Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Les deux guerres contre le radicalisme jihadiste

 

Felice Dassetto

20 juillet 2016

Un nouvel attentat de masse a eu lieu. D'autres auront lieu. Et surtout on ne sait pas quand les mentalités changeront. L'Europe et la Belgique, musulmans compris, restent immobiles ou se limitent à quelques actions sans vision de moyen-long terme. Jusqu'à quand? Car le radicalisme jihadiste et l'islamisme ont une vision, une stragéie. Ceux d'en face, Etats, populations, musulmanes ou non,  n'ont pas de vision ni de stratégie. Ils fonctionnent au coup par coup quand çà va bien; ou bien détournent le regard ou bien ils gesticulent. Jusqu'à quand?

 

On ne sait pas à l’heure actuelle si l’attentat de Nice a été commandité, si c’est l’œuvre d’une cellule autonome ou d’un individu ou d’un malade mental éventuellement manipulé. Peu importe. Du point de vue de la vision radical-jihadiste qu’a gangrené le monde musulman depuis 40 ans et telle qu’a été propagée dans les dix dernières années par les théoriciens du jihad contemporain, relayés par al-Qaida ou par Daesh, c’était tragiquement une « bonne opération ». Qu’il le soit dans les faits ou pas, c’est de toute manière l’œuvre objective d’un « soldat du califat ». Le jeune homme en Bavière est aussi un "soldat du califat".

Le moyen est inattendu. Comme l’enseigne un manuel du bon jihadiste, « pour loups solitaires et petites cellules » qui circule sur le web et qui est un résumé de leçons données dans des camps d’entrainement au jihadisme, « la surprise est la moitié de la victoire et surprendre l’ennemi dans le temps et dans le lieu maximisera les chances de succès ». Alors qu’on s’attendait à une attaque jihadiste avec explosifs et kalachnikov voilà un moyen simple : un camion dans une foule.

Un autre enseignement du même manuel est la sécurité des opérations en vue de leur succès, ce qui dépend de l’adéquation entre les objectifs, les moyens mis en œuvre, les possibilités de réaction de l’ennemi. Lancer un camion dans une foule peut en effet faire de terribles dégâts avant que la réaction puisse mettre fin à l’opération.

Et, troisièmement, l’objectif qui consiste, selon les paroles du Coran reprises par le jihadisme, à « terroriser l’ennemi » est atteint, et l’est encore davantage dans un moment aussi symbolique en France qu’est le 14 juillet.

De ce nouvel attentat, on cherchera si le chauffeur-jihadiste était un « loup solitaire » ou s’il était membre d’une « petite cellule ». On attendra de voir si Daesh revendique l’attentat ou s’il le récupère, après coup, à son avantage. Ce n’est pas fort important, car cet attentat fait partie des logiques contemporaines du jihadisme, celles dont la doctrine s’est élaborée depuis le milieu des années 2000  par des figures, telles al-Suri ou Naji, considérés comme des références dans le monde jihadiste: elle consiste à promouvoir une stratégie du jihad diffus et une stratégie du chaos. Autrement dit, il s’agit de promouvoir une diffusion du jihad dans le quotidien de la vie de l’ennemi, frapper là où c’est possible, à l’initiative de tout un chacun, afin de semer le chaos, suscitant une réaction, promouvant une logique de la tension réciproque, permettant l’élargissement du champ possible de l’établissement d’un ordre islamique. La guerre qui s’éternise en Syrie a permis à Daesh depuis 2014 de s’implanter en s’imposant et en se faufilant dans le désordre syrien. Tout comme il a permis à Al-Qaida au Maghreb islamique de se propager en Afrique sub-saharienne.

Daesh sera certainement durement frappé, Mossoul et le territoire qui lui permet des ressources financières considérables seront reconquis par l’armée iraquienne, toujours sous perfusion américaine et occidentale. Mais la « victoire » sur Daesh, ne sera pas pour autant une victoire sur le jihadisme, tout comme la victoire sur les Talibans et al-Qaida en Afghanistan n’a pas été une victoire sur le radicalisme jihadiste. De longues décennies de lutte contre le radicalisme seront nécessaires et elles coûteront très cher aux finances publiques. Ce n’est pas demain qu’on pourra enlever les soldats dans les rues ou les remplacer par d’autres forces de police. Et ce ne sera pas la privatisation de la sécurité, vers laquelle on semble se tourner maintenant dans l’illusion d’une perspective limitée dans le temps, qui permettra de faire face à la nécessaire sécurité des citoyens.

L’immobilisme, esquive et la décennie perdue

Ceci pour la référence à la sécurité immédiate et l’action directe à la lutte contre le radicalisme. C’est la première face de la lutte au radicalisme. Mais il faudrait également retenir les leçons de la décennie 2000. Il y a eu alors l’illusion que l’élimination armée des groupes jihadistes, des Talibans ou d’Al-Qaida, à elle seule, pouvait tarir la source du jihadisme. Ce fût une fameuse illusion : le prolongement du jihadisme dans les années 2000 et l’expansion de celui-ci depuis 2011 sont là pour le montrer. Car le jihadisme n’est que la pointe visible de l’iceberg qui émerge à partir d’un fond culturel diffus qui a constitué le terreau du jihadisme. Il y a une deuxième face de la lutte contre le radicalisme jihadiste dont on ne comprend pas l’ampleur de l’enjeu. Les Européens, pour la plupart ont été immobiles et sans vision de moyen terme concernant l’action à mener, mais agissant au coup par coup…. Ou en ne faisant rien. Certains en sont restés à des discours de façade de dialogue ou de bonnes relations avec le monde musulman ; d’autres se limitent à envisager d’intégrer financièrement les leaders musulmans suivant une vision bien plate des motivations radicales ; d’autres ne voulaient pas voir qu’il y avait une question majeure avec l’islam, et en restaient à des discours génériques sur le multiculturalisme et l’interculturalisme ou bien on se limitait à poser des barrages virulents et injustes contre l’islam et contre les religions. Les musulmans européens, fort concernés comme tous les citoyens par le radicalisme, leurs leaders et intellectuels, n’ont pas voulu admettre dans les années 2000 qu’il y a avait un problème à l’intérieur de l’islam lui-même tel qu’il était enseigné et prêché. Ils ont même tenté d’esquiver la question en « retournant un stigmate » qui n’existait pas tellement, en accusant l’Occident d’islamophobie. Ceci pour dire que s’il y a un radicalisme musulman c’est parce que l’Occident est islamophobe.

Une nouvelle décennie perdue ?

L’immobilisme des uns, l’esquive des autres ont empêché une réflexion de fond, des uns et des autres. Ils ont empêché, tant chez les musulmans que dans les multiples instances, un travail éducatif des jeunes générations. Et on en est arrivé à la génération d’après 2011, celle des départs aux jihad vers le Moyen-Orient, des retours ou des connexions qui ont abouti aux attentats du Musée Juif de Bruxelles, de Paris, de Bruxelles etc. Les leaders musulmans commencent à changer d’attitude depuis les dix ou quinze dernières années et à tenir des propos plus clairs face au radicalisme. Mais avec une lenteur exaspérante et souvent sans disposer des outils intellectuels pour analyser et réinterpréter, contredire dans le fond les messages jihadistes que le web contribue à diffuser de manière virale. Ou bien, certains, continuent à pratiquer l’esquive et évitent de parler, clairement, des maux qui travaillent le monde religieux musulman, non pas ailleurs, mais ici, en Europe, parmi les musulmans européens.

L’Union Européenne, quant à elle, n’a pas la compétence ou la capacité ou le courage ou la vision pour lancer un vaste programme capable de donner les moyens de fond et de long terme pour contribuer à l’émergence de nouveaux acteurs et leaders et d’une autre pensée.

En Belgique, l’action policière et judiciaire est heureusement fortement engagée. Mais l’action éducative et culturelle est bien fragmentaire. Chaque ministre fédéral, régional, communautaire ou chaque bourgmestre ayant un peu de compétence dans le domaine y va de ses petites actions. Parfois avec une guéguérre à la petite semaine. Des annonces médiatiques sont faites par des ministres qui se montrent sûr d’eux. D’autres ministres, qui auraient des domaines de compétence important n’osent pas bouger. Des intérêts partisans des uns et des autres s’insèrent de manière plutôt sordide malgré des apparences et des déclarations que la presse répète sans la moindre interrogation critique et détournent des objectifs et fragmentent des compétences. Le peu d’argent dont les pouvoirs publics disposent est gaspillé dans de multiples ruisseaux, dans des études préliminaires, dans des cellules qui n’en finissent pas de se chercher. Le tout dans un joyeux désordre que personne ne parvient à coordonner un minimum. Le manque de vision est assez hallucinant.
Entre temps, les acteurs de terrain, éducateurs, enseignants, animateurs culturels, responsables de la jeunesse, monde associatif qui sont confrontés tous les jours à des jeunes qui sont dans l’incertitude et dans le tiraillement entre les messages du web, des prédicateurs influents, des propos entre copains et leur vécu quotidien, restent en partie démunis, malgré leur expérience, face à cette réalité inattendue qu’est l’irruption du religieux sous des formes extrêmes dans le quotidien de la jeunesse.

On ne se rend pas compte, (mais comment se faire entendre si les appareils des partis sont sourds ?) qu’il y a pour tous, deux guerres à mener, qui prendront des années et des années: celle des armes et de la sécurité d’une part, et celle des idées et des têtes d’autre part. On ne peut pas conduire la première avec efficacité, rapidité, stratégie, coordination et laisser la seconde à l’à peu près, à la superficialité, la lenteur, l’improvisation, l’immobilisme. Sinon, comme la décennie 2000 a été une décennie perdue dans l’action contre le radicalisme, la décennie 2010 risquera de l’être tout autant.