Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Hommes de malheur 

Felice Dassetto

17 juillet 2016

Dans ces dernier mois, comme le mois précédents, nous avons été confrontés à de nombreuses agressions physiques violentes : la tuerie d’Orlando, l’assassinat d’un policier et de sa compagne tués à Magnanville, des hooligans qui déferlent autour des stades de football, l’assassinat de la députés Jo Cox, les violences réciproques de Dallas, les nombreux attentats, du Bengladesh à Nice en passant par Istanbul ou Bagdad ou par d’autres actes du genre qu’on oublie de mentionner, car ils semblent faire partie de l’ordinaire de vie de nombreuses sociétés. Sans compter les violences de certains Etats ou les violences aux gants blancs, mais parfois rougis de sang, d’une économie agressive et conquérante, même si teintée du clinquante du progrès technologique et de la séduction publicitaire.

Il s’agit donc de faits de violence, et de violence extrême, dans des domaines divers. Ils n’ont rien en commun, sauf qu’ils sont commis dans leur grande majorité par des hommes, par des « mâles ».

Comme beaucoup d’autres horreurs commises à l’égard d’autres humains, les auteurs se déclinent au masculin. Parmi les auteurs des 800.000 homicides de Tutsi au Rwanda, il n’y avait pas beaucoup de femmes ni parmi ceux qui ont fait 60.000 morts lors de la guerre civile algérienne. Comme le tueur solitaire Anders Behring Breivik qui a fait plusieurs dizaines de mort parmi des jeunes rassemblés sur l’île de Utoya en Norvège. Comme les membres du Ku Klux Klan.

Il apparaît comme naturel que la violence jihadiste, la violence sportive, la violence guerrière, soient une affaire d’hommes et trouvent leur source, tout comme d’ailleurs, la violence économique et financière, dans le monde culturel forgé par des hommes. [i]

Bien entendu, il y a parfois des femmes, mais bien minoritaires. Certes, au nom de l’égalité des sexes, des femmes revendiquent le fait de pouvoir faire une carrière militaire, donc le droit de pouvoir tuer légalement au sein d’une armée de pays démocratiques. À la prison de Abou Ghraib, en Irak on a bien montré une soldate américaine s’amuser à humilier et torturer des prisonniers iraquiens. Comme on parle de la cruauté de femmes jihadistes au sein de Daesh.

Il n’empêche que la violence et l’agression physique, les logiques de mort sont le plus souvent une affaire de mâles. La violence des femmes s’exerce peut-être autrement, je ne sais pas. Mais celle dont je parle appartient aux hommes.

Ce constat semble tellement naturel qu’on ne le relève pas, c’est une évidence que les hooligans déchaînés et alcoolisés, les jihadistes brandissant un kalashnikov soient des hommes. Ulrich Beck nous a montré comment nous visons de plus en plus dans une société réflexive, qui opère un retour sur soi grâce aux connaissances. Mais l’évidence de la violence physique au masculin ne fait pas objet de réflexion.

Comme c’est une évidence qu’en moyenne dans les prisons du monde, environ 95 % de la population carcérale soit composée de mâles de l’espèce humaine et dans un pourcentage encore plus élevé, si on ne retient que les actes graves de violence physique.

Il y a d’autres aspects de la violence intra-humaine, celle exercée de manière interindividuelle, exercée de manière physique ou psychologique et morale : dans un couple, à l’égard d’enfants, à l’égard de vieux, entre enfants et adolescents. Dans ces cas, les femmes sont moins absentes. Le cyber harcèlement par exemple qui déferle au sein des adolescents et des jeunes qui tordent une technologie performante vers son usage violent, concerne aussi bien les garçons que les filles. Une association « SOS Hommes battus » a vu le jour en France. Mais malgré tout, dans ces cas également, la violence au féminin non seulement s’exprime de manière particulière, mais elle me semble moindre que la violence masculine.

Mais je me concentre ici sur la violence qui s’exprime par et dans l’agression physique, par une affirmation de force, de volonté de domination: elle est à grande majorité le propre des mâles de l’espèce humaine ([ii]).

Fait naturel ?

Cette dominance masculine est-elle un fait biologique ? Est-ce une question de gênes ? Ou une question de testostérone ? Ce n’est pas mon terrain. Je constate des avis controversés. Ceux qui ont une approche évolutionniste diront que l’espèce humaine prolonge ce qui se passe dans le règne animal ou les mâles exercent la violence pour défendre le territoire et pour s’approprier des femelles : l’agressivité devient donc une condition de la sauvegarde de l’espèce.

J’aurais tendance à résumer en disant qu’il y a bien un facteur biologique sexué qui prédispose à la violence chez les mâles, que l’on retrouve également dans d’autres espèces animales, mais que justement l’histoire humaine a tenté de mettre en place des institutions et des injonctions morales pour réguler, contrôler cette violence ou d’en donner la légitimité à des institutions ad hoc, à ritualiser la violence physique, à la limiter. Ou bien, dans un long intermède tragique, à la cantonner à certaines parties de l’humanité : aux esclaves, aux gladiateurs, aux peuples soumis, aux colonisés. Situations terribles d’exercice inégal de la violence, mais qui sont les signes d’une volonté de limiter la violence en commençant par les communautés premières (clan, tribu, États, ou membres d’une religion). La doctrine classique du jihad était l’expression d’une volonté de contrôler l’exercice de la violence physique à l’intérieur de la communauté musulmane et même à l’extérieur vers les non-croyants.

Progressivement, on a pris conscience de l’importance de réduire, de condamner la violence au plan de l’humanité tout entière lorsqu’on a pris conscience de manière grandissante de l’humanité commune. Et ceci malgré les contre-tendances lourdes des guerres entre nations, entre idéologies et de nombreuses transgressions qu’il faudra expliquer.

Même le sport, comme l’analysait Norbert Elias (dans N.Elias et E. Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, tr. fr. Paris, Fayard ,1986) est l’expression d’une volonté de réduire et de réguler la violence dans les jeux d’adresse et de force (entre mâles surtout !) qui ont toujours existé.

Donc ceci voudrait dire que les expressions de violence contemporaine par des mâles (avec une minorité de femmes) seraient des ruptures par rapport aux remparts culturels et civilisationnels face à des structures biologiques innées. Mais c’est encore un peu plus compliqué.

Quelles dimensions culturelles ?

Pourquoi donc des mâles auraient des conduites régressives par rapport à un chemin civilisationnel qui va vers une réduction et une régulation accrue de la violence physique ?

Question de contexte de vie et d’éducation ?

L’expérience familiale semble entrer en ligne de compte et on semble pouvoir faire une histoire familiale de la violence intersubjective. Lorsque des enfants ont vécu la violence familiale, que ce soit entre parents ou à leur égard, ils risquent de banaliser la conduite violente au plan interindividuel. La biographie personnelle serait à l’origine d’une genèse de la violence, de même que le sentiment d’humiliations subies, ressenties comme individu ou comme collectif, de représailles à accomplir, vengeance à prendre, serait à l’origine d’actes violents. Par exemple, Brevnik, dont la logique psychologique a été étudiée par P. Cotti, en massacrant des jeunes lors d’un rassemblement de la jeunesse socialiste, il veut se venger contre une société qui l’a « féminisé », alors qu’il voit des jeunes musulmans « conquérir » des femmes norvégiennes, tout en méprisant la société norvégienne. Comme l’écrit dans son volumineux manifeste : « L’islam n’est pas la cause de la faiblesse de l’Europe, mais plutôt une infection secondaire » (cité par. P. Cotti, « De l’errance terroriste de Breivik. Entre idéologie antiféministe et psychopatologie », in F. Benslama (ed), L’idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation, Paris, Lignes, :91)

Dimensions individuelles de la violence et de celle qui s’exprime de manière extrême, parfois psychopathologique. Mais cette dimension ne permet pas de comprendre la généralisation du caractère masculin de la violence physique ; de comprendre comment des gens ordinaires, se transforment en bourreaux, en être violents. C’est une bien vieille question que l’analyse des actes commis dans le contexte du nazisme a mise tragiquement en évidence.

Faut-il alors en appeler à la socialisation première, celle qui forge les hommes de demain ? Est-ce que les mâles de l’espèce humaine continueraient-ils à être socialisés à la violence, à l’usage de la force, à la démonstration de ce qu’est la virilité, celle-ci conçue à la manière du passé ? C’est possible. Encore faut-il démontrer que des jeux guerriers sont cause de désir ou au moins de familiarité avec la violence réelle et porteuse de mort.

Certains types de sports collectifs, comme le rugby ou le football, qui jusqu’à présent sont par excellence des activités sportives masculines, sont ceux où le caractère agonistique et ludique s’accompagne d’un usage de la violence dans le contact direct, tout en régulant l’exercice de cette violence.
Ces sports sont avant tout l’expression d’une certaine vision de la virilité, c’est-à-dire de la force physique, de l’adresse. De plus en plus une dimension tactique s’affirme. Mais la violence physique reste de mise.
Sports par excellence masculins, comme surtout masculin est le public des spectateurs.

Mais plus que les jeux concrets, ce sont peut-être les discours et surtout les images de violence et ce qu’elles impliquent en termes d’image de domination qui fascinent, qui socialisent à l’imaginaire et au désir de violence. Les chercheurs semblent se diviser également à ce sujet. Il y a quelques années par exemple ont niait en général que des jeux vidéo violents, souvent d’une violence extrême, puissent avoir un effet sur une banalisation et donc sur une pratique de la violence. On disait que cela servait d’exutoire à la violence. Sans avoir compétence en la matière ni avoir conduit des recherches, j’ai toujours été fort perplexe devant ces explications qui ne prennent pas en compte l’immersion souvent totale de jeunes dans cet univers de jeu. En raisonnant a contrario : si ces immersions dans la violence, immersion en raison de l’inculcation individualiste de masse due à la diffusion capillaire des jeux vidéo par internet, n’avaient pas d’impact, alors à quoi bon tous les efforts éducatifs faits par la famille, par l’école, par des mouvements de jeunesse pour éduquer dans différents domaines ? N’auraient-ils aucun impact ? Et à côté des jeux, ce sont également des discours : je pense aux discours de radicalisation par rapport auxquels on engage des discours de dé-radicalisation.

Pour moi, il y a bien une socialisation qui favorise un environnement culturel direct favorable à l’exercice de la violence. Et ce que je trouve intéressant dans l’explication, et qui nous renvoie plus loin, c’est que cette violence et la fascination qu’elle exerce est associée à l’idée du pouvoir : acquérir du pouvoir par la violence. Ce qui ne veut pas dire un impact nécessaire, une sorte de piqûre culturelle de violence ayant des effets automatiques d’identification positive à l’exercice de la violence.

C’est en définitive dans la profondeur de soi, de la personnalité de chacun que la violence se greffe.

Déviances ou extrémismes

Mais la question sociologique qui m’intrigue est celle des racines contextuelles immédiates de cette violence.
J’avais aperçu cette question lors des évènements scandaleux dévoilés dans la prison de Abou Grahib lors de la guerre déclenchée par les USA sous la présidence G.W.Bush et par le Royaume-Uni de Toni Blair.

On avait dévoilé en 2004 les abus commis par l’armée américaine qui avait transformé cette prison du régime iraquien en centre de détention des prisonniers de guerre. Les militaires iraquiens détenus dans cette prison étaient soumis à des tortures, à des sévices, à des humiliations de toute sorte qui allaient bien au-delà de leur situation de détenus. Des photos ont circulé, prises par des soldats ricanants et par une soldate. Ils subiront un procès et seront dégradés.

J’avais trouvé que ce scandale qui avait éclaté n’avait pas poussé le regard plus loin, en se limitant à focaliser le regard sur ces soldats. Et dans un article j'avais posé la question en termes d’alternative : déviance ou extrémisme.
C’est-à-dire, faut-il interpréter ces actes de violence, comme des déviances, par rapport aux normes du groupe concerné ? C’est un peu ce que ces mêmes groupes tendent à faire : pour l’armée américaine, les soldats de Abou Ghraib sont des brebis galeuses ; pour de nombreux musulmans, les terroristes qui disent faire le jihad, « ne sont pas musulmans » et « n’ont rien à voir avec l’islam » ; pour le monde du sport footballistique, les hooligans sont des casseurs qui n’ont rien à voir avec le foot et les supporters.

Ou bien ces actes sont à comprendre comme une extrémisation de comportements qui trouvent leurs racines et leur terreau dans les normes dominantes : ainsi les soldats d’Abou Ghraib, extrémisent les attitudes et les propos des dirigeants américains lancés dans ce qu’ils ont proclamé une « guerre juste » contre l’ennemi total. Les terroristes prolongent la banalisation d’un discours sur le jihad et la banalisation d’une attitude de contraposition systématique à l’Occident et à ce qui n’est pas un islam pur et total, attitude qui est celle des salafistes ou des Frères musulmans et leurs épigones, qui a dominé et qui domine la scène de l’islam contemporain. Les hooligans « extrémisent » les valeurs viriles des footballeurs, leur médiatisation extrême, les excès d’argent en jeu ainsi que l’exaltation des mâles, supporters ordinaires et, eux aussi, souvent bien alcoolisés. L’Euro de football, comme des championnats du monde exaltés par la médiatisation, ne peuvent que donner de bonnes idées à ceux qui souhaiteraient également jouir de leur moment de médiatisation mondiale. Marc Perelman (auteur des livres : Le sport barbare : critique d’un fléau mondial, Paris, Michalon, 2008 ; et Smart stadium. Le stade numérique du spectacle sportif, Paris, éd. L’échappée) éxagère et dramatise un peu trop, mais il mérite attention au sujet des dérives en cours..

Je ne suis pas aveugle sur les déviances dont ces actes extrémistes sont le résultat, mais j’ai toutefois tendance à considérer que ces actes ne viennent pas de nulle part, qu’ils se nourrissent d’une culture et de valeurs ambiantes. Je dirais que ce sont des « extrémisasions » sur lesquelles se greffent des déviances.

Et les femmes dans tout cela ?

Dans cette division des sexes de la violence extrémiste à large majorité masculine, quel est le rôle des femmes ? Se limitent-elles à pleurer le sort des hommes morts dans des batailles extrêmes ? Ou à se réjouir des éclats de virilité de leurs hommes, même s’ils sont mortifères, pourvu qu’ils ne le soient pas à l’égard des siens, rassurées à la manière des femmes des tribus et des sociétés anciennes, que ces hommes-là sont capables de les protéger ? Ou bien montrent leur désir d’hommes virils et extrêmes, qui amène des hommes à penser pouvoir les séduire par la monstration de leur virilité ?

Pauvres hommes de malheur, alors, coincés entre leur héritage biologique et le désir des femmes. Les hommes de malheur ressemblent alors à des hommes malheureux.

 


[i] Concernant le football, il est assez amusant de constater que ce sport fonctionne nettement sur la discrimination des sexes, car bien qu’il existe un foot féminin, on parle uniquement de celui masculin. Et cette évidence de l’acceptation de la séparation des sexes n’est pas questionnée. On pourrait envisager par exemple des équipes mixtes de 12 joueurs et joueuses, six femmes et six hommes. Les femmes, entre autres, pourraient également gagner des salaires astronomiques. Rien de tout cela, la distinction des sexes est une évidence. Cela est bien comique, alors que quand des musulmanes ou des femmes, demandent de pouvoir utiliser un bassin de natation uniquement pour femmes, on épingle en valeur absolue le principe de la mixité.

[ii] Dans son ouvrage, Liliane Daligard (La violence féminine, Paris, Albin Michel, 2015 ; on peut écouter également ces interviews dans France Info [ii]) veut souligner la violence au féminin qui existe certainement, mais elle constate également qu’elle prend d’autres chemins que ceux de l’agression physique, du meurtre, qui restent des faits mineurs concernant les femmes. L’ouvrage dirigé par C. Cardi et G. Pruvost, Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012 (dont j’ai lu le compte rendu de Sophie Meunier dans Lectures)) semble vouloir dire, presque revendiquer la violence des femmes tant dans l’espace public que dans l’espace privé. Des contributions de ce livre veulent, entre autres, revendiquer l’usage de la violence politique par les femmes, dans la guérilla colombienne des FARG ou ailleurs. Certes, cette pratique de la violence au féminin existe : en Belgique il y a eu le cas de Malika el Aroud, aujourd’hui toujours en prison, qui faisait du jihad un acte politique clairement revendiqué. Ou plus récemment, en avril dernier, ont été condamnées deux femmes qui poussaient le départ de jeunes au jihad. Mais ces figures féminines de la violence et du combat restent minoritaires, jusqu’à présent au moins. Des contributions du même ouvrage de Cardi & Provost, comme également l’ouvrage de Daligard, dénoncent également le fait que les violences féminines dans le domaine privé sont passées sous silence. Un collectif « SOS hommes battu » a vu le jour en France.

C’est clair que cela existe, mais je continue à penser qu’il s’agit de faits minoritaires et que la violence physique associée à la volonté de dominations violente est un fait majoritairement masculin.