Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Voilées et féministes : échanges

 

Felice Dassetto

30 septembre 2016

 

Dix-sept femmes musulmanes, constituant un « collectif de citoyennes musulmanes », ont publié dans La Libre Belgique du 16 septembre 2016 un intéressant article d’opinion intitulé « Voilées et féministes ». Les auteures du texte m'ont fait remarquer que ce titre est  celui de la rédaction de la Libre Belgique dans l'édition papier  et que leur titre original est: "Citoyennes, féministes et  musulmane". Elles ont demandé et obtenu de la part  de la Libre Belgique de garder le titre original dans la version électronique (http://www.lalibre.be/debats/opinions/citoyennes-feministes-et-musulmanes-57dabba635704b54e6c338cc).

Dans ce texte, elles affirment leurs engagements multiples au sein de la société ainsi que leurs pratiques différentes, les unes portant le voile, les autres non. Cet article prend position en faveur du port du foulard islamique. Il en appelle aux femmes afin de s’engager dans la lutte pour des questions plus importantes et notamment à combattre contre « les inégalités et injustices de tout genre, à commencer par celles qui frappent les femmes ». En amont de son ton quelque peu polémique, il me semble que l’argumentation de ce texte en appelle au débat.

Je pense et je l’écris depuis des années, qu’ il importe que sur un certain nombre de questions relatives à l’islam dans la cité, il y ait un débat, sous le mode de la discussion, de l’écoute des autres, non pas sous le mode de l’invective, de l’accusation, de la polémique, du style de la plupart des débats télévisuels, de la controverse, dans lesquels chacun lance à la figure de l’autre sa vérité sans entendre les arguments de l’autre. Débat-discussion, dans lequel les arguments respectifs sont présentés et discutés dans le respect. Je pense également que ces débats doivent être vécus par tout le monde dans la réciprocité, dans le sens où, sur pas mal de questions, personne ne détient la vérité et que la pensée critique a avantage à s’exercer à l’égard de tout le monde si on veut construire une vie commune.

Je vais essayer de discuter, de prolonger certains arguments avancés.

Dimension islamique ?

Au début du texte, pour montrer la diversité des signataires, il est écrit : « Certaines d’entre nous se couvrent la tête d’un foulard que vous appelez ‘islamique’ ». Le « vous » se référant, me semble-t-il, à des non-musulmanes ou des non-musulmans. Cet argument veut opérer un renversement : c’est « vous » qui appelez cet habillement d’islamique et c’est « vous » qui lui donnez un sens « islamique » et « religieux ». Et dans la suite, l’article ajoute : « Vous affirmez souvent que nos foulards sont des signes religieux. Mais qu’en savez-vous ? Certaines d’entre nous sont croyantes et pourtant ne le portent pas, ou plus. D’autres le portent dans la continuité d’un travail spirituel ou par affirmation identitaire. D’autres encore par fidélité aux femmes de leur famille auxquelles le foulard les relie. Souvent ces motivations s’imbriquent, s’enchaînent, évoluent dans le temps. Cette pluralité se traduit également dans les multiples manières de le porter ».

Plusieurs aspects.

Tout d’abord, c’est de l’intérieur du monde musulman religieux contemporain que s’est réaffirmée, en Europe et partout dans le monde, l’obligation « religieuse » pour les femmes de porter ce couvre-chef. Le nier serait vouloir contredire la réalité. Depuis la fin des années 1980, le port du foulard par les femmes est devenu une obligation religieuse, le mot hijab, niqab et les pratiques conséquentes ne sont pas une invention, une volonté d’attribution de la part de non-musulmans, mais une obligation construite notamment au sein de certains courants musulmans et largement développée à travers une sémantique intramusulmane. Je l’ai vue moi-même apparaître à la fin des années 1970 chez les Tabligh, chez les Frères musulmans, chez les Milli Görüs, chez les Suleymanci et percoler lentement dans la population à l’instar de ce qui se passait dans les pays musulmans, après être devenue la norme en Iran à la suite de la révolution khomeyniste. Et ensuite, dans les années 1990, elle a été relancée avec encore plus de vigueur par les salafistes. Certaines parmi les signataires ont peut-être suivi les cours et lu le livre de Hassan Hamdouni (Le Hijab de la femme musulmane. Vêtements et toilette, Paris-Bruxelles, Ennour-Al Imen, 2001), théologien musulman, qui depuis la fin des années 1980 montrait l’obligation coranique du port du foulard et codifiait dans les détails, selon la morale islamique fondée sur le Coran et les Hadiths, le mode de porter ce couvre-chef et le mode de s’habiller de la part de la femme musulmane, afin de ne pas montrer son corps ou en montrer le minimum. Ou bien certaines des signataires ont suivi les conférences de prédicateurs ou écouté leurs DVD ou leurs conférences sur Youtube, qui enseignent avec vigueur que les femmes qui ne portent pas le foulard iront en enfer (dans l’enfer musulman), car elles commettent un péché en contrevenant aux lois voulues par Allah. Dire qu’il s’agit du foulard que « vous » dites islamique est, me semble-t-il, une contre-vérité. Bien entendu, si on ne veut pas l’appeler « foulard islamique » et que l’on veut l’appeler hijab, niqab, jilbab, c’est le même : au-delà des mots, on n’enlève pas le fait qu’il s’agit d’un style vestimentaire qui a été interprété comme tel à partir d’une lecture des textes fondateurs de l’islam faite par certaines visions de l’islam, et qui ont réussi à l’imposer très largement, pour des raisons sociologiques qu’il s’agirait d’analyser.

 

Motivations

« Qu’en savez-vous ? », ajoute le texte, « lorsque vous parlez de signes religieux » ? Oui, quand même, on en sait quelque chose. Certainement, comme le dit le texte, les motivations subjectives qui orientent à porter cet attribut vestimentaire peuvent être différentes.

Cheminement spirituel

Il y a des motivations que le texte dit liées au « cheminement spirituel » et qu’il serait intéressant de décliner, car elles vont de la fidélité religieuse à une culpabilité morale et à une crainte de la damnation.

Identité sociale

Il y a des expressions d’identité sociale, comme dit le texte, apparues notamment depuis les années 1990. Au sein de celles-ci, des formes plus vigoureuses ont émergé ; je les appelle « identitaristes », en utilisant le suffixe « –iste » au sens où on l’utilise dans la langue française pour spécifier qu’on parle d’idéologie. C’est en l’occurrence une idéologie de l’identité musulmane, qui se veut construite à part ou en opposition à l’Occident et qui veut s’affirmer face à l’Occident, y compris là où les musulmans vivent et dont ils et elles sont citoyens.

Fidélités féminines

Il y a une fidélité avec les femmes, comme il est dit dans l’article, en sachant toutefois que les femmes, aujourd’hui grands-mères et arrière grand-mères, celles que j’ai connues dans les années 1960-70 ne portaient pas de foulard islamique ni de foulard tout court.

Il y a également d’autres motivations dont le texte ne parle pas. La fidélité aux femmes à travers le voile, me semble plutôt la fi,délité à la figure de la femme qui a émergé au tournant des années 1970-80.

Motivations sociales : rapports de genre

On ne peut pas ignorer des motivations sociales à l’origine du port du foulard et qui sous-tendent la dimension subjective. L’une est celle qui consiste à porter le foulard islamique pour gérer un type de rapports de genre, entre hommes et femmes. Rapport qui fait que l’homme se pense, se construit et est construit par sa socialisation familiale, comme étant à la fois le protecteur de la femme, et son chasseur ; il en va de son honneur à devoir jouer ces rôles sociaux; donc il se doit d’être chasseur et il se doit d’être protecteur. Il s’agit d’un rapport propre aux sociétés patriarcales et qui a son extrême dans la tradition de la purdah dans le subcontinent indien. Toujours est-il que la nécessité d’une tenue vestimentaire mettant barrage et protégeant la femme à l’égard d’hommes entreprenants et donc rassurante par rapport aux hommes protecteurs, souvent assis longtemps aux terrasses des cafés était indispensable, sous peine, pour la femme de rester enfermée dans la maison (alors qu’elle a besoin de travailler pour contribuer à la vie familiale) pour ne pas succomber ou faire dévier l’ordre moral du rapport de genre et de la vie publique de populations régies par le patriarcalisme.

On pourrait s’interroger pour savoir si et comment cette socialisation des jeunes hommes a continué à se construire ainsi, et si les populations musulmanes européennes souhaitent continuer à socialiser selon ce modèle les générations qui se succèdent et que le style d’habillement féminin aide à confirmer.

En prolongeant la dimension précédente, on pourrait également se demander si une autre motivation à arborer ce signe moral et religieux, selon la religiosité conçue à la manière des visions dominantes citées précédemment, ne consiste pas dans la création d’un rapport de séduction au sein de la jeunesse musulmane, imprégnée de religiosité, de cette religiosité-là ou bien simplement ne pas constituer un parti alléchant, y compris lors des mariages d’immigration : le bon partenaire, cousin, cousine ou ami de la famille proche est celui qui manifeste des signes de religiosité, voir celui qui affirme son identité religieuse dont, pour ce qui concerne la femme, le « foulard islamique » est un signe par excellence. Pour ce qui concerne les hommes, ce seront d’autres marques religieuses ou encore l’effort de s’engager dans l’action pour faire triompher la religion. Pour les populations d’origine turque, aujourd’hui, depuis l’arrivé au pouvoir de l’AKP ce sera le mixte d’identité religieuse et d’identité nationale, aux accents nationalistes, qui s’exprime à travers le foulard islamique.

Dimension sociale : le « contrôle social »

Les auteures du texte affirment avec vigueur leur autonomie et écrivent : « Nous pouvons désormais échapper à la tutelle masculine et nous ne nous en privons pas. En particulier, aucun homme, père, frère ou mari ne pourrait se permettre de nous imposer une tenue vestimentaire contre notre volonté, même si nous savons bien que ce n’est pas la règle générale ». Tant mieux si des personnes se sentent pleinement libres, tout en constatant que ce n’est peut-être pas la règle générale.

Il faudrait à cet égard faire sociologiquement la distinction entre une imposition directe et ce que les sociologues appellent un « contrôle social », un processus social que les sociologues, d’abord nord-américains, ont découvert à l’œuvre dans les villes croissantes au début du XX° siècle. À savoir que l’ « ordre social et moral » dans les villes modernes n’a plus lieu principalement par l’action directe, assortie de sanctions, de la part d’autorités, mais s’exerce de manière indirecte, diffuse, par des attitudes d’approbation ou de réprobation, des regards, des commentaires, visant à constituer des standards de vie, à homogénéiser des manières d’être et de se présenter en public. On peut parler d’ « ordre social », car ce contrôle social diffus permet de rendre plus facile la vie collective sachant à qui on a à faire. Et l’on peut parler d’ « ordre moral », au sens de la double racine de ce terme, celle qui renvoie à des « mœurs », à des manières d’être, à des styles de vie et celle qui renvoie à « morale », à ce qui doit être, à ce qui est bien.

Il me semble que l’on peut dire que dans certaines parties de nos villes à forte présence musulmane il y a eu tendance à se constituer un ordre social et moral musulman, selon certaines visions de l’islam, de ce que doit être l’expression de soi de la femme musulmane et des rapports de genre. Il me semble aussi que cet ordre social moral musulman et le contrôle social qu’il y est associé sont devenus assez conséquents. Et la régulation des conduites et de l’habillement féminins sont une clé de voute de cet ordre social et moral. Bien entendu, une analyse comparée des quartiers de la ville devrait montrer comment et dans quelle mesure s’exercent d’autres ordres sociaux et moraux.

Au-delà des pratiques : la pudeur

Il y a encore une motivation dont le texte publié ne parle pas et qui serait importante à soumettre à débat, car elle interroge les sociétés dans lesquelles nous vivons, sur une question clé de la vie collective : celle du corps, de l’usage du corps, de la séduction.

L’épisode polémique français est l’énième exemple d’un débat de fond manqué, en plus qu’être probablement un coup bien monté et scénarisé.

L’attaque contre l’usage du burkini ou sa défense au nom de principes absolus ou par le biais d’une contre-attaque, empêche ce questionnement de fond tout comme l’empêchent les polémiques sur le port du foulard. Questionnement qui interrogerait des évidences généralisées. En l’occurrence, au sujet du burkini, celle de savoir si vraiment un bikini ou un monokini sont le signe d’une liberté absolue, comme il a été dit publiquement (il me semble surtout par des hommes) lors de la polémique française et belge de l’été ; questionnement sur l’évidence de ce qui semblait être devenue, à l’occasion de cette polémique, l’uniforme nécessaire et emblématique des femmes françaises sur la plage ; questionnement sur le respect de la lettre ou de l’esprit, de la lettre ou du sens, et de savoir dans quelle mesure le sens repose sur la lettre ; questionnement sur une appellation –burkini- qui renvoyant à la notion de « burka », se veut un tantinet provocatrice, mais renvoie également à une ligne de maillots de bain de la styliste libano-australienne Aheda Zanetti, qui me semble éloignée des accoutrements de plage d’inspiration salafiste; questionnement sur les pratiques et les normes sociales.

Mais au-delà de cette flambée burkiniste, et en amont même des normes diffusées par les différents courants de l’islam ainsi que leurs excès littéralistes, il me semble que des femmes musulmanes posent la question de l’image de soi à travers le corps et plus largement la question qu’on appelait celle de la « pudeur », en l’entendant comme un sentiment de honte ou tout au moins de gêne par rapport au corps et à la sexualité. Notion qui devenait souvent de la pudibonderie. Notion qui concerne tant les hommes que les femmes, même si elle apparaît différemment distribuée. Notion que le monde publicitaire tend à ignorer. Notion que des musulmanes et musulmans semblent vouloir réaffirmer dans nos sociétés qui pensent, à la lumière des mœurs sexuelles contemporaines, que cette notion est désuète. Notion qui me semble attirer certaines personnes qui se convertissent à l’islam. En somme, notion en pleine transformation sociale depuis que la vision de l’être-soi à travers le corps, à travers les articulations nouvelles entre rapports sexuels et vie sociale s’est modifiée. C’est de tout cela que la controverse sur le port du foulard parle également : cela mériterait débat.

Imbrications

Certes, ces diverses motivations « s’embriquent, s’enchainent, évoluent dans le temps » comme le dit très justement le texte. Mais il s’agit de les prendre en compte dans leur totalité et les interroger de manière critique, car bien qu’individuelles, toutes ont une raison d’être sociale et procèdent d’une construction sociale, comme toute réalité humaine.
Quoi qu’il en soit, il se fait que toutes ces motivations convergent sur une pratique : l’obligation faite aux femmes de porter un couvre-chef et de porter un certain type d’habillement. Bien entendu, il y a une diversité dans les manières de faire, mais le fait est que depuis les années 1990, une codification découlant d’une morale religieuse, a été produite au sein des différents groupes cités plus haut. Et qui a abouti en conséquence à des produits qui ont également une dimension religieuse, qui sont vendus un peu partout, mais également dans un marché qui les associe à différents produits porteurs de symboliques religieuses (livres, CD, DVD, soin du corps halâl, etc.). C’est ainsi que les termes « foulard islamique » reste bien pertinent et bien dense de sens produit au sein de la société « religieuse » musulmane.

Tenter, comme le fait le texte, de « dé-signifier » et de « dé-symboliser » le sens du port du foulard pour lui enlever sa signification « islamique » au nom du fait que les signataires de ont des pratiques différentes, est une opération qui ne me semble pas défendable intellectuellement. Bien entendu, c’est tant mieux si des femmes se retrouvent ensemble pour débattre, les unes coiffées selon les préceptes de certaines visions religieuses et les autres pas.

 

Assimilées aux assassins ?

L’article fait un autre constat : « Pour la plupart, nous sommes croyantes. Mais toutes nous nous sentons assignées à une identité fantasmée qui nous met systématiquement dans le même sac que des assassins ». C’est de ce constat, ajoute le texte, que se fonde la « solidarité qui nous soude aujourd’hui, entre ‘voilées’ et ‘non-voilées ‘» ». Il y a deux aspects dans cette phrase.

D’abord on dit : « nous nous sentons assignées à une identité fantasmée ». Cette phrase mériterait explicitation. Assignés où, par qui ? De quelle identité fantasmée on parle ? De « femmes voilées » ? De « femmes musulmanes » ?

Ou bien, comme le dit la deuxième partie de la phase, qui mériterait encore davantage d’explication : « on nous met systématiquement dans le même sac que des assassins », en faisant référence aux criminels qui ont commis des actes terroristes. Il faudrait préciser qui fait de tels amalgames. Que certains groupes extrémistes antimusulmans puissent le faire, c’est possible. Mais la généralisation est excessive.

Mais les auteures de l’article, par leur phrase lapidaire, identifient peut-être une autre question, à savoir le fait que dans certaines analyses, aussi bien les actions de type jihadiste que le port du voile islamique sont attribués à une matrice commune, celle qui est diffusée par l’islam politique et/ou le salafisme. Bien entendu, les pratiques sont différentes : mettre un foulard, peu importe le type de codification de ce foulard, est autre chose que commettre un acte terroriste. Il n’y a pas d’amalgame possible. Mais le fait de dire qu’il y a une matrice commune me semble une analyse pertinente même si les conséquences pratiques sont bien éloignées. La notion de « matrice commune » étant entendue comme une manière commune d’interpréter les textes fondateurs, une manière de construire la morale, le devoir être, dans certains cas comme une manière de se positionner à l’égard de ce qui n’est pas musulman. Et dire cela ce n’est pas, comme le dit l’article : « mettre dans le même sac que les assassins ». Mais c’est tenter de cerner d’où vient la convergence de styles de vie dans des pans des sociétés musulmanes contemporaines.

En amont de ces aspects, on pourrait élargir la réflexion à deux questions, celle de l’identité et celle des visions de l’identité et celle des visions de l’islam.

 

La question des identités

Concernant l’identité, il est clair que dans la vie collective, si on affiche une identité, on sera ensuite appréhendé par ce qu’on affiche. Et si cette identité veut s’affirmer à plusieurs niveaux de la vie collective, il y aura comme conséquence que les personnes qui l’affichent sont appréhendées par ce biais. Un supporter d’Anderlecht qui porte une écharpe mauve sera identifié comme supporter d’Anderlecht. Un jeune qui s’habillait en noir avec les cheveux en crête à la manière et selon l’identité punk, sera qualifié de punk, supposé être porteur de l’idéologie punk. De même pour des expressions convictionnelles, linguistiques, nationales, ethniques, etc.

Mais, certes, lorsqu’on sort du ludique et on entre dans des logiques religieuses, ethniques, linguistiques, phénotypiques une spirale socialement difficile d’attribution et d’auto-attribution, d’assignation et d’auto-assignation peut s’enclencher. C’est une logique sociale réciproque de marquage que l’on peut observer lorsque des populations qui se rapprochent, et dont l’un ou l’autre traits sont présentés et deviennent saillants pour l’une ou l’autre raison (idéologique, religieuse, nationale, ethnique….).

Et en définitive l’affirmation visible d’une identité résulte le plus souvent tout autant d’une attribution d’identité ou une assignation que d’une « auto-attribution » d’identité sociale, d’une auto-assignation. Parfois, certes, il peut y avoir attribution non voulue. Et c’est par un travail progressif bien difficile que l’on peut contrecarrer cette attribution. Ce qui est possible à condition de ne pas rester enfermés dans cette attribution.

Parfois on veut au contraire s’affirmer ou on pense que la voie utile consiste à retourner l’attribution donnée : c’est une voie souvent sans trop d’issues car elle enferme et marginalise.

Parfois on veut tout simplement affirmer son identité, dire sa différence et sa particularité ou son excellence. C’est ainsi qu’une femme qui porte un foulard islamique dans l’une des variantes, se qualifie et sera qualifiée comme femme musulmane selon la variante qu’on lui donnera ou qu’elle voudra se donner. Et on veut le dire aux autres citoyens, habitants ou bien également en l’occurrence, aux autres concitoyens musulmans : je suis une musulmane qui veut se donner à voir en tant que musulmane et en se distinguant des pratiques vestimentaires communes, en portant un couvre-chef bien caractéristique. Bien entendu, libre à chacun d’affirmer sa spécificité, comme au punk de porter une crête. Mais la conséquence est qu’une auto attribution devient alors une attribution sociale.
Afficher une identité et difficulté à la porter

Certaines affirmations identitaires sont plus difficiles à porter que d’autres en raison des contextes sociaux ou des images qu’elles évoquent. Une personne habillée en punk ou en mode gothique susciterait plus que de l’étonnement si elle postulait pour être engagée dans une banque. On peut le regretter ou le trouver injuste : mais il y a des règles et des conventions dans la vie collective auxquelles, tout défenseur des subjectivités que l’on soit, on n’y échappe pas. D’ailleurs, la défense de la subjectivité est également une règle de la vie collective.

À cet égard, l’identité musulmane fortement affichée n’est pas simple à porter aux yeux de non-musulmans, mais également aux yeux de nombreux musulmans. Cette question est bien dure à dire ; je pense qu’elle rend tristes des personnes qui aiment leur foi. Mais le fait est que les dynamiques que l’islam vit depuis 40-50 ans sont bien lourdes à l’échelle mondiale. Elles sont lourdes, car les courants dominants de l’islam contemporain (je ne parle de l’islam en soi !) se sont pensés en rupture avec les orientations majoritaires du devenir du monde qui semblent émerger progressivement en termes de valeurs communes. Si on veut les suivre, le musulmanes et les musulmans doivent ramer fameusement à contre-courant.

Mais l’identité musulmane est également difficile à porter en raison de positions de groupes et courants de l’islam qui s’opposent radicalement à des valeurs communément partagées : depuis les fonctionnements démocratiques à l’exclusion de la violence, depuis la tolérance en matière de convictions, l’acceptation du pluralisme au statut de la femme ; ou difficile en relation à des régimes associées à l’islamisation : système de privation des libertés en Iran, en Arabie saoudite ou là où un pouvoir qui se dit inspiré par l’islam s’affirmé. À cet égard une partie du monde musulman renvoie à la même réalité de ce que furent les régimes communistes. On peut ajouter également la réalité de la violence politique et de la violence tout-cour.

Cette difficulté d’identité n’est pas due à une hostilité généralisée du monde ambiant, à une « islamophobie ». Il peut y avoir de cela dans certains cas, en entendant par islamophobie un rejet, par principe, de tout ce qui est musulman. Mais cela est, selon moi, le propre de groupes minoritaires ; qu’il importe de condamner, mais qu’il importe surtout de ne pas généraliser (car c’est erroné), ni de survaloriser en donnant ainsi à ces groupes et agitateurs le lustre qu’ils ne méritent pas.

Ces constats au sujet du monde musulman ne sont pas des phantasmes, ce sont des réalités.

Bien entendu, la toute grande majorité des femmes musulmanes qui portent un foulard ne sont pas impliquées dans ces violences, dans les positions politiques de certains régimes qui s’affichent comme musulmans, mais le fait d’adopter les mêmes codes vestimentaires que ceux prônés dans les lieux où s’affirment l’intolérance et l’absence de liberté n’est pas fait pour rendre positif le regard. Et la fatigue de faire émerger une contre-tendance de la part des femmes qui portent le foulard ou de ceux qui font l’effort de partager leur point de vue est considérable. La fatigue est également de la part de ceux – et ils sont nombreux- qui souhaiteraient agir positivement, amicalement avec les musulmanes et les musulmans et qui se trouvent au prise d’attitudes revendicatives, négatives à l’égard de ce qui n’est pas musulman. De plus en plus de gens de bonne volonté trouvent que c’est vraiment difficile avec les populations musulmanes, non pas en soi et comme personnes, mais suivant les visions du monde et les idéologies qui se sont construites depuis quelques décennies.
Souvent, devant ces analyses, des musulmans réagissent en disant : « C’est de l’islamophobie ! », « C’est du fantasme ! ». Il peut y avoir de cela et certains groupes utilisent l’islam pour alimenter leur nationalisme ou leur hostilité primaire à tout ce que n’est pas eux-mêmes, en croyant de se défendre.

Mais le fait est la réalité du monde musulman contemporain a des aspects bien peu reluisants et dramatiques ; il est trop simpliste de vouloir les escamoter en occultant la réalité derrière les accusations d’islamophobie ou du fantasme. Pour guérir la maladie de l’islam contemporain, comme dans toute réalité sociale, il vaut mieux de regarder les choses en face.

Des subjectivités et des réalités sociales

Probablement, les signataires du texte réagiraient devant le lien qui est fait avec le contexte musulman et que je viens de décrire dans le point précédent en affirmant leur choix individuel, leur liberté personnelle. Et, en effet, elles le vivent ainsi. D’autant plus qu’il s’agit de personnes socialisées et qui ont grandi dans le bain de la culture contemporaine qui valorise le vécu personnel à travers le prisme de la subjectivité et qui en fait la valeur par excellence. Toute la culture de la consommation de masse, par exemple se fonde sur l’idée de la valeur suprême de l’expression de soi, de sa propre singularité, de sa propre liberté.

Mais dans les faits, nulle part on n’échappe à deux dimensions sociales. Celle de la construction sociale de soi et celle des rôles sociaux.

La construction sociale de soi

Tout d’abord, même si chacun reste un individu, avec son identité, chacun construit son individualité socialement, par des influences, par des appartenances collectives : c’est ainsi que je disais plus haut que le port du foulard est une construction sociale, non seulement parce qu’on considère qu’elle découle du grand collectif religieux issu du Coran, mais parce qu’elle est inscrite dans l’un ou l’autre des collectifs qui interprètent le Coran.

Subjectivités et rôles sociaux

Et, deuxièmement, l’appel au subjectif de la culture contemporaine tend à effacer la distinction entre identité subjective et identité conséquente à un rôle social. Autrement dit, l’appel au subjectif tend à faire prévaloir l’identité de soi, comme individu et comme sujet, y compris lorsque cet individu remplit des rôles sociaux. Affirmation de soi, de sa subjectivité parfois illusoire, car elle tend à ignorer la construction sociale de ce qu’on pense être sa subjectivité. Je sais que cette distinction est difficile à comprendre parfois pour des personnes socialisées à la culture contemporaine. Je sais aussi que la société contemporaine laisse fort heureusement une plus large part de manœuvre à l’expression de soi. Mais cette marge de manœuvre est relative, varie selon les lieux de vie sociale. La marge de manœuvre est plus large dans la rue, dans la sociabilité publique, par rapport à ce qu’elle était il y a 50 ou 100 ans. Même si elle continue à avoir ses codes sociaux : la notion de « styles de vie » utilisée depuis quelque temps par la sociologie dit bien qu’il y a un marquage social même dans le quotidien de la rue. Mais dans les entreprises, l’administration publique la marge de manœuvre est plus étroite, la notion de rôle social associé au statut reste de mise, y compris en ce qui concerne des codes vestimentaires. J’y reviendrai après avoir précisé le concept d’espace public.

 

Espaces publics

Deux passages du texte m’amènent à formuler quelques réflexions à propos du concept d’espace public.

Après avoir noté la différence dans l’image sociale entre le port du foulard par les femmes, fort remarqué et étant objet d’interdiction, et le port de la barbe par les hommes, moins interdite, le texte conclut avec une interrogation : «  N’est-ce pas là la preuve que la neutralité d’une apparence, cela ne veut rien dire et que la neutralité ou l’impartialité résident seulement dans les actes posés ? ».

Quelques phrases plus haut, le texte avait associé « cette nouvelle hystérie française » (au sujet du burkini), à son exportation en Belgique par « l’interdiction des ‘signes religieux ostentatoires ‘ dans tout l’espace public ».

Je voudrais apporter deux séries d’éléments de réflexion.

Contrairement à ce que le texte affirme, l’interdiction des signes religieux n’a pas lieu dans « tout l’espace public ». Il importe de préciser sociologiquement ce concept, né dans un environnement philosophique, pour dire qu’il y a plusieurs espaces publics qui se différencient par les types de relations sociales et par les formes de régulation. Je reprends quelques apsects.

Sociabilité publique

Il y a un espace que j’appellerais de sociabilité publique, celle de la rue, du métro. Dans l’espace des sociabilités publiques, il y a une régulation juridique minimale de la part de l’Etat et y prévaut la notion de liberté personnelle. Les régulations juridiques de type racial, comme ce fût le cas, pas loin de nous en Afrique du Sud ou dans certains Etats des États-Unis, sont définitivement bannies. La notion de liberté personnelle au sein de la sociabilité publique concerne également le port du foulard islamique ou d’autres signes convictionnels ou politiques ou d’autre nature. La limite sera celle posée au fait de ne pas faire obstacle à la liberté des autres et bien entendu de ne pas porter atteinte aux personnes, ou au fait de contrevenir par des conduites l’un ou l’autre aspect de la vie publique, comme par exemple respecter le code de la route, car il en va de la sécurité des autres. C’est ainsi que l’occultation du visage tend à être interdite ; ou au contraire et pour d’autres raisons, le fait de circuler nu. De ce point de vue, l’interdiction du burkini faite par certains maires di littoral français qui se sont fait piéger par un canular bien malvenu après l’attentat récent de Nice, n’a pas de raison d’être, sauf invoquer une atteinte hypothétique à l’ordre public. Car il n’y a pas d’interdiction possible, comme il n’y a pas d’obligation vestimentaire, comme c’est le cas en Arabie Saoudite ou en Iran où les femmes sont obligées à porter une tenue vestimentaire précise.

Pas d’interdiction ni d’obligation dans l’espace de sociabilité public, mais pas absence de régulation. Celle-ci est réalisée par ce qu’on pourrait appeler des règles de civilité, faites de non agressivité, de respect des individus, allant jusqu’à des règles de politesses et à des processus de « contrôle social » évoqués plus haut. Qui s’exercent à travers le regard, le rire, les attitudes de réprobation ou d’accord, la distanciation. Les punks ont été objet de ce regard social comme le sont les femmes musulmanes avec le foulard ou des moines bouddhiste ou toute personne voulant s’habiller dans une tenue « hors norme ». Il importe de noter que depuis 30-40 ans, le degré d’indifférence aux diverses formes d’habillement s’est fortement accru par rapport au passé où les usages vestimentaires étaient beaucoup plus codifiés. Encore que, ceci étant dit, il faudrait ouvrir une large réflexion au sujet de la mode et du rôle des stylistes et des publicitaires, les nouveaux prédicateurs et moralistes des sociétés sécularisées et marchandises et grands producteurs de normes culturelles et de valeurs. C’est une réflexion critique que la société contemporaine et en particulier la jeunesse contemporaine envahies par la publicité et vivant sont l’intromission publicitaire dans la vie courant de manière de plus en plus banalisée, tend à ignorer.

En extension des sociabilités publiques générales évoque ci-dessus, il y la sociabilité marchande, entre acheteur et vendeur, réglé également par la politesse, mais surtout par le fait que l‘acheteur dispose de l’argent pour payer sa marchandise.

Il y a un espace public privé en public, comme un café, un restaurant, où l’on se trouve entre ami(e)s, en famille (de l’ordre du privé) mais dans un espace qui s’affiche en public. On est là dans un mixte privé-public, régit par le respect de cette sociabilité privée.

L’espace public dans les lieux de travail relevant de l’économie privée

L’espace créé dans le monde du travail est également un espace public dans lequel des gens travaillent et coopèrent en vue d’atteindre les objectifs de l’organisation qui les emploie. Ces espaces sont ceux qui relèvent d’initiatives économiques privées : commerces, industries, services financiers, culturels, sociaux. Dans ces organisations, la régulation se fait en fonction de la performance des travailleurs, des opportunités d’action,  des régulations existantes entre patrons et syndicats, le tout encadré par des lois générales du travail. Dans le monde du travail peuvent intervenir des raisons diverses pour que l’employeur décide de réglementer les vêtements portés: sécurités, relations entre travailleurs, commerciales. Une entreprise a un but économique, engage des personnes qui ont le statut de travailleur et n’est pas un lieu d’animation culturelle de citoyens. Ajoutons encore que le fait de « neutraliser » les appartenances religieuses, philosophiques, politiques dans le milieu de travail permet de réduire le risque de tensions, de compétitions, de rivalité entre travailleurs ou tout au moins de réduire un facteur de conflit.

L’espace des institutions publiques de l’État ou apparentées : la question de la neutralité

Et par ailleurs il y a les espaces publics de travail dans des lieux émanant des institutions publiques de divers type (des services de l’Etat en passant par les CPAS , les institutions éducatives et bien d’autres services) et offrant un service aux citoyens (enseignement, services sociaux etc.) qui y recourent.

Au niveau de l’État (à ses divers niveaux) et de ses fonctionnaires un autre type d’argument bien connu s’affirme : celui de demander aux fonctionnaires une tenue qui n’affiche pas de couleur ni convictionnelle ni politique. C’est ainsi que, dans la police par exemple, on adopte un uniforme ou que les juges portent une toge. En Belgique, on l’appelle une « neutralité ». Le texte qui est au départ de ces réflexions en faisant référence au fait que les musulmans avec barbe ne sont pas sanctionnés, écrit que « la neutralité d’une apparence ne veut rien dire et la neutralité ou l’impartialité résident seulement dans les actes posés ». Bien entendu, il importe que la neutralité des fonctionnaires d’un État et plus globalement d’une institution publique soit concrète et réelle, mais nier la valeur des apparences c’est ignorer les dynamiques sociales : les « apparences » disent l’intention d’une institution au-delà des personnes et contribuent à la communication dans la vie collective. Sans compter que même dans les institutions de l’Etat comme pour les entreprises, une certaine réserve quant aux appartenances personnelles permet de neutraliser des conflits possibles entre travailleurs.

Je sais qu’on fait souvent appelle à la tolérance britannique, où le foulard est libre d’usage et où les femmes dans la police portent un foulard et les Sikhs leur turban. Mais il faudrait regarder à fond et se demander –ce qui a toujours été mon impression- si cette tolérance ne marque pas la différence et ne cultive pas à terme une société fragmentée et une logique de domination. Cela mériterait approfondissement.

Quant au fait que les jeunes musulmans barbus ne sont pas sanctionnés, cela n’est pas nécessairement exact : un jeune habillé « en salafiste », avec barbe et pantalons trois quart, serait connoté quand même si ce code vestimentaire était compris, même si ces signes-là ont été moins codifiés, moins mis en scènes par les musulmans eux-mêmes.

Il n’y a rien à faire : les « apparences » comptent dans les dynamiques sociales. Mais je ne pense pas que dans ces questions d’apparences il s’agisse uniquement de principes en absolu (comme le débat à la française sur la laïcité) : je pense qu’il s’agit de principes tirés de l’expérience de la vie collective : les expressions des convictions fondamentales (athées, religieuses ou autres encore) ont avantage à rester le plus possible dans le domaine du privé et de l’intime.

 

L'école

L’article dont nous parlons, s’accrochant à l’interdiction du burkini et en faisant un lien avec l’extrême droite en France et avec les propos récents du candidat Sarkozy qui lorgne vers l’extrême droite, condamne, pour ce qui est de la Belgique : « les multiples mesures pour refouler hors de la vie sociale les musulmanes portant le foulard. Les interdits se multiplient dans l’emploi comme dans l’enseignement. Dernières péripéties en date : à partir du mois de septembre, deux écoles fréquentées par des adultes (on entend : dans l’enseignement supérieur non universitaire, me semble-t-il) à Bruxelles et à Liège, ont changé leur règlement intérieur pour y interdire le foulard ». Pour les auteurs du texte, cette dernière décision va plus loin que celle énoncée comme intention par le candidat Sarkozy.

Dans ce passage on est dans le registre de la polémique. Juste pour préciser, il me semble que de nombreuses écoles de l’enseignement supérieur interdisaient le port du foulard. Mais surtout, il serait utile d’aller voir, après avoir entendu les motivations des femmes qui portent le foulard, pour entendre également les motivations des écoles à interdire le port du foulard, sauf à liquider la question et accuser ces écoles de flirter avec l’extrême droite et les islamophobes.

Dans les faits, au sein de l’institution scolaire, le port de signes convictionnels, philosophiques, politiques, idéologiques tend à être « modéré », ce qui met mal à l’aise des musulmanes. Il me semble que la raison de cet « modération » –mises à part des attitudes hostiles par principe aux religions- ou des affirmations de principe autour d’une « laïcité », a des raisons d ‘être pratique. Celles d’éviter, tout comme il a été dit au sujet de l’entreprise, que des rivalités, des compétitions, des attributions d’identité interfèrent dans la dynamique éducative et dans les relations entre élèves. Cet argument est peut-être difficile à comprendre dans nos sociétés où les subjectivités sont mises en avant et où l’on tend à ignorer les processus collectifs. Et pourtant ces processus sont bien là, et les dynamiques de confrontation autour des identités sont bien présentes et risquent facilement de dégénérer

D’autant plus qu’en ce qui concerne les identités musulmanes contemporaines, il y a un deuxième aspect à savoir que le port du foulard ne peut pas être isolé du contexte global de l’identité musulmane contemporaine qui prône une totalité de vie à la lumière de l’islam suivant les visions chez les salafistes et chez les Frères musulmans. Ce que les Frères musulmans appellent la « shumulyya » et qui inspire largement leur vision du monde. Et que le salafisme érige en principe structurant. Ces affirmations de « totalité » vont jusqu’à nier la valeur de la démocratie, pour la remplacer par l’idéal d’un régime fondé sur la loi islamique.

Dans les écoles l’idée de totalité apparaît à travers des affirmations portant sur la prééminence de la foi sur la connaissance qui s’exprime dans la négation de la théorie scientifique de l’évolution, ou portent sur le refus de la musique ou de l’image ou dans la critique de la légitimité d’enseignants car non-musulmans. Ces différents aspects, qui convergent pour nier des aspects significatifs des valeurs vécues en Europe et auxquels les musulmans le plus souvent ne donnent, au mieux, que des réponses embarrassées, sont nécessairement associés à l’affirmation identitaire associée au foulard. C’est un tout qui fait que l’affirmation des femmes qui disent vouloir porter le voile pour des seules raisons spirituelles liées à leur cheminement subjectif ont quelques difficultés à convaincre même si on peut comprendre la totale sincérité de leur propos.

Le texte conclut se passage en disant : « Nous le voyons bien : ce foulard, celui de nos mères, de nos sœurs, vous trouble ». Je ne sais pas si l’expression « vous trouble » est pertinente. Mais je vois que pas mal de personnes, des concitoyens, des enseignants, des éducateurs, y compris parmi des musulmans, sont inquiets par cette vision totalisante de l’islam qui a pénétré dans la culture quotidienne des concitoyens musulmans. Et je pense que devant la phrase : « Nous le voyons bien : ce foulard, celui de nos mères, de nos sœurs, vous trouble », ces personnes ont envie de s’interroger sur le fait de savoir pourquoi les signataires voilées de ce texte, qui se disent libres et démocrates, ne sont pas troublées d’être les emblèmes et les portes- drapeaux d’un certain type d’islam. Mais ce serait à son tour de la polémique. Il vaudrait mieux débattre et développer les arguments respectifs, calmement e sans ressentiments.

 

In fine

Ce texte suscitera probablement des réactions contrastées et je pense que les signataires du stimulant article de la Libre Belgique auront envie de débattre et de contredire les analyses que j’ai essayé de présenter. Ce n’est pas tellement avec moi que ce débat devrait avant tout avoir lieu, mais c’est entre elles et avec les autres femmes qui étaient les destinataires principales de leur texte. En m’excusant de m’être immiscé dans un débat qui se voulait « entre femmes ». Je n’ai fait qu’écrire un texte et restituer une analyse, comme le disait Raymond Aron, qu’en tant que « spectateur engagé ». Engagé dans le souci de voir la construction intellectuelle et morale de l’islam en vigueur depuis quelques décennies continué à produire une pensée qui continue à s’accrocher à la lettre des textes et de l’identité (souvent de ressentiment) et à cristalliser autour de cela une jeunesse qui aurait besoins de tous les u-outils pour tenter de s’en sortir dans la vie. Et cela ne sera pas facile, car elle devra de plus en plus faire face pas tellement aux discriminations, mais plutôt aux compétitions de nature presque darwinienne, celle de la lutte pour la survie dans un monde qui sous les apparences du ludique, de la sur-consommation, du zapping se fait bien difficile. Et le littéralisme des textes et des identités (de ressentiment) ne serviront pas à grande chose, même s’ils donnent l’illusion de la résistance.