délinquance ordinaire, converti à l’islam en prison il y a quelques années, mais sans avoir donné des signes majeurs d’adhésion jihadiste, sauf la fréquentation de codétenus inculpés de faits de radicalisme, agresse deux auxiliaires de police avec un couteau, leur prend les armes de poings, les tue, prend en otage une femme dans une école, tire vers la police à découvert cherchant à se faire tuer.

Au-delà de l’acte en lui-même, comme interpréter ces séquences que l’auteur inscrit fugitivement dans une séquence jihadiste en criant « Allah u akbar », cette invocation qui appelle à la grandeur di Allah et qui est devenue le sceau des actions terroristes-jihadistes ?

Ces actes ouvrent de nombreuses questions.

 1.Comment comprendre un acte « terroriste » comme celui de Liège ?

S’agit-il d’un individu esseulé, d’un « loup solitaire» ?

Cette question consiste à se demander s’il s’agit d’un acte isolé, ce qu’à la suite d’analyses américaines « légères », on appelle l’action d’un « loup solitaire ». Ce qui était une référence fréquente tant parmi les autorités que parmi les commentateurs ou journalistes est en général abandonnée. Fort heureusement. Car cette image issue du comportement animal est trompeuse et l’analyse produite est « légère ». En effet si ces actes sont commis par des individus qui agissent de manière isolée, les motivations ne sont pas détachées, de l’une ou l’autre manière, de justifications, d’une culture, d’un collectif. Ces actions sont individuelles, mais ne sont pas solitaires et ne sont pas isolées. En disant qu’il s’agit d’un « loup solitaire » on évite de s’interroger sur les causes sociales.

Dans le contexte jihadiste-terroriste, la stratégie même d’actions terroristes individuelles a été pensée par des théoriciens comme Abou Musab al Suri qui envisage une stratégie globale visant à diffuser le jihad là où c’est possible et avec les moyens possibles, opérant ainsi un « jihad systémique » ; ou, encore plus précisément, par l’Américano-Pakistanais Samir Khan, que dans la revue Inspire, publiée par Al-Qaida au Maghreb islamique publiait des articles prônant cette stratégie individuelle du jihad. Elle est prônée par la propagande de Daesh dans sa phase actuelle de recul. Ces tactiques de démarche subversive individuelle, visant notamment les « figures d’autorité » de l’État ne sont d’ailleurs pas seulement le propre du jihad, mais sont également prônées par d’autres mouvements, des groupes anarchistes du XIX°-début XX° siècle aux suprématistes radicaux américains Alex Curtis ou Tom Metzger.

Action individuelle, à relier au jihadisme ou pas ?

Mais avant de poser la question du radicalisme jihadiste se pose celle de savoir si et comment cet acte a un lien avec le radicalisme jihadiste et comment l’éventuel radicalisme croise une action délirante sous l’effet de la drogue, ou un acte criminel cherchant à exprimer sa haine à l’égard de l’autorité et cherchant par la même occasion à se faire tuer dans un dernier geste de révolté. C’est ce que rappelait avec prudence le bourgmestre de Liège Willy Demeyer dans une interview au Soir, le 1° juin. Probablement se croisent plusieurs vecteurs.

Derniers restes du dernier cycle jihadiste ou bien nouvelle phase ?

S’il s’avère que cet acte à quelques liens avec une influence du radicalisme, une question reste. À première vue, ces attentats semblent être les derniers coups de queue de la phase daeshienne du jihadisme des années 2014-2017. C’est l’interprétation le plus rassurante.

On pourrait y voir aussi le signe de la persistance des idées jihadistes-terroristes.

En prolongeant cette question, il y a celle de savoir si ce feu qui couve sous les cendres de la ruine partielle de Daesh et qui pourrait alimenter une nouvelle phase du terrorisme jihadiste vit sociologiquement seulement dans l’espace clos des prisons, ou s’il alimente le présent et l’avenir de manière nouvelle.

Résultat de la radicalisation en prison ?

C’est une question largement débattue. La prison serait un lieu d’incubation des idées islamistes radicales et le tueur de Liège les aurait rencontrées. Comme l’avait dit avec son style provocateur Fouad Belkacem, le célèbre animateur principal de Sharia4 Belgium, lors d’une de ses apparitions à l’occasion de son procès, ce lieu est idéal pour la prédication islamiste-radicale.

Par ailleurs, dans le milieu clos de la prison joue certainement la logique de la violence des rapports interindividuels et celle de la domination d’un groupe lorsque celui-ci parvient à se constituer entre des détenus de semblable appartenance. C’est le cas des groupes issus de collectifs mafieux. Des témoignages rapportés par les médias font référence au poid important pris dans les islamistes au sein des prisons et à leur contrôle exercé sur les détenus et à la protection qui leur assurent en cas d’allégeance ou de conversion à l’islam, lorsqu’ils ne sont pas musulmans.

La question du radicalisme en prison est donc bien pertinente. Il faudrait toutefois que l'enquête judiciaire clarifie s'il y a un lien entre des éventuels discours radicaux et l'acté perpetré par Benjamin Herman, s'il y a eu istigation au terrorisme ou si cet homme a largement débordé les éventuels propos de codeténus radicaux, ces derniers devenant des apprentis sorciers.

Dans les prisons agissent des acteurs institutionnels spécialisés, psychologues, criminologues, aumôniers. Apparemment, à entendre des témoignages, tous ces intervenants ne parviennent pas à réguler et encore moins à contrôler la diffusion de l’islamisme radical. Ils ne semblent même pas parvenir, aumôniers musulmans compris, à établir un minimum de communication sur leur propre terrain avec ces musulmans emprisonnés. Aumôniers musulmans compris.

Dans les années 1990 le mouvement de la Jama’at at Tabligh, voyant le nombre grandissant de jeunes musulmans en prison, s’était donné comme tâche leur conversion et leur redressement moral, avec sa vision conservatrice et passéiste. Au moins ce mouvement ne restait pas passif et tentait de faire quelque chose. La prédominance du salafisme, prédominant depuis les années 1990, obsédé par les de respects des interdits inscrits de manière abstrait dans des formalismes orthodoxes, a abandonné ce terrain. Et l’islamisme politique radical l’a occupé en en faisant un lieu de diffusion de ses idées. De leur côté les establishments musulmans somnolent, préoccupés avant tout par leur reproduction. L’aumônerie musulmane regarde ce qui se passe dans les prisons entre faiblesse de moyens et inertie.

Mais faut-il penser l’islamisme radical en prison uniquement comme une issue, résultante du manque de perspectives, d’activités et de travail. Certes, il peut y avoir l’effet de cela. Mais regarder les choses seulement sous cet angle, comme on l’a entendu dans la bouche d’un ministre ayant la charge de ces questions dans la Fédération Wallonie-Bruxelles c’est plutôt simplificateur. Comme c’était simplificateur dire que l’islamisation des jeunes était due avant tout au manque de travail  sans prendre en compte les soubassements idéologiques et religieux qui nourrissent la haine et la rancune.

Par ailleurs, peut-on isoler les processus qui ont lieu dans les prisons de l’ensemble du contexte, et en l’occurrence du contexte musulman ? Ceci devrait être réfléchi. Car si certainement la prison est un vase clos, une chambre de résonance spécifique,elle n’est pas totalement cloisonnée par rapport au monde. Cette vision exclusive du cloisonnement me semble une erreur majeure et de courte vue sur l’approche du radicalisme islamiste en prison.

Quelle signification donner à la radicalisation en prison ?

Cette radicalisation, est-elle seulement issue de la diffusion et de la manipulation de la part de gens radicalisées, qui profitent de la crise ou de la faiblesse psychologique de détenus, ou de leur inactivité, ou de leur besoin de justifier leur échec ? Ou bien elle est le signe d’un mal-être plus général d’un monde masculin (n‘oublions pas que l’on parle avant tout d’hommes, ceux qui peuplent le monde des prisons et ceux qui ont été les axes majeurs des actions jihadistes-terroristes) ? Ou d’un mal-être général d’une partie de la population musulmane face à des évènements par lesquels –à tort ou à raison, ils se sentent plus concernés, la Palestine au premier chef  ou la réalité sociale et culturelle du monde musulman ? Et en amont de cet acte récent donc, y a-t-il l’annonce d’une phase nouvelle d’importation du jihadisme terroriste dans ce monde globalisé qui semble relativement sous contrôle en Europe et dans les autres pays occidentaux, mais qui continue de plus belle en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient. Ces actes sont-ils donc le symptôme d’un feu qui continue à couver sous les cendres ?

Les actes de Paris et de Liège, nous renvoient, chacun à sa manière, sous l’une ou l’autre forme, aux raisons du jihadisme terroriste. Se limiter à les considérer sous le seul angle criminel ne suffit pas pour le cerner. Comme il serait un peu court de se limiter à dire que c’est seulement un « effet de la prison ». Ce qui suppose de voir la profondeur des processus et de raisons qui alimentent depuis cinquante ans la phase contemporaine du jihadisme.

 

2. Des actes de Liège à la profondeur complexe des raisons du jihadisme terroriste

En parcourant une sociohistoire du jihadisme terroriste contemporain qui a commencé à émerger dans les années 1960-70 on voit se dessiner les faisceaux de causes et de raisons qui l’alimentent, chacune agissant selon sa propre logique[1].

D’abord celles personnelles, individuelles. Des analyses ont approché cet aspect, mais pas mal de choses restent à cerner. On parvient à analyser avec assez de pertinence les mécanismes qui aboutissent à la radicalisation. Il reste à comprendre le passage à la bifurcation totale dans le parcours ordinaire de vie qui consiste à donner la mort d’autrui et souvent à se donner la mort. On est là dans des profondeurs psychologiques de personnes, souvent des hommes, ce qui renvoie à des questionnements sur la fabrication de personnalités masculines qu’il faudra davantage explorer. Le meurtrier de Liège avec son passé de déviance et de criminalité semble inviter à inscrire son acte dans ces logiques personnelles.

Un deuxième type de cause, appelons-les psychosociales, sont celles dont l’analyse a été la plus poussée et dans lesquelles on y voit plus clair. Et pour cause : ce sont les aspects ciblés par l’action policière  et judiciaire: on cherche les recruteurs, les instigateurs, les groupes de base…Que ce soit en face à face ou à travers internet. Le personnel de prison pointait, quelques jours avant la course meurtrière de Benjamin Herman sa fréquentation avec un prisonnier radicalisé. La plupart de ces instigateurs et de ces lieux en Europe sont fichés et suivis par la police. Les lieux sont infiltrés. Certains passeront encore entre les mailles du filet. Et l’histoire a montré la capacité considérable d’invention et d’originalité du jihadisme. Et dans le monde, se sont constitués des interstices ou des territoires où le feu jihadiste-terroriste continue à flamber. La prison, comme nous l’avons dit, est un lieu d’incubation du radicalisme islamique. Il faudrait aller plus loin du constat : si on peut comprendre comment l’islamisation est fonctionnelle à donner du sens à une vie de prisonnier, il faut aussi comprendre en quoi l’est aussi le radicalisme terroriste. S’agit-il seulement d’une justification de la haine que l’on porte en soi contre la société ? S’agit-il d’une sublimation de cette haine dans une cause plus ample ?

Un troisième type de cause a fait couler beaucoup d’encre : les contextes sociaux et politiques. Certains sont des environnements factuels, proches : marginalité, déliaison sociale, chômage, discrimination, emprisonnement. Ces situations, comme telles, ne peuvent pas expliquer le passage à un acte terroriste, à donner la mort et à chercher la mort. Il faut une élaboration rationnelle pouvant rendre intolérable en sens absolu la situation et rendre plausibles ces actes. D’autres causes sont fondées sur des réalités proches de forte violence, comme ceux qui vivent une invasion. Telle celle Soviétique en Afghanistan en 1979ou celle Anglo-américaine et alliée en Irak en 2003. Il y a également des causes plus distancées, où l’adhésion et la justification sont de l’ordre de l’imaginaire. Dans le bref dramatique dialogue que Mme Darifa, la remarquable dame musulmane prise en otage dans l’athénée Léonie de Waha parvient à établir avec lui, Benjamin Herman évoque la Palestine. Au-delà de la solidarité avec le peuple palestinien, il faut une narration idéologique pour que cette réalité devienne une motivation à commettre des meurtres et à se faire tuer. Certainement, parmi d’autres lieux, la prison peut devenir une caisse de résonance pour ces discours.

Mais, en amont, un quatrième faisceau de raisons est à rechercher dans les références idéelles et idéales qui fondent des objets de désir et alimentent des imaginaires, des valeurs, des utopies, des finalités. Ces causes sont souvent sous-estimées. Notre société qui raisonne avant tout en termes de bien-être matériel, tends à les ignorer. Désirs positifs de construction d’une société idéale (même si dans les faits elle ne l’est pas). Ou désirs négatifs de satisfaire sa haine, sa rancune, son ressentiment. C’est une force active qui pousse à agir, qui devient récit, qui se diffuse.

Et enfin, dernière cause et non des moindres, le fait qu’en cinquante ans, le jihadisme terroriste s’est installé comme sous-système au sein du sunnisme, avec sa capacité de reproduction et de résilience, son système de pensée, ses professionnels, ses stratégies de rebondissement. D’où la question de savoir si un acte comme celui de Liège est seulement le fait d’un « loup », solitaire ou s’il est le symptôme d’un feu plus vaste qui couve sous les cendres.

 

3. Comment évaluer tout cela?

Les lignes précédentes ont voulu attirer l’attention sur le fait de savoir si un acte comme celui de Liège est à cerner uniquement à partir du profil psychologique de celui qui l’a commis ou de sa carrière délinquante individuelle ou même de son embrigadement dans une radicalisation dans le vase clos de la prison (comme on tend à le faire) ou si c’est à comprendre dans un processus plus vaste celui du grand mouvement jihadiste-terroriste qui sévit depuis cinquante ans dans le monde musulman. Il est fort probable que chez Benjamin Herman se croisent des vecteurs multiples : mal-être personnel, addiction à la drogue, haine, rancune, mais également manipulation, instrumentalisation et aussi vision d’une légitimation idéologique.

Dit autrement : devant les accusations qui pourraient être portée à l’administration pénitentiaire et aux autorités politiques de ne pas avoir vu la radicalisation de Benjamin Herman et d’en avoir autorisé la sortie, le ministre de la Justice Koen Geens dans son interview au Soir du 2-3 juin, faisait état du respect de toutes les procédures. Le Ministre a certainement raison de dire qu’« après coup » la critique est facile. Mais il devrait aussi se demander si le cadrage actuel d’interprétation de la radicalisation terroriste, à partir duquel les procédures de contrôle sont mises à place, est suffisamment pertinent pour orienter l’action. L’interprétation globale de la réalité du radicalisme et de sa profondeur de sens  n’est pas à comprendre uniquement sous l’angle psychologique et individuel, ni dans le seul angle interindividuel, mais à situer sous l’angle plus vaste, des idéologies, visions, désirs  qui traversent le jihadisme terroriste et qui percolent aussi dans les prisons et…. plus largement au sein des populations et de la jeunesse.

 


[1] Cfr F. Dassetto, Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1970-2018), Presses universitaires de Louvain, 2018, 279p., 22 €