Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Les postures dans la suite du jihadisme-terroriste : en prolongement du procès de Salah Abdeslam et de Soufien Ayari

Felice Dassetto

21 février 2018

 

Le procès de Salah Abdeslam et de Soufien Ayari, concernant la fusillade de Forest contre les forces de police s’est terminé.

 

Un procès un tantinet surréaliste

 

Les plaidoiries des avocats ont eu lieu avec leurs emphases, leurs rhétoriques et leurs argumentaires plus ou moins heureux. Celle de maître Sven Mary, avocat d’Abdeslam, qui demande entre autres l’annulation des inculpations pour vice de procédure a suscité pas mal de remous. L’intervention du ministre de l’Intérieur critiquant l’avocat de la défense, en a suscité tout autant. Maintenant c’est la parole au tribunal qui rendra son jugement, difficile, en débat mars. Le jugement est difficile d’une part au sujet de savoir si les deux inculpés ont participé matériellement à la fusillade et d’autre part de savoir si cette fusillade peut être qualifiée d’acte terroriste. À quoi s’ajoute le fait de donner une réponse à l’argument relatif à l’invalidité de la procédure soulevé par maître Sven Mary : cet argument amené dans une longue plaidoirie résonne de manière étrange aux oreilles de quelqu’un comme moi, peu habitué aux argumentaires des tribunaux. Car mon premier réflexe consiste, certes, comme l’avocat, à donner toute son importance à la procédure, mais en y ajoutant une nuance sociologique. À savoir que le respect de la procédure n’est pas en soi, dans une sorte de sacralisation de la procédure pour la procédure, mais en relation à l’inculpé. La question étant celle de se demander si une éventuelle entorse à la procédure (à vérifier si dans ce cas elle a eu lieu) a causé préjudice à l’inculpé. Dans ce cas, à ce que j’ai entendu dans la salle du tribunal, il me semble que le fait qu’un juge d’instruction de rôle néerlandophone intervienne, en français, dans la procédure n’a causé aucun préjudice à l’inculpé. Et de toute manière même si toute la procédure aurait à recommencer, le résultat serait exactement le même. Alors, pourquoi la procédure pour la procédure ? Mais évidemment, l’avocat avec le droit de jouer cette carte. Mais je me demande à quoi bon. On verra avec intérêt l’argument du tribunal.

En tout cas entre les déclarations et les silences des inculpés, les argumentaires des avocats parfois à propos parfois peu convaincants et, hors de la salle, des foules de journalistes qui cherchaient à trouver quelque chose à dire, ce procès avait une allure un peu surréaliste, même si la présidente du tribunal et en définitive le jeu habituel des procès a été conduit avec la rigueur et la sérénité requise.

Entrevoir au-delà du procès : les postures des personnes

Ces séances n’ont pas permis de mieux comprendre le fonctionnement de la grosse cellule organisatrice des attentats de Paris et de Bruxelles, mises à part quelques précisions supplémentaires au sujet des circulations dans la maison de la rue du Dries. Ceci en raison de l’angle restreint de la chose à juger, à savoir la fusillade à Forest contre les forces de police provenant de la maison où se trouvaient les deux inculpés, plus un troisième qui est mort, l’algérien Mohammed Belkaid. Il ne s’agit donc pas d’un procès concernant les attentats en tant que tels, ce que les avocats de la défense n’ont pas manqué de rappeler au tribunal, qui, je suppose, en était certainement bien conscient.

Et en raison aussi des stratégies adoptées par les inculpés.

Ces dernières permettant toutefois de tenter de comprendre quelles pourraient être les postures de l’après jihadisme-terroriste de la part de personnes qui s’y sont engagées. Tout en sachant que des postures devant un tribunal peuvent être tenues pour des raisons tactiques, conseillées éventuellement par les avocats, dans le but de ne pas heurter les juges.

Tout en faisant la part des choses, on peut en énumérer un certain nombre ; elles pourraient être utiles pour essayer d’envisager des « sorties » du jihadisme-terroriste.

Quelques postures de l’après jihadisme-terroriste

L’engagement continu

Une première posture est celle du militant qui ne renie nullement son engagement, qui l’assume, voire qui le revendique aussi en tant que finalité (combattre pour faire valoir la juste cause du Califat islamique ou d’a-Qaida etc.) que dans les méthodes (combat ouvert, attentats terroristes, assassinats, etc). La spirale radicale-jihadiste-terroriste continue à guider les personnes en question.

L’engagement déculpabilisant

On pourrait dire que la posture précédente est celle de Salah Abdeslam. C’est possible. Il a déclaré en effet, parmi les rares paroles qu’il a prononcées : "On m'accuse, je suis ici. Je garde le silence, c'est un droit que j'ai. Mon silence ne fait pas de moi un criminel ni un coupable, c'est ma défense. Il y a des preuves dans ce dossier, des preuves tangibles et scientifiques. J'aimerais que ce soit sur ces preuves qu'on se base et pas sur l'ostentation ou sur ce que pense l'opinion publique. Si c'est pour agir de la sorte, pourquoi ne pas céder votre fonction aux médias, par exemple ? Faites de moi ce que vous voulez. Ce que je constate c'est que les musulmans sont jugés et traités de la pire de manières. Il n'y a pas de présomption d'innocence, il n'y a rien. Je témoigne qu'il n'y a point de divinité à part Allah. Jugez-moi, faites ce que vous voulez de moi. Je n'ai pas peur de vous, je n'ai pas peur de vos alliés, je place ma confiance en Allah. Je n'ai rien à ajouter".

Mais en réalité lors de ces propos rien n’est dit sur son engagement. En partant de l’idée que Salah Abdeslam a été un « suiveur passif » de son frère, et qui n’a pas été jusqu’au bout, comme son frère l’a été (voir dans ce blog mon article : Le procès de Salah Abdeslam, 3 février 2018), ces mots servent semble servir à se déculpabiliser devant lui-même et devant ses compères qui pourraient le considérer comme un traitre, comme un « hypocrite » dans le langage théologique des figures de l’engagement. Ce qui a été vu comme une arrogance de Salah Abdeslam face au tribunal et sa volonté de mettre la loi d’Allah avant celle des hommes, pourrait être en réalité le résultat de sa culpabilité de ne pas avoir été jusqu’au bout et de son désir de se réconcilier avec « les siens ».

La dissociation pratique

C’est la posture adoptée par pas mal d’anciens jihadistes et probablement recommandée, devant le tribunal au moins, par leurs avocats. Il s’agit de se dissocier de certains agissements afin de réduire la peine. C’est la posture de la défense –tant de l’avocat d’Ayari que celui d’Abdeslam, malgré l’attitude de celui-ci- par rapport à la fusillade de Forest pour dire que ce n’était pas un acte de type terroriste. Ou dans d’autres cas c’est le fait d’argumenter la présence en Syrie ou en Irak avait le but de faire de l’humanitaire.

La tentative consiste à distinguer le choix d’aller combattre dans un contexte et dans des groupes de type terroriste par rapport à son action personnelle. Au-delà des aspects tactiques face au tribunal, il pourrait y avoir dans certains cas des personnes qui n’ont pas mesuré ni sur le plan moral, ni sur celui politique, ni sur celui juridique l’implication et la portée de leurs choix. De même, sans en arriver aux actes, certains discours concernant une justification ou un accord avec le terrorisme, ne semblent pas mesurer toutes les dimensions et les implications de ces positions.

Il s’agirait alors d’analyser comment et pourquoi des actes ayant des conséquences collectives peuvent être posés uniquement en fonction de son groupe, de ses propres émotions, en dehors de toute autre considération contextuelle. On pourrait parler d’un hyper-individualisme, d’un communautarisme, d’un a-moralisme des conduites, d’une dépolitisation, d’une fracture dans les visions du monde.

La dissociation quant aux moyens

C’est la posture rapportée par David Thomson dans son livre Les revenants (Paris, Seuil, 2016). Des jihadistes disent par exemple de se dissocier les méthodes de Daesh tout en continuant à adhérer aux objectifs. L’engagement en vue de la constitution d’un califat ou d’un état islamique n’est pas renié tout comme la posture à l’égard de l’Occident; la prise de distance concerne les méthodes, soit les méthodes extrémistes et cruelles pratiquées, soit également l’engagement combattant.

La posture désabusée

 

Dans ce cas c’est avant tout le ressenti personnel qui est mis en avant. Il manifeste une déception qui découle de l’expérience faite : celle-ci n’a pas correspondu à l’idéal qui les avait guidés en partant et en s’engageant au combat. L’analyse des réalités dans leur objectivité, dans leur dimension morale et politique, passe en deuxième ligne, par rapport au vécu personnel et à la déception.

Réflexivité cognitive en guise de justification

 

On voit apparaître cette posture ou bien dans le contexte de positions de conversion (voir infra) ou bien en filigrane de certaines plaidoiries. Elle consiste à avancer les mécanismes cognitifs qui ont amené à opérer les choix, à les considérer évident et constituant un devoir moral. Il serait intéressant d’explorer ces arguments plus à fond pour mieux comprendre comme ces mécanismes opèrent et comment se mettent en place. C’est une question qui se pose pour beaucoup de jeunes, hommes et femmes, partis au jihad. Dans certains cas ces départs sont liés à des malaises personnels, à un « suivisme » (du frère, du conjoint, de copains…). Mais dans d’autres cas, ils sont liés à un véritable tournant cognitif-émotionnel. On peut y trouver des causes externes d’influence (un recruteur par exemple), mais il serait intéressant aussi de mieux être à l’écoute des démarches cognitives, entre autres en vue de démarches éducatives. Une hypothèse pourrait être celle d’une « ortodoxisation » cognitive[1], c’est-à-dire d’une réduction de l’univers de sens et de sa clôture en quête d’une réalité totalement maîtrisable. Face à quoi se poserait la question d’une « éducation à l’incertitude » comme le développe Daniel Favre (dans son livre : éduquer à l’incertitude : comment sortir du piège du dogmatisme ?, Paris, Dunod, 2016). Ce qui ne veut pas dire un flou éducatif ou une vision postmoderniste, ou le remplacement d’un dogmatisme par un autre (par exemple par un positivisme scientiste), mais une capacité, comme le dit Favre, « à sentir ce qu’on pense et à penser ce qu’on ressent ». Et j’ajouterais : à contextualiser ce qu’on pense et ce qu’on ressent.

Conversion tactique

Il s’agit de la posture crainte par les préposés à l’action préventive, judiciaire ou policière. Celle de « repentis » qui utilisent cette conversion de manière tactique, mais qui préparent des actions à venir. Ce sont des composantes des « cellules dormantes », toujours craintes. La question à creuser dans ce cas est celle de la capacité à jouer le double jeu. Si un certain double jeu, nous rappelle Goffman, fait partie de notre quotidien entre ce qui est visible et ce qui n’est pas visible, dans ce cas le double jeu s’inscrit dans une logique structurelle d’une véritable double vie. Elle pourrait prendre les allures d’une double contrainte, au sens de Bateson, à savoir aboutir à des injonctions contradictoires paralysantes. Mais, justement, dans ce cas, le double jeu, par des mécanismes qui seraient à éclairer, n’est pas vécu comme une double contrainte, tout au moins au point de causer une souffrance. La « double vie » semble bien gérée et bien mise en scène. C’était le cas de pas mal de personnes impliquées dans les attentats de Paris et de Bruxelles. J’avais fait à l’époque l’hypothèse que cette aptitude à la « double vie » provenait peut-être de la longue socialisation à des pratiques marginales (voir dans ce blog : Les attentats du 13 novembre à Paris. Esquisse d’une sociologie d’un acte jihadiste à finalité terroriste de grande ampleur, 9 janvier 2016).

Conversion, nouvelle bifurcation

 

Comme le choix jihadiste-terroriste est une bifurcation de l’existence, car rares sont pour le moment les cas d’une socialisation primaire et d’une immersion culturelle dans le jihadisme-terroriste depuis la tendre enfance (mais ils pourraient commencer à apparaître), il s’agit ici d’une nouvelle bifurcation qui inaugure une sortie du jihadisme-terroriste. Ces personnes s’engagent souvent pour témoigner publiquement et pour dissuader des personnes et des jeunes de se laisser fasciner par ce combat. Pas toujours leurs témoignages sont assortis d’une analyse idéologique et politique. Souvent ils restent limités aux déceptions, aux difficultés rencontrées. Mais ils sont très importants.

Conclusion

Le procès en cours, les postures tenues par les deux inculpés via la voix de leurs avocats et par leurs propres paroles, permettent d’éclairer quelques aspects de l’une ou l’autre des postures que l’on peut voir émerger dans ce moment de sortie de l’actuelle phase du jihadisme-terroriste. Il y a peut-être d’autres postures que celles identifiées ici. Creuser ces postures qui prennent en considération les vécus personnels de l’après-jihadisme/terrorisme peut être utile pour affiner le travail de récupération et de réinsertion.

 


[1] Sur ce point cfr. F.Dassetto, Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1970-2018), Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2018