Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

2017 est arrivé

Felice Dassetto

1° janvier 2017

En général, on fait des vœux. J’ai envie d’ajouter à mes vœux une proclamation.

Il y a des journées et des années dédiées à ceci ou à cela, proclamées par l’ONU, par l’UNESCO ou par le Pape et bien d’autres instances.
Je déclare 2017 l’année de la maîtrise du changement.

Je pense que je n’aurais pas beaucoup de succès. C’est un peu comme déclarer l’année de la paix dans une assemblée de djihadistes ou l’année de l’honnêteté dans une assemblée de mafieux.

Car, le changement, quoi de mieux ?

L’idée de maîtriser le changement n’implique-t-elle pas d’y mettre des freins. Réac ! Ringard ! Passéiste ! Je sens le vent venir.

Je cherche, en craignant le pire, un dieu protecteur. J’ai cherché en vain. Je n’ai rien trouvé parmi les dieux grecs. J’ai trouvé Cronos, certes, le Titan qui a dévoré ses enfants, mais lui serait plutôt le dieu du changement. Je cherche, non pas un anti-Cronos, mais un nouveau Cronos. J’ai cherché chez les hindous ou parmi les dieux nordiques, ou africains ou océaniens. Rien. Même parmi les prophètes bibliques je ne trouve pas au moins un vénérable homme ou femme, un Isaïe ou une Esther, ayant appelé au changement maîtrisé. Si quelqu’un en connaît, merci de me le dire ou de faire une offrande pour capter la bienveillance du dieu ou de la déesse. Sinon, on doit faire sans dieux et sans déesses ou en inventer un nouveau ou une nouvelle.

En me disant que parmi les dieux et déesses dont nous avons hérité, celui que je cherche est introuvable. Car à l’époque de leur invention ou à l’époque des annonces de ces prophètes, la question ne se posait pas. Il fallait plutôt des protecteurs des récoltes, ou des garants d’un au-delà d’une vie assez courte. Il fallait des dieux de la guerre (et certains de ces dieux guerriers sont toujours bien actifs et vivants, la sécularisation n’est pas passée par là).

Il faudra qu’on s’en sorte tout seuls. Et comme Zeus, fils rescapé du titan Cronos qui se révolte contre son père, il faudra que l’année du changement soit une année de révolte, douce et joyeuse, contre les Titans, maîtres du changement et du temps contemporain. Car ils existent. Ils sont trois. Et les humains que nous sommes avons besoin d’une capacité nouvelle de maîtriser les changements, car les Titans les imposent à une vitesse et avec une force qui met à rude épreuve les humains contemporains et les sociétés humaines que nous avons bâties. Une lutte aux allures cosmiques est engagée.

Mais qui sont ces trois Titans qui dictent le devenir ? L’un d’entre eux fonctionne à la manière d’un Esprit saint, il est partout. Il a un nom collectif, il s’appelle publicitaire et commercial. Ensemble ils animent le monde par leur souffle en nous disant, en prêchant, quel est le monde beau, bon et surtout désirable. Ils nous dictent le changement que nous devons désirer : le style de vie, la manière de s’habiller, d’être soi. Ils nous disent de quels objets s’entourer pour être soi, ils en ajoutent chaque jour de nouveaux. Ils nous disent les rites à accomplir et notamment le grand rite du pèlerinage pluriannuel aux soldes. Ils nous disent qu’il faut jongler, suivre, courir et que ce que cela est bon. Ils nous disent qu’il faut être branché, qu’il faut être connecté dans les réseaux, de manière incessante, car par eux on existe.

Le Titan publicitaire n’aurait pas de substance sans un autre Titan, celui des innovateurs, chercheurs, attachés à l’industrie ou aux universités, développeurs qui inventent des nouvelles applications, de nouveaux objets, qui incarnent l’esprit dans les objets. « Jette ce que tu as, acquiert du nouveau ». Ce sont aussi les inventeurs d’algorithmes, ces doux, mais implacables penseurs à notre place du monde à venir. Ceux qui forgent notre « vie algorithmique », comme le décrit si brillamment le jeune philosophe Eric Sadin (éditions l’Echappée, Paris, 2015) dans le modèle de vie qu’est celui, comme il l’écrit le même auteur « la siliconisation du monde, » « irrésistible expansion du libéralisme numérique » (éditions l’Echappée, Paris, 2016). Ou encore ceux qui transforment les systèmes productifs par l’innovation technologique par la robotisation s sans s’interroger sur les conséquences humaines, sur les rythmes du changement

Et enfin, dernier Titan, le maître des maîtres, le Titan financier, inquiet, constamment agité, tueur, qui se nourrit et s’alimente par le changement, tant mieux si destructeur et ouvrant plus d’espaces à sa quête.

Ces trois Titans, constituant une véritable « triocratie » tellement ils fonctionnent de concert, sont les maîtres du devenir du monde. En paraphrasant quelque peu le sociologue Niklas Luhmann, ces trois Titans agissent dans le monde comme des systèmes qui mettent en forme, font exister, le flot des actions humaines. Les Titans contemporains n’ont plus la figure des rois ou des guerriers. Ils ont la figure d’équations et de systèmes.

Sous la pression de ces temps titanesques les individus que nous sommes sont poussés, tirés, flottés dans une vie que le jeune philosophe Tristan Garcia désigne comme une « obsession moderne : la vie intense » (éditions Autrement, Paris, 2016). Intensité effervescente qui nous donne l’impression d’être un plus moi-même. Les titans y sont pour quelque chose dans cette croyance. « L’intensité que tout nous promet dans le monde contemporain, écrit Tristan Garcia, est un programme éthique qui chuchote d’une petite voix dans tous nos plaisirs et dans toutes nos peines :’Je te promets plu de la même chose. Je te promets plus de vie’ (p.25).

Sous la pression des Titans, les démocraties sont poussées aux cordes. La grande idée démocratique consistait dans la croyance d’une maîtrise possible du changement et d’une orientation du devenir en fonction du devenir collectif, construit certes par un rapport de forces sociales souvent inégal, mais recherché quand même. En sommes, le politique servait à quelque chose. Sous l’emprise de la triarchie titanesque, le politique apparaît de plus en plus éjecté de la scène du devenir et servir avant tout à réparer les dégâts causés par les Titans. La démo-cratie  devient une "démo-ajustie" au flot des chanements engendrés par les titans.

D’aucuns se mettent à espérer que l’on peut échapper aux Titans en se repliant dans l’entre soi ou derrière un homme de salut. On se limite alors à condamner les « populismes » sans s’interroger sur les Titans qui font que les promesses des populismes apparaissent à beaucoup comme les seules viables.

Toutefois, il y a parfois des moments qu’on a envie d’appeler héroïques ; des gens tentent de canaliser quelque peu la logique des Titans comme dans la « Déclaration de Namur » du 5 décembre 2016 (http://declarationdenamur.eu/index.php/declaration-de-namur/). Mais la logique des Titans semble tellement évidente, prend tellement une allure sacrale, et, surtout, a une telle force factuelle, que cette simple déclaration de bon sens apparaît comme une hérésie susceptible de faire trembler le monde. Et pourtant elle est bien prudente, ce n’est pas du tout une révolte comme celle de Zeuss contre Cronos, elle n’entend pas du tout détrôner les Titans, juste les calmer un peu.

Dans ce contexte il devient quasi impossible de penser le changement pour tenter de le maîtriser. Les Titans veulent être les seuls grands maîtres à bord. Et pourtant c’est le défi démocratique et sociétal contemporain. La démocratie s’est construite par étapes. D’abord en faisant avancer les libertés civiques, qui permettent à chacun de maîtriser son devenir sur des questions de fonds de son existence personnelle. Puis, une autre couche, on a mis en place la dimension politique, acquise et élargie progressivement, pour dessiner le devenir collectif. Ensuite, nouvelle couche, on a mis en place une démocratie sociale, qui a veillé tant bien que mal, à rendre une vie matérielle plus viable à chacun. Aujourd’hui est absolument devenue indispensable une couche nouvelle, celle de la démocratie du changement, de la maîtrise collective accrue des trois Titans qui régissent le monde. On ne sait pas comment s’y prendre. Il faudra inventer.

Juste de quoi réaliser ce que le sociologue Ulrich Beck a appelé il y a quelques années une « modernité réflexive », c’est-à-dire une modernité capable d’effectuer un retour sur soi pour se demander vers où elle est en train d’aller. Ce que sous l’emprise des Titans est presque devenue impossible de faire.

C’est pour cela que l’année 2017 comme année de maîtrise du changement devra être lancée.
Une bonne année donc et une bonne santé.