Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

En amont du premier tour des élections présidentielles françaises.

Regard pour une sociologie des citoyens entre « le » politique et « la »politique

Felice Dassetto

25 avril 2017

 

Le premier tour des élections françaises avec ses 11 candidats a permis d’ouvrir le spectre des visions politiques à partir desquelles on tente de répondre aux défis que le devenir économique, technologique, social contemporain pose à des efforts de gouvernance collective. Maintenant le débat est ouvert sur le deuxième tour et surtout sur les élections législatives de juin. Et le débat se centrera surtout sur les positionnements et négociations politiques.

Je voudrais ici tenter de porter un regard sociologique, c’est-à-dire m’interroger sur les visions du devenir contemporain, sur les intérêts et sur les structures sociales qui croisent des offres politiques. Je ne ferai qu’avancer des hypothèses en proposant une typologie d’attitudes et d’intérêts en lien avec des positions sociales et de ce qui en découle comme possibilité, capacité d’action.

L’institut de sondage IPSOS a réalisé une sociologie électorale, dont Le soir de ce 25 avril a publié un résumé. La lecture du rapport entier est intéressante (http://www.ipsos.fr/sites/default/files/doc_associe/ipsos-sopra-steria_sociologie-des-electorats_23-avril-2017-21h.pdf). J’ai lu ce rapport après avoir écrit cette note. Il me semble que les données empiriques n’infirment pas ce que j’ai écrit. Mais l’entrée est un peu différente. Le rapport IPSOS analyse, avec le grand savoir-faire de cet institut, qui a voté pour qui. Ma typologie tente globalement de dessiner au sein des citoyens français de familles de positions sociales, de vécus, de visions d’avenir et du rapport en conséquence avec l’offre politique nationale et européenne. Il me semble que l'on retrouve ces familles de positions dans toutes les sociétés européennes, et probablement ailleurs.

Pour le dire un peu autrement : l’Ipsos fait avant tout de la sociologie électorale. C’est sa tâche dans une telle occasion électorale. Mon regard, bien limité, tente de faire une sociologie du rapport "au politique" entendu comme visions et attentes du devenir collectif, dans lequel "la politique" (nationale, européenne) joue évidemment un rôle.
J’ai pris comme hypothèse conductrice l’idée que le rapport à la nouvelle planétarisation sous toutes ses formes et les changements fondamentaux engendrés en conséquence, étaient des facteurs déterminants pour différencier ces visions et attitudes. Hypothèse à discuter. Pour le moment je la considère pertinente.

 

L’enjeu clé majeur et ceux dérivés : la planétarisation contemporaine et la question du changement et de sa maîtrise

L’enjeu clé de ces élections me semble être celui de comment se situer par rapport à la mondialisation des activités économiques et financières assorties d’autres aspects de la mondialisation. Mais derrière la question de la planétarisation, il y a celle du changement et de sa maîtrise, qui m’apparaît comme « le » gros défi pour les démocraties contemporaines. Poussée par les dynamiques associées du capitalisme financier, de la recherche technologique et du monde publicitaire et commercial, l’injonction du changement est devenue une évidence, une nécessité de progrès. Changements technologiques, mais qui ont un impact sociétal considérable (que l’on pense par exemple aux transformations du système productif) que le politique et le système démocratique doivent gérer. Changements culturels, changements de populations. Le fait est que depuis quarante ans le changement est incessant et son ampleur sans communes mesure avec le passé. On bien loin de l’horizon de l’innovation perçu et observé par Schumpeter.

De telle sorte que les sociétés et les démocraties sont confrontées de manière nouvelle avec la question du changement et ne parviennent pas à l’inclure dans le processus démocratique, pour le prévoir, le gérer, le maîtriser. Mais sont forcées à l’inclure pour ce qui est de la gestion des conséquences sociales.

Et les citoyens se partagent selon leur capacité, possibilité ou non de chevaucher le changement, de surfer sur ses vagues ou de se faire submerger. La planétarisation, dans ses multiples facettes, est un des vecteurs du changement contemporain. « Planétarisation » qu’il importe d’entendre dans toute son épaisseur. Dans d’autres textes, j’avais souligné quatre dimensions de la planétarisation contemporaine. D’abord, une « mondialisation » au sens d’une intégration des activités, avant tout économiques, technologiques et financières, moteur principaux, financiarisation en tête, de la phase actuelle de la planétarisation. L’intégration politique vie diverses instances (FMI, Banque mondiale…. et, de manière plus globale, l’UE) tentent de mettre un peu d’ordre et de cohérence. Économie, finance, technologie tendent à devenir et à s’imposer comme systèmes, au sens dont parle Niklas Luhmann, le sociologue des systèmes. Ils s’imposent comme des réalités qui se présentent comme naturelles, un peu comme l’air qu’on respire. Ils sont les composantes structurelles de l’anthropocène contemporain. Deuxièmement, découlant des précédents, une « diffusion » planétaire des modes de vie ; le monde est de plus en plus semblable, avec voitures, smartphones, Google, styles de vie etc., Les différences éventuelles tendent à devenir folklore. Troisièmement, ce que Giddens identifiait sous le terme de « globalisation », à savoir la compression de l’espace-temps qui fait qu’un évènement à l’autre bout de la planète peut se répercuter comme réalité et avoir un impact ici. Comme la spéculation boursière, des évènements tragiques qui alimentent des imaginaires ou induisent des réactions ; comme des mouvements d’idées.

En sommes les réalités locales-nationales et les changements, se construisent localement, mais simultanément à travers ces trois dimensions mondialisantes.

Pourquoi toutes ces distinctions ? Parce qu’elles me semblent utiles pour voir comment des personnes, des citoyens vivent le rapport à ces trois chevaliers, pour certains semblables à ceux de l’Apocalypse (qui étaient quatre), pour d’autres étant des nouveaux Pégases montant vers l’Olympe. Et comment des citoyens se demandent, attendent du politique, un rôle de régulateur, parfois en espérant que ce régulateur soit capable d’agir comme Zeus lui-même, alors que le politique se voit souvent confiné dans la figure d’Hermés, le messager des puissances assortit de quelques autres divinités protectrices.

Le rapport des citoyens à l’Union européenne est dérivé de ces questions de fond : quel rôle, quel jeu joue-t-elle ?

Les migrations sont également des questions dérivées de la même interrogation autour de la planétarisation. Le modèle du fonctionnement migratoire, qui a été utilisé jusqu’aux années 1980 et qui avait été inventé aux USA dans les années 1900-1920 n’est plus utilisable tel quel et manque une théorie migratoire et un modèle d’organisation et de gestion des mouvements contemporains de populations.

Le terrorisme islamique qui s’est invité depuis 20-30 ans et en particulier les dernières années, est en partie un dérivé de la planétarisation et de la réponse de secteurs de l’islam qui identifient la planétarisation contemporaine dans ses multiples dimensions à la domination de l’Occident et des USA en particulier.

Ces rapports à la planétarisation qui occupent le premier plan du premier tour des élections françaises se retrouvent peu ou prou dans tous les pays. Et sont au premier plan des rapports des citoyens à l’Union européenne. Analyser en profondeurs les positionnements à partir des gens, des citoyens, peut alors contribuer à éclairer des perspectives d’action.

Les profils des rapports à la planétarisation et aux changements

Voyons donc une typologie empirique des rapports à la planétarisation tels qu’ils apparaissent dans le cas des élections françaises. On pourrait les réunir en deux groupes : ceux qui chevauchent la planétarisation et ceux qui tentent de résister. Mais c’est plus nuancé.

La chevauchée de la planétarisation comme domination

Un premier vécu de la planétarisation est celui de ceux qui la chevauchent à tout va, qui en bénéficient largement et qui envisagent de l’imposer, la faire dominer de gré ou de force. Me semble être la position de François Fillon : la planétarisation comme logique de domination. C’est le propre d’une classe dominante-dirigeante, qui depuis les années 1980 a réussi à construire le modèle néolibéral absolu comme système, donc comme totalité dont on n’échappe pas. Elle a réussi à assurer la canalisation d’avantages économiques, dénoncés souvent comme scandaleux, mais devenus intouchables. Elle a réussi à imposer le devenir des sociétés, le façonnement de l’histoire. Et elle a réussi à assurer l’hégémonie intellectuelle. Bien que constituée d’une élite démographiquement minoritaire, sa force de domination systémique est considérable. D’autant plus qu’elle bénéficie d’un consensus large, d’une évidence collective. Celle assurée des toutes les forces sociales qui participent de bienfaits (voir infra). Et celle assurée de manière plus large par la séduction consumériste, par les besoins construits par la grande machine des prêcheurs publicitaires, des produits bon marché, du tourisme low cost etc., etc.. Fillon ajoutait une dimension d’ordre social.

La planétarisation étatisable

Elle me semble être la position de Bernard Hamon et de l’aile socialiste qu’il représente. On pense que l’Etat-nation, voire même l’UE ou d’autres niveaux du pouvoir ont une capacité distributive pour tempérer les conséquences de la planétarisation. Hamon a tenté de faire avancer l’idée distributive à travers la formule du revenu universel, qui passionne de cercles intellectuels et philosophiques, mais qui ne semble pas résister à une série d’objections et être un tantinet illusoire. C’est en gros la philosophie classique de la socialdémocratie un peu modernisée. Cette action protectrice doit aller de pair avec le soutien de certains axes de la planétarisation, entre autres l’innovation technologique, censés être porteurs de croissance, donc, dit-on, de bien-être diffus, de lutte contre le chômage. Ou bien prenant en charge la gestion des villes, socialement disloquées et/ou en attente d’innovations urbaines pour favoriser la vie commune ou accroître le tourisme, un des vecteurs de l’économie planétarisée contemporaine.

Ancien modèle du rôle de l’État qui n’est pas sans résultats. Cette position peut intéresser des citoyens ou en quête de protection sociale, ou faisant partie de l’appareil d’Etat gestionnaire.

La chevauchée de la planétarisation des « friendly entrepreuneurships» un peu Peter Pan.

C’est la position du cercle assez large de jeunes générations, intellectuellement outillées et branchées sur la planétarisation contemporaine, participant de l’accaparement de richesses des classes dominantes. Ce sont les troupes d’élite et l’infanterie de la planétarisation. Mondialisées par leur culture dans laquelle se sont forgées via internet et via leurs formations supérieures, cosmopolites de profession et de culture, détentrices de revenus moyens supérieurs par leur participation au monde mondialisé. Elles sont forgées dans une culture individualiste, subjectiviste, bien entendu consumériste, mais branchée. Leur culture est également celle de la rationalité du management, de l’entreprise, du rapport intelligemment rationnel entre moyen et fin. Ne se posant pas trop de questions structurelles sur le devenir mondialisée. Mais elles sont bienveillantes, dans la culture cool de la jeunesse contemporaine, plutôt éloignées de la culture dominante fermée du premier groupe. Enthousiastes de leur succès, elles le sont également de leur jeunesse, une jeunesse qui a le vent en poupe et qui a du succès.

Les intérêts de cette partie des populations contemporaines, profondément urbaines, consistent à poursuivre cette planétarisation qu’elles considèrent heureuse et surtout inéluctable. Plus que cela : c’est pour eux la seule chose qui existe, comme l’air qu’on respire. Donc ce n’est pas perçu comme une domination.

Nées et baignées dans une culture postmoderne, elles allient ouverture, ou plutôt indifférence neutre avec une conviction venant de leur culture d’entreprise que tout est discutable, négociable, ouvert, raisonnable.

C’est le modèle Emmanuel Macron. Qui a montré son succès, car il correspond à la culture d’une partie des jeunes générations cultivées et planétarisées.

On a parlé de centrisme ou de social-libéralisme, mais il faudrait peut-être inventer un concept nouveau. Certes ce n’est plus l’opposition gauche /droite ; socialisme/libéralisme. Mais ce n’est pas nécessairement la synthèse. C’est plus complexe que la « troisième voie » de Tony Blair. C’est du « friendly entrepreneurship ». Pour la première fois en Europe, me semble-t-il, ils entrent sur le terrain politique comme force idéologique et sociale lors de ces élections françaises.

Assortie d’une culture Peter Pan, d’un jeunisme qui essaiera de ne pas vieillir.
Leur culture de la négociation, la méconnaissance du fait que la vie politique et la vie d’entreprise n’ont pas la même logique, les amène peut être à sous-estimer la force du premier modèle : celui de la planétarisation dominante.

Le rapport à l’UE est évidemment positif, comme relais possible de mondialisation. Cette vision va dans le sens de ceux qui souhaitent une réactivation de l’UE sans bien savoir ce que cela pourrait signifier pour les populations.

La planétarisation négative

C’est la partie de population non outillée pour faire face à l’un ou l’autre aspect de la planétarisation voire menacée par celle-ci et par les qu'elle enngendre, sous différents aspects : revenus, statut social, perspectives d’avenir, identité concrète, dans le territoire, dans le voisinage. Cette réalité sociale est présente dans la plupart des pays européens. C’est un fait réel, que souvent ne fait que l’objet de condamnation (de racisme, de fermeture, etc.) ce qui ne fait que renforcer la conviction d’incompréhension. Le retour sur la nation, la fermeture des frontières, le soutien du « national » c’est l’affirmation pour cette population de la volonté de revenir au maîtrisable. De ce fait l’UE est rejetée, car incompréhensible, insaisissable, considérée de facto cause de la perte de maîtrise et souvent de revenus et de statut, associée aux sphères dominantes auxquelles se rapprochent par leurs revenus, leurs sphères d'action et pas mal de politiques (notamment le libre marché devenu doctrine absolue).

C’est la partie de population dont parlait Robert Reich, le conseiller économique de Clinton dans son livre « L’économie mondialisée ». Il notait que nous ne vivons plus dans une société, comme un ensemble social (idée à retenir). Il utilisait l’image de bateaux en mer : il disait qu’on est en réalité dans trois bateaux : il y a le bateau principal, paquebot ou yacht de luxe. Un deuxième bateau, celui d’un deuxième cercle de population. Et puis un troisième bateau, un rafiot, ceux des largués de la mondialisation. Je préciserais : de l’un ou l’autre aspect de la planétarisation. Voilà, ils ne peuvent vivre la planétarisation que de manière négative.

C’est le terrain sociologique du Front national et autres souverainistes. Mais il ne faudrait pas réduire cette famille à ces partis. Le sentiment de vision négative de la planétarisation et du changement est largement diffus même si on ne partage pas les propos extrême de ces partis.

La planétarisation radicalement autrement

C’est une population en partie dans une situation sociale semblable aux précédents, mais en partie seulement. Cela peut être une fraction intellectuelle porteuse de connaissances mal transférables dans la planétarisation économique ou sous d’autres formes. Parfois nourrie d’une vision idéologique structurée de manière critique, par une idéologie d’origine marxiste, trotskiste ou écologiste. C’est une population qui peut être jeune, se situant difficilement en raison de ses intérêts et attitudes sur le marché de l’emploi ou moins jeunes. Les uns et les autres étant animés par un esprit critique, du modèle économique et social de quête d’une alternative. Ce sont des mouvements divers, liés à des conjonctures, comme Occupy Wall street ; ou a de situations structurelles, comme Podemos. C’est le mouvement de la France insoumise, lancé par Mélanchon. C’est aussi la critique des deux candidats trotskistes. Ils ne peuvent pas penser en termes réformistes, car leur critique est totale. Leur rapport à la planétarisation aspire à une alter-planétarisation.

La planétarisation rêvée autrement et tentée d’être pratiquée autrement

Est celle rêvée par les citoyens soucieux d’écologie, d’environnement propre, de circuits courts alimentaires, de refus de pesticides etc.etc. Assortie de citoyens préoccupés par le commerce équitable et plus de justice sociale. Ils sont un peu partout. Ils sont nombreux. En France ils ne trouvent pas une expression politique solide. Ce qui est souvent le cas en Europe fluctuant entre radicalisme et réformisme, entre localisme et planétarisme, manquant souvent d’une doctrine cohérente sur la transition écologique. Parfois se situant dans la déconnexion (partielle) comme seule voie possible.

Il se pourrait qu’un jour cette deconnexion se traduise dans une idéologie plus construite, non seulement limitée à l’environnement, la nature, l’alimentaire et les soins du corps : des pratiques économiques, culturelles dans une quête de rupture par le concret et par le bas, une sorte de réédition du hippisme des années 1970. Jean Lassalle, par certains aspects, par son action par le bas, semble exprimer en partie cette exigence de déconnexion.

Les « allez au diable »

C’est la partie de population qui a perdu tout contact avec le politique, considérant que celui-ci n’est pas pour elle, qu’il ne l’intéresse plus. Sauf éventuellement l’utiliser tant bien que mal à son avantage. C’est la distanciation totale, toujours présente. Je ne sais pas si, actuellement, cette distanciation est plus ou moins ample démographiquement que par le passé. Peut-être, en raison de la perte d’emprise des institutions d’encadrement général de la population et de l’individualisation de la société connectée. Certainement, cette partie ‘allez au diable » est importante concernant l’UE, réalité distante qui ne propose même pas des figures politiques ou des évènements dont on parle, qui ne propose pas une narration. C’est le politique comme insignifiance. Cela se traduit par l’abstention du vote ou le vote nul ou blanc. Mais peuvent nourrir selon les occasions des positions de rupture. Les « allés au diable » n’avaient pas de candidats aux élections présidentielles. Nécessairement. Mais certains pourraient converger dans la planétarisation négative.

Ceux qui rompent avec la société blanche

Il existe au sein des composantes des populations musulmanes, arabes, noires françaises une lecture en termes de cassure avec ce qu’ils appellent la « France-blanche ». En France ce sont les « Indigènes de la république », devenus le « Parti des indigènes de la république (P.I.R.). Leur vision de la France, on pourrait dire de l’Europe, est ethno-raciale, inspirée de visions analogues nord-américaines. C’est la lutte contre la suprématie blanche. Elle me semble prendre l’accent d’un racisme à l’envers. L’enjeu de la planétarisation dont j’ai fait le fil conducteur, n’est pas leur affaire, sauf à dire que c’est une affaire de Blancs pour asseoir leur domination. Éclairant l’article de Malika Salaün, membre du P.I.R., intitulé « La victimologie des Blancs », publié le 20 avril dernier dans le site du P.I.R. (http://indigenes-republique.fr/victimologie-des-blancs/). L’article commence ainsi : « La métropole étant en campagne pour désigner son roitelet, en ce moment, les Français parlent aux Français. Je n’en ai pas suivi grand-chose, si ce n’est que le Blanc-France – car nous sommes en contexte de suprématie et de culture blanches[1], donc c’est à lui que médias, sondeurs et concurrents s’adressent – le Blanc-France donc, serait en colère. Le discours qui lui est adressé dans le cadre de cette campagne s’appesantit sur une souffrance qui serait liée, semble-t-il, à son appauvrissement. Le niveau matériel, civique, économique et politique de ce qui est qualifié là d’appauvrissement constituant un idéal inatteignable pour tant d’indigènes, ici et à l’extérieur, il est difficile, pour nous de nous apitoyer. La barbarie du système politique et économique dont le Blanc-France bénéficiait jusqu’alors ne lui échappait pas : c’est juste qu’il s’en désintéressait, puisque celle-ci l’épargnait. ».
On pourrait dire qu’il s’agit de positions minoritaires, mais ces idées ne sont pas sans influencer des groupes plus larges, en particulier jeunes et au sein des villes.

Conclusion

 

Je ne sais pas si cette typologie épuise les situations vécues, les horizons de vie, les visions d’avenir, traduites dans la sphère politique.

Les sociétés sont fragmentées : sur le plan de la richesse et des revenus, cela est dénoncé depuis longtemps et l’utopie des démocraties sociales vers une plus grande équité sociale semble pratiquement en prendre un coup, même si pas dans les discours, sous l’emprise de la position et du système qui s’impose comme dominant.

Mais cet éclatement est compensé par un consumérisme diffus, inégal, mais construisant des besoins transversaux auxquels il répond de manière différenciée. Les mêmes types de besoins, chacun trouvant réponse dans un marché différencié.

Toutefois le clivage plus grand est dans la capacité de penser le devenir, et notamment celui de la planétarisation et des changements. C’est le clivage fondamental entre les chevaliers et les largués de la mondialisation et des changements, produit des visions fragmentées au sein de la société. C’est ce que les États-nations assortis d’une société du welfare pensaient pouvoir maîtriser. C’est ce que l’Union européenne donnait l’illusion de contribuer à faire. La planétarisation a fait reculer la possibilité de ce projet, depuis au moins trente ans.

Peut-on réduire ces clivages ? Les combler ? Jeter des ponts ? Pour le faire, il faudrait un projet réformiste efficace, capable de trouver un équilibre entre planétarisation et localisation et capable surtout de trouver un relatif consensus au sujet d'une analyse équilibrée de la planétarisation tellement cette idée et celle des changements s'imposent comme évidence et comme nécessité.

Est-ce que les friendly entrepreneurships auront-ils la capacité de faire de cela, comme ils le prétendent, eux qui sont l’infanterie d’élite de la planétarisation ? En resteront-ils, à la manière de la « Troisième voie » de Tony Blair, à rendre plus fluides et adaptables les populations subalternes ou bien parviendront-ils et voudront-ils s’attaquer aux fonctionnements systémiques ?

À ces clivages s’en ajoutent au moins deux autres. Ceux résultant des immigrations contemporaines, planétarisées, l’autre face de la planétarisation, constituant une nouvelle réserve de main d’œuvre aux fonctions ambivalentes et prenant l’allure, aux yeux d’une partie de la population, d’une perturbation des repères de vie ordinaire.

L’autre clivage, mineur, mais symboliquement fort, car associé à un mouvement planétaire et à une action violente : celui résultant du contre-mouvement à la planétarisation impulsée par l’Occident, représenté par l’idéologie islamiste ou national-islamiste contemporaine, plus ou moins radicales.