Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le procès de Salah Abdeslam

 

Felice Dassetto

3 février 2018

 

Le procès de Salah Abdeslam et de Soufien Ayari a lieu à partir du 5 février. En ce qui concerne Abdeslam, c’est le procès d’une des recrues de la première heure du réseau qui est à l’origine des attentats de Paris et de Bruxelles commis sous la bannière du Califat islamique. C’est un de ceux qui ont survécu. Ce procès attire les médias et oblige une grande mobilisation des forces de police et de l’appareil judiciaire.

Le premier but de ce procès est évidemment celui de prouver le degré de culpabilité de Salah Abdeslam dans les faits qui lui sont imputés par le tribunal bruxellois, à savoir la participation à la fusillade de la rue du Dries à Forest, le 15 mars 2016, il y a presque deux ans déjà. C’est donc par un petit bout de la lorgnette que ce procès devrait permettre de comprendre mieux certains aspects en amont des événements tragiques des attentats de Paris et de Bruxelles.

Que peut-on s’attendre à pouvoir mieux comprendre de ce procès ?

D’abord la personnalité de l’inculpé, cette figure apparemment terne, qui semble avoir été surtout un « suiveur passif » dans les pas de son frère ainé, qui, lui, s’est fait sauter dans un des assauts parisiens. Suiveur qui n’est pas allé au bout de sa démarche et qui n’a pas commis les actes qui, selon le pacte terroriste dans lequel il s’était engagé, devaient provoquer sa propre mort en même temps que celle des autres. Salah Abdeslam n’est pas au rang des martyres, des témoins de la foi (shahid) aux yeux des idéologues et des praticiens du jihad terroriste. Il n’est pas de ceux dont on peut dire, comme écrit le Coran (2, 149) : « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas ». Il n’est pas non plus un « compagnon » du Prophète, un ançar, une catégorie importante pour les combattants du jihad. Il est peut-être un « hypocrite » (munafiq) dans la typologie et dans le vocabulaire de ce monde. Celui dont le profil moral est dessiné dans un hadith du Prophète et qui récite : « Quiconque a les quatre caractéristiques suivantes sera un complet hypocrite et quiconque a l'une des quatre caractéristiques aura une caractéristique de l'hypocrisie au moins et ce jusqu'à ce qu'il l'abandonne. Quand on lui fait confiance, il trahit. Chaque fois qu'il parle, il dit un mensonge. Chaque fois qu'il s'engage dans un accord, il se montre déloyal. Chaque fois qu'il se dispute, il se comporte de manière imprudente, mauvaise et insultante. » Comment Salah Abdeslam lui-même se considère-t-il aujourd’hui ? Les psychologues auront certainement des choses à dire au sujet de ce « suivisme » passif. En se demandant, comme d'ailleurs les victimes ou leurs familles, si ce "suiveur" est capable d'une rupture, d'un signe de repentance.

 

Un deuxième aspect serait à comprendre. Mis à part quelques éléments, la plupart des participants à ce réseau de terrorisme « califal » ne semblaient pas être dans une logique idéologico-religieuse. Mais alors, comment comprendre l’adhésion à un tel projet d’assassinat collectif ? Le nihilisme, évoqué par certains analystes, suffit-il à expliquer des gestes, qui exigent calcul, anticipation, rationalité meurtrière ? Et comment comprendre l’adhésion à un projet qui amène la plupart d’entre eux à leur propre mort, voulue, théorisée, exaltée dans un univers idéologico-religieux fanatisée. Mais s’ils ne sont pas dans cet univers, pourquoi ont-ils participé à cette aventure ? Les tentatives d’explication données jusqu’ici, la référence à une islamisation et à un endoctrinement de dernière minute et superficiels, ne me paraissent pas des arguments convaincants. Il se pourrait que, par le contre-exemple de quelqu’un comme Salah Abdeslam, qui n’est pas allé jusqu’au bout, l’on comprenne peut-être quelque chose. En laissant peut-être la porte ouverte à l’idée que, malgré les apparences, l’adhésion idéologico-religieuse n’était pas aussi superficielle et travaillait de manière sous-jacente l’une ou l’autre dimension morale des jihadistes, de leur culpabilité vécue à l’égard d’une vie de déviance islamique que l’acte jihadiste aurait dû, selon eux, blanchir.

 

Nous sommes renvoyés à un troisième aspect. Celui d’un réseau qui s’est forgé en ayant en amont un passé, une interconnaissance. Des connexions familiales, des liens, des savoir-faire et des manière d’être construits et consolidés dans une petite criminalité, dans des trafics de drogue nourris en partie grâce à la commune appartenance rifaine et dans une vie relativement en marge. Ce serait une chaine psychosociologique de connivence, de donnant-donnant réciproque si pas de solidarité, qui construit aussi une morale (ou une a-morale) de vie de rupture, indifférente au monde et aux autres, dans un vase clos de petits malfrats. Mais comment expliquer, à partir de cette culture de la marge, le double passage, qui fait faire une terrible saut de qualité, celui qui mène à l’idée et au fait de commettre des massacres de masse et à l’idée de se tuer soi-même ?


Est-ce que ce procès permettra, au-delà de dire la justice,   de répondre quelque peu à ces questions, qui donneraient à comprendre mieux des fonctionnements et des dysfonctionnements des sociétés contemporaines ?