Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Regards sur l’Hallidaysme. En marge du décès de Johnny Halliday

 

Felice Dassetto

10 décembre 2017

Le décès de Johnny Halliday a suscité en France et en Belgique francophone une grande émotion collective. On avait beau penser que ce chanteur était populaire, mais on ne pensait pas à une telle effervescence. D’autres chanteurs l’ont connue. On parle en France d’Edith Piaf. On peut évoquer Elvis Presley. Ses obsèques avaient mobilisé les foules et sa tombe est objet de vénération. Et on pourrait continuer avec Michael Jackson et ajouter la princesse Diana. Et, à l’envers, on pourrait se demander pourquoi d’autres figures, chanteurs ou artistes, comme Brassens, bien qu’écoutés et estimés, n’ont pas suscité le même enthousiasme.
La participation aux obsèques a débordé les clubs de fans. Elle est devenue un phénomène de grande ampleur.

Les sciences sociales sont quelque peu en difficulté devant ces conduites collectives, qui regroupent des foules et font converger des conduites, comme celles du million de personnes qui ont regardé ou accompagne le cortège funèbre à Paris et certainement un plus grand nombre qui a suivi la manifestation, qui dépasse largement les codes d’une « cérémonie », à la télévision.

Engouement dans lequel des hommes et des femmes politiques, des intellectuels, des gens du spectacle, des journalistes se sont sentis en devoir d’être présents et de se montrer. Phénomène que les médias et les réseaux sociaux, poussés par l’enthousiasme collectif, ont encore davantage amplifié, peut-être après l’avoir d’abord en partie créé.

Mais alors qu’est-ce que les sciences sociales peuvent bien dire pour tenter d’expliquer cet évènement collectif ? Il me semble qu’il y aurait au moins cinq regards possibles.

Le regard sceptique

Le premier est celui qui raisonnerait en termes –disons le mot- d’aliénation. Parmi les multiples sens que ce mot pourrait signifier, on parlerait ici du fait que les gens, courant derrière ces idoles (et le mot est souvent utilisé lors des témoignages  qui disent : « Johnny est mon idole ») se trompent et s’illusionnent sur eux-mêmes. On croit que Johnny fait partie des « siens », alors qu’il est de l’autre côté, il gagne des millions, il est riche et il côtoie des riches. On fait croire, diraient ces sceptiques, que la foule rassemblée autour de la dépouille du chanteur, symbolise l’union de la France, alors que le pays est fracturé à plusieurs points de vue; autre illusion : ceux qui clament cette unité, dont le Président de la République, font une politique qui privilégie les riches. Et le tout en oubliant que ce sacré Johnny était pour le moins ambigu, se faisait payer très cher, tout en essayant de fuir le fisc de son pays bien aimé, en s’établissant en Suisse ou en voulant devenir belge pour pouvoir prendre la nationalité du paradis fiscal monégasque. En rappelant ces faits, ces sceptiques diront aussi que la participation de Johnny à la fête de l’Huma c’était juste de la fumée et que les quelques concerts gratuits étaient de la poudre de bienfaisance, un peu comme les aumônes des bourgeois.

Ces propos sont en quelque sorte dans le prolongement de l’analyse que faisait Karl Marx dans son livre Le 18 brumaire, où il s’interrogeait sur les raisons du succès électoral de celui qui deviendra Napoléon III, après son coup d’Etat, grâce au vote favorable de nombreux milieux populaires, paysans et ouvriers. Pourquoi ont-ils fait ce choix ? Parce qu’ils sont aliénés, dit en substance Marx, dépossédé de leur propre conscience ; ils voyaient derrière Napoléon III l’image de son oncle Napoléon, ils rêvaient de grandeurs en courant derrière ce mythe, alors que Napoléon III faisait les intérêts de la bourgeoisie et des classes possédantes. Et ils ont ainsi voté contre leurs propres intérêts.

On ne peut pas dire que ce raisonnement est entièrement erroné. Mais il n’est peut-être pas suffisant.

Petite parenthèse : la majorité des musulmans de France, qui sont aussi la France, n’était probablement pas là. Depuis quarante ou cinquante ans, juste un peu moins que la durée de la carrière de Johnny, ils s’entendent répéter que cette musique-là est haram, interditeet que l’écouter c’est un grave péché. La « gueule de Johnny » aurait plutôt l’aspect de celle du diable. N'étaient pas tellement là non plus les moins de quarante-cinquante ans. Mais les plus âgés étaient bien là, hommes et femmes, Papy et Mammy. Les analystes sceptiques en termes d'aliénation ajouteraient qu'à chaque génération c'est son aliénation.

Il n'y avait pas non plus des Noirs, pourtant  une partie significative de la populaiton française et belge. C'est vrai que le Rock a été surtout une affaire de" Blancs", malgré la présence de quelques chanteurs  "Black". Et de toute manière, au temps fort de Johnny, les années 1970-80, la société n'avait pas encore les larges traits multiculturels et multiethniques qu'elle a pris après les années 1990.

 

Le regard soft

 

Un peu au contraire du regard précédent, d’autres pourraient dire que ces foules sont juste une expression de la nostalgie suscitée par le souvenir de Johnny comme chanteur, qui faisait vibrer la foule des spectateurs. Regard nostalgique de Papy et de Mammy. Plaisir de la musique, mais plaisir aussi d’avoir fait l’expérience d’être en foule. Expérience de tous les concerts, mais ici survoltée et poussée à l’extrême par cette bête de scène hyper professionnelle. C’est la fusion entre le chanteur et son public et des personnes du public entre elles ; public devenu foule, et devenu foule fusionnelle. Foule qui agit, s’exprime en résonance avec le chanteur –mais qui, plus qu’un chanteur, est un faiseur de foule- tout le monde se regardant, s’imitant réciproquement, se renvoyant comme dans un jeu de miroirs des images de joie, d’extase, de plaisir à l’image du chanteur. Plaisir de la musique et de la foule réitéré en écoutant des CD, en chantant même des morceaux , seuls ou ensemble avec d’autres, et, encore une fois, dans la foule des obsèques.

 

Participation et reconnaissance

 

Une autre analyse un peu désabusée de cette participation importante, pourrait consister à dire que les gens voulaient juste participer, pour être présents à un évènement médiatisé, pour se faire un selfie, photographier le cercueil et l’envoyer à la famille, aux copines et copains et le mettre sur sa page Facebook. Juste une manière de gagner un peu de reconnaissance de soi, pour avoir été le protagoniste d’un événement important et globalement positif. Tu me vois ? J’y étais. Je suis bien.

 

L’identification

 

D’autres analyseront ces mouvements en disant que ces figures, qui se mettent en scène avec tout leur être multiple, qui exposent et parfois mettent en scène leur biographie, qui se disent dans leurs chansons, qui se racontent dans leurs actions, permettent en quelque sorte des processus d’identification : on trouve dans le concret de ces figures quelques aspects de soi, plus ou moins marquants. Beaucoup de personnes évoquent combien les chansons de Johnny Halliday ont accompagné l’un ou l’autre moment de leur existence. Les centaines de motards, en majorité hommes, roulent des Harley Davidson comme Johnny, se projettent dans son image d’enragé et querelleurs pour rien (ce que le terme bickers signifie littéralement), tout en rêvant des routes américaines sur lesquelles rouler leurs mécaniques. Les attachés de presse du Président français (ou bien lui-même a trouvé la formule) ont bien trouvé l’expression en paraphrasant une chanson : « On a tous un peu de Johnny en nous ». C’est-à-dire : on s’identifie tous un peu à Johnny et à ses chansons sous l’un ou l’autre aspect.

 

À la manière de prophètes

 

Et enfin, d’autres, pris par l’enthousiasme des foules, pourraient se souvenir des mots du sociologue allemand Max Weber, qui évoquait des figures qui proposaient des voies de salut : les prophètes. À ne pas entendre dans un sens biblique, à savoir ceux qui annoncent la volonté de Dieu. Weber les appelle, avec un terme plus ou moins approprié, les prophètes « éthiques ». Des prophètes comme Isaïe ou Ezéquiel, sont des figures de ce genre.

Mais il y a d’autres types de prophètes, ceux qui disent, mais surtout montrent par leur existence, ce qu’est être bien en soi et dans sa vie. Weber les appelles les prophètes « exemplaires ». Bouddha c’est un peu cela, un mixte de paroles et de vécu.

Johnny serait-il, aurait-il été alors, alors une figure de ce genre ? Une sorte de prohète exemplaire? Pourquoi pas. Le discours du président Macron l’a un peu décrit ainsi.

Mais ce serait un Johnny, prophète exemplaire d’une société postmoderne, individualiste et de masse, qui essaie tant bien que mal de s’en sortir, balloté par les vagues de toutes sortes depuis la famille à la société, entre la critique et le jeu à fond dans le consumérisme, entre l’engagement et la distanciation, tendu entre le clinquant et la profondeur de soi et de ses sentiments ? Qui sait. S’agit-il donc d’un prophète exemplaire pour un monde post-moderne, fondamentalement ambivalent et qui transforme l’ambivalence en vertu ? Prophète exemplaire, mais aussi prophète un peu éthique, qui dit par son exemplarité quelle est la voie du salut dans un monde postmoderne.

L’hallidaysme se prépare-t-il ? En tout cas, ce prophète a été récupéré par l’église macronienne, comme d’autres institutions ont récupéré d’autres prophètes. Bien joué.