Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Casseurs et au-delà.

À propos des épisodes récents de violences urbaines à Bruxelles

Felice Dassetto

30 novembre 2017

Trois épisodes
11 novembre 2017 : samedi, Bruxelles, quartier de la Bourse et quartier Lemonnier : un rassemblement de citoyens d’origine marocaine pour fêter la victoire du Maroc, lors du match contre la Côte d’Ivoire, et qui le qualifie pour le championnat du monde du football. Quelques 300 casseurs profitent de ce moment festif pour faire du grabuge, casser des vitrines, piller des magasins, brûler l’une ou l’autre voiture et se confronter avec la police débordée.

15 novembre 2017 : mercredi, Bruxelles, place de la Monnaie. Un rassemblement non autorisé, suscité via les réseaux sociaux par le « snapchateur » et « youtubeur » français, Vargasss 92, qui donne rendez-vous à ses fans, rassemble des jeunes, vite dispersés par la police. Mais au sein de ce groupe, un noyau tente de répéter le même scénario du samedi précédent.

25 novembre 2017 : samedi, Bruxelles, devant le Palais de Justice, quartier Louise : un rassemblement autorisé, suscité par l’activiste français, Kemi Seba, pour protester contre l’esclavage de migrants en Libye, est transformé par un noyau de casseurs en un mouvement du style des précédents avec casse de vitrines et pillages, ceci limité par une intervention rapide de la police.

Désarçonnements et imaginaires

Ces événements désarçonnent les citoyens et citoyennes, en particulier bruxellois, les hommes et femmes politiques, les éducateurs et éducatrices, les observateurs et observatrices, les journalistes. D’autant plus que l’efficacité des médias et des réseauxsociaux ont permis de voir ces épisodes de violence quasimenten direct. En ajoutant alors une couche supplémentaire au sentiment, en partie réel et en partie imaginaire que la ville est un lieu d’insécurité et de violence.

Qui sont ces jeunes ? Comment expliquer ce déferlement de violence ? Mais également comment adviennent ces rassemblements subits ? Quid de cette culture jeune qui semble se forger et se vivre surtout dans et à travers le web et les réseaux sociaux ?

Et en amont de ces questions il y a également, dans l’inquiétude et dans l’imaginaire, les évènements survenus il y a un, deux, trois, quatre ans : les attentats et les départs en Syrie de jeunes attirés par les idéologies et pratiques jihadistes-terroristes.

Et plus en amont encore, pour les citoyens et citoyennes plus âgées, il y a aussi le souvenir des mouvements aux allures d’émeutes qui ont éclaté en mai 1991 à Forest autour du Parvis Saint Antoine à la frontière de Saint-Gilles : pendant trois jours des jeunes, surtout d’origine marocaine, ont manifesté avec violence en réagissant, comme une étincelle qui donne feu au grenier, contre un contrôle de police qui a mal tourné. Mais la revendication s’est élargie. Avec dans l’arrière-fond, le constat hargneux à l’égard d’une boîte de nuit branchée qui venait de s’ouvrir dans les anciens bains de Forest, vendus par la Commune, où arrivait la jeunesse bon chic bon genre de tout Bruxelles, en perturbant le quartier avec la circulation de voitures et le vacarme. Mais dans cette boîte de nuit les jeunes du quartier et d’origine immigré ne pouvaient pas entrer. Retour de l’histoire : ces locaux sont devenus une mosquée. Comme le rappelait récemment à la RTBF Meryem Amrani, présidente de l’asbl Dakira, qui avait connu à l’âge de 15 ans les évènements qui se passaient dans les rues où elle habitait : « A l'époque, la revendication, c'était l'égalité des droits, l'égalité des chances. Et comme nous ne sommes pas parvenus collectivement, dans nos sociétés, à défendre un projet d'égalité, c'est le débat sur l’identité qui est apparu. On n'a plus pu revendiquer une identité professionnelle ou sociale, parce qu'on n'avait pas accès à l'emploi, pas de travail. À ce moment-là, il faut bien s’identifier à quelque chose. C'est l'identité religieuse qui s'est substituée petit à petit... Qui a pris la place". L’explication de la séquence historique proposée par Mme Amrani me semble un peu courte et aurait besoin d’être complexifiée, car le développement de l’offre d’islam aa eu lieu et s’est développée indépendamment des contextes socioéconomiques.

Dans l’imaginaire qui s’associe à ces faits il y également, dans l’arrière fond, cette blessure que constitue au sein des populations d’origine marocaine, la présence de tellement de jeunes en prison pour des délits plus ou moins graves. Des criminologues parlent d’emprisonnements dus à un ciblage particulier des forces de l’ordre, d’un « délit de faciès ». Il peut y avoir cet aspect des choses, mais cela ne semble pas expliquer la totalité de cette déviance.

Toujours est- il que la question est de savoir s’il y a une continuité entre toutes ces réalités : casses récentes, émeutes urbaines, départs au jihad et criminalité.

« Ce sont juste des casseurs », dit Charles Piqué.

Ce qui est vrai, et sur le plan policier et judiciaire il faut les traiter comme tels.
Mais faut-il par conséquent éviter de tenter d’expliquer cela, sans pour autant – et c’est important- que l’explication ne devienne de la justification, comme il arrive parfois ? En faisant ainsi ce que j’appelle du « sociologisme », pour dire que c’est de l’idéologie sociologique, donc de la mauvaise sociologie.

Essayons, maintenant que l’émotion est un peu retombée, même si l’image reste, de mettre de l’ordre dans cette tentative d’expliquer.

Spécificité et différences

 

Les éclatements de violences urbaines sont nombreux et de plusieurs types. Ce sont, en générale, de violences physiques collectives, souvent émotionnelles, exercées par des mouvements de foule, contre des personnes ou de biens

Il y a des violences urbaines motivées par des raisons idéologiques. Un cas est celui de manifestations politiques ou syndicales qui peuvent dégénérer dans la violence. C’est un effet non recherché directement. Par contre, des manifestations de violence à finalité politique peuvent également exister. Comme celles de ce qu’on appelle les Black Bloc, qui se manifestent dans les dernières décennies à l’occasion des grands sommets du G8, du G20 ou de la Banque mondiale. Ils procèdent d’une vision anarchiste et libertaire qui prône une action directe contre des instances du pouvoir.

D’autres violences urbaines sont celles qu’on appelle l’hooliganisme, associé désormais au football. Ici, la raison de la violence est surtout le plaisir de la violence. Mais elle est aussi le plaisir de montrer sa virilité. C’est un jeu de violence : être supporters d’un club devient un prétexte pour « taper » sur les adversaires.

Un autre type de violence porte sur les biens. Il peut apparaître comme une incivilité : et on la voit quotidiennement dans les villes à travers la dégradation du mobilier urbain, des tags sur les murs et transports publics. Ou bien peut prendre la forme d’une destruction de ce que sont considérés des symboles de richesse :  comme les voitures brûlées en France à chaque Nouvel An.

Portant sur les biens ce sont également d’autres formes de mouvements, mais dont le but est le pillage en vue de s’approprier de biens dont on manque ou dont on considère être privés.

Et un dernier type de violence, est celle spécifique à des populations minoritaires. Elle a une histoire déjà longue à commencer par les émeutes de Chicago des populations afro-américaines en 1919 qui avaient secoué la prise de conscience américaine de la « question noire ». Il faudrait faire une histoire de ces mouvements en Europe qui a connu des explosions de violence dans les années 1980-90, dont les épisodes de Forest évoqués plus haut. Des phénomènes semblables ont eu lieu en France et au Royaume-Uni à la même période. Ce sont des mouvements de protestation sociale ; faute de relais ou de porte-paroles, faute de savoir s’exprimer par la parole ou trouver des canaux d’expression, ils prennent la voie de la violence.

À quoi ressemble ce à quoi nous avons assisté récemment à Bruxelles ? Peut-être que poser cette question c’est vouloir donner à ces épisodes récents de violence un sens qu’ilsn’ont pas. Mais on pourrait quand même essayer de répondre à cette question, aussi pour avoir les idées moins confuses si ces épisodes réapparaissent. Je dirais qu’il s’agit d’un mouvement aux sens multiples : une expression de virilité à la manière de l’hooliganisme. Un mode d’organisation de pillage. Mais également une sorte de protestation à l’égard d’un certain ordre social, mais, me semble-t-il lu surtout à travers la capacité de posséder des biens. Je ne pense pas, mais je n’en suis pas sûr, qu’on puisse y trouver une critique politique formulée au nom de principes généraux de justice sociale et encore moins un projet politique. Ce mouvement se spécifie aussi par son mode d’existence que nous verrons plus loin.

Ce sont des hommes

C’est un premier constat, souvent implicite sous l’appellation générique de « jeunes ». On sait que la violence en général est surtout une affaire d’hommes. Dans tout domaine : violence et quête du pouvoir et de domination, dans le monde des affaires comme en politique ou dans le monde des malfrats et de ceux qui exercent des violences physiques à l’égard d’autrui. Et ici c’est le cas. Comme c’était le cas de la majorité de ceux qui font la propagande du jihad ou qui partent au jihad (je me permets de renvoyer à mon texte  dans ce blog : « Hommes de malheur » (17 juillet 2016). Certes des femmes partent aussi au jihad, mais surtout comme femmes de jihadistes et comme mères de leurs enfants. Quelques-unes sont aussi des activistes du jihad, mais c’est rare.

La question de la violence des hommes en général et de ses causes reste en partie pour moi dans l’ordre des choses à explorer. Dans le cas qui nous occupe, il s’agirait de savoir si un profil particulier de la violence au masculin se dégage. Je ne sais pas y répondre, sauf trouver des causes spécifiques qui feraient que des minorités parmi des jeunes hommes d’origine marocaine basculent dans l’usage de la violence.

Et que se passe-t-il du côté des femmes, comment se formule la protestation sociale, s’il y a des raisons pour qu’elle se formule ?

Mais pas tous les hommes

Mais justement : ces jeunes hommes qui basculent dans la violence collective urbaine ne sont pas tous les jeunes d’origine marocaine. Loin de là. Ils sont une petite minorité. Je pense d’ailleurs que cet avis est largement partagé par les gens de bon sens. Évidemment des gens hostiles par principe à toute altérité ou des leaders du genre de Philip D Winter surfent sur ces évènements pour enfoncer le clou anti-immigration au nom d’une Flandre pure, constituée de purs Flamands (ou de seuls Blancs). Mais les opinions de ces extrémistes-là, il faut les laisser là où elles sont, tout en essayant de parler et de débattre avec celles et ceux qui les suivent.

Ce constat du fait qu’il s’agit d’une minorité, élimine des interprétations souvent données, que je qualifie de « sociologistes, à savoir que c’est le chômage et le manque de perspectives, donc des conditions structurelles générales, qui sont la cause de ce mal-être qui aboutit à la violence urbaine (ou au jihadisme). Ce qui n’est pas à exclure, mais qui ne peut pas être la seule cause ou la cause principale, car si c’était le cas, la majorité des jeunes serait à casser les vitrines et pas un petit groupe de 200-300 personnes. Et la majorité ressentirait un malaise social. Est-ce le cas ? C’est pour moi un autre aspect à éclaircir.

Une minorité donc au sein de la jeunesse d’origine marocaine. Faudrait-il se poser des questions quant à la succession des générations ? Les émeutes de Forest avaient comme acteurs principaux des jeunes de deuxième génération qui exprimaient la volonté de sortir de la réalité d’immigration pour être considérés comme des citoyens à part entière. Les jeunes des évènements récents, sont-ils leurs enfants ? Ou bien sont-ils des enfants de nouvelles deuxièmes générations ? Ou bien des enfants de « couples de mixtes générations », où l’un des deux parents et de première génération, immigré par mariage et l’autre né en Belgique. Ces questions pour lesquelles je n’ai pas de réponse, ont une certaine pertinence sociologique, dans la mesure où les épisodes observés sont de signaux d’une rupture assez radicale par rapport au contexte. Ce n’est pas la génération en tant que telle, mais en tant qu’expression de   modalités de socialisations ou de dé-socialisations qui intéresse. Selon moi ce serait tout aussi intéressant et important de comprendre ce qui se passe dans la population en général, que de comprendre les actes et les acteurs de violences.

Quoi qu’il en soit c’est une petite minorité par rapport à l’ensemble de la jeunesse qui utilise la violence. Un de ces jeunes, le président des Jong CD&V, Sammy Mahdi, a publié une Carte Blanche  dans Le Soir du 15 novembre, avec le langage cru qui fait partie du langage politique flamand et qui quitte les propos souvent feutrés francophones.

Il dit ceci : « Chère petite racaille, On en a marre. Tu ne te sens peut-être pas comprise. Et peut-être que tu as même des bonnes raisons pour cela. Mais tu gâches tout pour tout le monde. De nombreux entrepreneurs d’origine belge et étrangère en ont marre de toi. … Mes amis d’origine marocaine en ont marre de toi…. Les mères et les pères marocains en ont marre de toi. Il y en a même qui interdisent à leurs enfants de traîner avec d’autres enfants d’origine marocaine…. De nombreuses personnes d’origine étrangère qui ont fait de leurs frustrations une force pour entreprendre des initiatives positives en ont marre de toi… La police en a marre de toi. Les agents en ont marre d’être attaqués alors qu’ils essaient d’établir l’ordre… Il a probablement plusieurs raisons pour lesquelles tu es devenue la racaille que tu es devenue. Une situation familiale compliquée. Une situation socioéconomique précaire. De l’exclusion et de la discrimination. Un tissu social manquant. Peut-être même un manque d’amour. Mais aucune de ces raisons n’est valable pour nous pourrir la vie… ».

Un texte clair et incisif. Mais la question est de savoir pourquoi, si tout ce monde en a marre, personne n’exprime son ras-le-bol aussi clairement que Mahdi vient de le faire et pourquoi on ne parvient pas – des parents, aux éducateurs, les habitants des quartiers concernés à prendre des mesures « ordinaires » pour faire face à cette réalité ou pour essayer de l’infléchir. Est-ce la peur d’une population incontrôlée ? Est-ce la difficulté de comprendre ? Est-ce la honte devant cette réalité que l’on préfère ne pas voir ?

Avançons : essayons de cerner les causes ou les raisons à l’origine de cette réalité.

Quelles pourraient être les causes à l’origine de ces actes collectifs de violences urbaines ?

Causes individuelles due à une socialisation première, intra familiale. Je pense depuis longtemps – je me trompe peut-être- que dans le milieu familial marocain on tend parfois à forger des hommes selon un modèle qui les rend inadaptés à fonctionner dans la société de manière « normale » avec les autres. Car ils doivent être des « hommes d’honneur ». De plus en plus mis en crise, comme en crise est le modèle de masculinité qui les sous-tend. Ce qui peut être les rend encore plus insécurisés et encore plus enfermés dans leur modèle. Dans la famille, la catégorie de l’honneur exige le respect des parents  plus que l’affection. Dans la société un homme qui fonctionne suivant la catégorie de l’honneur, n’est pas fait pour fonctionner dans une société de compétition, réalité normale sur le marché de l’emploi et dans plein d’autres domaines, société où on est sur pied d’égalité avec d’autres (y compris des femmes !). Donc on n’est pas dans une logique de domination. On doit accepter l’échouer, de ne pas être reconnu en absolu. Vivre l’échec comme une honte amène à faire tout le possible pour l’éviter : on ne va plus à l’école, car là on risque d’échouer ; on évite même de passer un examen, en feignant d’avoir mieux à faire, pour éviter d’échouer. Idem dans l’emploi, surtout en période où la concurrence est grande et le risque que l’emploi soit pris par d’autres est grand. Ne pas être le plus fort ou ne pas avoir le dernier mot, est une honte pour l’homme d’honneur. Catégorie importante, doublée de la honte dans des sociétés fonctionnant selon la compétition clanique ou tribale, mais bien contre-productive aujourd’hui.

Des familles mêmes qui fonctionnent sur la catégorie de l’honneur sont inadaptées dans nos sociétés. Elles ne peuvent pas admettre l’échec des leurs, surtout face aux autres familles. Elles cultivent le secret. La faute c’est aux autres et pas aux siens, ce serait un déshonneur le reconnaître. Ou la faute c’est aux pouvoirs publics ou à un Pouvoir avec le grand P, qui trame des complots contre les immigrés, les arabes, les musulmans.

Mais si c’est un trait culturel, commun à une socialisation d’origine, il faut constater qu’une majorité de familles de la même origine abandonne, au moins en partie, cette logique et adopte des formes de socialisation adaptées. Pourquoi certaines ne le font pas ?

Causes familiales :

La famille peut être une matrice de la violence de ses enfants. À plusieurs titres.

Un vécu familial violent, à un titre ou un autre, a comme résultat la violence chez les enfants. C’est un constat des spécialistes. 

Mais un fonctionnement familial peut aussi, pour une raison ou une autre, ne pas parvenir à donner des repères et des attachements. Dans une Libre opinion bien dense publiée le 20/11/2017, Barbara Saintes, enseignante de sciences en parle. Questions bien complexes que les éducateurs et les psychologues ou les psychiatres cherchent à comprendre. Il y a un fait que j’avais trouvé impressionnant, même si je n’ai jamais eu la possibilité de le creuser : parmi les jeunes qui sont partis au jihad et qui ont donc cherché à exercer la violence, le nombre de ceux dont la famille est fortement déstructurée à un titre ou un autre semble être largement majoritaire.

Des questions à explorer encore davantage, et à débattre lors qu’elles sont souvent passées sous silence.

Causes sociétales contextuelles. Elles peuvent être nombreuses. Mais il faut préciser ; ces causes externes, ne fonctionnent jamais automatiquement, à la manière d’une piqûre. L’effet de ces causes externes est toujours médié, construit, par les individus et les groupes. Il faudrait aussi interpréter ces causes non pas comme un complot, mais comme un jeu de rapports de force et d’intérêts. C’est la remarque que je ferai au percutant texte publié comme Libre Opinion le 30 novembre dernier, écrit par Mohammed Ben Merieme, par lequel il interpelle les jeunes casseurs. Je ne pense pas qu’on puisse dire, comme il l’écrit : « Quoi qu’il dise, le Pouvoir vous (nous) préfère analphabètes, donc pauvres en mots et donc en choses. Moins vous en savez et en saurez, mieux donc il se porte(ra). Il craint, par exemple, la mise en mots de ses torts ». Oui, la capacité de parole, de débat, que Ben Merieme veut susciter chez les jeunes à la place des pavés dans les vitrines, est fondamentale, oui, la capacité critique peut être crainte, mais je ne pense pas que le « Pouvoir (qui ? en général ?) », souhaite, par calcul, l’ignorance et la pauvreté.

Ces causes sociétales sont nombreuses.

L’une est le manque d’emploi, qui veut dire manque d’autonomie de revenus et manque d’insertion sociale. Mais il ne faut pas se limiter à ce constat, car il faudrait explorer mieux le vécu par rapport à cette rareté d’emploi. La culture de l’honneur est désarmante face à la concurrence pour l’emploi ou à l’existant d’emplois « mineurs », mais considérés déshonorants. Les nouveaux migrants ou les quasi-réfugiés ou les clandestins vont les occuper. La culture du non-travail, le refuge dans le « culturel », ou les rêves d’argent vite gagné met dans une posture particulière face au travail difficile, fatiguant ou répétitif et pas bien payé..

Mais en amont de ces rapports subjectifs au travail, le fait est que, objectivement, pour une partie des jeunes, Bruxelles ne peut pas offrir de l’emploi. Il faudrait que les politiques publiques bruxelloises (Actiris etc.) sortent de la fiction de pouvoir offrir un emploi à tous les jeunes de Bruxelles, dans la situation actuelle et dans le fonctionnement actuel du marché du travail. Et qu’ils inventent d’autres politiques de formation ou d’accompagnement à l’emploi.

Une autre cause sociétale est la discrimination objective à l’emploi, souvent signalées. Il faudrait à ce sujet ne pas se limiter à condamner les employeurs, à les accuser de racisme, mais tenter de cerner les logiques des uns et des autres et l’émergence de ce que ressemble à une spirale négative des populations d’origine marocaine/musulmane dans la ville.

Mais en considérant aussi qu’un emploi n’est pas seulement résultat d’une compétence, mais aussi d’un savoir-faire, de capacité de jouer un rôle, d’être en relation avec les autres.

Ces deux constats, manque d’emploi et discriminations, en les traitant en tenant compte de la réciprocité, mais aussi, comme l’écrit Sammy Mahdi : « aucune de ces raisons n’est valable pour nous pourrir la vie »… et j’ajouterais : « pour te pourrir la vie ». Car les jeunes dont on parle se pourrissent leur vie et leur avenir.

Une troisième cause sociétale peut être aussi due au fait que dans nos sociétés, les identités individuelles et collectives, se construisent par l’accès aux objets, aux biens, de l’habillement à la bagnole en passant par le Smart dernière mode et tant d’autres choses. Si on veut suivre le modèle dominant que la société propose, cela coûte cher d’être et d’être jeune aujourd’hui. Et si on n’a pas les moyens et les trouve comme on peut  et là où on peut.

Ce qui peut donner lieu aussi à des manifestations de haine à l’égard des biens : comme casser des vitrines et dévaster des magasins, pour les piller ou simplement pour les saccager.

L’historien Ted Gurr, décédé cette année, dans son ouvrage Why man rebel, (Princeton Un. press, 1970, réédité en 2010) avait interprété le fait que dans nos sociétés les délits contre les personnes se réduisent tandis que ceux contre les biens matériels augmentant. Quelle en est la raison ? Ses arguments sont bien connus par les criminologues. C’est que pour Gurr les délits contre les biens s’accroissent lorsque l’aspiration à des biens s’accroît à un niveau tel qu’il ne peut pas être accompagné d’un niveau de vie conséquent. Or, dans nos sociétés, l’envahissement des biens et de la publicité -qui font miroiter la réalisation de soi à travers les biens- la société du clinquant, les gains mirobolants de certains qui deviennent et sont parfois présentés comme modèles à des jeunes, ne font d’accroître les aspirations et accroître les frustrations. Il y a quelque chose de pertinent dans cette explication, qui toutefois, pour le répéter encore une fois ne justifie pas la violence.

Après ces causes de la violence, il y a en a une autre, qui s’est manifestée sous différents angles lors des évènements récents : c’est une certaine culture jeune.

Une certaine culture jeune

Il s’agit d’une culture qui se construit et se vit dans la rupture et la distance, en se bâtissant peut être sur la logique du reversement du stigmate, dont parlait E. Goffman, mais qu’il faudrait cerner de manière plus complexe dans la relation entre subjectivité et contexte et dans son processus de construction sociale. Ici l’horizon s’élargit. Il ne s’agit plus seulement des casseurs, mais d’une vaste culture d’une certaine jeunesse. Les casseurs ne font qu’exaspérer les traits de cette culture et ne font que passer de l’expression culturelle aux pratiques sociales conséquentes.

Je retiens trois aspects de cette culture.

Bravade dans une ville cassée

Une observatrice attentive de la jeunesse d’origine marocaine et de ces évènements m’a fait part du fait qu’elle avait été frappée combien les jeunes bravaient la police, cassaient les vitrines à visage découvert, parfois se cachant sous leurs capuchons, mais en général en se montrant. Cela suggère la volonté de réaliser une bravade, de faire preuve de ce qu’on considère comme bravoure en regard des normes de leur groupe et cela de manière ostentatoire. Bravade que l’on commet dans le quartier des « autres », d’ « eux » : à la Bourse et à Lemonnier en lisière entre le monde de « notre » territoire et celui des autres ; dans le quartier Louise, en plein dans le quartier des « autres ».

C’est symptomatique de la fracture urbaine qui est le propre des sociétés contemporaines et dont Bruxelles est également malade en termes de statuts socioéconomiques, de privilèges, d’horizons de vie et de maîtrise du devenir. En tirant les conclusions concernant Bruxelles à la suite de ma recherche qui a abouti au livre L’Iris et le croissant, j’avais souligné et frappé par la cassure urbaine que j’avais constatée, qui s’est creusée au fil du temps ; cassure objective en termes socioéconomique mais aussi cassure subjective, réciproque.

Est-ce qu’une nouvelle jeunesse ne se limite plus à protester dans son coin, dans son chez-soi, comme en 1991 à Forest, mais commence à faire des incursions dans cette « terra incognita » qui n’est pas la leur et qui fait miroiter des richesses et qui impose des styles de vie dans lesquels ils ne parviennent pas à entrer ?

Des leaders

Mais si cette jeunesse se construit ainsi, c’est que quelque part des leaders la construisent. Et ce phénomène n’est pas seulement bruxellois. À l’aide d’internet, des leaderships individuels se mettent en place. Ils ont en commun, me semble-t-il de se construire avant tout sur un style de vie ethnique, sur un identitarisme ethno-racial, et sur une idéologie de la rupture avec le reste de la société.

Ce n’est plus une idéologie construite d’émancipation sociale, encore moins d’une idéologie de la réussite. Mais elle ne propose que l’identité pour l’identité. C’est une affirmation de soi dans le nous ethnique (noir, musulman, maghrébin, marocain, etc.) face, différent, contre, celui des autres, des Blancs. C’est une idéologie terriblement simplificatrice comme toutes les idéologies fondées sur la race, l’ethnie ou la religion. Elle est fondée sur « ceux qui sont naturellement les miens » et les autres. C’est une affirmation, assortie d’une quête exaspérée de reconnaissance. Elle peut se fonde sur un discours victimaire ou elle peut avoir une certaine dose d’agressivité. Et elle a des leaders : Dieudonné est une figure bien connue. Ou Kemi Seba, dans la mouvance de Dieudonné ou de Soral.

Parfois elle prend une forme plus ludique, comme chez Vergass92.

Ces leaders des réseaux ne se rendent pas toujours compte de leur impact et du fonctionnement même de ces réseaux. Cela me semble le cas du rappeur bruxellois Jelali D., âgé de 32 ans, du groupe Benlabel, qui avait posté avant le match un clip où il disait « Si le Maroc gagne on va cramer Lemonnier ». Il a été accusé par la police d’avoir été l’instigateur des évènements, ce dont il se défend en disant que ces mots sont à prendre au deuxième degré. Certes, mais la question est aussi de savoir peser la force des mots que l’on prononce.

Suite à son interpellation, Benlabel a posté un nouveau morceau : « Droit de réponse », que l’on peut entendre sur le web. Un morceau de rupture, de méfiance et de victimisation : méfiance à l’égard des médias, « ne croyez pas les médias », « presse ne pas avaler » est écrit à plusieurs reprises dans le clip. Méfiance et rupture à l’égard de la société. Appel à la liberté d’expression. Appel à la reconnaissance. Image de Malcolm X, héro d’une culture de la rupture. Mais un clip précédent de Benlabel (Continue à charbonner) est un message de frime, de fric et du clinquant. Au premier ou au deuxième degré, je ne sais pas et je ne sais pas si c’est un idéal de vie et de société qu’il propose.

Ces leaders innombrables, véhiculés par le Web et les multiples canaux, sont-ils des leaders politiques ? Certains. Sont-ils des leaders simplement ludiques et amuseurs? Certains. Mais tous sont des moralistes au sens où ils présentent par leur être, un style de vie, un rapport au monde. C’est en quelque sorte un modèle- image de référence que ces personnages proposent et qui deviennent des stars dans les réseaux sociaux.

Cette subculture jeune fonctionne parfois dans le registre de l’accusation et de la victimisation et de la rupture. Parfois elle fonctionne dans le code de la grogne assortie de l’usage de la raillerie, de l’ironie ou du sarcasme. Cette culture semble aussi celle de l’esquive. Les choses sont souvent regardées sous le mode de la rigolade un peu amère. Cela ressemble à une distanciation à la saveur d’une fuite. On ricane de tout ; juste pour ricaner. S’agit-il seulement d’une jeunesse qui aime rire –et c’est tant mieux- ou d’une jeunesse qui préfère éviter la réalité et sa propre réalité en se réfugiant dans cette distance ricanante ? Et si par là on peut gagner du fric, tant mieux. Mais il y a ceux qui rient, sans rien gagner. Benlabel, rappelle Ben Laden, mais c’est pour rire, bien entendu

 

Le canal du web

Les canaux de diffusion, plus exactement d’imprégnation de cette culture se multiplient sur le web à travers de multiples applications. Les échos de ces leaders sont multipliés. La dimension expressive, dite culturelle, est exaltée, y compris par des milieux éducatifs qui valorisent et survalorisent l’expression de soi sans se demander souvent : « expression de quoi ? ». C’est ainsi que la Ligue belge de football trouve normal et banal, compte tenu de son succès, de demander au rappeur Damso de composer l’hymne des Diables rouges pour le championnat du monde. Damso s’exprime et Damso a du succès. Le reste ne compte pas.

Beaucoup de questions, de réflexions, d’hypothèses. Pas trop de réponses claires. En tout cas un beau défi pour tous, jeunes et moins jeunes, pour comprendre le devenir social.

Mes propos susciteront peut être l’irritation. Je serai peut être accusé de stigmatiser les uns ou les autres. J’assume. Mais c’est ce que je parviens à analyser actuellement avec mes outils de sociologue et, avec une connaissance, loin d’être complète de la réalité. En tout cas, j’ai toujours pensé qu’il est utile de regarder les réalités en face, bien sûr, avec la capacité de regard que l’on a, plutôt que jouer l’attitude de l’autruche. En espérant qu’il y ait réflexion, discussion et débat sereins. Car c’est, selon moi, le seul moyen pour avancer positivement.

Si des lectrices et des lecteurs de ce blog souhaitent me faire part de leurs commentaires ou de leurs analyses et contre-analyses, il et elles sont les bienvenues. J’en ferai une synthèse ou je les publierai (avec l’accord des auteurs). Mon email : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..