Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

11/9 : au-delà des commémorations

Première version en septembre 2011, mise à jour en septembre 2016.

 

Felice Dassetto

7 septembre 2016

Le dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 avait donné lieu à des commémorations émues sur les lieux des attentats et ailleurs dans le monde. Elles avaient été également l’occasion de nombreuses publications qui se sont souvent centrées à la restitution chronologique des événements ou d’une partie des événements qui ont suivi le 11/9.

Cinq ans sont passés et des lourds évènements ont rebondi dans le monde musulman à commencer par ce qu’on a appelé le Printemps arabe et ce qui en est suivi.

Ce texte propose une lecture sous l’angle sociologique de trois aspects.

 

I. Comment comprendre l’irruption d’un évènement comme le 11 septembre en tant que déclencheur de changements dans le devenir historique ? et comment comprendre cet événement à la lumière des dynamiques de l’islam ? (point I, pages 1-8)

II. Quel regard porter sur les commémorations qui ont eu lieu en 2011 ? (point II, pages 8-9)

III. Comment dessiner les changements qui ont eu lieu dans les 15 dernières années ? Et cerner les lignes de force de l’impact du 11 septembre sur l’Occident, sur le monde musulman, sur l’islam et sur les relations entre Occident et islam (point III) (pages 10 suivantes)

Hélas, comme pour d’autres textes de ce blog, celui-ci est long.

Le lecteur qui serait intéressé par le regard porté sur le 11/09 dans les années qui ont immédiatement suivi et lors des commémorations décennales, peut lire les parties I et II.

Le lecteur intéressé par les quelques questionnements au sujet des changements qui ont eu lieu depuis 15 ans (après le 11/09 et après le Printemps arabe), au sujet des relations entre musulmans et non-musulmans, au sujet des transformations de l’Occident et au sujet des transformations dans le monde musulman peut lire la partie III.

 

I.Comprendre l’évènement 11 septembre

1. Quelques prémisses : les sciences humaines et une sociologie de l’événement et des bifurcations

Au point de vue des sciences humaines, poser cette question revient à s’interroger sur le rôle des événements dans l’histoire, et au préalable, à s’interroger sur la notion même d’événement (cfr infra). Donner un rôle à l’événement dans l’analyse sociologique c’est faire une « sociologie de l’imprévisible », selon l’expression de Michel Grossetti [1]. Ou c’est, pour reprendre l’expression de l’épistémologue Nassim Nicholas Taleb, prendre en compte de l’apparition du « cygne noir »[2], métaphore de l’événement inattendu, regardé sous le double angle qui consiste à comprendre pourquoi il est inattendu, et quelles sont les conséquences de cette réalité inattendue qui fait irruption dans l’histoire et qui fait une irruption perçue d’autant plus foudroyante qu’elle est inattendue.

Parmi les scientifiques sociaux, les historiens sont les plus intéressés par l’événement. Souvent d’ailleurs l’histoire est conçue comme une série d’événements : prises de pouvoir, guerres, batailles, catastrophes, etc. Autrement dit, autant de réalités collectives, perçues comme significatives et surtout ayant des conséquences sur la suite du devenir historique. En France, l’école des Annales réagira contre cette « histoire événementielle » qui perd de vue et qui ne prend pas en compte les tendances lourdes, les « temps longs » soulignés, théorisés et analysés par Braudel : ceux des mentalités, du quotidien, des structures économiques. Même si Braudel lui-même n’ignore pas un événement comme la bataille de Lépante de 1571 qui a vu la défaite ottomane et qui est un événement qui a opéré une rupture historique dans l’équilibre de la Méditerranée.

La sociologie et l’anthropologie sont plus mal à l’aise devant l’analyse des événements. La sociologie française de tradition durkheimienne, mais aussi celle weberienne, celle fonctionnaliste ou celle marxienne sont préoccupés surtout de mettre en évidence des structures qui sous-tendent les conjonctures historiques. Ou la sociologie pragmatiste tend à ramener les événements à des pratiques banalisées et à en faire en somme un non-événement. La tradition anthropologique d’inspiration structuraliste est aussi à la recherche de structures de fond. Celle de type interprétatif est centrée sur les cas particuliers, sur les vécus. Les seuls événements pris en compte sont ceux individuels, les conversions, les bifurcations des trajectoires de vie.

L’événement est par contre le lieu d’élection du journalisme qui, souvent, est avant tout le compte rendu d’une succession d’événements. Et encore : souvent le journalisme réduit l’« événement » aux « réalités dont on parle », à la manière du « buzz », du bourdonnement, dont le marketing a fait un axe important de stratégies commerciales qui consistent à faire parler largement d’un produit.

Les médias, contribuant à alimenter le buzz, contribuent par le même geste à faire advenir un événement. En France, comme le rappellent Alban Bansa et Eric Fassin [3], c’est Pierre Nora qui parmi les historiens et parmi d’autres, a souligné ce trait de la modernité qui consiste dans la création, la mise en existence des événements par les médias et au fait que par les médias, l’événement est « aux deux sens du mot, projeté, jeté dans la vie privée et offert en spectacle » (art.cit. :164)

Au sens où on l’entend ici, la notion d’événement ne renvoie pas seulement au bruit médiatique, mais à une réalité dont l’analyse permet de percevoir la consistance, la portée sociale, ses effets (et bien entendu, dont les médias contribuent à amplifier, parfois à construire la portée). Il devient un fait collectif, qui implique des larges réalités sociales. Dans sa forme de plus forte intensité, un événement peut provoquer une bifurcation [4] en entendant par là des changements en profondeur des réalités sociales, des rapports sociaux et des processus du devenir social. Ainsi les révolutions qui « réussissent », comme celle française ou celle soviétique sont par exemple des événements qui engendrent une bifurcation du devenir historique des sociétés concernées et bien au-delà.

Mais une sociologie des événements et des bifurcations permet de mettre en évidence que pour qu’un fait social singulier, même de grande ampleur devienne un événement, il faut quelques conditions. On les verra si dessous en s’interrogeant sur le 11 septembre comme événement.

La question théorique qui sous-tend ce texte consiste à articuler événement et structure : c’est-à-dire à se demander si et comment un événement tel le 11/9 a infléchi non seulement en terme d’engendrement d’une série d’événements (comme la guerre d’Afghanistan, d’Iraq....) qui ont un lien causal direct avec le 11/9, mais également en terme de changement de position et de dynamiques de fond des réalités sociales et politiques. Est-ce que, en quelque sorte, le monde a-t-il changé de répertoire après le 11 septembre ? La réponse sera probablement en demi-teintes. Mais certainement un nouveau répertoire est mis en place.

2. Divers paradigmes interprétatifs du 11 septembre

 

Avant de s’interroger sur les conséquences du 11 septembre, il est utile d’ouvrir une parenthèse pour baliser la manière avec laquelle le 11/9 a été interprété, à été lu. Ce qui revient à s’interroger les catégories cognitives par lesquelles il a été pensé et donc la manière avec laquelle il a été construit.

On procédera en essayant de ramener l’abondante production discursive à laquelle cet événement a donné lieu à quelques grands paradigmes interprétatifs.

 

a) Le paradigme de la continuité. L’attentat des Twin Towers et du Pentagone est vu en continuité avec le passé. En l’occurrence il est vu comme le dernier acte, le dernier coup de queue de l’islamisme politique dont souvent on annonce la fin. Cette interprétation est courante dans les sciences politiques françaises. On la retrouve chez O. Roy et chez G. Kepel[5]. Islamisme politique entendu comme prise de pouvoir par un processus révolutionnaire qui utilise la force (celle de la rue, celle de l’élimination physique...) qui élimine le pouvoir ancien et s’accapare du pouvoir. C’est le modèle historique classique (révolution française, russe...) et, dans le monde musulman, la révolution iranienne. Donc l’attentat des Twin Towers est un épisode à interpréter dans l’histoire de la dynamique de l’islam qui a adopté une stratégie révolutionnaire depuis les années 1970.

En élargissant le paradigme de la continuité on pourrait aussi interpréter cet événement dans le prolongement des relations entre islam et occident, telles qu’elles se sont nouées depuis la colonisation et, plus proche de nous, depuis les indépendances. C’est en continuité avec la lutte contre la domination occidentale, coloniale et postcoloniale, que cet événement doit être compris.

Parfois ce paradigme de la continuité peut prendre l’allure d’une explication globale ou bien elle est inscrite dans un devenir métahistorique : une volonté divine, le mal inévitable, le progrès, l’affrontement final....[6].

Le paradigme continuiste peut avoir le défaut, en regardant le présent et l’avenir avec les yeux tournés vers le passé, de ne pas voir les changements et les inflexions qui ont lieu et qui pourraient dessiner des nouvelles perspectives.

b) Deuxième paradigme : fonctions, intérêts. Dans une perspective au croisement du fonctionnalisme et de l’utilitarisme, il s’agit de regarder le 11/9 pour voir qui a intérêt dans l’affaire, qui en tire les bénéfices, lesquels et pourquoi. Il s’agit d’analyser les fonctions remplies par cet événement. Fonctions voulues ou non voulues dans l’intention de ceux qui l’ont initié. Par exemple la fonction de renforcement de la cohésion nationale américaine ; la fonction « perverse » (dans la terminologie de Raymond Boudon) de relance de l’industrie militaire américaine suite au déclenchement des actions militaires... L’intérêt pour Al Qaida ou pour le « complexe militaro-industriel ». Ou..... Mais en poussant plus loin apparaît la formulation de l’intérêt en termes de « machiavélisme comploteur »: il est présent dans des auteurs ou dans une certaine opinion musulmane ou dans des opinions non occidentales. Le 11/9 est un complot contre l’islam. Les rumeurs sur internet ont circulé. Mais de toute manière c’est avant tout un événement pour l’Occident que les médias ont gonflé. Dans des sites web islamistes on présentera des statistiques qui comparent le nombre de morts suite à l’attentat des Twin Towers qui apparaît comme assez dérisoire par rapport au nombre de morts dans la guerre d’Iraq.

Les analyses géopolitiques procèdent le plus souvent de ces paradigmes [7].

 

c) Paradigme pragmatique : Il est souvent présent dans l’approche des services de sécurité. Il s’agit de comprendre les séquences d’action qui ont abouti à l’acte terroriste. Cette approche très fréquente dans les analyses du terrorisme en général est importante dans le but de traquer les terroristes ; il est moins utile pour comprendre les causes ou les effets[8].

d) Paradigme constructiviste (au sens donné entre autres par A. Giddens). Il s’agit d’analyser l’évènement comme l’effet de pratiques sociales qui résultent d’une tension entre des processus structurels, des « déjà-là »sociaux (tels l’existence historique de mouvements islamique, la domination américaine, etc. ) et de initiatives, de subjectivités, des inventions (dues aux calculs d’intérêt, au sens et aux narrations identitaires, etc.). Dire qu’il s’agit d’une construction ne veut évidemment pas dire qu’il est inventé, ou fabriqué (ce qui renverrait à l’extrême au paradigme du complot, contre les musulmans, comme la rumeur a circulé dans le web). Dire qu’il est construit comme événement n’enlève évidemment rien à son caractère tragique, à la souffrance des personnes décédées et à leurs familles[9].

 

d) Paradigme « postmoderniste ». Selon ce paradigme, poussé à l’extrême, il est impossible d’interpréter le 11/9 comme une réalité en soi. Il n’existe que par les narrations qui en ont été faites. À chacun sa vérité, donc. Il s‘agit donc de considérer le 11/9 sous l’angle de reconstruction de sens qui en a été donné par la nation qui en a été faite[10]. Paradigme intéressant, qu’il s’agirait de creuser : un bilan général de ces narrations n’a pas encore été fait, à ma connaissance. La lecture étatsunienne ? Celle occidentale ? Celles musulmanes ? Celle des Taliban ? Celle chinoise, russe..

Tout comme celle tiers-mondiste qui regarderait l’événement sous l’angle d’une sorte de juste retour des choses: « Enfin, à vous les Blancs, vous est arrivé aussi. À nous des malheurs de ce genre arrivent tout le temps. On n’en fait pas tout un plat comme vous faites. Maintenant vous comprenez ce que c’est ». Ceci reviendrait à dire en somme que l’événement 11/9 est tel surtout pour l’Occident et du point de vue occidental.

À ces narrations, les sciences humaines participent par leur lecture et selon la logique énoncée par A. Giddens dans les termes de la « double herméneutique des sciences sociales »[11] : les sciences sociales (au sens large) dans les sociétés modernes puisent sur les sens qui circulent, produisent leur sens qui à son tour se répercute sur les sens existants.

d) L’accident recourant. Le 11/9 est un accident historique, particulier, singulier : il n’y a pas d’avant et d’après. Ou plus exactement il faut ignorer l’avant et oublier l’après. Il est analogue à d’autres moments d’explosion de violence. Certains font l’analogie avec l’anarchisme de la fin du XIX° siècle[12]. Le jihadisme est la même chose que les radicalismes d’extrême gauche ou d’extrême droite : des accidents de l’histoire. Il faut donc en quelque sorte « desislamiser » cet événement et le ramener aux formes sociales plus générales, celles du maximalisme politique violent. Ce paradigme se situe donc à 180 degrés par rapport au premier paradigme cité plus haut qui donnait, par contre, une importance considérable au contenu et à l’épaisseur de l’histoire musulmane.

            Dans la même ligne on peut lire le 11/9 comme un accident à l’intérieur du processus long de changement au sein du monde musulman et au sein de son inscription en cours dans la modernité. Le maximalisme politique qui s’est affirmé depuis trente-quarante ans n’est dès lors qu’une scorie, tout compte fait marginale par rapport aux dynamiques de fond du monde musulman et donc à relativiser. Cette position est l’opposé de la première évoquée, car au lieu de se focaliser sur le radicalisme et de considérer que les autres processus étaient mineurs ou inexistants, elle procède exactement d’un point de vue opposé.

h) La lecture philosophico-morale. L’événement est soumis à un jugement moral à propos de l’événement comme tel ou des auteurs de l’attentat (ou a contrario, à propos de ceux qui l’ont subi). Le jugement moral évalue l’événement à l’aune de certains critères : le mal, le nihilisme, la barbarie.... Pas mal de textes, publiés surtout au lendemain du 11 septembre ont porté sur le caractère moral de l’événement souvent instauré comme le mal absolu[13].

Personnellement l’approche constructiviste me semble le plus utile, mais complété par d’autres regards (continuité, intérêt, narrations…) en somme en gardant à l’esprit la nécessaire complexité interprétative.

Ceci signifie que le 11/9 doit être interprété dans sa connexion à une moyenne-longue durée du devenir de l’islam contemporain et du conflit historique entre monde musulman et monde occidental. Certainement il importe de prendre en compte le devenir historique de l’islam moderne et contemporain sous tous ses aspects, ceux animés par un maximalisme politique et ceux qui ne le sont pas.

Certainement, son caractère spectaculaire en fait une réalité unique, une sorte d’accident dont la forme, la violence dirigée contre ceux ou celui qui est considéré comme puissant est analogue à d’autres phénomènes historiques. Certainement le 11/9 peut être analysé en termes fonctionnels et dysfonctionnels.

Et certainement, avant tout, il doit être lu comme construction, mais dans ce cas il s’agit alors d’analyser les multiples constructions auxquelles il a donné lieu, du côté occidental, du côté musulman. Mais aussi des multiples autres lieux.

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Il faudra tenir compte de toutes ces dimensions.

Moins utile pour une analyse est le jugement moral (par ailleurs indispensable) tout en respectant le regard de compassion indispensable sur les victimes.... mais en sachant qu’en amont d’un humanisme universel aussi le regard de compassion est objet de sélections, donc c’est une construction. Et par ailleurs il est important de voir l’usage et les effets de l’argument moral. Ainsi, par exemple, la catégorisation de l’axe du mal par le président des USA pour justifier la guerre et le devoir moral de la guerre. Ou la condamnation morale de l’ensemble des musulmans ou celle de l’ensemble de l’Occident.

3. 11/09 : fait social et événement

Le 11/9 est avant tout un fait collectif tragique, parmi bien d’autres faits collectif ayant des grands effets tragiques.

Mais pour que ce fait devienne « le » 11/9, il faut une capacité d’acteurs et de sociétés à instituer ce fait social comme un « événement », c’est-à-dire à le percevoir comme un fait important, saillant, significatif et à le construire comme événement.

Un fait social devient « événement » s’il est construit comme tel par des acteurs porteurs, ayant la capacité de le faire advenir un « événement » et le faire advenir dans la manière où il advient. Le fait 11/9 est devenu un grand événement ayant une symbolique et une portée réelle et mondialisée acquérant même un statut d’universalité en raison de la capacité instituante du monde occidental et en particulier des USA à la hauteur de l’universalisme de la puissance étatsunienne.

Un fait social devient un événement s’il est cristallisé comme tel par des acteurs collectifs. Autrement dit, s’il est interprété, lu, mis en exergue par des acteurs, en fonction de leur histoire, de leurs perceptions, leurs intentionnalités comme un événement. Chaque acteur, groupe a devant ce fait social/événement une lecture qui dépend de sa propre histoire, de son propre « régime d’historicité »[14]. Ceci n’enlève rien au caractère tragique de cet événement ; mais cela devrait amener à une réflexion sur la multiplicité des regards portés non seulement sur cette tragédie, mais sur toutes les grandes tragédies humaines, partout dans le monde.

Un événement, même grave et d’amples conséquences, s’il est vécu à un titre ou un autre par des acteurs qui n’ont pas la force sociale et symbolique d’en faire un événement, reste un fait social, mais est un « non-événement «  ou c’est un événement juste pour ceux qui le vivent directement. De nombreux faits collectifs graves de par le monde (catastrophes naturelles, guerres, attentats) restent des non-événements ou sont des événements à portée limitée. Les graves famines dont souffre souvent l’Afrique sont des « non-événements » ou presque. Si par hasard de telles famines ou des crises semblables (que l’on pense à la grippe aviaire) arrivent dans des mondes où la force symbolique est grande, alors ils sont instaurés comme des événements. Si ce fait social grave est tel pour un seul groupe particulier, il n’est événement que pour ce groupe. Il devient largement collectif s’il est largement cristallisé comme tel ou s’il devient important en raison du rapport de force symbolique entre groupes sociaux.

Le 11/9 apparut immédiatement comme la cristallisation de l’état des relations entre islam et Occident tel qu’elles se sont construites au moins depuis les années 1970 et souvent enracinées dans une histoire plus longue (entre autres coloniale). Il était perçu comme l’événement révélateur de cet état des relations. Mais ce qui est cristallisé varie selon la dynamique et la lecture et la narration qu’en font des acteurs sociaux ; et cette lecture, comme nous l’avons dit plus haut, n’est pas la même.

Du côté occidental il importe de distinguer le regard américain et celui européen.

Du côté américain cet épisode est vécu d’abord comme une agression inédite sur le sol américain. Il y avait eu en 1993, au début de la présidence Clinton, l’attentat raté au WTC, mais il était apparu comme un fait exceptionnel, de l’ordre du fait divers et sans conséquences. Complètement différente était l’ampleur du 11/9. L’événement prenait une dimension inédite en raison de la symbolique historique que les États-Unis ont de leur territoire : un espace intangible, jamais envahi et auquel pour la première fois on portait atteinte. Il prenait également une dimension universelle en raison du statut symbolique des USA dans le monde et de l’image qu’ils ont eux-mêmes de leur statut hégémonique dans le monde.

La réponse et la modification de la doctrine d’intervention américaine s’inscrivaient aussi dans la politique américaine au Moyen-Orient mise en place depuis les années 1980 et qui prône une politique active d’intervention dans la région [15]: ce qui s’exprime dans la doctrine Reagan de refoulement (rollback) du communisme et d’intervention plus directe au Moyen-Orient afin de sauvegarder les intérêts américains dans la région. L’intervention lors de la première guerre du Golfe (1990-91) est à situer dans cette perspective ainsi que toute l’action de la décennie qui a suivi[16]. Et les attentats du 11/9 vont donner raison à ceux qui prônent la nécessité d’une politique globale américaine dans le monde et pas seulement la recherche de solutions partielles, assortie d’une relecture en termes d’affrontements de civilisations. Ce changement de vision politique est accentué par la montée en force des néoconservateurs Américains, dont certains contribueront à donner une formulation en termes moraux et religieux (l’axe du mal de G.W.Bush). Les États-Unis, toujours nourris par l’idéologie de l’ « exceptionnalisme américain» qui est la matrice de leur histoire, se sont posés comme les champions de l’ordre du bien. Depuis l’avènement du président Obama, la doctrine a encore changé : la difficulté de la sortie de la guerre d’Afghanistan et de la deuxième guerre d’Iraq ont amené les USA à poursuivre la chasse aux terroristes, un à un, mais à abandonner – au moins dans les déclarations et dans les intentions- le Moyen-Orient comme terrain d’intervention.

En Europe, la cristallisation de l’événement s’est effectuée avant tout sur base des événements liés à l’islam radical et qui avaient vu une séquence commencée dans les années 1970 avec des répercussions en Europe : premiers groupes « terroristes » en Égypte, prise de pouvoir de Khomeiny et réactions américaines et occidentales, assassinat de Sadate en 1981, guerre civile algérienne, découverte de réseaux terroristes en Europe... La lecture en termes de « choc de civilisations » donnait à cet événement une portée encore plus large en l’inscrivant dans une sorte de philosophie de l’histoire. Mais l’Europe, tant comme ensemble que selon les différents pays qui la composent, est restée comme tétanisée et a été incapable de penser une logique propre d’action, mis à part sur le plan de l’antiterrorisme ou bien en suivant ou en prenant distance vaille que vaille de l’allié américain.

Tant aux USA qu’en Europe ou dans d’autres pays, les médias ont contribué, par l’image et les discours, à donner à cet événement une tonalité apocalyptique.

Du côté musulman la lecture de ce fait comme événement fût plus troublée.

On eut tendance à le considérer avant tout comme un accident, un égarement, un fait sans signification collective majeure. Mais cette posture ne pouvait pas satisfaire aux interpellations des non-musulmans.

Tout d’abord aux USA mêmes, où la communauté musulmane a dû prendre position. On pourrait dire qu’elle s’aligna dans la posture générale de condamnation, avec une certaine précaution. Il faut souligner qu’aux États-Unis, mais également en Europe et dans d’autres espaces occidentaux, tout le monde s’accorda pour faire la distinction entre cet acte singulier, oeuvre d’acteurs qui revendiquent leur islamité, et l’islam lui-même.

Deux extrêmes ne s’alignaient pas et ne partagent toujours pas cela : les extrémistes musulmans et les extrémistes anti-musulmans.

Cette posture musulmane d’alignement s’est doublée d’une autre posture auprès de certains groupes musulmans, dans les mois et années qui ont suivi : l’événement devenait un moment pour tenter d(éviter la question et le regard à travers la dénonciation de l’islamophobie (comme la position de la Muslim British Association). On essaya d’escamoter, d‘aller outre l’événement pour dénoncer l’islamophobie dont seraient objet les musulmans.

Il serait intéressant de disposer des informations et des analyses pour voir comme l’événement s’est cristallisé (ou pas) dans d’autres sociétés : africaines, latino-américaine, russe, chinoise, japonaise. On pourrait poursuivre l’exploration pour tester l’hypothèse que dans ces sociétés ce fait social collectif était certes considéré comme déplorable, mais n’était pas un événement au sens donné et pris en Occident et dans le monde musulman.

 

4. Événement et bifurcations

 

Ceci dit, on peut se demander si, en quoi, pour qui, un événement cristallisé comme tel et selon les modalités de cette cristallisation, engendre un changement social plus ou moins profond et, on pourrait dire, une bifurcation plus ou moins accentuée du devenir historique.
C’est la question que l’on veut traiter : quelque chose a changé et bifurqué après le 11/9 ?

Le 11/9 a-t-il été à l’origine des changements, des bifurcations dans le devenir du monde ? Pour qui ? Sous quels aspects ?

Mais avant de répondre à ces questions arrêtons-nous encore brièvement sur quelques catégories sociologiques d’interprétations des changements, et en particulier de ces changements qui opèrent une rupture par rapport au passé et qu’on pourrait apparaître comme des bifurcations dans le devenir historique.

L’analyse du changement a avantage à éviter deux extrêmes.

D’une part l’idée qu’un changement est le résultat exclusif d’une innovation absolue. Ce qui reviendrait dans notre cas à considérer que le 11/9 est à l’origine, en absolu et à lui seul d’une bifurcation radicale. C’est d’ailleurs, dans les témoignages récoltés à l’occasion de la commémoration du 11/9 l’impression que les acteurs sociaux eux-mêmes ont eu en raison notamment de leur perception et construction de ce fait social comme événement. Ainsi -mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres-, Etienne Davignon, ancien commissaire européen et depuis lors comptant parmi les grands dirigeants financiers européens, s’exprime ainsi : « J’ai vu le deuxième avion percuter la tour...Nous avons suspendu la réunion...Nous étions abasourdis, émus. Je me rendais compte que cette agression contre les États-Unis allait changer fondamentalement les choses » (Le Soir, 10-11 septembre 2011, p.23).

Mais, à l’opposé, ce serait une erreur analytique que de considérer les changements uniquement à la lumière du passé. C’est ainsi par exemple, qu’il importe d’utiliser avec prudence l’idée exprimée par les économistes et les spécialistes d’histoire des technologies dans le concept de « path dependance », traduit par « dépendances du sentier ». Ce concept accentue le fait que des choix technologiques engendrent des déterminismes sociaux incontournables qui pèsent sur le devenir des conséquences et des bifurcations éventuelles. Par exemple la lourdeur du choix technologique nucléaire fait que quelque chose qui ressemble à un événement comme l’explosion nucléaire de Fukushima fait que la bifurcation du nucléaire ne devrait pas avoir lieu avec l’intensité et la rapidité que l’on pourrait s’attendre, même si elle contribue à l’infléchir. Cette vision des choses introduit une sorte de pesanteur et de contrainte due au passé. Dans le cas qui nous occupe, cela consisterait à dire que le 11/9 et ce qui s’en est suivi n’est que la continuité des relations structurelles qui existent entre monde occidental et monde musulman. Parfois l’expression de cette contrainte se traduit dans une sorte de fatalisme, présent par exemple dans les interprétations extrémistes : l’islam est nécessairement et structurellement violent, conquérant ; l’Occident est nécessairement conquérant, cherchant à opprimer les non-Occidentaux et particulièrement les musulmans.

Entre ces deux extrêmes il y a avantage à analyser tout changement dans son contexte social et historique : il s’inscrit dans une continuité, dans des processus de structuration établis, qui fournissent un cadre des possibles de l’action. Cadre des possibles que sont les catégories cognitives, les structures institutionnelles, les capacités humaines et matérielles. Mais tout changement résulte de la tension entre ces « déjà-là » sociaux et la force innovante, les initiatives, les intentionnalités d’individus et de groupes. Il s’agit donc de voir comment s’opère l’articulation entre passé, réalité « déjà-là » (acteurs, institutions, traditions) et intentionnalité, innovation et comment de la forme prise par cette articulation donne éventuellement naissance à une bifurcation.

Les bifurcations sont rarement monolithiques, elles sont souvent ambivalentes et en plus elles ne peuvent pas être conçues de manière fixiste (un peu comme la théorie forte de la path dependance pourrait le faire penser). En effet, les causes mêmes issues de l’événement originel changent tout comme changent les modes mêmes d’agencement des réalités. Comme l’écrit W. H. Sewell Jr : « On doit faire l’hypothèse que les événements peuvent changer non seulement l’équilibre des forces causales à l’oeuvre, mais la logique même selon laquelle les conséquences se produisent à partir des occurrences et des circonstances »[17]. En sommes, la bifurcation est elle-même insérée dans un processus historique engendre dans le contexte du processus de changement amorcé par l’événement lui-même. Ce qui revient à faire une sociologie historique de la bifurcation.

Dans notre cas, il s’agit donc d’analyser les dix années après le 11/9 comme un processus bifurquant et se demander si le 11/9 a été une bifurcation, comment, en quoi, pour qui. On présentera séparément l’analyse relative à l’islam, à l’Occident et aux relations islam-Occident. Mais avant cela, arrêtons-nous brièvement avec quelques réflexions sur la commémoration du 11/9 qui vient d’avoir lieu.

 

II. La commémoration du décennal du 11/09

L’anniversaire du 11/09 a été l’objet de commémorations. Elles ont eu lieu avant tout aux États-Unis et en Occident ; elles n’ont pas eu la même intensité, ou bien elles ont été l’objet d’un autre regard, non seulement dans le monde musulman, mais également en Amérique latine, en Afrique, en Asie ou en Russie même si une commisération teintée de politesse a pu se manifester.

Ces commémorations ont été assorties d’un regard rétrospectif sur ce que Le Monde, dans son dossier hors-série (juillet-septembre 2011), a appelé « La décennie Ben Laden ». À savoir un cortège d’attentats (Bali (2002), Casablanca (2003), Madrid (2004), Londres (2005)) ; la lutte antiterroriste, la coordination de cette lutte, la mise en place de dispositifs de contrôle accrus ; la riposte armée des USA et d’une partie de ses alliés de l’Otan avec la guerre d’Afghanistan (2002) pour frapper au coeur al Qaida et l’Etat Taliban qui le protège ou tout au moins qui ne le neutralise pas. Ensuite la guerre contre l’Iraq de Saddam Hussein, accusé d’être en collusion avec l’islamisme radical : l’horreur de cette dictature n’avait pas cette faute-là dans ses bagages. Sans oublier, dans la décennie Ben Laden la dureté de la détention sans jugement -détention qui se poursuit- de prisonniers à la base de Guantanamo.

Lors de ces commémorations, certains médias et en particulier les médias télévisuels occidentaux, ont parfois fait dans la surenchère. Il faudrait une analyse comparative systématique avec d’autres médias européens. Certainement une analyse comparative avec des médias d’autres parties du monde, Africains ou Latino-Américains par exemple, montrerait un relatif silence ou une relative distance sur le sujet.

Ce ne fut pas le cas des médias du monde occidental. Il est arrivé que ces médias même s’interrogent sur le sujet. Ainsi le quotidien belge La Libre Belgique s’interroge, le 9 septembre 2011 : « Les médias en ont-ils trop fait ? Ce quotidien donne la parole à un spécialiste des médias, professeur à l’Université de Louvain, Marc Lits de l’Observatoire du récit médiatique et Jean-Pierre Jacqmin, talentueux journaliste et directeur de l’information à la Radio-télévision belge francophone (RTBF). Marc Lits, avec son regard de médiologue, s’étonne que « cela fait au moins huit jours qu’on a commencé (à parler du 11/09) et qu’on met en place une sorte de feuilletonisation de la chose... ». Jean Pierre Jacqmin défend le large déploiement de la RTBF en disant : « les commémorations des événements importants ont deux buts : d’abord rappeler ce qui s’est passé (dix ans ce n’est pas rien dans le temps). Ensuite, il ne suffit pas de rappeler que deux avions sont entrés dans les Tours, mais de dire tout ce qui s’est passé depuis et de présenter le monde dans lequel on vit maintenant ».

Cette phrase de Jacqmin mérite d’être relevée : il dit « montrer ce qui s’est passé depuis et présenter le monde dans lequel on vit maintenant ». En effet, à y regarder de près, ce n’est pas ce que la RTBF ou les autres médias ont fait. Ils ont montré une partie de ce qui s’est passé et une partie du monde dans lequel ont vit maintenant. S’ils ont montré à volonté les documents des attentats du 11/9, les radicaux islamistes de tout bord - et il fallait le faire bien entendu, cela fait partie de la réalité- ; ils ont montré à volonté la souffrance des gens frappés par ces attentats ou la générosité des secouristes - et il fallait le faire - ; ils ont été très sobres pour parler de la conduite de la guerre en Afghanistan, en Iraq, des ressorts en amont de ces guerres, de leurs enjeux et de la souffrance des populations afghane et iraquienne.

Mais pas seulement : en rester à ces regards, c’est-à-dire au terrorisme et à la guerre, c’est faire un bilan qui semble donner raison au processus enclenché par le 11 septembre, à savoir l’agenda d’une stratégie de la tension recherchée par Ben Laden, Zawahiri et consorts : l’affrontement entre deux visions opposées, qui se nient radicalement l’une l’autre. Bien entendu, dans le monde contemporain il y a de cela. Mais pas uniquement. Et sans le vouloir, les médias ont joué le jeu de la stratégie de la tension voulu par les radicaux islamiques et par les radicaux de tout bord ; et ils ont contribué -on répète, sans le vouloir- avec leur longue semaine d’émissions et leur regard partial, à attiser les malentendus si pas le feu dans le sens de l’accroissement de la tension.

Que l’on entende bien : il ne s’agit pas d’être naïf, de ne pas voir la réalité de la violence réciproque et du radicalisme. Mais il importe de proposer un regard complet sur cette décennie et surtout de ne pas se limiter à une évocation qui reste enfermée dans le cadrage de la réalité proposé par la spirale de la violence, mais de rester ouverts à la possibilité d’autres regards. Car cette décennie est certes celle de la logique du radicalisme islamique et de la violence réciproque. Et l’avenir le sera encore. Mais cette décennie ne serait-elle marquée par autres choses aussi ? Dans les pages qui suivent la tentative est celle d’ élargir le regard pour tenter de cerner des lignes de force plus profonde, les effets non voulus enclenches par le 11/9. Très probablement, si on sait les saisir, ces bifurcations pourront marquer l’avenir, même si la queue de la spirale de la violence réciproque se poursuivra.

 

III. Quelles bifurcations ou changements depuis quinze ans ?

 

L’hypothèse que l’on voudrait argumenter dans les pages qui suivent est la suivante. En déclenchant les attentats du 11/09, al Qaida se donnait deux objectifs majeurs. D’une part celui de montrer la fragilité de l’Occident et en particulier des USA en les frappant au coeur symbolique représenté par les Twin Towers et le Pentagone et éventuellement en accélérant ainsi la fragilisation. D’autre part, enclencher une spirale de violence en termes d’action et réaction favorisant l’accroissement d’une stratégie de la tension. Les stratégies de l’État islamique vont dans le même sens et ont été théorisées par différents penseurs jihadistes pendant les années 2000 (Je me permets de renvoyer au texte de ce blog : « Les quatre moments du jihadisme contemporain », publié le 15/11/2015). L’État islamique vise ses mêmes objectifs et il les étend à l’ensemble du monde occidental et du monde musulmans ou non qui, selon ses vues, chemine selon les injonctions de l’Occident.

L’hypothèse est que ces deux objectifs -montrer la fragilité de l’Occident et enclencher une spirale de violence- ont été en partie atteints et certainement la spirale de violence réciproque n’est pas prête à s’arrêter. Mais en même temps depuis dix-quinze ans sont apparues quelques fissures, l’amorce de quelques bifurcations. De telle sorte que les intentions initiales de Ben Laden, Zawahiri et consorts et celles de Daech qui ont continué dans la même logique, ont donné naissance à des visions des choses et à des pratiques concrètes qui laissent entrevoir l’amorce de possibles changements et le début d’une sortie de la spirale de violence. Mais, en bémol de ce qu’on vient de dire, les cinq dernières années nous montrent que le cheminement est fragile, lent, manquant de vision, laissant large place à la logique de la violence.

Nous allons tenter d’argumenter cette hypothèse à partir de trois aspects : les transformations des relations entre islam et occident (point 1) ; les transformations dans le monde et dans la pensée musulmane (point 2); les transformations de l’Occident (point 3).

 

1. Des changements dans les relations musulmans-non musulmans/ islam-occident

Du côté des relations entre islam et Occident, la violence des actions armées a continué à se faire entendre. Les attentats jihadistes ont continué partout dans le monde et se sont amplifiés depuis 2011.

L’action policière et judiciaire plus que légitime a été menée de la part de l’Occident et de tous les pays, y compris musulmans. Pour ce qui est de l’Europe, elle a été menée globalement dans le respect des règles d’États de droit, malgré quelques entorses. Pour ce qui est des États-Unis, la détention de nombreuses personnes dans la prison de Guantanamo reste une tache noire pour ce pays.

L’action armée de riposte a été dans certains cas justifiée ou tout au moins compréhensible (intervention en Afghanistan après le 11 septembre, intervention au Mali à partir de 2012). Mais dans d’autres cas et notamment dans le déclenchement de la guerre d’Iraq en 2003 sous la pression des USA de G.W.Bush et des Britanniques de Tony Blair, suivie par de nombreux pays a été fondée sur le prétexte de l’implication du régime de Saddam Hussein dans les attentats d’al-Qaida. Ce régime dictatorial avait beaucoup de torts, mais pas celui-là. Et cette guerre, dictée par des sordides intérêts, par des évaluations géopolitiques fausses et enrobée d’une rhétorique exaltée (lutter contre l’axe du mal) pour la vendre aux populations a été vraiment criminelle et lourde de toutes les conséquences que nous payons aujourd’hui entre autres dans les tableaux bien compliqués de Syrie et de Lybie ([18]).

En amont de ce fonds d’actions terroristes, de ces ripostes policières et judiciaires (indispensable, dans les règles de droit), de ces entorses plus ou moins graves, de ces actions armées, les unes ayant une certaine légitimité, les autres étant totalement injustifiées, le régime normal des relations entre musulmans et non-musulmans, entre monde musulman et le reste du monde, et en particulier avec l’Occident a balancé entre tensions, controverses, polémiques et gestes de conciliation. Il se pourrait qu’après la fondation et l’action de l’État islamique, ces relations soient à un tournant.

Quoi qu’il en soi, on ne peut pas parler globalement de relations entre islam et Occident ; il importe de différencier selon les acteurs et selon les questions.

Les relations sur le plan religieux

La notion de « dialogue de religions » ne trouve pas de nombreux adeptes et ne suscite pas des grands enthousiasme, ce qui est assez normal : chaque expression de la foi s’est construite en elle-même, avec son corpus qui la fonde. Mais ce qui s’est affirmé de manière assez générale est au moins l’affirmation d’une cohabitation plus ou moins pacifique et surtout un respect réciproque. Ceci me semble exister dans les pays occidentaux, en Europe en particulier où une population musulmane importante, dans les villes surtout, s’est implantée. Dans certains pays musulmans également une relative cohabitation est possible, bien que la plupart de ces pays ne se pensent pas comme des pays où le pluralisme religieux et des convictions est un fondement de la vie collective et de la vie de l’État.

Malgré tout, depuis le 11 septembre, des instances religieuses officielles font preuve de volonté d’apaisement réciproque, tout au moins sous l’angle d’une diplomatie religieuse. Des initiatives de rencontre officielle ont eu lieu. Comme la Conférence mondiale des religions pour la Paix ou comme les Rencontres interreligieuses d’Assise, inaugurées en 1986. Autant d’initiatives qui datent bien avant la période qui nous occupe et qui ont survécu, tant bien que mal, à ces années difficiles.

Indépendamment de ces rencontres de haut niveau, des moments de dialogue ou au moins de rencontre ont lieu au plan local : les attentats récents ont vu se multiplier les moments de contacts, d’interconnaissance. Ils restent hésitants, parfois ils ne trouvent pas des interlocuteurs. Les musulmans ont été, dans les années 2000 peu réceptifs, tellement l’engouement religieux, les doctrines (notamment salafiste et Frériste) les faisaient balancer vers un isolement face au contexte. Des groupes plus radicaux –entre autres dans le monde jihadiste- prônent une aversion, voire une haine déclarée contre les autres religions.

Du côté chrétien, catholique ou protestant, des mouvements ou conservateurs, comme les Fraternités Pie X ou des mouvements revivalistes (comme les formes néo-pentecôtistes) centrés sur elles-mêmes ne voyaient pas l’utilité d’un dialogue, voire même d’une certaine inter-connaissance, faisant prévaloir sa propre vérité.

Dans le monde juif la présence et le succès politique en Israël du fondamentalisme ne sont pas faits pour favoriser un dialogue, la situation interreligieuse se compliquant dans ce cas par la réalité politique israélienne. En Inde, le fondamentalisme hindou, arrivé également au pouvoir, est loin de favoriser toute forme de dialogue religieux.

Malgré ces initiatives, il me semble que ces groupes interreligieux s’interrogent sur le sens à donner à ce « dialogue ». Il semble se retrouver autour d’enjeux communs (la paix, la justice sociale…) pour chercher dans les motivations religieuse ou plus largement convictionnelles respectives, le sens d’une action commune.

Au-delà des aspects de dialogue ou de respect, des acteurs radicaux, minoritaires, mais audibles, ont distillé des propos hostiles. Ils ont alimenté par exemple des mouvements « contre l’islamisation de l’Europe » : il s’agit de réalités sociologiques minoritaires, parfois liées à des individus, mais qui utilisent le web comme caisse de résonance. Parfois des partis, comme le Front national en France ou d’autres partis nationalistes ou d’extrême droite, récupèrent ces arguments pour en faire leur cheval de bataille. J’ouvre une parenthèse : il importe toutefois de ne pas mélanger ces récupérations fondées sur l’intolérance, la haine ou une identité close et les questionnements que des acteurs ou figures politiques ou des citoyens peuvent poser autour du devenir non pas de l’islam en soi, mais de certaines formes contemporaines de l’islam.

Des propos radicaux religieux alimentent également des positions au sein du monde musulman. Ils me semblent émerger au sein du wahabo-salafisme, au sein de l’islam politique et bien entendu au sein des expressions jihadistes de ces mouvements. Le « suprématisme » de l’islam y est affirmé sans détour et il aboutit à l’exclusion de tout intérêt de dialogue avec qui que ce soit et encore moins avec d’adeptes d’autres religions renvoyés au monde des infidèles et de l’ignorance (kufr, jahilyya)

Des visions religieuses aux relations sociales

La décennie 2000 n’a pas été heureuse. J’ai écrit dans ce même blog qu’elle a été une décennie perdue (« Les deux guerres contre le radicalisme jihadiste », 20 juillet 2016). C’est un propos peut-être excessif, mais qui procède de l’agacement de voir le prévaloir de diverses dynamiques que je considère contreproductives.

D’une part celle des « controverses sans issue » qui agitent le devenir des relations entre musulmans et non-musulmans. Il est clair que sur divers aspects de la vie collective il y a des divergences assez importantes entre des visions dominantes en cours dans les pays européens et des visions dominantes aujourd’hui chez une partie des musulmans religieux. Divergences sur la vision même du religieux, sur la place du religieux dans l’espace publique, sur la vision sexuée de l’humanité, sur la liberté d’expression, sur des visions géopolitiques. Ces divergences sont apparues avec éclat lors des diverses controverses : sur les foulards, sur le roman de Salman Rushdie, "Les versets sataniques" ou à propos des caricatures du Prophète, sur la pratique d’interdits alimentaires, sur l’abattage rituel. Ou encore, dans le quotidien du monde de l’enseignement, sur la théorie de l’évolution et plus largement sur le rapport entre foi et science, sur le l’art et la figuration, sur des visions de l’histoire. Dernière controverse en date, celle sur le burkini. Absurde, car conduite par tout le monde sous le mode de la controverse, alors qu’il y aurait pas mal de choses à débattre sur le sujet, de part et d’autre.

Je précise : j’appelle controverse un mode de relation dans lequel chaque interlocuteur affirme son point de vue, sans volonté de prendre en compte la position de celui d’en face et en absence de toute hypothèse de changement ou d’adaptation dans ses propres positions.

Je différencie ainsi la « controverse » du « débat » que je définirais comme la capacité d’entendre les arguments de l’autre en plus qu’exprimer ces propres arguments.

Sur base de cette distinction je dirais que ce qu’on appelle des « débats télévisés » sont le plus souvent des mises en scène médiatique d’attitudes controversistes.

Les débats qui nous occupent et qui portent sur la cohabitation dans un collectif humain devraient être assortis de « délibérations » permettant d’aboutir à une issue positive.

On n’a pas fort avancé sur le sujet. Les crispations, les évènements chauds, les cadrages de la réalité sont tels qu’au mieux chacun semble préférer se replier dans son silence et dans son entre soi.

Mais le fait est que la vie collective: hôpitaux, travail, maison de la jeunesse et surtout écoles amènent nécessairement non seulement à se côtoyer, mais à co-habiter, co-vivre, co-agir. Cette situation de repli ne répond pas aux défis de ce qu’il faudrait envisager pour l’avenir.

Une deuxième dynamique est celle du « manque de vision » inscrite dans une logique d’intérêt général. Je pense que la situation est assez grave et lourde de conséquences pour que l’on apporte aux questions des relations en musulmans et non-musulmans, entre islam et Occident un regard positif et volontaire ayant une perspective d’action de moyen-long terme. Cela a bien des difficultés à se mettre en place.

Du côté des acteurs, leaders, groupes musulmans non radicaux prévalent des divisions, des courtes vues d’intérêt, des silences. Une sociologie du sunnisme peut montrer la difficulté de construire une certaine convergence. Les vicissitudes de l’Exécutif des musulmans de Belgique sont là depuis presque 50 ans pour montrer cette difficulté. Mais on pouvait s’attendre à ce que, face aux réalités dramatiques qui frappent tout le monde et à la situation d’exception, émerge un leadership nouveau, à la hauteur de l’enjeu. On voit quelques figures isolées se manifester, mais qui parviennent bien difficilement à s’affirmer.

Du côté des pouvoirs publics, au moins dans la Fédération Wallonie-Bruxelles, la fragmentation institutionnelle des compétences et le manque de vision d’ensemble et d’un leadership politique aboutissent à des initiatives dispersées. De surcroît on se braque uniquement sur la question –importante certes- de la déradicalisation ([19]).

Une troisième dynamique est celle des positionnements respectifs dans le soupçon et les récriminations à l’égard de l’autre, chacun s’appuyant sur quelques aspects et en les généralisant. Les non-musulmans soupçonneront les musulmans de vouloir propager l’islam (ce qui est vrai dans l’optique de certains , de maintenir les femmes sous la domination (ce qui est vrai dans certains cas et dans certaines modalités d’action. Face aux expressions jihadistes seront de plus en plus perplexes ou hostiles à l’égard de l’islam dont la connaissance, pour beaucoup avant tout médiatique ou webitique, ne fait que confirmer la méfiance considérée inévitable.

Les musulmans de leur côté, sous la coupe de certains enseignements, regardent la société non musulmane comme dépravée ou impure sous différents aspects. Ou bien, depuis le 11 septembre, pour retourner le regard, certains groupes élaborent la théorie de l'islamophobie généralisé (ce qui concerne certains groupes ou certaines situations), et prennent tout questionnement comme une expression d’une demande faite aux musulmans de se justifier ou bien comme étant de l’islamophobie.

Au début des années 2000 sous les propos notamment, si mes souvenirs sont bons, de Tariq Ramadan, a émergé l’affirmation : « Nous n’avons pas à nous justifier  pour les attentats d’al Qaida ». Je pense que personne de sensé (sauf des extrémistes) n’a jamais demandé à des musulmans de se justifier. Le terme « justifier » signifiant s’innocenter, montrer qu’on n’ a personnellement rien à voir avec des crimes perpétrés. Personne n’a demandé cela. Mais certainement, tout le monde s’est posé et se pose des questions au sujet du devenir de certaines expressions de l’islam. Puisqu’on ne comprend pas bien ce qui se joue, on demande, entre autres à des musulmans, en pensant qu’ils aient une connaissance ou une compétence, de donner des réponses, puisque de Ben Laden à Zawahiri et à al Baghdadi ces gens disent agir au nom de l’islam. Toute personne faisant partie d’une communauté ou d’un pays se sent à un moment ou un autre interpellé au sujet de questions concernant sa communauté, son groupe, son pays. Or, face à ces questionnements, souvent la réponse était dans le passé, moins aujourd’hui : « çà n’a rien à voir avec l’islam », ou bien « l’islam est paix », ce qui est une explication qui laisse pour le moins perplexe. Ou parfois c’était l’hésitation.

Dans ce contexte, on peut comprendre que des jeunes, au moment du 11 septembre, ou des musulmans ordinaires, n’aient pas de réponse. Mais le problème est que les leaders n’en avaient pas non plus ou ne voulaient pas en donner ou le plus souvent hésitaient quant à l’analyse à faire. L’idée « on n’a pas à se justifier » servait alors, à des jeunes de l’époque, pour s’en sortir comme ils pouvaient devant leur manque d’arguments et le manque d’argument des leaders de la communauté.

Mais c’était il y a quinze ans. On constate que des musulmans ou des gens qui pensent défendre les musulmans (intellectuels, associatifs, voire journalistes)  continuent à utiliser cet argument. Ce qui a comme effet de continuer à ne pas s’interroger sur les raisons profondes de ces dérives du monde musulman.

Quant à l’islamophobie, j’ai découvert cette notion lors du premier anniversaire des attentats du 11 septembre 2011. À cette occasion, la Muslim British Association (Frères musulmans britanniques) a publié un petit ouvrage. Je me souviens que je m’attendais à une lecture, une analyse du 11 septembre. Eh bien non : tout l’ouvrage était centré sur une idée : nous sommes victime de l’islamophobie. L’attentat d’al Qaida n’existait pas dans ce volume (un an après l’évènement) : il n’existe que l’islamophobie britannique. J’étais abasourdi. Je l’étais d’autant plus que j’avais constaté, immédiatement après le 11/09 que les médias et la majorité de la classe politique occidentale, à commencer par G.W.Bush, ont fait clairement la distinction entre al Qaida et les musulmans. Ceci par conviction ou par tactique, compte tenu de la présence musulmane aux USA ou en Europe, peu importe ici. Cette distinction n’est probablement pas partagée par toutes les opinions publiques qui souvent, restent dans le doute et continuent l’amalgame. Elle n’est pas partagée par des groupes d’extrême droite, ou par des opinions émanant d’un laïcisme radical. Mais le fait reste - et surtout là où l’islam est implanté- qu’on a affirmé la distinction claire entre les deux : al Qaida n’est pas l’islam, l’islam n’est pas al-Qaida. Ce qui n’est pas peu, compte tenu de ce qui s’était passé.

Mais ce thème de l’islamophobie a eu depuis lors son succès et pas mal de groupes (parfois des individus) s’en sont emparés et le thème de l’islamophobie est devenu une évidence, une clé de lecture diffuse au sein du monde musulman, mais également plus largement. Tout questionnement, toute attitude est lue comme expression d’islamophobie. Non seulement : on a eu tendance à généraliser. C’est ainsi par exemple que Recep Erdogan, devant les incertitudes de nombreux européens face à l’entrée de la Turquie a sorti, avec l’aplomb qui est le sien, l’accusation que les européens ne veulent pas de l’entrée de la Turquie dans l’UE, parce qu’ils sont islamophobes. Argument facile et faux qui vise à ne pas vouloir tenir compte de la complexité de ce processus. Il y a peut-être des européens qui s’opposent par le refus de l’islam. Mais on est loin de pouvoir généraliser.
En somme l’argument de l’islamophobie est devenu un leitmotiv, repris d’ailleurs par des instances internationales onusiennes ou européennes. Surtout, il est devenu, malheureusement, une clé de lecture qu’on enseigne à la jeunesse musulmane, ce qui ne l’aide vraiment pas à s’insérer dans la société dans laquelle ils vivent, même s’il est parfois utilisé comme un instrument utile pour se poser en victime.

Bien évidemment, il importe absolument lutter avec l’arsenal juridique existant contre toute discrimination avérée à l’égard de musulmans, parce que musulmans. Je dis bien, parce que musulmans et pas seulement parce qu’on porte un foulard. Cela est un autre débat qu’il faudrait avoir et qui n’a jamais eu lieu.

Et l’argument de l’islamophobie ne sert à rien pour avancer dans un débat. C’est une condamnation en bloc à laquelle ou bien on ne répond plus ou bien à laquelle d’autres répondront en parlant de l’islam envahissant, de sa volonté de s’imposer, de son intolérance, etc., etc.

 

Un regard malgré tout positif

 

Malgré tout ce que je viens d’écrire, je reste convaincu que des fissures positives dans la spirale négative amorcée dans la décennie 2000 commencent à apparaître, notamment après 2011. Peut-être que Daesh est allé trop loin. Peut-être qu’on commence à comprendre qu’il importe de mener une action collective de grand ampleur pour prendre de face les défis collectifs. Mais il faudra le courage de sortir des schémas 2000, de ceux qui ont donné le ton au devenir des relations malgré les quelques ouvertures déjà présentes.
Il faudra ce plan d’urgence, car il me semble aussi de percevoir une sorte de lassitude des uns et des autres. Il ne faudrait pas que les jeunes d’aujourd’hui, musulmans et non musulmans, soient laissés dans l’incertitude comme dans les années 2000. Car dans ce cas, des prophètes de divisions et de haine auront à nouveau leur bonne part d’audience. Mais cette part d’audience ne pourra s’obtenir que par le courage du débat ouvert, de l’approfondissement de la connaissance, de l’analyse dans le respect et dans la volonté de clarté et dans une perspective positive.

Toute une éthique, une manière d’être et de faire, des lieux d’un débat sont à mettre en place. Il y aurait avantage à qu’ils soient également des lieux capables d’innover, de comprendre les changements et qui ne soient pas seulement des lieux du statu quo ou de conservation d’intérêts établis.

2. Impacts sur l’Occident, sur l’Europe ?

Un des objectifs de la lutte armée des mouvements islamiques, et particulièrement des attentats sur le sol américain, était de mettre en crise et montrer la faiblesse de l’Occident, monde dans lequel d’ailleurs de plus en plus de musulmans y vivent.

La société inquiète

L’Europe sortie de la Deuxième Guerre mondiale voulait vivre dans un idéal de société pacifiée à l’égard de l’extérieur et, en ce qui concerne notamment l’Europe du Nord, également de l’intérieur. Tout le monde est sorti de cette illusion. Déjà le 11 septembre avait fait faire un virage aux politiques de sécurité intérieures. Elle est sortie de cette illusion tant en ce qui concerne l’intérieur, car depuis 2001 ont été mobilisés des énergies et des moyens en terme de sécurité et ils le seront encore davantage après 2012. Je me souviens d’un procès qui avait eu lieu en 2009 concernant des jeunes partis au jihad en Afghanistan pendant lequel un agent du FBI semblait fonctionner de patron. Aujourd’hui on a compris que malgré toute l’importance de la collaboration avec les puissantes agences américaines ou européennes, il faut quand même se ressaisir et assurer sa protection moins en amateurs. Sur le plan extérieur, la petite armée belge a acquis de l’expérience opérationnelle et sur le plan européen, semble se réveiller l’idée de relancer un corps européen un peu digne de ce nom.

Indépendamment de toutes ces considérations, il est clair que ces attentats et notamment ceux de 2015, ont fait faire aux pays européens un tournant dans la culture sécuritaire, terme d’ailleurs pratiques inusité jusqu’à il y a une dizaine d’années et devenu aujourd’hui courant.

Ceci devrait interroger également l’Europe à sa manière de se penser comme « puissance ». Car l’Europe s’était construite avec l’idée de ne pas vouloir être une puissance, mais d’exercer sa force sur base du commerce et de son idéal social et des droits de l’homme. Comment alors faire cette conversion vers l’idée de puissance armée, tout en développant de manière plus active de se penser comme puissance attrayante sur le plan des droits sociaux et des droits humains. Tel me semble être le défi pour une Europe de demain. Cette réflexion doit être faite, si l’Europe veut sortir de sa marginalité géopolitique.

Fin de l’Occident tout puissant ?

L’immédiat sursaut américain, suivi par le monde occidental a montré une capacité de réaction que d’ailleurs, en tenant compte du rapport de forces concret et de la culture américaine ne pouvait pas être autrement. Cette réaction immédiate a fait en sorte que la cohésion de l’Occident, le déploiement militaire ont en quelque sorte attesté un peu plus la puissance de l’Occident. Et de nombreux États de pays musulmans et la quasi-totalité des États non musulmans et nombreuses opinions publiques se sont alignés et ont suivi cette réaction. Aussi parce que, au-delà de l’alignement tactique, les attentats du 11/09 apparaissaient avant tout sous son angle criminel et faisaient offense à la conscience humaine.

Mais la guerre fallacieuse menée en Iraq en 2003 par la coalition occidentale (et d’autres pays) avec ses erreurs et ses horreurs qui a abouti à un enlisement et à des issues bien controversées et a suscité une réaction, d’où Daesh est issu, que la puissance de l’Occident et son leadership dans l’agenda du devenir du monde non seulement ne semblent plus crédibles, mais apparaissent également inefficaces. Ceci montre au monde, entre autres aux puissances émergentes, que l’Occident n’est pas tout puissant, à la limite qu’il peut être, si pas vaincu, au moins être amené à négocier. Dans le camp musulman, l’aile de résistance à l’Occident se trouve ainsi dans le moyen terme confortée. Le président iranien Ahmadinejiad ne se privait pas de le faire remarquer lorsqu’il disait dans une interview à Euronews en août 2011 :

« The Americans and their administration are confused. They don’t know what to do. They don’t follow clear policies. They stopped their relations with us. The Americans thought that if they stopped their relationship with Iran we would be destroyed. 31 years have passed since then and we’re still sitting here. The Iranian nation is making progress. We believe that the American government should change policies. To a certain extent they should respect others and observe justice”. Depuis lors une négociation a eu lieu.

L’enlisement syrien, avec la confrontation entre l’Occident et la Russie, confirme que la séquence que l’Occident, sous direction américaine, a produite suite aux attentats du 11 septembre et suite aux évolutions des Printemps arabes a montré ses limites, voire sa faiblesse. Restera à voir si ces constats modifieront des attitudes de l’Occident et en particulier des USA : l’action des Etats et donc de peuples qu’ils représentent est subalterne des économies. Or l’intense compétition entre économies et els volontés de domination qui end écoulent exigera le soutien de Etats dans le cadre d’une geo-politico-économie. Mais certainement, les puissances occidentales ne seront plus les acteurs principaux dans la domination mondiale.

 

Le déclin de l’Europe ?

Ces quinze dernières années ont fait apparaître également l’affaiblissement économique de l’Occident et de l’Europe. La grave crise financière de 2008 a été un signal. Mais plus en général –et ceci vaut pour l’Europe en particulier- la force de compétition des économies émergentes et de la Chine en particulier, fragilisent la puissance économique européenne poussée à une course effrénée pour y faire face. Le résultat qui semble s’entrevoir est que si dans cette course, groupes financiers et industriels qui font des alliances, se délocalisent avec les forces émergentes sauveront largement leur mise, des parties importantes des populations européennes en sortent perdantes. Et la fracture au sein des sociétés occidentales ira grandissant. Et avec elle, la fragilisation culturelle et sociale, donc le soubassement des États. États d’autant plus fragiles que leur endettement est croissant et difficile à freiner. Le vieillissement des populations contribue aussi à cet affaiblissement. Le mieux que puisse arriver à l’Europe est son entrée dans un monde multipolaire. Mais le pire qui risque de la guetter est son entrée dans un monde où elle sera, avec d’autres, un espace dominé.

Tout ceci n’est pas une conséquence du 11 septembre. Mais cette situation de crise a un impact sur les capacités européennes de gérer les conséquences sociales des questions à gérer suite au 11/09, des investissements éducatifs à faire. D’autant plus que les efforts en matière de sécurité appellent pas mal d’argent.

            En résumé, on ferait l’hypothèse que la bifurcation de l’Occident -et de l’Europe- après le 11/9 est à mi-chemin entre les objectifs des auteurs des attentats des Twin Towers et des stratégies de Daesh, qui voulaient montrer la fragilité de l’Occident et les transformations géopolitiques qui engendrent la grande redistribution des cartes de la puissance mondiale, économique, mais aussi à terme, géopolitique. Mais en contrepoint, à côté de ce déclin de facto, il semble que les axes de force, les valeurs du monde européen se diffusent : autour des idéaux de liberté, de droit de l’homme, des droits sociaux, des droits de la femme, ainsi que de la sensibilité écologique. Je dis : il semble, car émergent également des forces, comme en Chine, en Russie, en Turquie qui semblent piétiner allègrement ces idéaux au nom de la force brute et d’un réalisme sans questions de conscience.

3. Des changements dans le monde musulman et dans la pensée musulmane

Avec le 11/9, la pensée musulmane radicale et maximaliste semblait marquer des points et confirmer l’hégémonie qu’elle avait établie dans le monde musulman depuis la fin des années 1970. Toutefois cet événement peut aussi être analysé comme un signe de la perte de vitesse de ce mouvement, comme le signale depuis pas mal de temps Gilles Kepel et comme il le fait encore dans le numéro du Monde Hors-série, cité plus haut.

On peut partager en partie cette analyse, mais on pourrait la nuancer en disant que le radicalisme islamique a encore un avenir devant lui. Il y a trop de foyers encore allumés ; la pensée radicale ou celle fondamentaliste exclusiviste a encore pas mal d’emprise.

Mais ceci étant, ce qui nous intéresse de souligner ici, c’est que le 11/9 a ouvert la voie d’une bifurcation vers d’autres directions, car cet événement, après un moment d’hésitation, inacceptable à la conscience de nombreux musulmans, contraire à la doctrine, et provoquant l’hostilité du reste du monde.

C’est ainsi que commence à se fissurer le double front de l’islam maximaliste qui construit l’idéologie fondatrice des attentats du 11/9. D’une part, le front du radicalisme politico-religieux venant de certaines fractions (inspirées par la pensée de Said Qotb) des Frères musulmans ou des jihadistes salafistes tels al Qaida ou les autres groupes analogues dans le monde. D’autre part, le front formé par les salafistes rigoristes pieux de matrice saoudiennne ou autre (comme les Déobandi, le Tabligh...) qui ont occupé la scène de l’islam à partir des années 1990.

Ces fissures dans l’islam maximaliste sont un effet du 11/9, non voulu par ses instigateurs : des visions de l’islam mises en veilleuses pendant les vingt années de plomb du maximalisme islamique trouvent une nouvelle légitimité ; des nouvelles visions émergentes.

Ces fissures ont plusieurs sources.

Celle d’une vision réformiste qui remet en question l’interprétation politique maximaliste des textes fondateurs de l’islam. En Arabie Saoudite un mouvement porteur d’un « islam libéral » semble secouer le salafisme wahabite rigoriste relancé dans ce pays depuis les années 1970. Même à l’intérieur des Frères musulmans commence à apparaître une reformulation de la doctrine historique de ce mouvement qui se pensait comme « l’avant-garde » porteuse d’un projet politique d’un islam total. Une réflexion nouvelle est faite à propos d’un pluralisme social et culturel, à propos d’une certaine vision, je ne dirais pas laïque, mais au moins lourdement mono-confessianalisée de l’État et de l’espace public.

On pourrait également signaler la nouvelle légitimité de visions mystiques, spiritualistes (et certaines potentiellement laïques) au sein de l’islam mondial.

Et enfin la vision et des pratiques d’un islam post-politique, qui émergent peut-être davantage au sein de la jeunesse de la classe moyenne supérieure et qui sont porteuses d’un islam que l’on pourrait qualifier, pour faire vite, aux teintes postmodernes. C’est avant tout un islam qui guide des motivations, qui donne un certain « style de vie », assorti d’une vision libérale, consumériste[20].

On peut signaler à titre d’exemple la création en Indonésie, après 2001, du Liberal Islam Network (www.islamlib.com) qui prône un islam fondé sur la liberté des individus et leur émancipation. Les attentats qui ont eu lieu dans ce pays entre 2002 et 2005 ont confirmé ce mouvement dans la nécessité de prôner et diffuser une autre vision de l’islam[21]. Je ne sais pas bien quoi penser du mouvement de Fetullah Gülën et des accusations qui lui porte le régime turc (qui me semblent infondées), mais j’avais l’impression d’être un mouvement conservateur sur certains aspects, mais doté d’une possibilité d’ouverture. À liquidation me semble davantage le résultat de l’œuvre d’un régime à tendance totalitaire voulant éliminer un adversaire qui se situait sur son même terrain. Mais l’avenir dira ce qu’il en est réellement.

Malgré tout, des discours islamiques nouveaux - aux tonalités assez différentes entre eux- se formulent et acquièrent une nouvelle légitimité. Ils fissurent le bloc de l’islam littéraliste conservateur ou radical politique qui avait saturé la vision musulmane à partir des années 1970-80. On parle bien de fissurations, pas de désagrégation ou d’écroulement.

Toujours est-il que l’acte terroriste du 11/9, ainsi que l’action et les discours de Daech, sous-tendus par des idéologies maximalistes, au lieu d’enclencher un processus de renforcement de ces idéologies, semble avoir enclenché un processus en sens contraire.

Et on pourrait dire que les mouvements du Printemps arabe sont nés à partir d’une demande de justice et de liberté qui n’a, à première vue, rien à voir avec l’islam[22]. Mais ils ont aussi été rendus possibles par ces visions renouvelées de la pensée musulmane qui partage favorablement un double refus : celui du radicalisme islamique d’une part, et celui de l’autoritarisme politique justifié par la lutte contre l’islamisme d’autre part.

En conclusion on peut dire, me semble-t-il, qu’en amont des nuages qui ont assombri le monde musulman, en amont d’un immobilisme et d’une incertitude certains, en amont de discours creux et de convenance, me semble émerger quelque chose de neuf. Il devra acquérir consistance tant doctrinale qu’organisationnelle.

Conclusion

L’évènement 11 septembre et les évènements qui ont suivi depuis 2011 ont certainement engendré un tournant dans la vie individuelle et collective. Un tournant qui a été géré comme on a pu dans la décennie 2000, mais en laissant se développer une logique de spirale de la violence, des discours d’affrontement, malgré des fissures, des rayons de lumière apportés ici ou là.

Les tragiques épisodes des 4-5 dernières années montrent que le cadre de vision et d’action tant du côté musulman que non musulman ainsi que dans les relations réciproques étaient bien inadaptés pour faire face aux défis nouveaux, pour l’Europe, qu’est celui de la cohabitation entre musulmans et non-musulman dans un espace, dans une société dans des États communs.

Au stade actuel c’est d’abord en termes de lucidité d’analyse, d’approfondissement, de clairvoyance que l’enjeu se pose.

C’est ensuite par la mise en place de dispositifs clairs, diffus d’action collective qui ne se limite pas à la seule réponse au radicalisme, mais qui regarde plus loin.

Pour cela, il importe de prendre au sérieux ces enjeux culturels et relationnels, tout comme l’on prend au sérieux les enjeux sécuritaires.

 


[1] Michel Grossetti, Sociologie de l’imprévisible, Paris, Puf, 2005. Voir aussi Alain Gras, Sociologie des ruptures. Les pièges du temps en sciences sociales, Paris Puf, 1979.

[2] Nassim Nicholas Taleb, Le cygne noir. La puissance de l’imprévisible, Paris, Les belles Lettres, 2008 (éd. or. am. 2006)

[3]« Les sciences sociales face à l’événement », in Terrains, 38, mars 2002 (N. spécial : Qu’est ce qu’un événement).

[4]Marc Bessin, Claire Bidart, Michel Grossetti (sous la direction de), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La Découverte coll. Recherches, 2010. On peut entre autres se référer au clairvoyant texte Pierre Nora, « L’événement monstre », in Communications, 18, 1972 : 162-172

[5] Voir, entre autres, l’interview de G. Kepel d’introduction au numéro Le monde Hors série, « La décennie Ben Laden », juillet-septembre 2011. Voir aussi O. Roy, Les illusions du 11 septembre. Le débat stratégique face au terrorisme, Paris, Seuil,2002.

[6]L’interprétation de Ulrich Beck à partir de son interprétation globale formulée dans les termes de « société de risque » va dans ce sens : Beck U. (2002), "The Terrorist Threat. World Risk Society Revisited", in Theory, Culture and Society, 19(4): 39-55.

[7] Comme par exemple : Alexandre Adler, J’ai vu finir le monde ancien, Paris, Grasset, 2002 ; François Heisbourg, Hyperterrorisme : la nouvelle guerre, Paris, Odile Jacob, 2001.

[8] Dans cette perspective voir le volumineux rapport : 11 septembre. Rapport de la commission d’enquête. Rapport final de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis, Paris, Editions des Equateurs, 2004

[9] Dans une perspective qui se situe dans le sillage du constructivisme, portant le regard quasi exclusivement sur la réalité des États-Unis on lira Benjamin Barber, L’empire de la peur. Terrorisme, guerre, démocratie, Paris, Fayard, 2003 ; Mondher Kilani, L'universalisme américain et les banlieues de l'humanité, Lausanne Payot 2002.

[10] Cfr par exemple: Brown C., "Narratives of Religion, Civilization and Modernity", in K.Booth and T. Dunne, World in Collision. Terror and the Future of Global Order, New York, Plagrave MacMillan, 2002: 293-302; Dayan D. (dossier coordonné par) (2002), "A chacun son 11 septembre?", dans Dossiers de l'Audiovisuel, n. 104, juillet-août

[11] cfr. Anthony Giddens, La constitution de la société, tr.fr. Paris, Puf, 1987 : 43 (ed. or. angl. 1984)

[12] C’est la perspective de Rik Colsaet, Le mythe d’Al-Qaida. Le terrorisme symptôme d’une société malade, Wavre, éditions Mols, 1994

[13] Cfr par exemple André Glusksmann, Dostoïevski à Manhattan, Paris, Robert Laffont, 2002 ; Jean-François Mattéi et Denis Rosenfield (sous la direction de), Civilisation et barbarie. Réflexions sur le terrorisme contemporain, Paris, Puf, 2002 ; Wolfgang Sofsky, L’ère de épouvante. Folie meurtrière, terreur, guerre, Paris, Gallimard, 2002 ; Jean-Pierre Dupuy, Avions-nous oublié le mal ? Penser la politique après le 11 septembre, Paris, Bayard, 2002. Jean Baudrillard, Power inferno, Paris, Galilée, 2002. Plus complexe est l’interprétation qui se dégage des dialogues de Giovanna Borradori avec Habermas et avec Derrida ‘Jacques Derrida, Jürgen Habermas, Le « concept » du 11 septembre. Dialogues à New York (octobre-décembre 2001) avec Giovanna Borradori, Paris, Galilée, 2003.

[14]Selon l’expression de P. Laborie, cité dans M. Bertrand, « Penser l’événement en histoire : mise en perspective d’un retour en grâce », in M.Bessin et al., op.cit : 36-50

[15] Sur les détails de la construction de la politique américaine au Moyen-Orient on lira avec intérêt : Philippe Droz-Vincent, Vertiges de la puissance. Le « moment américain » au Moyen-Orient, Paris, La Découverte, 2007.

[16] La plupart du temps on considère que cette vision interventionniste américaine a été relue en terme civilisationnels par S. Huntington, The clash of civilizations and the Remaking of World Order (Simon and Schuster, 1996), ouvrage publié à la suite d’une conférence suivie d’un article publié dans Foreign Affairs en 1993. Ces textes ont donné lieu à une avalanche de critiques plus ou moins pertinentes et parfois à des caricatures de la position de Huntington. Contrairement à la lecture habituelle qui fait de Huntington un penseur qui est à la faveur du conflit des civilisations comme le titre de son ouvrage semble le suggérer, on pourrait faire une toute autre lecture de cet auteur. Sa conférence initiale se voulait une réponse à l’ouvrage de Francis Fukuyama, The End of History (1992). Ouvrage qui disait que, après la chute du mur de Berlin, le modèle capitalistique était devenu triomphant. Or Huntigton dit : attention, la prétention universaliste des États-Unis et de son modèle va susciter un choc. Qui ne sera plus national, qui ne sera plus idéologique, mais qui se formulera à partir des valeurs fondamentales des grandes civilisations. Si on peut apporter des critiques à l’usage du concept de civilisation, il importe de retenir deux idées clés de Huntington : une mise en garde contre la prétention expansionniste américaine d’une part et l’attention au fait que cette prétention suscitera des réactions en termes de valeurs. Pour Huntigton ces réactions s’appuieront sur l’histoire longue des sociétés, à savoir les réalités civilisationnelles qui les ont forgées.

[17] W.H.Sewell jr. « Trois temporalités : vers une sociologie événementielle », in M. Bessin et al., op.cit : 130.

[18] À ce propos il ne faut pas oublier le refus des gouvernements français et belge d’entrer dans cette guerre. Malheureusement la plupart des pays européens a suivi les positions américano-britanniques. Ce moment sombre de l’histoire européenne contemporaine mériterait analyse approfondie, pour ne pas se contenter des maigres excuses de Tony Blair, du silence américain et de celui embarrassé des pays européens et des autres pays de la coalition. Du point de vue sociologique et d’une sociologie de la vie politique, il s’agit de comprendre comment, malgré toutes les sources d’information disponible, malgré les outils parlementaires et démocratiques il a été possible de déclencher une telle guerre en la fondant sur un mensonge (l’implication l’Irak dans l’attentat du 11 septembre et la détention par ce pays d’armes de destruction massive) auquel on a cru ou feint de croire. Pour ce qui est des USA et du déclenchement de cette guerre par le président G.W.Bush et le puissant vice-président Dick Cheney. Le livre du journaliste américain John Nichols, Le Vice au pouvoir. Une biographie de Dick Cheney,Paris, ed. Saint-Simon, (tr.fr. 2008) est éclairant sur les intérêts sordides sous-jacents au déclenchement de cette guerre.

[19] Particulière dans ce contexte est l’initiative du ministre Marcourt au titre de ses compétences concernant l’enseignement supérieur. Depuis deux ans il a lancé l’idée de soutenir la formation des cadres de l’islam. Cette idée est en soi bonne : depuis au moins vingt ans, j’écris que l’urgence de l’islam n’est pas de construire des mosquées, mais la première urgence est de former des leaders et des responsables religieux. Malheureusement cette idée a souffert de deux dynamiques. D’une part l’incapacité du côté musulman de présenter un projet fort d’une faculté de théologie islamique susceptible d’inaugurer un cursus universitaire à la manière de la faculté de théologie catholique de l’UCL ou de celle de théologie protestante. Les raisons de cette incapacité sont à la fois intellectuelles et institutionnelles. D’autre part c’est le mode de gestion par le cabinet de cette question, qui reflète les travers de la gestion socialiste. Ce grand parti continue à penser ces choses sur deux angles. Le premier angle consiste à penser qu’il peut manipuler à sa guise les questions religieuses, au sujet desquelles d’ailleurs il continue à ne pas comprendre grand-chose, en les assimilant uniquement à une idéologie et à des intérêts institutionnels. Le deuxième angle est celui de vouloir phagocyter la gestion de ces choses à partir de sa famille idéologique, en procédant par des manipulations et copinages divers. On avait pourtant entendu que ce parti avait fait peau neuve et que ces modes de gestion faisaient partie du passé. Au bout de course après deux ou trois ans et multiples élucubrations, rien n’est fait sauf des discours en l’air (et sauf des effets d’annonce repris tels quels par les médias qui sont prudents comme des Sioux, lorsqu’il s’agit de ce parti omniprésent et de cet homme politique hyperpuissant) ; pire, l’ argent dégagé (peut-être) au lieu de servir à la formation de cadres religieux dans un programme mis en œuvre par les autorités musulmanes, il servira avant tout à financer des universités ou des mégastructures inutiles, selon une saine distribution et gestion entre copains.

[20]Fethi Benslama dans son ouvrage: Soudain la révolution ! De la Tunisie au monde arabe : la signification d’un événement, (Paris Denoël, 2011) souligne avec vigueur cet aspect générationnel.

[21]Les locaux de la radio de ce mouvement ont été l’objet d’un attentant à la bombe en mars 2011.

[22] Pour une analyse plus détaillée cfr. F. Dassetto, « D’un printemps à l’autre. Réflexions à propos des événements du monde arabe de l’hiver et du printemps 2011 », in En question, juin 2011 : 6-11 ; « Le complexe Printemps de la jeunesse arabe », in Bulletin de l’Académie Royale de Belgique, n.24, octobre 2011.