Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Le Brexit : les raisons d’un leave et d’une remain qu’il faudrait méditer pour aller plus loin

Felice Dassetto

24 juin 2016

La décision est prise : par une courte majorité, les citoyens du Royaume Uni ont décidé de quitter l’Union européenne, dont ils n’ont jamais fait entièrement partie. C’est tout de même étrange qu’une décision d’une telle importance puisse être prise à la majorité simple et non pas à la majorité qualifiée. Quoi qu’il en soit, c’est chose décidée. Et l’avenir de tous exige une fameuse capacité de rebond. L’analyse des arguments qui ont présidé à ce choix et à la campagne électorale qui a précédé ce départ peut être utile, car derrière ce choix il y a la question du sens d’appartenir à une collectivité politique, peu importe qu’elle soit régionale, nationale ou supra-nationale.

Les arguments des uns et des autres

Les défenseurs du maintien dans l’Union européenne avançaient surtout des arguments économiques ou des arguments de mobilité : en somme, des arguments utilitaires, d’intérêt le plus souvent économique. C’est d’ailleurs exclusivement à partir de cette logique qu’on argument pour justifier l’Union européenne : le marché intérieur, « le coût » de la non-Europe (en termes économiques).

Ces arguments utilitaires n’étaient pas ignorés par ceux qui étaient en faveur d’une sortie de l’UE. Mais ils étaient mis au deuxième rang pour deux raisons. L’une consiste à constater que cette fonctionnalité de l’Europe, dans les faits, n’est pas fonctionnelle pour eux, ne répond pas à leurs intérêts. L’autre raison de la sortie en appelle à d’autres dimensions de nature identitaire ou qui concernent les fondements même du politique : ces dimensions rappellent que la vie collective ne se fonde pas seulement sur des fonctionnalités instrumentales, même si celles-ci sont très importantes et essentielles. Les électeurs de la sortie de l’UE soulignent trois dimensions dont ils ressentent le manque.

Une dimension démocratique : sortir de l’UE c’est enfin se réapproprier démocratiquement sa propre destinée alors que la machinerie européenne est soumise à une logique bureaucratique qui met à mal et qui obscurci les fonctionnements démocratiques, ceux visibles dans un parlement en fonction, dont on connait, de près ou de loin, les composantes.

Une dimension de confiance : la distance physique, mais surtout culturelle, de même que la distance organisationnelle font qu’on ne peut pas avoir confiance dans l’institution européenne. Or, sans confiance, il n’y a pas de démocratie possible et il n’y a pas de légitimité à l’égard des institutions.

Une dimension d’appartenance : argument complètement ignoré par les défenseurs de la logique de l’intérêt  au nom du seul argument « rationnel » économique, de la croissance, des fluidités et circulations des marchandises et des personnes ; ceux qui ont voté pour le détachement avançaient d’autres arguments pour affirmer la volonté de maintenir un lien d’appartenance culturelle, d’un certain « nous ». Qui s’exprime dans la crainte de perte identitaire dans et par une société mondialisée, par des migrations dans un marché du travail ouvert, par un sentiment de perte d’une âme commune, fondatrice même de la confiance et de la solidarité. Ces arguments sont en général ignorés par celles et ceux qui chevauchent avec aisance et avec avantage les intérêts économiques mondialisés, tout comme ils sont méprisés par des élites intellectuelles qui vivent au rythme et dans des idéaux d’une humanité abstraite, soi-disant universelle, circulante, communicante.

Tirer les leçons en Europe et dans les pays: sociétés, économie et démocraties

Il me semble qu’il faut prendre au sérieux tous ces arguments et qu’il ne faut attribuer la cause de cet engouement pour la sortie de l’UE uniquement aux manipulations et aux mensonges de leaders démagogiques et populistes, car on éviterait alors de poser les questions de fond indispensables pour la réflexion sur l’avenir. Il serait erroné également de l’attribuer uniquement à une opposition entre vieux et jeunes électeurs : les premiers auraient voté plus pour la sortie de l’UE et pour la fermeture et les jeunes pour le maintien dans l’UE. Les choses sont plus complexes et dans le fond il y a, me semble-t-il, deux questions : l’une est liée à la capacité de chevaucher un modèle économique et de vie faits de mobilité et d’intensité extrêmes et à en tirer les avantages (quitte à le payer cher en termes personnels) et qui n’est pas: et ceci cocnerne en aprticulier les jeunes ; l’autre est liée à la conscience d’une citoyenneté démocratique qui accepte ou pas de laisser le devenir social dans les mains de forces externes au jeu démocratique, guidées par la financiarisation du monde et la transformation incessante du monde qu’elle implique et guidé par une profonde course à l’appropriation de la richesse: et ceci concerne tout le monde, jeunes et vieux. Que les solutions données à ces questionnements ne soient pas nécessairement valables, comme éventuellement la sortie de l’UE ou qu’elles soient carrément néfastes, comme des replis nationalistes est une chose. Il n’en reste pas moins que les questions posées en amont de ces choix restent pertinentes, car elles mettent le doigt sur des côtés négatifs des dynamiques collectives contemporaines.

Ces arguments devraient faire réfléchir si on veut repenser les démocraties et les appartenances collectives, tant au niveau européen qu’au niveau de chaque pays.

 

Au plan européen, les arguments quasi exclusivement avancés pour justifier l’Union européenne, sont des arguments fonctionnels. Ils sont inspirés le plus souvent par un libéralisme de marché, de la compétition économique, même si l’Union européenne se définit comme une « économie sociale de marché ». Mais il y a le problème clair et net que cette économie sociale de marché ne parvient pas à maintenir ses promesses pour une partie importante de la population, celle des chômeurs, des personnes en situation précaire. Et les promesses d’un futur qui s’améliorera, d’emplois qui seront créés ne sont plus crédibles, car les mêmes recettes, les mêmes promesses sont annoncées depuis au moins quarante ans sans résultat. Par contre, on observe que l’économie, les avantages de l’UE sont assurés à ceux qui sont capables de chevaucher la mondialisation, depuis les plus hautes sphères dirigeantes à une bonne classe moyenne. Même sous le seul angle fonctionnel et en prenant au mot ceux qui promettent des utilités importantes à l’UE, on voit que pour les gagnants les revenus et les patrimoines s’accroissent sans cesse. Alors que les autres restent en spectateurs. Bref, un profond sentiment d’injustice social émerge qui ne parvient pas à trouver une formulation porteuse d’espoir.

Et les arguments qu’on entend des dirigeants nationaux ou européens dans ces heures qui ont suivi le Brexit ne sont pas tellement convaincants : ou bien ils réduisent le débat aux mécaniques institutionnelles, ce qui est un aspect important mais loin de suffire ; ou bien ils répètent les recettes économiques (marché intérieur, régulation monétaire, innovation technologique, régulation monétaire) qui, depuis 40 ans au moins, ne parviennent pas à faire face au chômage et la précarité ?

Et l’UE apparait -et elle l’est si on se place du vécu réel d’une partie de la population- comme un ramassis de mensonges. Parmi les mensonges, il y a également celle qui consiste à clamer le nécessaire esprit d’ouverture aux migrations, assorti d’une culpabilisation des citoyens qui se montrent perplexes, annoncer la nécessité des migrations, car « les migrants font les travaux que les autochtones ne veulent plus faire », mais sans poser la question des salaires et des conditions de travail de ces activités que les autochtones sont sensés ne plus vouloir faire.

 

Sur le plan des pays, une contradiction analogue est visible : ils prolongent les mêmes logiques de l’UE, avec des politiques de plus en plus semblables, que des gouvernements tentent de corriger, mais dont les marges de manœuvre sont bien limitées.

Et dans les pays, une autre question émerge : celle des appartenances.
L’UE, ayant uniquement dans son escarcelle des arguments fonctionnels et ayant un socle culturel assez hétérogène après les multiples élargissements, mais ayant surtout abandonné et délégitimé, au nom de la performance techno-économique et financière, la réflexion culturelle sur ses propres fondements, ne sait pas donner des réponses convaincantes aux arguments culturels, identitaires. Parfois, elle a essayé, mais faisant plus confiance à des techniques publicitaires de propagande plutôt creuses qu’à des réflexions de fond. Elle le pourrait pourtant, si un retour à une réflexion approfondie sur le sens des appartenances et les identités collectives était menée. Ce qui, entre autres, poserait à la fois la question des migrations et celle de la posture géopolitique de l’Europe comme politique de puissance de nouveau type. Cette dernière, qui pose la question de la place et de l’action politique (et pas seulement économique) dans le monde étant centrale pour la construction des identités collective. Et devant être réfléchie en quête d’une réponse originale, sous peine d’en rester ou bien à un choix orienté sur la puissance tout cour, celle assortie de violence (genre USA ou celle actuelle de la Russie) ; ou bien à y renoncer, comme l’UE actuelle.

En absence d’une réflexion contemporaine, ouverte, positive des appartenances collectives à propos desquelles pas mal d’intellectuels ricanent ou moralisent, il ne reste plus, à une partie de la population, que revenir sur les terrains connus, ceux des « siens » au sens atavique du terme.. La porte est alors ouverte aux discours nationalistes voir racistes, aux formulations identitaires d’un passé mortifère, qu’on se limite à condamner et à culpabiliser, alors qu’il faudrait proposer autre chose, en n’ignorant pas que le sentiment d’appartenance, et d’appartenance à une société commune et aussi juste que possible, la confiance qui en découle, sont aussi importants et sont tout autant rationnels que les arguments d’utilité.

Felice Dassetto