Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

L’islam et le monde musulman après le Printemps arabe et après les radicalismes islamiques qui en ont suivi : ébauche d’une vue d’ensemble

 

Felice Dassetto

30 janvier 2018

 

Veuillez excuser l’écriture rapide de ce texte qui aurait besoin de révision et de relecture.

 

L’avenir dira si les évènements survenus dans le monde arabo-musulman entre 2011 et 2017 (et qui ne sont pas achevés) constituent un tournant par rapport aux années et décennies précédentes ou un point d’orgue ou s’ils sont l’occasion d’une reformulation fondamentale des dynamiques de l’islam. Toujours est-il que pas mal de choses semblent se réajuster, d’autres se repositionner au sein des sociétés musulmanes et –peut-être- à l’intérieur du système religieux musulman lui-même. Ceci toute au moins au moins au Moyen-Orient, en Europe, en Afrique et dans la Péninsule arabique. Le monde asiatique semble avoir été moins concerné par ces dynamiques et continue à cheminer selon ses logiques qui vont de celle frottée de près à l’islamisme politique, voire radical, à la diffusion d’un islamisme de type salafiste tranquille, mais rigoureux et moderne dans ses apparences et ses méthodes.

Essayons d’esquisser un tableau de divers aspects du monde musulman en ce début 2018.

Le radicalisme jihadiste

 

Le moment Daech concernant la création d’un État califal dans un territoire déterminé semble actuellement en phase de clôture. L’armée du califat est en déroute sur les terrains irakien et syrien. Le chef fondateur, Abu Bakr al-Baghdadi est en fuite, certainement recherché par de nombreuses agences de renseignement. La fin de cette entité territoriale, ayant des prétentions de constituer un État qui prolonge la tradition califale ne signifie pas la dissolution de cette idée ni la culture, la tradition jihadiste qu’il a installé. Ceci non seulement auprès d’individus et des noyaux jihadistes désormais éparpillés un peu partout et aujourd’hui occultés, mais également en tant qu’entités territoriales, car Daech s’est disséminé dans différentes régions du monde : en Libye, en Afrique occidentale, en Somalie, au Pakistan et en Afghanistan, dans le Sinaï, au Yémen.

À côté de Daech des vecteurs jihadistes étaient déjà présents dans les années 2000 (notamment les Talibans et al-Qaida) ; d’autres noyaux se sont créés depuis 2011 (comme al Nosra) et continuent à se maintenir. Tout comme ceux qui persistent en Asie centrale, aux Philippines ou en Birmanie.

Ceci pour le radicalisme jihadiste sunnite. Il existe aussi un jihadisme chiite, fondé largement sur une autodéfense à assurer contre les abus des pouvoirs sunnites, reliés de manière ambivalente au pouvoir iranien. Une partie de ce radicalisme, celle qui fait référence au Hezbollah libanais, a fait ses preuves en Syrie en défense du régime. D’autres noyaux existent en Afghanistan, Pakistan, dans les Pays du Golfe.

Globalement le radicalisme jihadiste peut se mouler dans le territoire de manières différentes. Il peut contrôler un territoire, comme en Somalie ou dans des enclaves libyennes ; il peut s’insérer dans des interstices territoriaux comme au Sahel ou au Sinaï ; il peut continuer à agir avec des actions d’éclat comme en Afghanistan, au Pakistan, en Irak ; il peut devenir souterrain, comme dans des nombreux pays ou en Europe ou aux États-Unis, suite à la mise en place de forts dispositifs de contrôle.

Diverses questions restent ouvertes pour l’avenir du jihadisme. Que deviendront la compétition et la rivalité entre les différentes visions de la stratégie et de l’action jihadiste, comme on l’a vue en œuvre au Moyen-Orient entre al-Qaida et Daech ? Quelles doctrines jihadistes nouvelles seront pensées pour l’avenir dans l’après-Daech et l’après Printemps arabe ? Que deviendront les troupes actuelles du jihad et quels seront les nouveaux recrutements ? Et, plus fondamentalement, que deviendra l’idée du jihad comme action armée exercée au nom de la foi ?

Les réponses à ces questions dépendront de plusieurs dynamiques. Celle interne aux acteurs et groupes jihadistes tout d’abord : pendant les dernières 40 années, le jihadisme s’est construit et imposé comme système. Il a assuré sa propre reproduction ; il a engendré de nouveaux leaders, de nouvelles idées, de nouveaux « professionnels «  du jihadisme. La deuxième dynamique sera interne au système religieux lui-même et à sa capacité de se refonder et tout au moins, à enlever à l’idée du jihad armé, dans ses fondements et pas seulement en surface, la légitimité qu’il a acquise. Le troisième facteur est à rechercher dans les causes économiques, sociales et politiques, internes aux sociétés qui suscitent des motivations à l’action armée, comme des régimes répressifs ou des injustices sociales. Le quatrième facteur, lié aux précédents est connecté à la culture politique démocratique, tant du côté des classes dirigeantes que des populations au sujet de l’accès à une « société bonne » et aux conditions de son existence, liées au sens de l’État et de la chose publique, à l’absence de corruption, aux principes d’État de droit. Et, cinquième facteur, l’effet d’interventions externes, politiques, économiques, culturelles, militaires qu’au minimum ont un effet déstabilisateur, comme des injonctions du FMI ou, pire, ont un effet dévastateur, comme l’invasion de 2003 de l’Irak par les Anglo-américains et leurs nombreux alliés ou les stratégies hégémoniques de l’Iran ou de l’Arabie saoudite.

Au stade actuel on ne peut pas affirmer la fin de la vague jihadiste radicale. Au contraire des indices nombreux montrent sa persistance, ses déplacements d’un territoire à l’autre et son extension.

 

Les gestions/ contrôles des états, tant musulmans que non musulmans, et les gages

 

Devant la violence jihadiste-terroriste, les états, tant dans les pays musulmans que dans les autres pays mettent en œuvre des politiques pour prévenir, contrôler, réprimer les dynamiques jihadistes terroristes. Le jihadisme-terroriste est devenu de manière généralisée une question au sujet desquels les états sont évalués. Ceci était déjà en cours depuis les années 1990 (premiers attentats en Égypte, au Maroc, premiers signes d’actions jihadistes en Europe…). Cette intervention étatique s’était accentuée avec l’attentat des Twin Towers et les attentats des années 2000 (Madrid, Londres, Casablanca…Inde, etc.) qui ont vu également l’accroissement d’une politique interétatique et internationale de coopération policière et judiciaire se mettre en place. Par cette même occasion, on a vu accroître l’influence des États-Unis qui détiennent les instruments les plus puissants d’observation, de collecte d’informations et d’analyse.

Jusqu’en 2011-2012 ces actions antiterroristes semblaient être, de l’exceptionnel, du temporaire et du marginal. Depuis lors, la gestion-contrôle du jihadisme radical-terroriste et les mesures intenses de sécurité conséquentes, semblent devoir faire partie des politiques ordinaires. En somme, la sécurité ordinaire ne concerne plus seulement le banditisme, mais également, et davantage le jihadisme radical.

Les modalités de cette gestion/contrôle peuvent varier, allant de celles qui sont exercées dans le respect de l’état de droit, malgré des mesures plus sévères dans certains domaines (comme celui de la détention préventive, de la surveillance électronique…), jusqu’à des expressions autoritaires voire à des coups d’État destinés à contrer l’islamisme (avec répression conséquente en partie arbitraire) comme il a été le cas en Égypte en 2013 sous la direction du général Abdel Fattah al-Sissi, qui continuera plus que probablement à exercer ses fonctions après les élections de mars 2018 dans la tradition des démocraties autoritaires.

En somme, un nombre important d’états a dû réajuster les politiques de sécurité avec le risque que, dans certains cas, des réajustements deviennent occasion d’autoritarisme (et cause probable de nouvelles radicalisations).

Dans ce contexte de gestion/contrôle du radicalisme, un dilemme particulier est celui de la gestion des personnes parties combattre dans les rangs du jihad et éventuellement de leurs enfants nés sur place. Le risque est celui d’une justice qui s’exercerait globalement et qui pourrait prendre des allures de vengeance.

Une autre question qui n’est pas strictement liée à la gestion du jihadisme, mais qui l’a été dans les causalités, dans la chronologie des événements des dernières années, dans certaines connexions et dans les opinions publiques est celle de la gestion des réfugiés et des migrants qui se sont insérés dans les grands flux de migrants. La difficulté objective de la gestion de ces afflux importants, di discernement à avoir au sujet des aspects juridiques s’ajoute souvent le souci par les états de contrôler ces populations pour éviter des infiltrations jihadistes et/ou pour contrer les accusations de parties des populations ou de groupes organisés qui pourraient intervenir. En somme, la question en soi difficile des migrations et des réfugiés politiques est forcément coiffée d’une dimension sécuritaire.

En contrepoint ce cette gestion/contrôle, on observe partout, y compris en Europe des efforts des états de donner des gages aux musulmans en espérant réduire ainsi la légitimité de la pression jihadiste. Cela va de la reconnaissance accrue des demandes et revendications islamiques aux facilités pour le culte, à l’édification symbolique de mosquées, à des reconnaissances publiques à l’histoire de l’islam. Emblématique à cet égard est le renouvellement de la grande mosquée de Moscou en 2015, inaugurée par le président Poutine qui a manié la répression du jihadisme, notamment tchétchène, d’une poigne de fer.

Ce sera également dans les pays musulmans, mais également, peut-être avec plus de prudence, dans les pays de la diaspora musulmane une relative légitimité acquise par diverses formes d’islam, politique, salafiste… pourvu qu’elles n’agissent et qu’elles ne prônent pas l’action armée. Ainsi dans cette phase, on pourrait faire l’hypothèse que grâce au repoussoir du radicalisme jihadiste et au succès temporaire, mais inquiétant de Daech, l’islamisation pieuse, celle wahhabo-salafiste, voire celle de l’islamisme politique sortent en général renforcées en termes de légitimité publique, tout au moins aux yeux des états, dans la mesure où elles montrent patte blanche en ce qui concerne le radicalisme politique et surtout l’attitude face à l’action armée jihadiste et terroriste.

Sortent également renforcés des états musulmans qui semblent avoir su amadouer le radicalisme islamique ou tout au moins le tenir sous contrôle d’une manière ou d’autre. Parmi eux c’est le cas du Maroc, qui se vante, en tant qu’état, de véhiculer un islam de tradition malékite, qui serait plus « naturellement » tolérant (ce qui ne permet pas d’expliquer le fort courant radical au sein de l’islamisme marocain, à moins de l’attribuer à des causes externes, comme le fait en général le discours officiel). Ou encore la Turquie, qui certes, en ce qui concerne les populations musulmanes d’origine turque en Europe a connu un très faible taux de départs vers le jihad, mais qui connaît néanmoins et qui propage un islamisme politique aux teintes nationalistes largement diffus.

 

Les dimensions géopolitiques

 

C’est un des grands changements du devenir du Moyen-Orient. Les événements qui ont suivi le Printemps arabe, la guerre aux fronts multiples en Irak et en Syrie ainsi que la guerre yéménite ont bousculé assez fondamentalement les cartes géopolitiques. Ce repositionnement voit se croiser des intérêts politiques de puissance, des intérêts économiques et des intérêts culturels-religieux, sans oublier les intérêts associés aux rapports ethniques historiquement tendus qui se jouent entre arabes, perses, turcs et kurdes.

Sur le plan politique, il y a le jeu des puissances mondiales : les États-Unis ou plus exactement les Anglo-américains, et la Russie, acteur nouveau qui a fait son entrée en force grâce à la guerre « victorieuse » menée en soutien de la Syrie et à côté de l’Iran. Le réalisme poutinien a primé sur les incertitudes américaines (de Baraka Obama) et des Européens. La puissance se joue ainsi par le biais de l’implantation militaire et de bases de surveillance et d’intervention maritime, aérienne et terrestre. Sur le plan économique, les intérêts sont nombreux et les acteurs se bousculent. Il s’agit d’un triple intérêt : celui relatif aux réservées pétrolières et gazière des pays du Golfe (qui constitue presque le 40% des réserves mondiales) et à la construction d’oléoducs et de gazoducs et à leurs territoires de transit ; celui des intérêts liés aux investissements urbanistiques, industriels, en vue de la sortie de ces pays de la seule rente pétrolière et dans le domaine des énergies renouvelables et du nucléaire ; et enfin les intérêts liés aux fournitures d’armements qui s’envolent depuis les années 2000. Ajoutons encore un quatrième intérêt : celui de participer à la reconstruction de ces pays ravagés : de l’Irak à la Syrie, du Yémen à la Libye. Une véritable géopolitique de la reconstruction de met en place, dont il s’agirait d’analyser avec précision les tenants et les aboutissants.

Sur le plan culturel-religieux on observe également sur le plan des sphères d’influence géopolitique, un jeu à multiples composantes : celle qui oppose une vision sécularisé versus une vision religieuse du monde ; celle qui oppose le monde sunnite et le monde chiite ; celle qui a l’intérieur du monde sunnite se joue aujourd’hui dans la région entre les tenant d’un islamisme politique dans le sillage des Frères musulmans, celle porteuse d’un salafisme et d’un wahhabo-salafisme conservateurs, dans le prolongement des décennies précédentes et celle entrée en scène dans les quatre dernières années, véhiculée par Mohammed ben Salman, le fils de l’actuel roi qui semble proposer une voie wahhabite tempérée sous certains aspects, si pas réformée. L’issue de cette dynamique est incertaine, car elle bouscule un establishment religieux-politique en place depuis des décennies et dans la mesure où ce bousculement cache mal les intérêts dynastiques des ben Salman au détriment des autres branches des al-Saoud.

Ces jeux d’intérêts croisés font apparaître des ensembles de convergences, parfois d’ailleurs contradictoires. Un ensemble actuel a émergé lors de la guerre en Syrie par la convergence entre Russie, Iran, Syrie. Auquel se rapproche d’ailleurs le Qatar qui a soutenu les opposants islamistes et Daech et qui en même temps, au sommet de la contradiction abrite une importante base militaire américaine. Un ensemble opposé, qui se polarise sous le double angle, celui de la tension entre Arabie Saoudite et Iran, sous fond du conflit entre sunnites et chiites et de la confrontation entre États-Unis et Russie est constitué par les USA, l’Arabie saoudite, l’Égypte et d’autres États sunnites. La Turquie joue son propre jeu, préoccupée avant tout aujourd’hui de saper toute idée indépendantiste des Kurdes, où qu’ils soient, en Irak, en Syrie ou encore plus, en Turquie. Les tensions entre chiites et sunnites en Irak qui existent depuis 2003 poussent certains à prévoir une partition du pays, entre l’ouest sunnite et l’est et le sud chiite.

Dans cette phase brouillée, Israël, qui bénéficie du soutien inconditionnel des États-Unis et, assez étrangement, d’une alliance militaire avec la Turquie qui a été renouée, tire tout son avantage, et se sent les mains libres pour continuer l’implantation de colonies en Cisjordanie, autorisées et protégées par l’État, ce qui rend légitime le soupçon d’une volonté de mettre progressivement les bases d’un Grand Israël.

Dans ce tableau compliqué que les spécialistes de géopolitique tentent d’analyser, reste l’inconnue du devenir du radicalisme jihadiste dont nous avons parlé plus haut, qui pourrait trouver dans ces réalités confuses dans lesquelles des logiques de puissances politiques, économiques, religieuses prévalent sur les intérêts des populations, des arguments, des raisons et des impératifs en vue d’une nouvelle phase d’actions.

Dans ce paysage le monde européen, tant les états que l’Union européenne semblent tenter de se faufiler, sans être des acteurs principaux sur le plan politico-militaire, malgré les efforts, notamment français. Ces pays essaient de se glisser avec trois objectifs stratégiques : assurer les approvisionnements en énergies fossiles ; garantir une certaine sécurité ; entrer dans le vaste terrain des affaires économiques (contrats et commandes industrielles, commandes d’armements).

Sur le plan géopolitique, les jeux passent également sous l’angle culturel et religieux-culturel. Ces dynamiques sont rarement prises en compte. La géopolitique s’occupe de forces et de pouvoirs. Au mieux elle parlera à la suite de Joseph Nye de « soft power » pour parler de logiques d’influence. Or on a vu combien les idées religieuses et jihadistes, depuis quarante ans, ont leur force. On se souviendra de comment les USA, ont tenté d’accompagner l’invasion d’Irak de 2003 des idées de démocratie et de marché, qu’ils pensaient pouvoir imposer à la suite du « hard power » de leur puissance militaire.

On pourrait considérer que dans la conjoncture actuelle, compte tenu de la défaite de Daech et des groupes jihadistes, compte tenu de ce que semble être l’évolution du wahhabisme et compte tenu surtout de la mise en ordre réalisée par la force des armes, dont la Russie a été un modèle, que les dynamiques culturelles-religieuses dans le monde musulman passent dans l’arrière-fond, si elles ne deviennent pas carrément caduques. C’est le regard le plus fréquent chez les analystes, chez les dirigeants politiques et chez les militaires. Au mieux on tente de donner quelques gages symboliques. Mais on ne fait pratiquement jamais une analyse géopolitique ni on n’envisage pas une action géopolitique sous l’angle des dynamiques culturelles et encore moins religieuses.

Cette analyse devrait être repensée, car elle ignore les quarante-cinquante ans d’échec de la politique à l’égard du devenir du monde musulman, y compris parmi les musulmans européens. Prendre en compte cette dimension avec conviction, dans l’hypothèse qu’il s’agit d’un vecteur majeur du devenir, permettrait entre autres de se demander quelle pourrait être une action des pays européens et de l’Union européenne. Ce qui est d’autant plus important que le monde musulman est le voisin de plus proche de l’Europe et, à travers ses propres musulmans, l’Europe en fait également partie.

 

Le devenir des référentiels islamiques au sein des populations musulmanes

 

Que deviennent les référentiels religieux aujourd’hui après les cinq décennies d’engouement religieux qui ont achoppé sur les flambées du radicalisme jihadiste ?

C’est une analyse actuellement difficile à conduire.

Il semble bien y avoir une forte différentiation internes tant dans les pays musulmans que dans les pays européens et on peut tenter de dessiner une typologie des évolutions et attitudes.

Radicalisme jihadiste

Nous en avons déjà parlé. Le radicalisme-jihadiste s’est constitué comme un sous-système au sein du système religieux sunnite qui a sa propre capacité d’action, de reproduction et d’innovation. Des foyers de radicalisme jihadistes restent visibles. Sur le plan des idées ce n’est pas sûr que la défaite des forces jihadistes en Irak-Syrie a éteint également les idées qui les animaient. Les occasions et les raisons ne manquent pas pour un maintien et un renouvellement de ces idées, de même que les leaders et les acteurs potentiels. La question sera de voir si ce sous-système sera isolé de l’ensemble du système religieux ou s’il aura, comme jusqu’aux années 2000 certaines connexions avec le système religieux. Ces idées pourraient s’articuler à des formes identitaires sociales et politiques et les légitimer.

Les instances religieuses « officielles » (universitaires ou non)

Dans la plupart des pays musulmans, c’est mis en place sous des formes et avec des connexions diverses avec l’appareil d’Etat, un islam « standard » dont la fonction est de penser l’islam , l’enseigner et dans certains cas l’administrer. Que se passe-t-il dans ces instances après la tempête vécue ces dernières années. L’analyse serait à conduire. Certainement il y a des affirmations de non-violence, d’incompatibilité de la violence avec l’islam. Toutefois, ce qui semble apparaître jusqu’à preuve du contraire, c’est que tout s’arrête là. N’émerge pas dans ces instances un questionnement de fond au sujet de ces bouleversements, pourquoi une telle adhésion de jeunes à des idées radicales ; qu’est-ce que ces idées apportent que l’islam –à vrai dire fort ronronnant- de ces instances, n’apportent pas. On a évoqué les positions « courageuses » d’el-Azhar, la célèbre université du Caire, contre le jihadisme. Certainement. Mais sans aucune interrogation sur son propre enseignement et sur le fait de savoir, entre autres si leur message religieux, en relais avec le pouvoir en place, n’est pas à l’origine d’un vide de sens, d’un manque de quête de justice sociale comblé en dehors d’eux.

Cet immobilisme des islams « officiels », sur le fond de leur pensée (pas dans leurs agissements, car des Etats mettent pas mal d’argent à la clé, ce qui fait que pas mal de gens s’agitent) résonne d’autant plus étrangement que des Etats européens pensent recourir à cet islam-là pour lutter contre le radicalisme, former des imams, agir dans les prisons, etc. Dans le cas de la Turquie, situation extrême, on est carrément devant un islamisme politique autoritaire qui est enseigné et propagé par les autorités religieuses (y compris en Europe).

 

Les groupes installés dans le champ religieux

 

Depuis des décennies, des groupes ont investi le monde musulman, certains ont joué un rôle hégémonique. Leur message et leurs actions ont vu, parfois accompagné la monté du radicalisme islamique. Comment évoluent-ils et comment réagissent-ils après la tourmente.

Les groupes mystiques continuent à se penser hors du jeu, dans un autre registre. Sauf certains, comme l’importante confrérie marocaine Bouchichyya, qui fonctionne comme relais dans la politique royale de contrer le radicalisme. Mais il n’est pas sûr du tout que ce positionnement hors du jeu de la société peut servir de contre-feux.

Les groupes piétistes depuis les Tabligh et salafistes pieux peuvent se relancer et gagner des points dans la phase actuelle mettant en avant un islam pieux et normatif face à un islam combattant. Ils ne s’interrogent pas sur les implications sociales et identitaires de leur « clôture de pieux et entre pieux » ni quant à leur incapacité à se situer dans le monde pluriel contemporain. Une inconnue est celle de « wahabo-salafites) liée à l’inconnue du devenir du salafisme en Arabie saoudite. Mais le wahhabisme d’origine saoudienne demeure lié au devenir de la volonté du régime saoudien.

Les groupes de l’islam politique, comme les Frères musulmans et autres, sont une inconnue. Des spécialistes pourront dire s’ils voient des signes d’une auto-interrogation au sujet du rôle de leur pensée dans l’émergence du radicalisme jihadiste.
Parmi ces groupes, les groupes turcs de la mouvance des Milli Görüs, marchent aujourd’hui à fond dans la démarche qu’impose le régime dans l’espoir de réaliser un État islamique à forte teinte nationaliste.

Il faudrait dresse un tableau plus complet et plus précis de ces groupes organisés, toujours bien actifs, dans l’après tourmente du monde musulman. Le bilan qu’on pourrait faire à titre d’hypothèse et jusqu’à preuve du contraire est que rien ne semble bouger, qu’aucun changement ne semble visible par rapport aux dynamiques des dix, vingt, trente dernières années. Seulement – et c’est déjà çà- un positionnement un peu plus net contre l’action armée.

 

 

C’est au sein des populations que des changements semblent devenir plus perceptibles. Ce qui signifie sociologiquement qu’au sein des leaderships intellectuels, moraux, institutionnels semble prévaloir l’immobilisme alors qu’au sein des populations des choses bougent, mais qui ne trouvent pas de relais dans des instances instituées. Ce serait une hypothèse à valider empiriquement

Trois axes peuvent s’observer dans les populations en réponse au secousses des dernières années.

Des dynamiques pieuses-conservatrices : les vicissitudes du monde musulman, les violences faites au nom de l’islam peuvent amener des musulmans à vouloir montrer une autre image de l’islam, celle d’une religion de paix, non violente. Cette attitude pourrait être reliée par des organisations religieuses, comme celles salafistes qui ont condamné le radicalisme dès son origine au nom d’une démarche pieuse dévotionnelle, d’un éthos musulman respectueux des normes morales.

Relance spirituelle et de pensée: il s’agit ici d’une reformulation de la pensée musulmane, de l’interprétation des textes au nom d’une vision spirituelle et renouvelée de l’islam. Cette reformulation procède à la fois d'une exigence intérieure et du constat que les visions de l'islam en cours ont amené les populations musulmanes à une impasse. C’est une volonté de travail de fond qui émerge.Cette dynamique se manifeste de manière croissante, mais elle est absolument minoritaire et est véhiculée surtout par des individus isolés. Apparaît toutefois aujourd’hui une plus grande libération de la parole, assez confuse, qui manque de relais d’élaboration et de diffusion solides.

Abandon du religieux : le rapport entre formes de religiosités et abandon du religieux prend souvent des formes souvent opportunistes et élastiques. Pourrait émerger une distanciation plus grande par rapport au religieux. Elle aurait une forme différente des expressions d’athéisme et d’agnosticisme, exprimées au nom de la modernité ou du marxisme en vigueur avant les années 1970. Ce n’est plus tellement une position clairement exprimée et militante tenue au nom d’un athéisme, sensé libérer des carcans religieux (position qui existe toujours, mais qui est fortement minoritaire actuellement), mais il s’agit plutôt d’une prise de distance, d’une indifférence.

Reste la question de savoir quelle sera l’attitude de la jeunesse (masculine et féminine) étant aujourd’hui à l’enfance et à l’adolescence. Et ceci tant dans les pays musulmans que dans les pays européens. Voudront-ils prendre distance, réactiveront-ils les idéaux de la génération avant eux ? Ou voudront-ils ouvrir un nouveau chapitre ? Cela dépendra de nombreux facteurs, comme ce fût d’ailleurs le cas dans la génération avant eux.

 

Les positionnements musulmans religieux face au radicalisme-jihadiste-terroriste

 

Précisons encore un aspect : indépendamment de ceux qui adhèrent de près ou de loin aux doctrines radical-jihadistes, quelle est la position des populations musulmanes et de leurs leaders faces à ces doctrines, aux pratiques du terrorisme et des suicides-terroristes ?

On sait en effet que le radicalisme jihadiste-terroriste a suscité pas mal d’hésitations dans le monde musulman depuis son origine. L’hésitation provenait de l’adhésion à certaines causes (comme la cause palestinienne ou une perplexité hostile face à l’Occident at aux USA). L’hésitation était également à l’égard de fidèles musulmans qui choisissaient le martyre, la mort au nom d’Allah.

Le 11/09 a marqué un certain premier tournant : cet attentat terroriste d’ampleur inégalé a secoué les points de vue, et cet acte a été en général assez condamné par les élites (politiques, religieuses, intellectuelles) et les adultes. La position d’une partie de la jeunesse musulmane quant à elle demeurée plus hésitante.

Les groupes radicaux ont évidemment justifié l’acte terroriste, l’islam politique a également trouvé des justifications en essayant notamment de renverser le regard sur l’évènement et en polarisant l’attention sur les pratiques occidentales (la politique internationale de l’Occident dans la région), qualifiées d’islamophobes, à l’égard de l’islam. De manière générale l’opinion publique musulmane a hésité ou s’est montrée prudente dans la condamnation de cet acte et notamment de leurs auteurs.

Une condamnation nette est venue du salafisme pieux, qui refuse par principe directement, en ce qui le concerne tout engagement politique et armé. Mais cette condamnation semble plus être une position de retrait qu’un jugement moral. Plus nette est une condamnation dans les milieux soufis, comme dans le cas du Pakistanais Tahrir ul-Qadri, qui a clairement (nettement) condamné cet acte et milité contre l’usage du radicalisme.

Il a fallu toutefois la proclamation du Califat (considérée illégitime par la plupart de musulmans sunnites), le départ en Syrie et Irak des jeunes (surtout après 2014, car entre 2011 et 2014 ils étaient plutôt considérés comme des martyres-héros) et surtout les attentats commis en Europe par ces mêmes jeunes, pour qu’un positionnement plus ferme se généralise.

Tout en essayant de dissocier ces actes de l’islam : ce n’est pas l’islam, donc en dédouanant le système religieux lui-même.

Depuis 2015-2016 des voix se lèvent dans les milieux religieux et intellectuels pour condamner les actions armées. Elles prennent des dimensions différentes que par le passé. Premièrement, la condamnation porte sur les actes, mais également sur leurs auteurs, ce qui est une nouveauté. Deuxièmement, on considère une responsabilité contextuelle et parfois directe du système de pensée religieuse sunnite dans l’émergence du jihadisme : cette position est moins généralisée et provient surtout de figures intellectuelles et de leaders non issus de l’establishment religieux.

 

Les attitudes à l’égard de l’islam et les relations entre musulmans et non-musulmans en particulier en Europe

 

Une sorte de trêve semble s’installer au sein d’une partie de la population musulmane et non-musulmane. Mais elle reste une trêve dans la distance. Le relatif fossé qui s’est créé ne semble pas se réduire. Et pour cause, car les lieux, les canaux de contact et d’action commune sont relativement limités, mis à part les passages obligés institutionnels et fonctionnels (administration publique, santé, école, etc.) ou celui, également fonctionnel, du travail. Certes des activités se font davantage, l’initiative venant surtout du côté du monde non-musulman.

De part et d’autre on semble vivre dans la crainte d’un dérapage possible.

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En même temps, on assiste à une augmentation surtout dans les milieux populaires et de classe moyenne non-musulmane d’attitudes organisées d’opposition envers le radicalisme jihadiste et, plus en général, envers ce qui est considéré comme une dynamique de transformation islamisatrice imposée de l’Europe. Des partis surgissent et ont du succès s’appuyant sur le double argument d’opposition à l’accroissement de l’immigration et d’opposition à l’islam en Europe. En général on pense suffisant lancer des accusations de populisme. Du côté musulman la réponse à ces attitudes consiste ou bien dans la dénonciation de ce qu’on a appelé l’ »islamophobie » ou bien dans un certain repli entre soi, de création d’écoles musulmanes, d’entrepreneuriat ethnique, etc.

Continue à manquer un travail réflexif commun approfondi au sein de la société civile et un débat entre musulmanes et non-musulman qui s’interpellent, qui se confronte avec rigueur aux griefs réciproques, qui amène en commun des analyses et des réflexions sur des enjeux communs.

Dans ce silence, le risque demeure que les positions extrêmes, de part et d’autre, qui n’hésitent pas à se faire sentier, passent à l’avant-scène du devenir et continuer à donner le ton, comme dans les années précédentes au devenir de la vie commune.

 

Conclusion

 

Les vicissitudes du 11 septembre ont ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire des peuples et des sociétés du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, musulmanes et non-musulmanes. Elles ont mis au clair les conséquences liées à une pensée religieuse, comme celle de l’islam politique et du wahhabo-salafisme. Elles ont bousculé les routines et les équilibres fragiles au sein des États et dans les relations internationales. Les cartes géopolitiques sont redistribuées sans bien savoir quel sera le jeu à venir.
Il sera certainement un jeu de puissances et d’intérêts de toute sorte.
Il faudra voir si ce jeu se jouera dans l’intérêt des populations, de plus de justice sociale, d’une vision moins conflictuelle des rapports entre cultures et civilisations et en particulier des rapports entre le monde musulman et le reste du monde, dont celui européen et occidental.

On pourrait imaginer, au bout d’une analyse comme celle que l’on vient de faire, de dégager des axes positifs et volontaires d’action.
Quatre axes peuvent se dessiner. Mais ils ne porteront des résultats que s’ils seront menés tous avec énergie et moyens conséquents.
Un axe sécuritaire et répressif : il est indispensable. Il devra être mené avec rigueur et dans le respect du droit.

Un axe de géopolitique de puissance : il est inévitable, la question pour les Européens est de savoir comment le mener compte tenu de leur faiblesse. Il faudrait que cet axe ne soit pas (seulement) mené en fonction de ses propres intérêts, mais en fonction de ceux des populations.

Un axe de géopolitique culturelle et culturo-religieuse : cela pourrait être une spécificité européenne, à condition de le mener en ne se limitant pas à des opérations démonstratives et sans visées spécifiques.

Un axe de construction de débats approfondis entre musulmans et non-musulmans à transférer, répercuter au sein des populations musulmanes européennes et dans les pays musulman.

Ce sont des chantiers considérables. Le radicalisme jihadiste a mis 40-50 ans à s’implanter. Il faudrait autant d’énergies et de temps de la part de tout le monde pour aller au-delà et plus loin.