Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Ouagadougou, Barcelone : la résilience du jihadisme terroriste, ses causes et les dimensions de l’action.

Felice Dassetto

21 août 2017

En cette fin du mois d’août, après Ouagadougou, c’est le tour de Barcelone et de la Catalogne d’être l’objet d’une action terroriste. La poursuite de ces attentats amène souvent les débats politiques à se concentrer sur les aspects, par ailleurs indispensables, de sécurité. Souvent ces débats se centrent sur la réalité européenne alors que l’on est en face d’un phénomène mondial. Ces actions jihadistes-terroristes posent d’autres questions de fonds. Dans ce texte je voudrais en évoquer trois: celle du devenir du jihadisme-terrorisme de matrice sunnite; celle de la porté des derniers actes terroristes et leur liens avec les centrales jihadisteterroristes; et enfin la question des actions à mener, questions majeure pour reprendre l'initiative, souvent limitée dans ses perspectives.

Le devenir du radicalisme jihadiste-terroriste après 50 ans

Une première question concerne le devenir global du mouvement radical-jihadiste et terroriste. Que Daesh, tout comme al-Qaida et leurs ramifications ou d’autres groupes, tels les Sheebab somaliens ou Boko Haram continuent l’action jihadiste terroriste est plus que probable. Car même s'ils ont eu des revers combattants, l'idée jihadiste-terroriste reste.

 Elle s’est installée comme un véritable sous-système au sein de l’islam sunnite : cette idée s’est ancrée en gangrenant le système religieux et culturel. De plus, des individus et des groupes ont fait l’expérience pratique de ce type d’action et ont construit un éthos personnel allant dans ce sens ; nombreux se sont professionnalisés ; une spirale positive attire des jeunes générations jihadistes à travers des narrations qui s’avèrent attractives, fondées sur plusieurs décennies de discours qui ont labouré ce terrain[1] et sans aucun discours faisant efficacement le contrepoids. Des anciens combattants reviennent, certains repentis, d’autres se mettant entre parenthèse, nombreux nostalgiques de leur forte expérience vécue.

La défaite de Daesh en Irak-Syrie ne sera qu’un épisode d’une confrontation de longue haleine. Il est d’ailleurs anticipé par Daesh lui-même dans sa revue intitulée al-Waqar[2], qui signifie « La dignité », et qui a commencé à être publiée en octobre 2016. Sachant que la défaite est proche, la recommandation d’al Waqar est de perdre dans la dignité, en imitant en cela le Prophète qui a également connu des défaites mais qui a rebondit dans l’action en montrant un esprit de résilience et de persévérance, propre à l’esprit du jihad. Pour l’heure, al-Waqar recommande, comme le note Belhaj dans son analyse, la sanctification par le martyre, suivant en cela la longue liste des martyres dans l’islam ; il recommande l’occultation et l’activité souterraine, l’heure n’étant plus celle de l’action publique ; il recommande enfin de ne pas oublier l’Etat islamique, de continuer à lui faire allégeance, de garder la mémoire de l’injustice qu’il a subi et qu’il importe de repousser par « la main, le sang et la langue ». Autrement dit par l’action qui fait verser du sang aux ennemis et par la parole, notamment via internet, considéré comme le lieu de l’autre moitié du jihad. Cet épisode de defaite peut être englobé et relu dans une sequence de victoires, car en effet on peut dire que le radicalisme jihadiste, globalement, a engrangé des succès: il s'est implanté, il a une audience; il a survecu et a rebondi malgré des action sarmées d'envergure, comme en Afghanistan; il a obligé des armées puissantes à reculer ou au moins à se retrancher; il a forcé ces armées à un long et coûteux travail de reconquête comme en Irak; il a acculé les sociétés,occidentales et riches notamment, à se vivre dans une situation d'insécurité et à investir beaucoup de moyens pour tenter de circonscrire le danger, tout en sachant qu'il continue à menacer très concrètement. Vu avec des yeux jihadiste, le bilan n'est pas négatif, loin de là. De ce point de vue, continuer l'action fait sens.

 

La question donc n’est pas de savoir si Daesh ou al-Qaida ou des groupes locaux continueront leur action mais de savoir quelles en seront les modalités et les perspectives.

On voit que les groupes jihadiste se déploient de manière combattante dans diverses niches territoriales interstitielles ou dans des espaces quasi vides des zones désertiques. Ceci se passe actuellement en Libye, au nord du Niger ou au sud de l’Algérie, dans des zones entre le Mali et le Burkina, ou probablement dans le désert syro-irakien ou au Pakistan, en Afghanistan, au Yémen. On voit des groupes et des cellules se créer et se reconstituer dans des villes et mégapoles surpeuplées, mobiles et opaques. Cela se passe en Extrême-Orient et au Proche-Orient, en Afrique, en Europe et ailleurs.

Comme le notait ces jours-ci Jean-Pierre Filiu les armées et les forces policières classiques ont et auront du mal à se confronter à ces noyaux mobiles, fuyants et déterminés, étant souvent comme des « poissons dans l’eau ». Le coût de leur poursuite par les armées ou les forces de police classique est et restera très important. Et leur efficacité, certaine, mais partielle.

Que va-t-il se passer à l’avenir ? Y aura-t-il un rapprochement entre al-Qaida et Daesh et d’autres groupes ? Cela dépendra de la gestion des rivalités internes. Mais dépendra aussi de la formulation des perspectives à venir. La force d’al-Qaida et de Daesh a été d’inscrire l’idée du jihad, devenue acquise depuis 50 ans dans l’islam sunnite, dans une perspective historique et géopolitique ample et stimulante, faisant et donnant sens. Car le jihad et sa doctrine, comme tel, justifie le fait de combattre, mais ne dessine pas la finalité et le sens du combat. Pour al-Qaida, sous l’influence de la vision de Ben Laden, le sens du jihad c’est dans le combat mondial contre l’Occident - les USA en particulier, mais aussi la Russie - dominateur et foncièrement hostile à l’islam, assorti du combat contre les instances musulmanes qui s’alignent sur l’Occident. Pour Daesh, c’est la perspective aux allures eschatologiques de créer un territoire islamiquement pur, auréolé de la dimension mythique d’être constitué dans la terre de Cham, lieu du combat final entre le bien, à savoir l’islam, et le mal, à savoir le reste du monde.

Ces deux récits prenaient leur force de conviction dans le fait de faire le lien entre la conjoncture historique actuelle, une théologie de l’islam et son histoire longue et mythique.

De ces récits naissaient également des perspectives tactiques au sujet des modalités du jihad. Elles se cumuleront au fil du temps pour constituer le corpus doctrinal du jihad contemporain. Dans les années 1980-90, c’est la théorie du jihad mondial et de l’obligation de chacun d’y participer. Dans les années 2000, après la défaite afghane d’al-Qaida et des Talibans, c’était la théorie du jihad diffus, systémique, destiné à semer le chaos au sein des sociétés non musulmanes.

Quelles nouvelles narrations seront élaborées tant concernant la vision longue qui donne sens à la mobilisation jihadiste que concernant la tactique du jihad ? Les nouveaux objectifs dépendront des circonstances historiques qui se dessineront au Moyen-Orient, en Afghanistan, dans la péninsule arabique (qui pourrait devenir un objectif prioritaire, compte tenu du revirement des pays du Golfe contre Daesh et le jihadisme), dans l’un ou l’autre lieu africain, en Europe ou ailleurs. Les territoires d’implantation plus consolidée de Daesh et d’al-Qaida pourront être valorisés comme base d’un redémarrage futur. Ces territoires pourront d’ailleurs être laissés plus ou moins dans les mains de ces groupes, faute de parvenir à les éradiquer complètement, par incapacité ou par manque de moyens.

 

Les dimensions et la portée des actes jihadistes-terroristes actuels

Une deuxième question, plus proche de l’action jihadiste-terroriste est celle de comprendre la force actuelle de ces types d’actions. Le 11 septembre, les attentats des années 2014-2016, comme ceux de Paris ou de Bruxelles résultaient d’une connexion ample de réseaux reliés directement à al-Qaida ou à Daesh. Les attentats plus récents, même s’ils peuvent faire beaucoup de dégâts humains, comme à Nice, semblent être des phénomènes en partie déconnectés des centrales stratégiques des organisations jihadistes. Ils sont éventuellement revendiqués par ces centrales. Comme l’attentat de Barcelone qui a été revendiqué par Daesh dans un communiqué laconique transmis via le site Amaq, qui dit : « Une source des services de sécurité a informé l'Agence Amaq que: Les personnes qui ont exécuté l'attaque de Barcelone sont des soldats de l'Etat Islamique et ils ont fait l'opération en réponse aux demandes de l'Etat islamique de cibler les pays de la coalition ».  Un communiqué de même nature avait été fait après l’attentat de Nice. Ce communique semble être davantage le signe d’une récupération que d’un évènement commandité. Il n’est pas fort utile de chercher toujours une cohérence logique entre la ville ou le pays de l’attentat et des raisons stratégiques. Ainsi, alors que le communiqué fait référence à la coalition contre Daesh, il faut note que l’Espagne n’est pas en première ligne dans l’action armée contre Daesh. Son intervention se limite à l’envoi d’instructeurs militaires pour l’armée irakienne. Ce communiqué récupère, lorsque c’est vraisemblable, des faits engendrés à partir de réalités locales, là où çà se passe, pour se maintenir sur la scène des médias et des militants du jihad.

Ces attentats répondent à la théorie d’un jihad diffus, pris en charge par la responsabilité de chacun. Ce qui est à la fois le signal d’une phase de déclin des organisations jihadistes, dont les cadres ont été et continuent à être décimés ; et c’est en même temps le signe inquiétant d’un devenir jihadiste insaisissable, constitué de petits noyaux, recrutant parmi des figures inattendues, commecela semble être le cas des jeunes de cette cellule de Ripoll à l’origine des attentats de Barcelone de Cambrils. Tel était le cas à Nice, à Berlin ou lors de l’assassinat du Père Hamel.

Les forces de police et judiciaires ont très probablement des éléments pour dire si ces attentats, pour graves qu’ils soient, ne seraient que les derniers dramatiques coups de queue du dragon. Ou bien pour dire, ce qui me semblerait plus cohérent, qu’il ne faut pas raisonner de la sorte. Cela supposerait que Daesh et al-Qaida sont finis, que grâce à l’action militaire et policière la phase de ces instances est terminée. Ce qui serait une erreur. Il faut voir conjointement les stratégies globales, de large emprise et les initiatives limitées. Les unes comme les autres convergent pour engendrer l’équivalent de ce qui avait été dit à propos de la révolution communiste chinoise en parlant de « révolution ininterrompue » ; ici ils s’agit d’une « dissidence jihadiste ininterrompue », relancée d’une phase à l’autre par de nouveaux objectifs et de nouvelles tactiques.

 

Quelles actions pour contrer le jihadisme terroriste et ses résurgences ?

Ce qui appelle une troisième question qui est celle de savoir comment mettre fin à cette longue phase du jihadisme contemporain, commencée il y a une cinquantaine d’années.

La réponse à cette question dépendra en grande partie de celle que l’on donne à la question de savoir comment et par quel processus est né et s’est développé le jihadisme terroriste contemporain.

Fort heureusement on s’accord de plus en plus à dire que pour répondre à cette question il faut prendre en compte une multiplicité de causes. Elles peuvent se ramener à quatre grands types.

Les causes psychosociales

Un premier faisceau de causes du radicalisme-jihadiste et terroriste identifie les mécanismes psychosociaux, engendrés par des leaders, des recruteurs, des phénomènes de groupe, parfois sectaires, des réseaux de solidarité déviants.

Sur ce premier ordre de cause,s il y a aujourd’hui un relatif accord, tant parmi les musulmans que parmi les non-musulmans. Ce sont les causes les plus immédiates et les plus faciles à identifier. Elles sont la base de l’analyse et de l’action policière et militaire et concernent plusieurs aspects : démantèlement des noyaux de recrutement et de prédication, mise hors d’état de nuire de leaders qui prônent le jihadisme et le terrorisme, démantèlement des filières. De cette analyse procède également l’action consistant à « déradicaliser », entendu dans le sens de déconstruire les mécanismes psychosociologiques qui ont amené des personnes à adhérer et à agir dans la sphère jihadiste terroriste. Pas mal de travail de déradicalisation a été fait dans cette perspective dont on en constate les limites si cette perspective est adoptée comme perspective unique de déradicalisation. Elle semble d’ailleurs formulée souvent davantage en fonction des capacités et des possibilités d’intervention  des institutions ou de travailleurs sociaux que de la réalité. Certains ont affirmé qu’il fallait se limiter à cette perspective dans l’action de déradicalisation, en privant ainsi la réflexion et l’action d'autres perspectives d'action.

Les causes individuelles

Un deuxième faisceau de causes est à rechercher dans des dimensions individuelles, liées à des structures de la personnalité, parfois saisies sous l’angle strictement psychologique parfois en faisant le lien entre personnalité et culture.

Sous l’angle psychologique on a des difficultés à identifier et surtout à énoncer ce faisceau de causes de crainte de stigmatiser des personnes ou de démoraliser les familles qui répétaient que leurs enfants étaient comme tous les autres enfants et qu’ils ne laissaient pas percevoir des signes de radicalisation. Ces causes individuelles, une fois énoncées globalement, se heurtent au fait qu’elles se précisent avec difficulté tellement le profil et les motivations des acteurs jihadistes sont apparemment multiples sur le plan individuel. Un diagnostic uniforme est difficile à faire.

Sous l’angle du rapport entre personnalité et culture plusieurs clés de lecture ont été avancées.

Certains évoquent un goût pour la violence, un nihilisme qui serait d’ailleurs typique de la jeunesse en général (Olivier Roy).

D’autres évoquent, avec beaucoup de prudence par manque de données, mais en observant des cas, comme celui du vaste réseau des attentats de Paris et de Bruxelles, certains liens entre des profils individuels et des cultures particulières, par exemple rifaine (Felice Dassetto)

D’autres (comme Fethi Benslama) poussent l’analyse plus loin et parlent de ‘guerre des subjectivités’. Ils font référence aux « modes d’être sujet dans la civilisation musulmane actuelle et que, par leur ampleur et par leur violence, ces conflits correspondent à une situation que l’on peut qualifier d’état de guerre…. Le mot est employé lors des hostilités entre Etats ; parfois dans le contexte du terrorisme, mais jamais comme la condition générale de vie psychique des musulmans entre eux et à l’égard d’eux-mêmes. » ( Cfr. F. Benslama, La guerre des subjectivités en islam, Paris, lignes, 2014 : 9-11) . Voir aussi l’ouvrage dirigé par F. Benslama, L’idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation, Paris, Lignes, 2015). Cette analyse renvoie ainsi les individus à la « civilisation musulmane actuelle » qui produit ces personnalités.

 

Cette dimension individuelle et individuelle-culturelle reste un domaine à explorer, qu’il faudrait visiter sans crainte de stigmatiser ou d’heurter des populations. Reste en effet à expliquer pourquoi et par quels processus des jeunes opèrent de telles bifircations dans leur existence, opérant une bifurcation vers une vision radicalisée (ce qu'on peut comprendre); opérant ensuite une autre bifurcation qui les amène à choisir une vie de risque qui les amène vers la mort ou l'emprisonnement (ce qui est déjà plus difficile à comprendre; opérant ensuite une troisième bifurcation, un véritable saut moral, en commettant un attentat terroriste qui tue des personnes non armées, parfois à travers sa propre mise à mort (ce qui est aussi difficle à comprendre). Il faudra beaucoup de reflexion et d'analyse pour parvenir à expliquer de manière convaincante ce cheminement. Je n'ai pas encore trouvé des explications entièrement convaincantes à ce cheminement tragique vers l'abime.

 

Les causes internes au système religieux musulman

Un troisième faisceau de causes de radicalisations et de passage à l’action armée, renvoi aux dimensions internes au système religieux musulman.

Parmi des militants athées, on cible comme tel le fait religieux qui serait selon eux, par principe, faiseur de violence (par exemple parce que découlant d’un système monothéiste). Cette analyse n’est pas fréquente mais on en trouve des exemples percutants.

D’autres attribueront à l’islam, comme tel, en raison de sa doctrine en général, de ses textes fondateurs, de son histoire fondatrice, une racine possible qui rend plausible la possibilité de faire naître et de justifier un discours de violence. Cette analyse, tenue surtout par certains non-musulmans, est refusée en général en bloc par des musulmans qui insistent sur les dimensions de « paix », de tolérance qui caractérisent selon eux l’islam. Cette question est difficile à traiter tant les sensibilités sont grandes. Elle mériterait de l’être en dehors de toute attitude agressive ou défensive, pour l’islam comme pour tout système religieux ou idéologique. Car ne la traitant pas, quelque part on s’empêche d’explorer l’hypothèse de la responsabilité de ce système religieux et de son éventuelle autocritique et recherche d’un changement de cap.
Ceci vaut d’autant plus pour une autre analyse, celle qui attribue non pas à l’islam, mais à des formulations devenues dominantes depuis 40-50 ans la responsabilité d’avoir bâti une vision de l’islam qui est favorable à l’éclosion en son sein du radicalisme jihadiste.

On cible en particulier la pensée issue de l’islam politique (Frères musulmans et analogues) qui, en mettant comme horizon principal de la religion l’action sociale et politique en vue de la création d’un Etat islamique ou en vue d’une lutte contre l’Occident colonial et postcolonial ont exaspéré la dimension idéologique de la religion musulmane. Ils ont en plus canalisé les perspectives vers la création d’un Etat islamique qui exclut en son sein et dans son territoire toute idée de pluralisme convictionnel et exige une adhésion absolue et exclusive à la seule doctrine musulmane. Ce qui aboutit en définitive au rejet des systèmes de démocratie pluraliste et à la haine à leur égard.

La deuxième cible est la pensée rigoriste, fondée sur une lecture littérale des textes fondateurs, dont le wahhabo-salafisme est une des expressions qui a pris du poids ces dernières décennies. On cible ici le fait que cette pensée aboutit à une vision exclusiviste de ce qu’est la société bonne, réservée à l’islam dans sa version wahhabo-salafiste. Ce qui implique le rejet d’autres visions de l’islam. Il implique également le rejet des systèmes démocratiques, par définition pluriels et qui se fondent sur l’auto-définition de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas à la suite des processus de délibération sans référence à des principes métasociaux que l’on considère de source divine.

Si on partage le diagnostic portant sur des causes intramusulmanes du jihadisme-terrorisme, alors l’action qui en découle implique d’abord d’affiner le diagnostic et ensuite à interroger le système religieux lui-même.

Pour certains non-musulmans et certains musulmans, c’est une urgence prioritaire. Mais souvent de nombreux musulmans font la sourde oreille à cet aspect, ou se limitent à des propos ou à des adaptations de surface ou réitèrent la bonté de la tradition, comme par exemple celle de la tradition malékite ou celle de la tradition hanéfite. Il se pourrait qu’ils craignent que l’enclenchement de ce questionnement n’aboutisse à l’écroulement des adhésions à tout le système religieux. Mais ces traditions semblent bien insuffisantes pour penser le fait d’être musulmans aujourd’hui, ce à quoi l’islam politique et celui salafiste prétendent donner une réponse.

 

Des causes contextuelles

Un denier faisceau des causes concerne les contextes sociaux. Sous ce terme général on englobe plusieurs, voire trop de choses.

Parfois, il s’agit de contextes proches des réalités vécues par des personnes qui passent au radicalisme jihadiste, comme par exemple la crise des systèmes sociopolitiques, l’absence d’Etat, la discrimination dont des personnes sont l’objet.

D’autres contextes sont plus insaisissables pour des individus comme ceux déterminés des logiques géopolitiques, telle l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979 ou la guerre désastreuse déclenchée en 2003 en Irak sous la houlette anglo-américaine et qui a déstructuré le pays, favorisant l’éclosion du jihadisme et aboutissant à labcréation de Daesh. Ou encore la déstructuration de l’Etat somalien.

D’autres évoquent des causes encore plus distancées, comme la colonisation ou la volonté de domination postcoloniale.

D’autres évoquent aussi la volonté de domination culturelle, politique, économique, militaire de l’Occident et en particuliers des USA.

L’analyse de ces causes et de leur impact est difficile à faire et il est difficile à poser même sur le plan théorique. Ainsi, si l’on peut facilement identifier le fait que l’invasion soviétique a eu comme effet l’insurrection de groupes de résistance de toutes sortes, dont ceux d’inspiration jihadiste, reste le fait que des causes intermédiaires sont à prendre en compte pour expliquer la mobilisation d’individus et de groupes non pas uniquement au nom d’une résistance nationale ou de la défense d’un pays, mais également au nom d’un combat sacré contre l’envahisseur communiste.

Plus difficile encore est d’analyser l’impact aujourd’hui des effets de la colonisation évoquée dans des milieux musulmans et par certains auteurs (comme François Burgat). Evoquer l’injustice radicale de la colonisation est une chose ; affirmer que la mémoire ou les effets concrets de celle-ci, se constatent chez des personnes et des réalités d’aujourd’hui en est une autre. Cette référence à la colonisation omet d’ailleurs souvent de parler des causes internes à ces pays et à ces sociétés. Pour dominés qu’ils soient, ils ont une autonomie et une logique propre même si elles sont relatives, comme pour tous, dans un monde interconnecté. Idem pour l’analyse de la domination mondiale, aujourd’hui d’ailleurs complexe dans un monde désormais multipolaire, même si la puissance militaire des USA reste évidente.

En ce qui concerne l’analyse en termes de discrimination, à part le fait qu’il faudrait l’analyser en entendant toutes les raisons des uns et des autres, la question reste que beaucoup de personnes sont objet de discrimination mais toutes n’aboutissent à un radicalisme jihadiste et terroriste. Beaucoup trouvent les ressources et les moyens pour faire face et pour contourner ces discriminations. Ce qui nous renvoie à une analyse des stratégies d’individus et de groupes face à des contextes difficiles.

L’analyse au sujet de ces causes contextuelles devra être approfondie, là aussi hors des polémiques mais en essayant de la conduire objectivement et d’analyser les mécanismes individuels et collectifs par lesquels des causes contextuelles aboutiraient à des choix individuels et collectifs aussi lourds que des choix radicaux jihadistes voire terroristes.

Cette analyse aurait l’avantage d’interroger les fonctionnements sociaux et mondiaux contemporains et l’ensemble de nos évidences collectives. Cette analyse mettrait aussi à l’épreuve les possibilités de changement social encore possibles dans nos sociétés qui semblent s’enfoncer lentement et sûrement dans la mise en place d’un ordre global de la violence produisant ce qui a été appelé par Thomas Guénolé le versant malheureux de la mondialisation et de la manière de se structurer de nos sociétés contemporaines. Violence de l’imposition d’un certain modèle de développement et violence de réponses.

Sous l’apparence d’une société pacifiée par une consommation généralisée, la société contemporaine pourrait apparaître comme une société de violence.

Conclusion

 

La lutte contre le jihadisme terroriste est surtout conduite aujourd’hui sur le plan de l’action militaire et policière. Elles sont indispensables, car c’est le terrain immédiat d’action des groupes jihadistes et terroristes.
Mais si elle restera limitée à ces aspects, cette lutte n’aboutira pas car le jihadisme terroriste a des racines profondes immergées dans les personnalités, dans les cultures, dans le système religieux et désormais encastré au sein du système religieux musulman sunnite. Dans ces autres domaines d’action des moyens et des énergies puissantes devraient être mis en œuvre. Aujourd’hui, face aux milliards engloutis par l’action policière et militaire, on n’y consacre que des miettes. Les composantes musulmanes et non-musulmanes de la société devront s’y engager.

Il ne faudrait pas que des attentats comme celui de Barcelone se limitent à une rhétorique du deuil ou à des considérations sur la seule sécurité.

 


[1] F. Dassetto, Le cancer jihadiste. Sociologie de la construction du radical-jihadisme 1970-2017 (Titre provisoire. À paraître)

[2] Voir A. Belhadj, «  Daech pense à l’après défaite et prépare l’avenir. Un nouveau média: Al-Waqâr », Cismoc Papers on line, décembre 2016