Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

L’ère de la post-vérité et de la post-factualité : des complots à Trump

Pour une sociologie des connaissances manipulées

 

Felice Dassetto

3 mars 2017

 

On est quelque peu désarçonné, c’est le moins que l’on puisse dire, par les propos et le style du nouveau président américain et par son usage de Twitter et d’une parole qui sort des codes habituels d’un usage présidentiel dans une démocratie de relatif consensus. On est étonné par des paroles et des images qui circulent dans des « forums » et autres outils du web. On est surpris par le harcèlement entre jeunes.

On accuse souvent internet à ce sujet.

L’outil technologique d’internet a certainement de multiples utilités et vertus et est d’un apport certain et impressionnant à l’accroissement des connaissances. Parler d’une nouvelle « société de la connaissance » est bien exact. Mais on voit comment, ce même outil, produit de la méconnaissance, de la fumisterie de ce que l’on appelle des « théories du complot ». Il produit ce que Gerard Bronner analyse dans les termes d’une « démocratie de crédules » (Paris, PUF, 2003). Ce même outil amplifie le dénigrement, l’insulte, l’outrage. Ou, au minimum, il amplifie et rend public un usage, disons léger, de la parole. Usage auquel tout un chacun, et en particulier des notabilités, dont des hommes et des femmes politiques adeptes de Twitter, font large usage. En calculant de parvenir à davantage de notoriété, car ainsi « on parle de moi ». Notoriété à laquelle les instances attitrées de la parole publique, que sont les médias, contribuent par la mise en exergue des buzz et des likes sur le web. Le likisme, introduit technologiquement par les concepteurs de ces outils, devient ainsi un outil de sondage permanent et de construction permanente de la notoriété et de l’opinion.

Le vieux dicton latin : verba volant scripta manent change de sens. Les écrits, même les twitts les plus volatiles, non seulement restent, mais sont amplifiés à l’infini. Et les paroles, mêmes les plus stupides ou improvisées, sont rendues permanentes par les nombreux enregistrements et sont multipliées dans le web boulimique de signes, si non de sens. Et quand il s’agit d’images, celles-ci sont répercutées encore davantage par le monde du web et des médias famélique d’images, surtout si elles sont d’entertainement et bon marché.

 

Ère de post-vérité, de post-factualité et leurs causes

Pour désigner cette méconnaissance contemporaine, on a parlé depuis quelque temps d’une ère dans laquelle nous serions entrés où la vérité n’a pas de sens (on serait dans l’ère de la post-vérité) et où les faits n’ont plus de force (on serait dans l’ère de la post-factualité)[i]. Ce sont des termes forgés dans le contexte anglo-saxon qui ont de plus en plus de succès. La guerre d’Irak de 2003 et la campagne politique pour le Brexit sont souvent citées comme des exemples de cette ère de post-vérité et de post-factualité. Mais on y inclut également les « théories du complot » ou la campagne électorale de Ronald Trump.

L’émergence de cette production nouvelle de la méconnaissance est souvent attribuée à l’internet. Certainement il en est une des causes. Mais pas la seule.

L’internet : destabilisation sociologique de la vérité

La technologie d’internet a certainement donné une nouvelle dynamique à la production et à la circulation de discours. De manière économique et relativement facile, tout le monde peut produire des paroles, du texte, des images et les mettre en circulation de manière massive. Internet met en équivalence tout le monde. En effet, la production de la parole, sa circulation étaient jadis réservées aux « lettrés », aux « experts » et à ceux qui avaient une légitimité. On peut se réjouir au nom de la démocratie que ce monopole de la parole soit mis en question, car cela va dans le sens du devenir des sociétés démocratiques. Nuançons toutefois : ce monopole est fini sur internet, mais il continue dans d’autres sphères sociales, et entre autres, dans les médias. Mais sur internet, tout le monde est sur un relatif pied d’égalité. La différence entre des lieux sociaux de la parole, par exemple entre celui de l’université ou celui du parlement et celui du café de commerce, s’estompe ; ou, tout au moins, la différence du statut des sphères de connaissance n’est plus aussi évidente sociologiquement.

Mais la question qui émerge est celle de la légitimité des paroles en termes de connaissance. Le fait est qu’internet, en multipliant les sources de parole, met celles qui avaient une légitimité en raison de règles de production de la connaissance en concurrence avec d’autres sources. Les médias, qui suivaient une déontologie journalistique et de ce fait tendaient à produire une parole crédible, sont mis en concurrence avec d’autres paroles. Les scientifiques de même… et les enseignants en savent quelque chose.

Non seulement : internet étant une technologie dont on peut faire un usage totalement individualisé, peut fonctionner en dehors de toute régulation sociale. Même pas celle du café du commerce où, si on disait quelque chose de travers ou de trop gros, on était l’objet de regards ou de taquineries par des gens avec lesquels il fallait continuer à vivre au quotidien, dans le concret des relations sociales. Dans le cas d’internet, les internautes qui réagiront sont loin, concrètement inconnus. Et de toute manière, on pourrait toujours trouver quelqu’un qui partage l’avis que l’on a, même s’il est farfelu.

Dans l’usage d’internet semble prévaloir ce qu’on pourrait appeler la « performance du propos » : la blague pour la blague ; le propos piquant qui fait rigoler, l’image satirique ou provocante, le texte qui frappe. C’est le propos pour le propos et en vue de la communication . Un peu comme disait il y a quelques décennies Mac Luhan à propos des médias : « media is message », le media pour le media. Ici ce serait : « myself and my tweet (my facebook…) is the message ». C’est le fait de se faire exister par l’intervention, indépendamment du contenu, du respect pour autrui….

On entre dans l’univers de toute parole possible.

Mais deux autres aspects doivent être pris en compte et qui n’ont plus grand-chose à voir avec internet.

 

Postmodernisme ou la vérité considérée impossible

C’est la mise en question de critères de vérité et d’objectivité. C’est ainsi que depuis les années 1980 on a commencé à parler de culture « post-moderne », c’est-à-dire d’une culture qui met en question les critères de vérité scientifique, avec ce que cela implique de régulation du langage, d’argumentation. D’où des positions extrêmes postmodernistes, devenues fort à la mode dans les campus américains, qui prônent l’équivalence entre des discours. Entre la médecine scientifique et la médecine traditionnelle, il n’y a pas de différence, elles sont équivalentes. Entre la théorie scientifique de l’évolution et la doctrine qui affirme que Dieu a créé directement toutes les espèces suivant à la lettre la narration biblique (ce qu’on appelle le créationnisme), c’est la même chose. D’où la demande chez des Evangélistes américains ou de Musulmans d’enseigner les deux théories sur le même pied. On en plein dans un relativisme de la connaissance. Il n’y a plus de vérité. Il n’y a que des vérités selon des points de vue.

Cette question a fait l’objet d’un large débat. Et elle a été l’objet d’un canular, inventé par un scientifique américain, Alan Sokal[ii]. Ce physicien, préoccupé par la mise en question des sciences, a inventé un article, dans un langage à la rhétorique scientifique, sur un objet scientifique inexistant et fumeux. Il l’a envoyé pour publication à une revue américaine se situant dans un courant postmoderniste. Et cette revue l’a publié. Après quoi Sokal a rendu publie son canular qui voulait montrer qu’en renonçant à des critères scientifiques de vérité, on aboutit à dire n’importe quoi et à donner de la légitimité à n’importe quoi. On est devant un cas extrême. Mais l’idée qu’il n’y a plus de vérité scientifique, qu’il n’y a plus de principes éthiques universels au nom d’un pluralisme culturel, de la prise en compte de points de vue divers , elle a fait son chemin. Entre autres, au nom d’une critique de l’occidentalocentrisme, souvent pertinente, on renonce à rechercher les formes d’un nouvel universalisme et d’une rigueur de la démarche scientifique.

En somme, si la technologie d’internet ouvre la porte à de nombreuses dérives, c’est aussi parce que le postmodernisme rend possible par son indifférence (camouflée parfois par de la tolérance) tout propos quel qu’il soit et indépendamment de sa valeur de vérité. Internet ajoute son grain de sel, car il introduit un critère de pertinence propre: il suffit qu’un propos soit largement liké pour qu’il devienne significativement audible, si pas acceptable.

Subjectivisme ou chacun sa vérité

D’autant plus qu’une autre raison culturelle rend légitime la prolifération des vérités. C’est l’emprise de la subjectivité. Depuis quarante ans, des sociologues ont pointé comment la vision du monde à partir de soi, résultat d’une large diffusion des différentes psychologies, a abouti à faire de soi, le mètre principal de la vérité[iii]. Cet acquit important de la culture contemporaine, qui consiste à prendre en compte des sujets est à l’opposé des sociétés plus anciennes, où la norme, le devoir en absolu primaient sur les individus. Et c’est tant mieux. Mais le fait est que cela a engendré une terrible dérive : celle du despotisme des sujets. Dans le domaine de la connaissance qui nous occupe ici, la dérive consiste alors à mettre la subjectivité, le vécu, l’émotion, l’expression de soi comme critère de vérité et de légitimité de parole, peu importe les faits et leur vérité, c’est ce que l’on ressent qui compte avant tout. Le monde éducatif est peut-être en partie tombé dans ce travers.

L’ère de la post-vérité prend ainsi naissance et trouve par la technologie individualisée d’internet la possibilité d’accroître son audience.

Mais cette explication générale vaut-elle de la même manière pour tous les propos que l’on met dans le même sac de la « post-vérité » ou de la « post-factualité ».

 

Les multiples usages des faits et de la vérité

Je distinguerai cinq cas d’usage, disons « léger », de la parole, de la vérité et des faits.

La parole destructrice.C’est celle du harcèlement, notamment via la technologie de Facebook en usage, en particulier entre adolescentes et adolescents. Les spécialistes de l’adolescence connaissent bien cette facette du rapport entre adolescents qui sert à tester sa propre force dans les rapports avec autrui. Comme dans d’autres domaines, les relations virtuelles se détachent des relations, des contextes sociaux et des individus concrets. De telle sorte que les mécanismes habituels de régulation ordinaire, que l’on appelait de contrôle social, faits de regards, de distanciation ne jouent plus. L’expression de soi peut avoir libre cours, occupée avant tout par ce que j’ai appelé la « performance du propos ». L’interlocuteur ou le destinataire n’existent plus. Ce qui compte c’est moi qui me donne à exister.

Le complot

Ce que l’on a appelé les « théories du complot » désespèrent les enseignants et les éducateurs. Il peut s’agir des « connaissances » concernant des faits. Ou des révélations concernant des réalités occultes : elles visent à montrer que la réalité qui nous est donnée à voir n’est pas du tout vraie et qu’elle occulte une autre réalité qui vise à fausser la réalité, à nuire, à camoufler, à diriger, etc. Les choses se passent ainsi en raison de pouvoirs occultes : sont nombreux les enseignants à avoir entendu évoquer les « Illuminati » par leurs élèves. Ainsi, dans la veine des complots, selon certains, les attentats du 11 septembre n’ont pas eu lieu ou ont été produits par la CIA pour jeter l’opprobre sur les musulmans. Souvent ces récits ont une vraisemblance à un titre ou à un autre.

De nombreuses analyses décortiquent ces logiques d’argumentation[iv]. Elles se centrent sur la nécessité de démonter les arguments. Ce qui est important. Mais il me semble tout autant important de s’interroger sur la raison d’être de ces argumentations fausses, mais qui trouvent autant de consentement. La sociologie de la « rumeur » avait éclairé quelques aspects. Le fait est que ces « rumeurs », ces « théories du complot » servent parfois à fournir des explications dans des zones incertaines et/ou servent à rassurer.

Le monde de l’incertitude

À plusieurs égards et sur diverses questions, le monde nous est opaque. Soit parce que des choses se passent hors de la portée de monsieur et madame tout le monde. Soit parce qu’elles supposent des connaissances techniques dont on ne dispose pas. Soit parce qu‘il y a des choses que, malgré tous les éléments dont on dispose, on ne comprend pas qu’elles puissent se passer comme elles se passent. Ou bien les choses ne se passent pas comme on le souhaiterait. Personnellement, par exemple, je continue à ne pas comprendre comment, dans deux démocraties comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, de manière unanime, des gouvernements ont pu décider une guerre comme celle qu’a été lancée contre l’Irak en 2003, fondée sur le mensonge. Et je continue à ne pas comprendre comment deux peuples, et dans leur sillage pas mal d’autres, qui disposent d’outils d’informations, ont pu se lancer dans cette guerre qui est de l’ordre d’une action criminelle. Et je suis outré de voir que les artisans de cette horreur qui, pour moi sont de véritables criminels de guerre, sont impunis, que du contraire. Et de voir que Toni Blair se limite à de pâles excuses. Je tente de trouver une explication. Et pour finir, je pense que quelque part il y a eu un complot, ourdi notamment par et à partir de Dick Cheney, celui dont j’ai lu la biographie de John Nichols, Le Vice et pouvoir. La biographie de Dick Cheney (tr.fr.,Paris, éd. Saint-Simon, 2005). Est-ce que j’ai tort ou raison de penser ainsi ? Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est que cela me semble l’explication la plus vraisemblable avec l’information dont je dispose. Et si cette question me concerne beaucoup affectivement, je ressens d’autant le besoin de trouver une explication.

Se rassurer

Dans d’autres cas, la rumeur ou le complot servent pour se rassurer. Comme dans le cas du « complot » du 11 septembre évoqué plus haut. Imaginer et donner réalité à un complot devient rassurant pour des musulmans, embarrassés, inquiets, perturbés par ces actes terroristes qui ternissent l’image de l’islam, afin de tenter de se prémunir contre d’éventuelles réactions d’hostilité. Ce complot permet de dire que ce ne sont pas les musulmans qui ont commis cet acte, mais ce sont les autres, ceux d’ailleurs qui nous accusent.

En évoquant ces deux aspects – l’incertitude et le fait de se rassurer- , je voulais juste dire, qu’il serait important de regarder les rumeurs, les élucubrations au sujet des complots, non seulement pour en envisager leur déconstruction rationnelle, logique, factuelle, -ce qu’il faut faire- mais également sous l’angle de la faiblesse de ceux qui les proposent et qui y adhèrent. Les théories du complot apparaissent ainsi comme l’arme intellectuelle d’une argumentation cognitive faible et désarçonnée devant le réel et en fonction de ce que l’on considère ou que l’on accepte de pouvoir comprendre. Dire ceci ne signifie évidemment pas justifier, ni excuser, ni comprendre. Cela signifie seulement qu’il importe de cerner les « bonnes raisons », comme disait Raymond Boudon, de dire ce que l’on dit et ne pas se limiter à contre-argumenter, parfois avec une teinte de mépris. Ce qui est d’autant plus important lorsque ce sont des jeunes, qui cherchent à se forger une compréhension du monde, qui véhiculent ces idées.

Bonnes raisons –même fausses- qui prennent d’autant plus de poids et à la limite acquièrent une certaine légitimité publique, qu’elles surgissent de l’urgence des attentes subjectives, des émotions, des envies de s’apaiser, envers et contre toute vérité.

Le « mensonge » calculé

Le « mensonge » calculé afin de fourvoyer ou de tromper est vieux comme le monde. Machiavel (1469-1527), dans son livre de conseils qu’il donne au jeune prince Laurent de Médicis sur les manières de conquérir et de garder le pouvoir, traite au chapitre XVIII de : « Comment les princes doivent tenir leurs promesses ». Et il écrit : « Combien il est louable à un prince de respecter ses promesses et de vivre avec intégrité, non dans la fourberie, chacun le conçoit clairement. Cependant l’histoire de notre temps enseigne que seuls ont accompli de grandes choses les princes qui ont fait peu de cas de leur parole et su adroitement endormir la cervelle des gens ; en fin de compte ils ont triomphé des honnêtes et des loyaux ». Et le réaliste cynique qu’était Machiavel n’hésitait pas à enseigner au prince de faire usage du mensonge. Usage du mensonge qui a connu probablement de multiples modes d’exister, variables probablement selon les époques et les contextes.

Dans le contexte postmoderniste et de la post-vérité, le « mensonge » peut prendre une allure nouvelle. C’est ainsi que je l’écris entre guillemets. Ceci dans la mesure où il pourrait ne plus être considéré comme tel, mais être considéré juste comme un jeu, sans référence à des valeurs de vérité, d’honnêteté, de respect d’autrui. Le harcèlement des jeunes sur Facebook à l’égard de copains ou copines relèverait de cette logique.

Ce « mensonge » n’est pas à confondre avec les discours enflammés de personnages exaltés par une cause, comme ceux que tiennent des leaders jihadistes, par exemple. Dans ce cas, le propos apparaît à leur yeux comme absolument vrai.

Le « Mensonge » instrumental et performatif

Un autre cas est l’usage du mensonge dans un but d’acquérir du pouvoir, de déstabiliser ou d’anéantir l’adversaire, de se donner une carte d’avance. En somme, c’est le mensonge instrumental dans le but de faire et d’atteindre les objectifs que l’on s’est fixés. La campagne pour le Brexit, farcie de mensonges, relève de ce registre d’usage de la non-vérité. Il s’agit également d’une pratique vieille comme le monde. Mais elle disposait d’un frein, celui de la logique de l’honneur, de la réparation, d’un combat loyal. Dans la logique postmoderniste tout cela ne signifie pas grand-chose. La « valeur » est celle qui se mesure à l’aune du succès de l’action. Les partisans du Brexit ont réussi leur coup. C’est ce qui compte. Les campagnes électorales, leur médiatisations, glissent dans ce jeu du mensonge. Ronald Trump en a fait un bon usage.

Les vérités multiples

Un dernier type de manifestations de l’ère de la post-vérité, est celle des vérités multiples. C’est encore une fois Machiavel qui nous met sur la piste, ce virtuose de ce que le politologue danois Lars Vissing a appelé dans un livre qui m’avait fort marqué : l’illusionnisme politique. Le titre de l’ouvrage est : Machiavel et la politique de l’apparence Paris, Puf, 1986). Ce n’est pas seulement le constat d’une politique spectacle ; c’est le constat de l’usage de multiples visages en politique pour conquérir et garder le pouvoir. Ainsi Machiavel enseigne au prince d’user de toutes les apparences : celle de l’homme bon et généreux, celle du faste et de la richesse, celle de la violence et de la force. Jeu possible dans ce temps de pouvoir absolu et dont les dictateurs font grand usage. La démocratie devrait servir par le débat, la discussion, la rationalité à réduire la part d’illusionnisme en politique. A moins qu’elle ne glisse, par les mécanismes de l’ère de la non-vérité dans ce que Baudrillard avait appelé le jeu des simulacres et des simulations. On aurait alors le Ronald Trump, excellent homme de l’ère médiatique des simulacres et des simulations, des propos électoraux décoiffants, celui des twitts caustiques, celui des propos flatteurs, celui du discours présidentiel. Peu importe la vérité. Ce qui compte est de se donner à voir. Comme disait Machiavel : « Il n’est pas nécessaire à un prince de posséder toutes les vertus énumérées plus haut. Ce qu’il faut, c’est qu’il paraisse les avoir…. Ainsi tu peux sembler –et être réellement- pitoyable, fidèle, humain, intègre, religieux : fort bien ; mais tu dois avoir entrainé ton cœur à être exactement l’opposé, si les circonstances l’exigence ». Le seul but de tout cela est la conquête du pouvoir. Et le pouvoir conquis devient ainsi « la »vérité, celle que le prince impose.

Conclusion

On entre dans un régime nouveau de la parole publique de la vérité et du mensonge et il importera de faire une réflexion renouvelée et approfondie, car de la régulation de la vérité et du mensonge dépend la possibilité d’une vie collective et d’une démocratie.

Mais les pratiques de non-vérité et de non-factualité ne sont pas les mêmes : un propos complotiste n’est pas celui du « mensonge » calculé ni celui des vérités multiples. D’ils baignent dans un bain culturel commun, celui du postmodernisme et de l’ère de la post-vérité, ils ont des fonctions différentes qu’il importe de différencier.

 


[i] Sur l’ère de post-vérité : R. Keyes, The Post-Truth era : dishonesty an deception in contemporary life, New-York, St. Martin’s, 2004. En général sur la question on peut voir l’article de Wikipedia: Post-truth politics ou le long article un peu confus dans la version française : Ere post-vérité

[ii] Ce qu’on a appelé l’affaire Sokal » a fait couler beaucoup d’encre à la fin des années 1990. Il a donné lieu à une publication française par A. Sokal et J. Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997 (qu’à mon sens va trop loin dans la dénonciation, au nom d’un scientisme excessif). On peut voir les détails de cette « affaire » dans Wikipedia en anglais : Sokal affair

[iii] On peut rappeler parmi d’autres : D. Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, 1976 : C. Lasch, La culture du narcissisme, 1979 (réédité en poche)

[iv] Par exemple : P.-A.Taguieff, La foire aux illuminés : ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Mille et une nuits, 2005. Sur la sociologie de la rumeur, on peut voir avec intérêt : M.-L.Rouquette, « Rumeurs et phénomènes de masse », in N. Roussiau (éd.), Psychologie sociale, 329-339, Paris, In Press Editions.