Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Langage figé, polémiques sommaires, société figée

 

Felice Dassetto

30 décembre 2017

 

 

Un constat : l’enfermement dans des oppositions stériles

Deux éditorialistes du Soir, Jean-Paul Marthoz et Jean-François Kahn à peu de distance l’un de l’autre, respectivement le 15 et le 19 décembre dernier, ont publié un article sur une thématique semblable. L’un comme l’autre s’en prennent au simplisme des dichotomies dans lesquelles s’enfoncent et s’enferment pas mal de débats contemporains.

Marthoz prend inspiration des propos tenus par Laurent Demoulin, prix Rossel 2017 pour son roman, Robinson, dans une interview au Soir qui disait : « Être pour la tolérance, pour la nuance, devient une position courageuse, étrangement ». Dans son texte, Marthoz rappelle l’invention et l’usage du terme « modérantisme », forgé pendant la Révolution française, pour désigner ceux qui étaient opposés à la Terreur. L’éditorialiste du Soir énumère les situations de l’histoire où il faut prendre parti, comme dans la France occupée, pour Pétain ou pour De Gaulle. Mais il souligne aussi la nécessité de prendre en compte les complexités du monde qui sont rarement en noir et blanc. Il cite le propos d’un grand reporter de la BBC, John Simpson, qui avait écrit : « J’avais l’habitude de penser que l’essence du grand reportage était de montrer aux gens que les sujets qu’ils avaient toujours considéré compliqués pouvaient être expliqués simplement et aisément. J’ai changé d’avis, dit Simpson. Je suis arrivé au constat que le bon journalisme consiste à convaincre les gens que les grands enjeux du jour sont habituellement compliqués et qu’ils exigence une véritable réflexion ; que les réponses simples, péremptoires –ramenez les troupes à la maison, écrasez les rebelles maintenant, faites quelques choses !- ne sont souvent que le résultat de l’impatience et de l’ignorance ».

Jean-François Kahn, dans la même veine et un peu plus en surface, s’en prend à ses collègues de la presse française qui « s’auto-enferment » dans des postures idéologiques de principes. Il cite nommément des journalistes, des essayistes, des philosophes, des sociologues. Il écrit : « Les journalistes, chroniqueurs, éditorialistes, les intellectuels aussi, se confectionnent un espace spécifique, bien défini, protégé, un « créneau » en quelque sorte, le grillagent, s’y barricadent et, inlassablement, labourent (et au mieux cultivent) des bouts de terrains, ces chasses gardées sur lesquelles ils font flotter leurs petits emblèmes ». Et il en énumère quelques-uns, qui, selon lui, fonctionnent dans cette logique. Et, selon Kahn, « les grands quotidiens, de gauche ou de droite, sont devenus les réceptacles complaisants de cet auto-cadenassage intellectuel. Il cite notamment le Figaro et Libération, tout comme Marthoz avait cité en exemple la polémique entre les éditorialistes de Marianne et de Libération entre les « islamophobes » et les « islamophiles ».

Il faut espérer que ces propos soient entendus dans les rédactions de médias pressés, que ramènent souvent des interviews au « pour » et au « contre », au blanc et au noir et gomment les complexités des réalités.

à partir de mon regard de scientifique social, je ne peux que partager l’avis contenu dans ces textes: le rôle principal des sciences sociales, par leur démarche de collecte des données, destinée à faire émerger des réalités, associée au travail analytique destiné à mettre en lumière des logiques sociales, est justement celui de montrer et de démonter, clarifier des complexités. Activité bien difficile, hélas fort insuffisante et parfois peu écoutée. En Belgique l’activité des scientifiques sociaux est entravée par la faiblesse de financements, par les cloisonnements idéologico-politiques et aussi par la faiblesse même des sciences sociales, trop timides à se faire valoir. Mais souvent incapables à se doter de programmes efficaces, à cumuler des savoirs, à assurer la continuité. Pour ce qui est du travail universitaire, c’est aussi le piège de la concurrence négative, toutes les universités étant en compétition idéologico-politique entre elles, renforcée d’ailleurs par le jeu politicien, tout au moins en Fédération Wallonie-Bruxelles, et gaspillant en définitive le peu de moyens disponibles.

 

Premières nuances aux constats de Marthoz et Kahn

Il serait intéressant de voir si le constat parallèle fait par les deux éditorialistes n’est pas le reflet d’un certain style français. Est-ce qu’en Belgique, francophone et flamande, ou dans d’autres pays européens la situation est la même et on observe la même réduction enfermante des analyses et des débats ? Ou bien s’agit-il de l’effet de logiques de communication contemporaines, qui consistent à faire vite et court, à « twittériser » les réflexions et les débats ou à les ramener à l’émotion suscitée par des images ? Il s’agirait, en somme, après avoir partagé le constat irrité des deux éditorialistes, de faire une analyse plus approfondie des raisons sociologiques de l’émergence de ces polarisations intellectuelles réductrices.

Ces fonctionnements par polarisations simplistes ne sont d’ailleurs pas seulement le propre des cercles intellectuels. Loin de là. En voyant les succès électoraux des argumentaires «populistes », qui présentent le monde en noir et blanc, qui s’appuient éventuellement sur la simplification du « chef sauveur » - qu’il s’appelle Trump ou Erdogan- on peut conclure que les visions dichotomiques du monde ont leur bonne audience. Il s’agirait d’en comprendre les raisons. Parfois il s’agit du fait que ces simplifications semblent permettre de maîtriser des réalités nouvelles, plus ou moins mal digérées ou qui touchent quelques aspects considérés –à tort ou à raison- centraux dans des groupes sociaux. Ce n’est pas un hasard si pas mal d’exemples donnés par Marthoz et Kahn ou si les axes porteurs des populismes sont liés à l’islam ou à l’immigration et, en amont, à la construction des identités collectives.

Ou il s’agit du fait que les positions s’exaspèrent et s’enferment encore davantage lorsque les débats s’avèrent impossibles ou la communication est rompue. Soit parce que le débat est figé et culturellement impossible. C’est le cas en France (mais pas seulement) du débat autour de l’islam. Soit parce qu’il s’avère inutile, car les « patates sont (ou semblent) cuites », la force des choses imposant une réalité et un devenir. À quoi bon dès lors prendre du temps pour approfondir si la réalité est déjà là, si elle n’est plus possible de la changer ? Dans un cas comme dans l’autre on voit l’importance d’une réflexion capable de faire entrevoir des pistes de sortie de l’impasse.

Ces situations d’affrontements simplificateurs ne sont pas nouvelles. L’histoire en est remplie. Dans l’entre-deux-guerres, la confrontation, la réduction intellectuelle tournait autour de l’affrontement idéologique entre social-communisme, fascismes et en arrière fond, libéralisme et christianismes. Un débat polarisé qui avait pénétré le monde intellectuel et qui avait amené entre autres le sociologue Karl Mannheim (1893-1947) qui avait fui la montée du nazisme et s’était réfugié au Royaume-Uni, à théoriser la nécessité de créer les conditions d’existence « d’intellectuels sans attaches », non pas désengagés, mais indépendants et capables de prendre distance des idéologies et de l’ « air du temps ». C’est important. Et ce travail réflexif doit être mené tambour battant, car les simplismes peuvent avoir des succès rapides. Chacun d’entre nous peut trouver des exemples dans les sociétés dans lesquelles nous vivons.

Des débats aux faits

Mais les propos de Marthoz et de Kahn en faveur d’un « modérantisme », d’un « non-enfermement » ne devraient pas faire oublier deux aspects bien concrets.

D’une part le fait que souvent il n’est pas seulement question de dichotomisation de la parole et des arguments, mais de celle des réalités. Et aujourd’hui la grande fracture mondiale, impose de facto une dichotomie du monde : entre riche et pauvres, entre ceux qui détiennent les clés du devenir du monde (souvent en amont du politique, bien impuissant et se limitant surtout à gérer les conséquences) et les autres. Et impose une « dichotomie simplifiée » : il est dans l’ordre des choses que certains gagnent énormément d’agent ; il est dans l’ordre des choses que la logique du monde soit ce qu’elle est. Le tout au nom de la mondialisation de l’économie, des doctrines dites « néolibérales » et des institutions qui l’accompagnent, qui tuent les idéaux démocratiques et sont à base de la grande crise démocratique contemporaine. Il n’y a pas de débat à avoir. La logique dominante du monde amène dans les faits une simplification factuelle de son devenir à l’avantage des puissants. Et devient un éthos qui se reflète dans l’égoïsme borné et de courte vue des riches et des puissants. Ceux-ci, les riches dominants et les multiples seigneurs et soldats qui les servent, feignent de ne pas comprendre, ou pensent que c’est l’ordre normal des choses, que s’approprier d’une telle part de richesses produites et exprimer une telle volonté pratique de domination dans le monde, aboutit à terme à un désastre.

Devant cela, les formulations sommaires et parfois extrêmes, que l’on dira extrémistes, sont souvent des signes d’impuissance, des tentatives ou des illusions de s’approprier comme on peut de la réalité. Une part (pas la totalité) du succès du radicalisme jihadiste est à comprendre aussi sous cet angle.

Bien vienne donc, dans cette année 2018, une pensée réflexive accrue, une culture diffuse du débat approfondi et davantage présente dans les médias, mais que le débat n’ait pas la fonction de somnifère, mais qu’il soit capable de nourrir et de conduire avec vigueur et force une analyse critique du devenir du monde.

 

Un livre

 

Un trait culturel fondamental des sociétés contemporaines qui permet entre autres de comprendre l’acceptation assez généralisée, ou tout au moins l’immobilisme face aux clivages contemporain (quitte à multiplier les opérations de charité) est celui qui traverse nos sociétés d’hyperconsommation : la séduction.
Non pas seulement la séduction sexuelle, mais celles des objets, des choses, des relations ; celle que nourrissent les publicitaires, les nouveaux moralistes du monde.

C’est le thème traité par un philosophe français, Gilles Lipovetsky, dans son dernier livre Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction, Paris, Gallimard, 2017.

Prendre en compte le fonctionnement par la séduction (des choses et des relations entre humains) permet de comprendre pas mal de choses sur les fonctionnements contemporains. Comme l’écrit Lipovetsky : « les stratégies de séduction, désormais omniprésentes, fonctionnent comme des logiques structurantes de la société économique et politique, ainsi que de l’ordre éducatif et médiatique ». Mais il s’interroge aussi, dans la conclusion de son ouvrage, sur les impasses possibles à venir de cette société de séduction.

J’ai toujours apprécié les écrits de ce philosophe-enseignant, depuis son premier ouvrage, L’ère du vide (1983). Il analyse des aspects que souvent nous ressentons spontanément. Par ses argumentés, il met de l’ordre dans la réflexion. Il éclaire de manière critique, nuancée et en montrant les ambivalences, les « évidences » de notre culture contemporaine (qui deviennent parfois des « valeurs ») et leur fonction sociale. De quoi alimenter une réflexion pour chacun et dans le monde éducatif. Le tout loin d’une pensée sommaire.