Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le « national » ou quelque chose qui lui rassemble.

En marge des débats et des polémiques de France (Sarkozy etc.) et d’ailleurs sur la « nation »

 

Felice Dassetto

25 octobre 2016

Nicola Sarkozy a fait de « l’identité nationale » française son cheval de bataille électoral dans la course à la présidence française. Déjà en 2009, pendant son mandat de Président de la République, il avait chargé le ministre « de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du Développement solidaire », Eric Besson, de mener une réflexion sur le sujet qui devait aboutir à une grande conférence nationale. La conférence n’a pas eu lieu tellement la cacophonie était grande. Et maintenant, Nicolas Sarkozy, retape le clou et il n’y va pas de main morte, presque à la caricature. Le 19 septembre dernier dans un discours à Francoville, en Val d’Oise, disait : « Quelle que soit la nationalité de vos parents, jeunes Français, au moment où vous devenez français, vos ancêtres, ce sont les Gaulois et c’est Vercingétorix ». Le propos devient ridicule.

Et c’est dommage, car l’idée de « nation » mérite réflexion. Je ne partage pas l’idée de ceux qui rejettent l’idée de « nation » en la ramenant automatiquement au « nationalisme », ni avec ceux –et en Belgique ils sont nombreux- qui disent « Bof, ce sont des foutaises ».

Je voudrais essayer d’expliciter brièvement ma compréhension sociologique de l’idée de « nation ».

 

1. La difficulté de penser l'idée de "nation"

L’idée de « nation » (tout comme celle de « religion ») est difficile à penser, car elle a donné lieu à de nombreux débats, lutes et instrumentalisations politiques, de telle sorte qu’elle devient immédiatement l’objet d’un débat idéologique.

Il importe de dépasser ces polémiques, de ne pas se limiter à faire de la sémantique ou de l’histoire de l’usage de ce terme (qu’il faut connaître bien entendu) pour aller aux faits et sociologiser en somme cette idée pour voir ce dont il s’agit dans la réalité sociale et comme fait social.

Pour cela, il importe d’abord de sortir d’une idée « substantialiste » de ce terme et de cette réalité. Il n’y a pas une substance ontologique de ce qu’ « est » la nation. C’est ce que bloque la réflexion et ce qui enferme le débat français et ce qui fonde l’idéologie du Front national et de Sarkozy : l’existence d’une France éternelle, immuable. C’est une vision « naturelle », presque génétique de ce qu’est la nation française. Les nationalismes enthousiastes, anciens ou naissants, ont souvent cette vision « naturelle » de la nation.

Au contraire, le fait social qu’on appelle « nation », comme toute réalité humaine est une construction sociale, résultat de l’action, des expériences de vie commune, des visions de gens qui se sont accumulées au fil des années et parfois des siècles. L’idée de « nation » s’appuie sur diverses dimensions (langue, religions, intérêts, mémoire, etc.), dont on mobilise et valorise l’un ou l’autre trait selon les moments de l’histoire.

Mais en disant que la « nation » est une construction, je ne pense pas que c’est une réalité éphémère. Je ne partage pas non plus l’avis, souvent cité comme référence, de Benedict Anderson, L’imaginaire national (Paris, La découverte, 1996 ; éd. or. Anglaise, 1983) qui dit que la nation n’est qu’une production imaginaire : oui, elle est une construction qui a une dimension imaginaire, mais qui se fonde sur quelque chose de factuel, de concret, de vital et, en se construisant, elle devient un fait, une réalité sociale consistante. Et j’ajouterais : importante et indispensable.

2. "Nation": une réalité construite, conistante et complexe

De quelle réalité sociale on parle à propos de la « nation » ? Je résumerais en cinq traits.

En parlant de « nation », on parle de groupement humains, 1) vivant le plus souvent en proximité sur un territoire, 2) qui construisent, 3) en se fondant sur l’un ou l’autre fait et expérience sociale, enrobés d’aspects mythiques ou imaginaires, 4) étant gérés par une instance politique ou construisant une entité politique, 5) qui développent un plus ou moins intense sentiment d’appartenance commune, un « nous », pouvant aller jusqu’à un sentiment d’identité et de solidarité.

Depuis le 19° siècle, en Europe, on a appelé cette réalité « nation » de la racine « natif », en employant un terme du latin médiéval et en lui donnant un sens nouveau.  D’autres sociétés appellent cette réalité autrement. Il serait intéressant de faire l’inventaire des appellations de ces réalités collectives selon les langues et les civilisations, mais le fait est que d’une manière ou d’une autre personne ne peut se dispenser de désigner les gens « d’ici », celles avec lesquelles on cohabite, avec lesquelles on partage une destinée. Par rapport à de réalités collectives humaines construites sur des liens (réelles/imaginaires) de sang, les ethnologues ont parlé de « clan » ou de « tribu ».

Vue sous l’angle politique de la gestion de ces populations, cette différence des appartenances entre « nous » et les « autres » s’est traduite par l’établissement de frontières, qui ont deux raisons : la séparation des circulations des personnes d’une part et la gestion des populations et la souveraineté sur le territoire d’autre part. Je pense que la question des différences, donc des frontières est inévitable. Mais il faudrait faire une histoire des frontières et de leur raison d’être et de leur gestion.
Les frontières que nous avons connues par le passé (et que la construction européenne a fait sauter au sein des pays de l’Union européenne) est un héritage légué après la Première Guerre mondiale, quand s’est constitué l’Europe des Patries et au moment de la montée en puissance des États forts et des nationalismes exacerbés.
Cette notion s’est adoucie. Mais le dilemme reste présent entre la constitution d’une population qui a un sentiment d’appartenance et gérée par un Etat et « les autres » qui font partie d’une autre « nation » gérée par un autre État. C’est un des défis contemporains sur lesquels nous viendrons.

Ne pas confondre nation et nationalisme

Le terme « nation » n’est pas à confondre avec celui de « nationalisme », le suffixe –isme, désignant l’idéologie qui a émergé au 19° siècle au sein des pays européens. Il a été utilisé d’abord pour désigner l’action de celui qui œuvre pour sa nation associée au terme patrie, le lieu des pères, des anciens, en lui donnant ainsi un enracinement entre le réel et le mythique. Ensuite, à la fin du 19° siècle, dans le contexte de la lutte compétitive acharnée que les pays conduisaient pour conquérir des marchés ou des colonies, l’idée de nationalisme est venue à désigner la supériorité respective et éventuellement à légitimer ainsi la volonté de domination réciproque. Cette compétition aboutira entre autres à la guerre 1914-18 d’une part et de la part des « nations » européennes à légitimer leurs conquêtes coloniales. Comme l’a écrit Léopold II, la supériorité nationale belge consiste dans le fait d’être porteuse de « la » civilisation » aux peuples du Congo.

Or, tout « nationalisme » suppose une idée de nation, mais toute nation n’implique pas automatiquement la logique nationaliste, même si le risque de glisser vers le nationalisme est toujours présent. Le risque étant, en effet, comme au 19° siècle et dans bien d’autres cas, que le « nous » aboutisse, pour diverses raisons, à construire une vision des autres non pas simplement comme différents, mais également comme adversaires voire comme ennemis. Ces dérives sont toujours possibles. Ainsi, une idée de « nation russe » peut être appropriée par un Vladimir Poutine pour asseoir une politique répressive à l’intérieur et agressive à l’extérieur. Comme une idée des États-Unis comme nation, considérée élue par Dieu suivant l’idéologie des Pères fondateurs, construite comme une véritable « religion civile », peut servir à convaincre à construire une solidarité agressive, une identité dominatrice ou parfois partir à la dérive comme lors de la guerre d’Iraq en 2003. Et les exemples de l’histoire sont nombreux.
Si on ne veut plus utiliser le mot « nation », en raison de ce passé ou pour d’autres raisons, peu importe. On peut inventer un autre terme. Mais la réalité est bien là. Avant de voir pourquoi elle est vitale, précisons quelques aspects.

 

Les leviers de la construction d’une « nation »

Quels sont les faits qui servent de levier pour construire une idée de nation? Ils sont plusieurs, qui peuvent être mobilisés de manière différente. Il peut s’agir de faits de proximité, de cohabitation ou au moins d’un tissu géographique relié. Il peut s’agir des faits économiques interconnectés et donc d’intérêts partagés. Ou encore des faits langagiers : on parle la même langue, où on se comprend entre langues différentes. Ou des faits politiques : on s’oppose à tel ou tel dominateur, on a des institutions communes qui ont donné naissance à des styles de vie commune. Ou encore des faits culturels, dont une religion partagée et les institutions qui en découlent, ce que dans le passé avait une certaine relevance. Ou d’autres raisons encore. On peut parcourir l’histoire de constructions nationales anciennes ou de revendications « néo-nationales » actuelles pour cerner les raisons, les « bonnes raisons » sur lesquelles à un certain moment une population, ou le plus souvent une élite dirigeante et dominante s’est appuyée et s’appuie pour construire l’idée de nation.

La réalité nationale indissociable de la dimension politique

Cette réalité sociale dont on parle est indissociable de sa concrétisation dans des institutions politiques. L’idée de nation désigne un collectif humain inscrit dans une entité politique. Ce qu’on désigne par « nation » (ou par tribu, ou par clan) ce n’est pas une communauté culturelle générale : celle des supporters d’Anderlecht n’est pas une nation : aujourd’hui les membres d’une église ou d’une secte ne constituent pas une nation.

Dans le cas de l’Occident, l’articulation entre « nation » et politique s’est construite dans le contexte de la création de la forme politique moderne qu’est celle des États, au sens moderne du terme et c’est ainsi qu’on a parlé d’ « Etats-nation ».

L’idée d’une « nation diasporique » ne me semble pas courante ; un ensemble humain dispersé dans une diaspora se transforme en une collectivité culturelle distendue, parfois nostalgique, souvent ludique.

Peut-être qu’un cas particulier est celui d’une partie importante du judaïsme contemporain qui, bien que diasporique, s’identifie fortement à la nation juive rassemblée dans l’État d’Israël.

Résumons jusqu’ici : la réalité sociale d’une nation est une construction consistante d’une population sur un territoire, fondée sur divers facteurs sociaux, économiques, institutionnels, nourrie de symbolique et d’imaginaire, devenant et étant produite par une dimension institutionnelle-politique. L’idée de nation sert à nourrir un sentiment d’appartenance commune. Ce sentiment d’appartenance commune trace la limite entre le « nous » qui s’est ainsi constitué et les autres.

 

3. Nation: une idée clé, fondatrice de la démocratie et malentendus

Ce sentiment d’appartenance commune a trois conséquences.

D’abord à constituer une société apaisée, en principe et relativement : c’est-à-dire un ensemble humain coiffé d’un ensemble politique dans lequel des gens fonctionnent selon les mêmes règles, acceptent une autorité pour régler leurs différents et évacuent, dans le fonctionnement ordinaire de la société et des rapports entre eux, au moins l’usage de la violence armée ou physique, mortifère. Ce qui n’empêche que d’autres formes de violence peuvent exister.

Ensuite, à élargir la réalité du pouvoir politique, en permettant les conditions d’une circulation des détenteurs de pouvoir par le canal d’élections « démocratiques », fondée sur le principe de la liberté d’opinion et d’expression. Ainsi on a vu depuis le 19° siècle un élargissement de participation politique à tous les citoyens en sortant du vote censitaire et puis de la domination masculine : en Belgique le droit de vote est élargi à tout homme après 1918 et le vote est élargi aux femmes seulement en 1949 !

Enfin, cette appartenance commune nourrit également un principe de solidarité. On a assisté, grâce à de nombreuses luttes sociales, à une extension et à l’institutionnalisation de l’idée de solidarité, avec l’institutionnalisation de ce qu’on appelle la sécurité sociale au sens large du terme. Et, dans la même veine, l’accès au système éducatif a été généralisé. L’application concrète de ce principe de solidarité est toujours à consolider et à perfectionner, car l’appartenance commune à un certain niveau est traversée par des clivages profonds entre riches et pauvres, entre détenteurs du pouvoir et les autres, mais le principe constitue néanmoins une aspiration.

En sommes, le propre de l’évolution démocratique des États-nations, à travers de nombreuses luttes sociales, a été de « démocratiser l’idée de nation ».

Mais non seulement : la réalité démocratique elle-même, son fondement et ses valeurs, ne peuvent pas exister indépendamment et sans le support d’une base humaine solidaire, d’une nation. Je pense qu’il y a un lien de consolidation réciproque entre la réalité d’une « nation » (je répète, si on veut changer d’appellation, changeons) et la réalité du fonctionnement démocratique d’un État. L’idée de nation ne peut pas se réduire à un brûlot dangereux et n’est pas seulement une sorte de nostalgie d’un passé révolu, bonne pour vieux et anciens combattants. Elle est le fondement sociologique de l’idée même de démocratie.

Les malentendus

C’est ce que veulent refuser ou ignorer certains juristes ou politologues. Pour eux, la base d’une démocratie se fonde uniquement sur un raisonnement contractuel ou sur un calcul d’intérêts mené par des individus qui font un bilan de ce qui ont à gagner ou à perdre en fonctionnant en commun à l’intérieur d’un État. Ils pensent que cette base suffit amplement.

Selon moi cette approche individualiste-rationaliste est une erreur considérable qui est bien dans l’ère du temps fort illusionnée sur la grandeur et la puissance de l’individu.

Car je pense que tant le fonctionnement démocratique en soi (ce qui veut dire faire vivre et partager un système politique commun), qu’une démocratie sociale (c’est-à-dire faire vivre et partager un ensemble collectif de solidarité pour lutter contre les aléas de l’existence ou faire vivre un système collectif pour favoriser l’éducation de tous) ne peuvent vivre sans un fondement commun dans un sentiment d’appartenance, dans une reconnaissance réciproque, dans une confiance relativement éprouvée par le passé : c’est-à-dire dans une idée de « nation » ou d’une autre appellation si on le souhaite.

Car c’est seulement cette appartenance commune, assortie bien entendu d’une expérience concrète d’intérêts et d’avantages réciproques que permet de fonder un minimum de confiance, de légitimer des structures institutionnelles, de se sentir à l’aise dans le collectif dans lequel on vit.

Il est vrai que ce sentiment rassurant d’appartenance et la confiance qu’il engendre sont nécessaires surtout pour les parties des populations moins nanties. Un citoyen très riche et fortuné n’a pas besoin de solidarités, n’a pas besoin d’institutions garantes de la confiance pour son avenir et celui de sa famille : il se suffit à lui-même. À la limite il n’a pas besoin de démocratie : il lui suffit des institutions garantes de l’ordre social qui lui garantit l’action qu’il entreprend.

4. Les transformations de l'idée de "nation"

Avoir une idée solide, mais constructive de la nation, c’est aussi pouvoir évoluer selon le devenir de l’histoire.

Et aujourd’hui la base sociale de la « nation » évolue. C’est ce qui fait dire à certains que nous vivons dans des sociétés « postnationales » : c’est une erreur et c’est seulement le fétichisme des mots qui amènent à aboutir à de telles conclusions.

Certes, il importe de prendre en compte de plusieurs changements.

D’abord, pour ce qui est de l’Europe, le périmètre des Etats-nation tel qu’il s’est constitué en Europe depuis les 19°-20° siècles s’est transformé pour au moins deux processus.

D’abord le fait que l’idée historique de nation- État pensait la nation comme une entité homogène et homogénéisée par un État centralisateur puissant, totalisateur des appartenances a laissé la place à l'idée (sauf dans les quelques dictatures qui existent) que les appartenances dites nationales sont des réalités complexes, qui englobent des différences philosophiques, sociales, régionales. Le modèle Troisième République française qui fait souvent référence n’est plus de mise. L’État central doit laisser place à des entités régionales. La « religion civile de l’État » doit prendre en compte des convictions particulières religieuses ou non. L’Etat central ne peut plus être totalisant comme dans l’utopie communiste ou fasciste. D’ailleurs, on observe le phénomène de régions, comme la Flandre, la Catalogne, l’Écosse, de taille réduite, qui aspirant sur base d’une redéfinition de la nation et pour multiples raisons d’intérêt à se constituer comme nouveaux Etats-nation. C’est tout le débat belge au sujet du confédéralisme faute, pour les Flamands, de pouvoir réaliser un séparatisme, à cause de la réalité bruxelloise qu’ils veulent à tout pris maintenir dans la nation flamande.

Le deuxième processus est la constitution d’une entité politique européenne, encore incertaine si se penser sur base d’une supra-entité qui a certains traits nationaux ou simplement d’une réalité contractuelle. Je pense que d’ores et déjà la réalité européenne a une dimension sociologique meta-nationale notamment auprès des jeunes générations. C’est que les élites intellectuelles, médiatiques, politiques sont accaparées, parfois obnubilées uniquement par la machinerie institutionnelle complexe européenne. Et les aspects économiques, technologiques, monétaires sont les seuls qui comptent. Certes, ils sont importants. Mais c’est assez grave de ne pas considérer et de ne pas alimenter la dimension « nationale » européenne (je suppose que maintenant on a compris dans quel sens j’utilise ce terme que je mets en guillemets). L’information européenne se limite à l’institutionnel ou prend une allure, par les services d’information des institutions européennes, d’une communication publicitaire. L’articulation de l’appartenance aux Etats-nations, aux entités régionales, aux communautés culturelles et à la dimension européenne est un défi à relever pour penser la « nation » aujourd’hui. Mais non seulement.

Les mouvements migratoires vers les lieux centraux de l’économie et donc vers l’Europe de l’après-guerre ont complexifié les racines des appartenances de citoyens du pays. Des concitoyens qui en s’établissant acquièrent des références pratiques et symboliques aux réalités européennes sont également porteurs de leurs cultures et de leur histoire civilisationnelle. Et inversement les citoyens de souche se socialisent, cohabitent avec de nouvelles présences. Le tout ne pas à penser dans les termes statiques d’un constant multiculturel, qui fige les identités respectives, mais dans une vision dynamique et prospective d’une construction nouvelle en train de se faire.
Les appartenances nationales, régionales, européennes aujourd’hui se redéfinissent dans la vie de nombreux citoyen et concitoyens. Les références symboliques, valorielles se transforment en pratique, même si on n’aperçoit pas encore le devenir. Et même si, accablés par cette réalité, en absence d’une analyse lucide et sereine des processus en cours, qui sont indéniablement difficiles, de nombreux citoyens se réfugient dans un repli qui tente de rester ancré à leurs passés respectifs. Le moment est bien difficile, car pour tous les citoyens européens, ceux d’ancienne souche et les nouveaux venus il s’agit de réinventer leurs appartenances collectives, et si possible, pas séparément, chacun dans son groupe, mais ensemble, en tant que citoyens, en reformulant le passé et la fidélité au passé, non seulement en acquérant ce passe comme sien, et en incluant le nouveau.

Un quatrième processus est dû à l’accroissement des circulations des personnes et des idées, en plus que des marchandises. Parallèlement, grâce à l’information mondialisée, s’est accrue la prise de conscience croissante des enjeux concernant l’humanité tout entière. Ce processus en gendre trois types de positions.
Certains disent se sentir des citoyens du monde et ne rien à voir à faire avec une appartenance nationale ou régionale, considérée comme faisant partie du passé. Dans la même veine d’autres, pris dans la dynamique des mobilités contemporaines, se disent nourris par un esprit cosmopolite, qui s’accommode de partout, plus préoccupé d’affirmer son propre vécu individuel que de se définir par rapport à une appartenance collective. D’autres enfin, au nom des mobilités accrues, lit toute la réalité à partir de ces processus et affirme la nécessité d’abolir toute frontière. La croissance contemporaine de l’arrivée de nouvelles populations pose la question de manière particulièrement polémique.

Je dirais ceci. En précisant que l’on peut traiter la question dans un élan de générosité qui survole les questions concrètes –et c’est ce qu’on fait souvent par un appel à la générosité, à la sortie des égoïsmes etc. ou bien on peut chercher une réponse dans la réalisation d’une réalité viable, acceptable.

Il est possible que dans un futur plus ou moins proche ou plus ou moins éloigné, la planète tout entière soit régie par un système politique commun, qui suppose une solidarité commune instituée, qui suppose une fiscalité commune pour alimenter cela, qui suppose une « nation » commune nommée « humanité ». Ce n’est pas encore le cas.

Quoi dire ? Il faut commencer par opérer une distinction entre trois aspects : a)la finalité des déplacements ; b)la gestion des populations dans le cadre d’une solidarité commune ; c)le vécu des populations présentes.

a)Pour ce qui est des mouvements de populations, je me permets de renvoyer à un article de ce blog : « Immigrations et réfugiés politiques : à la recherche d’un cap ». Il me semble d’avoir fait le tour de ce que je pense sur la question.

b) La gestion des populations dans le cadre d’une solidarité commune. Il serait intéressant à ce sujet de faire un historique de l’élargissement de la solidarité institué, des droits sociaux et politiques aux migrants depuis 60 ou 70 ans en s’appuyant sur des concepts issus de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais à l’encontre d’une position généreuse je pense impossible et injuste du point de vue des populations résidentes d’aligner totalement, immédiatement et sans contrepartie les droits de toute nouvelle personne qui arrive dans le territoire, car ce critère rompt le pacte déjà existent entre citoyens d’un pays qui consiste à lier l’octroi de droits et contribution à alimenter d’une manière ou d’une autre la source de financement de ces droits. Je pense à cet égard qu’on a atteint la limite en terme de justice.

c)Le vécu des populations : en général on pose la question de l’intégration des migrants, justement parce qu’on constante la nécessité que le migrant, progressivement, entre à faire part de la société où il arrive. Lorsque j’avais étudié plus de près cette question, j’étais arrivé à la conclusion d’un nécessaire cheminement qui dure plusieurs années. Je pense même plusieurs générations (voir divers article et références dans ce blog).

Mais on ne prend en général pas en compte la capacité et la possibilité d’intégration des populations résidentes aux nouveaux venus. Les nouvelles populations d’ailleurs, aux prises avec leur parcours, n’en ont trop cure de cette réalité, pensant que dans l’Eldorado qu’ils imaginent être les sociétés imaginaires dans lesquelles ils sont arrivés, les gens n’ont aucune raison d’être perturbés par l’arrivée de nouvelles personnes. Souvent on se limite à accuser les résidents de xénophobie, ou, en terme moral on les accuse d’égoïsme. C’est un peu trop simple. C’est ignorer le rôle que joue la conscience d’un « nous » que l’arrive massive de nouveaux venus perturbe.

Autrement dit, il importe de prendre au sérieux la tension qui se créé entre le devoir moral d’aide à des nouvelles populations et les besoins d’un nous rassurant pour une partie au moins de la population. Et il ne sert à rien, ou plutôt il est contre-productif, de réduire à l’insignifiance, ou de moraliser ou de condamner cette inquiétude. Elle a des raisons subjectives, mais elle a également des raisons objectives en termes de structuration démocratique et sociale.

Pour conclure ce point : l’idée de « nation » demande une réflexion sociologique et politique approfondie en vue de penser et repenser son rôle et les changements indispensables.

5. Les incapacité à refonder l'idée de "nation"

Nécessité de repenser l’idée de « nation » donc, sous peine que des visions passéistes ou agressives prennent le dessus et fourvoient les populations et les débats. C’est le cas des idées de Sarkozy ou celles du Front national qui mettent selon moi le doigt sur une question clé qui consiste à s’interroger sur comment fonder un sentiment d’appartenance commune. Mais elles se trompent complètement au sujet de la réponse qu’ils donnent en faisant référence à une idée fixiste, totalisante de nation.

Mais se trompent selon moi également ceux qui sous-estiment l’importance et le rôle de l’idée de nation et ceci au nom d’un humanisme généralisé, ou d’une vision purement contractuelle de la vie commune.

Entre parenthèses, c’est également l’erreur de l’Union européenne qui pensait se bâtir comme entité politique, même si partielle, en se fondant uniquement sur le calcul d’intérêt ou les liens contractuels. Et non seulement ces liens contractuels s’avèrent fragiles, mais en plus on voit comment l’institution elle-même se distancie toujours davantage des populations pour ne pas avoir mis un minimum d’énergie pour construire des sentiments d’appartenance, d’en avoir fait une narration convaincante, d’avoir construit des symboliques communes.
Ceci vaut également pour la Belgique où même ceux qui défendent encore une idée de Belgique se sont contentés de tenter de résister au séparatisme de ceux qui veulent construire un État-nation flamand (ou sont petit pendant wallon), en se limitant aux aspects contractuels, sans utiliser un peu d’idée et d’énergies pour refonder un sentiment d’appartenance renouvelée à une nouvelle Belgique fédérale.

6. Du défi intelelctuel au défi politique

Le défi intellectuel est considérable, car il s’agit de repenser des appartenances collectives au croisement entre multiples niveaux locaux, translocaux et mondiaux ; au croisement entre stabilité de personnes et mobilité. Il importe de repenser des facteurs de cohésion, des symboliques et les rapports nouveaux entre appartenances locales et gestions des solidarités, du sens du « nous » géré au quotidien et en tension avec des appartenances plus larges.

Mais le défi n'est pas seulement intellectuel: il est avant tout politique. Car si on n eprend pas au sérieux l'idée de "nation" et si on ne la répense pas alors deux dangers guettent. Celui d’une individualisation au nom d’une appartenance mondiale, encore bien distante du vécu des gens et destructrice de l'idée même de démocratie. Ou bien celui d’un repli sur une vieille idée de nation, comme le prouvent les succès des partis qu’on se limite à caser avec dans les catégories de populisme et de nationalisme, sans s’interroger sur les raisons de leur succès, sauf par la négative. Le fait est que ces partis donnent une réponse –erronée, mauvaise- à des questions fondamentales et à mon sens inévitables de la vie collective.