Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Après le « significatif » de Jan Jambon

Felice Dassetto

5 juin 2016

Le 16 avril dernier, une interview de Jan Jambon, ministre de l’Intérieur fédéral, dans le Standaard a soulevé un tollé. Les polémiques et les dénonciations ont flambé. On en est resté aux polémiques sur la personne, à son accusation ou à sa défense. J’ai eu envie de regarder un peu plus de près la réalité

En résumé, Jan Jambon constatait  1) qu’il y avait eu des manifestations d’approbation et de joie lors des attentats (lesquels ?), en utilisant la phrase-choc : « une partie significative de la communauté musulmane a dansé à l'occasion des attentats » ; 2) qu’il y a eu des réactions contre la police lors de l’exécutions de tâches judiciaires : « Ils ont jeté des pierres et des bouteilles en direction de la police et de la presse au moment de l’arrestation de Salah Abdeslam. C’est cela le vrai problème » ; 3) que ce ces manifestations sont lourdes, car, dit le ministre « les terroristes "ne sont que des pustules" sous lesquelles se cacherait "un cancer bien plus difficile à traiter » ; 4) qu’il importe de sortir de "la pensée politiquement correcte" et qu’il a décidé d’ «appeler un chat un chat".

Expressions claires et nettes. Le mot « significatif » a fait couler beaucoup d’encre en raison de sa polysémie : Jan Jambon voulait-il parler dans un sens statistique, qui est un sens fréquemment utilisé, voulant dire donc qu’un «nombre important » de musulmans ont dansé (et certains titres de presse francophone ou certaines réactions l’ont entendu ainsi) ou bien voulait-il dire que des positions de réjouissances, d’approbation, même minimes, « font sens », interpellent ? Ou bien voulait-il évoquer les deux aspects ?

« Appeler un chat un chat »

Toujours est-il que si s’exprimer comme Jambon l’a fait c’est, comme il le dit, « appeler un chat un chat », il faudrait décortiquer cette expression de vieille sagesse populaire qui se présente comme une exigence de réalisme, mais qui contient deux aspects assez subjectifs : l’un qui montre ce qu’il en est de l’usage du langage de la part de celui qui parle et qui désigne ce qu’il « appelle un chat » et l’autre qui tend à occulter le fait que le locuteur parle de ce « qu’il voit » du chat, et « non pas ce qu’est » le chat.

Concernant l’expression, la formulation de Jan Jambon est rude dans la traduction française. Elle l’est aussi aux oreilles flamandes, car la polémique a été vive également en Flandre, malgré le fait que le langage politique flamand soit, dans tous les domaines, habituellement plus virulents que celui en usage dans la francophonie belge, plus mesuré et feutré, même quand il est oppositionnel ([i]).

En tout cas, le propos de Jan Jambon a suscité une levée de boucliers; il est même cité en justice pour racisme ; les rédactions, les réseaux sociaux ont été inondés. Si en politique il y a une vérité dans le dicton de Léon Zitrone que j’avais entendu répéter dans une émission radio par l’ancien routard de la politique belge, Paul Vanden Boeynants : « Qu’on parle en bien ou en mal de moi, peu importe, pourvu qu’on parle », alors Jean Jambon a dû être content, car en effet on a parlé de lui.

Concernant la « réalité » du chat dont parle le Ministre, je me demande depuis pas mal de temps si le regard policier exclusif sur le radicalisme musulman n’engendre pas une distorsion s’il est utilisé sans critique. L’analyse policière et judiciaire est préoccupée d’identifier des auteurs ou des potentiels auteurs de délits est indispensable, c’est la fonction même des forces de sécurité. Sous cet angle, même une seule personne qui manifeste de la joie pour un attentat devient « significative », car il pourrait s’agir d’un potentiel futur partisan de cette manière d’agir criminelle. Mais cette analyse devient bien fausse lorsqu’elle est la seule lecture de la réalité. Ce biais est dû également au fait que la police et la justice détiennent le plus d’informations et d’analyses sur la réalité du radicalisme et du jihadisme, qu’elles ne partagent pas volontiers. Ce regard particulier devient une pente bien dangereuse lorsque ces analyses sont généralisées à l’ensemble d’une population.. ou à l’ensemble de la jeunesse : c’est bien le piège dans lequel est tombé Jan Jambon. On pourrait dire que Jambon est tombé dans ce piège en raison de ses préjugées à l’égard des populations musulmanes. Je n’en dirais pas autant, mais il a certainement été peu averti quant à la portée de son propos. Mais ce piège de généraliser au tout à partir d’un regard sur les parties est fréquent. Ainsi, se tend également le piège lorsqu’on regarde la réalité sociale en adoptant comme « vraies » des positions militantes ou en ne considérant que le point de vue du vécu des uns ou des autres.

 La polémique et au-delà

En tout cas, l’expression crue de Jambon méritait sa dose de polémique.

On a pu entendre ou lire les arguments en défense de Jambon tenus par le premier Ministre, qui ne pouvait que nuancer (dans le langage feutré des politiciens francophones), tout en défendant son Ministre. On a lu et entendu les propos de celles et de ceux qui criaient haut et fort leur colère ou tenaient des propos dénonciateurs ou moralisants.

En entendant cela, je me demandais ce qu’il en était réellement des réactions de la jeunesse musulmane face aux attentats. Et personne, me semble-t-il, ne prenait la peine d’aller voir. Ce qui me semblait d’autant plus important que le propos rude de Jean Jambon et la polémique personnelleet les querelles sémantiques qui en ont suivi, bloquaient le regard et la réflexion et empêchaient en définitive de s’interroger sur les faits et sur l’impact, les conséquences de ces attentats sur les populations et sur les relations entre populations. C’est ainsi que j’ai mis en route une recherche, nécessairement limitée dont je présente quelques résultats dans le point 2, qui tente de voir ce qu’il est du « chat » de Jan Jambon ; dans le point 3 je présente ce que j’ai pu dégager comme description de la réalité concernant des jeunes ; dans le point 4 j’étends les réflexions plus largement sur base de ce que j’ai pu entrevoir dans l’enquête

2.Une recherche limitée

C’est ainsi qu’un peu lassé par les propos et encore plus par les polémiques qui me semblaient stériles et ne rien apporter à la connaissance, sauf la polémique, je me suis dit que j’allais faire rapidement une petite recherche avec mes outils de sociologue.

Auprès de qui ? Je n’avais pas le temps et les moyens pour faire une recherche approfondie auprès des jeunes, ce qui serait utile de faire, mais de manière approfondie et étendue. Je me suis dit alors que les enseignants, qui côtoient au fil des jours des jeunes, pouvaient être une source d’informations et d'analyses utiles.

J’ai fait circuler une lettre dans le monde enseignant et la lettre a circulé plus largement.

La lettre disait ceci après un mot de départ: «  Vous avez certainement entendu parler de la polémique suscitée par la phrase du ministre Jambon. Peu importe la polémique. Je voulais vous poser une question simple : « parmi vos élèves d’origine musulmane (et les autres) vous rencontrez probablement des attitudes et opinions diverses concernant les actes « terroristes » de Bruxelles ou de Paris. Il me semble qu’on pourrait constater les opinions suivantes :

-        Rejet total des actes et des personnes qui les commentent

-        Rejet des actes, mais justification des personnes, auxquelles on trouve des raisons…

-        Évitement de la question

-        Incertitude, il y a des raisons et des torts….

-        Accueil favorable en général : la Belgique bombarde, donc… ; ce sont des martyres….

-        Accueil spécifique : c’est un sacré coup, c’est super, ils l’on voulut, etc «  

 

Cette typologie d’opinions n’était qu’un outil d’appuis pour lancer la réflexion. Les deux dernières catégories et surtout la dernière, étant l’équivalent des « danseurs » évoqués par J. Jambon. Je précisais qu’il ne s’agissait pas d’une enquête avec de prétentions de quantification des positions, mais invitait plutôt à passer dix minutes pour écrire ce qu’on avait pu observer, concrètement, dans les écoles les jours qui ont suivi les attentats.

Quinze personnes m’ont répondu sur la quarantaine de courriels que j’ai envoyés. Et je remercie les enseignants, directeurs, et les personnes qui ont fait le relais vers d’autres enseignants pour le temps qu’ils ont pris pour me répondre par écrit ou pour me rencontrer. J’ai vu à travers les réponses ce que j’avais déjà entrevu lors d’autres enquêtes, à savoir les questionnements, les inquiétudes du monde enseignant devant faire face à de situations, à des interrogations de jeunes adolescentes et adolescents. J’ai perçu aussi leur tiraillement à parler de cela en raison de la loyauté à l’égard de leurs élèves. Ce qui les honore. Doublement merci, donc. Je reviendrai sur ce dernier aspect.

J’aurais pu relancer d’autres enseignants afin d’obtenir un plus grand nombre de réponses, mais je comptais rédiger vite quelque chose. Hélas, j’ai été pris par d’autres tâches et c’est ainsi que seulement maintenant je tente de tirer les fils de ce qui m’a été dit et écrit. Je regrette de ne pas avoir pu écrire plus tôt ce texte. Mais tout compte fait, peut-être que maintenant que les polémiques ont refroidi, on peut réfléchir plus en profondeur.

Ce n’est certainement pas une enquête qui permet de conclure  définitivement et en général. Elle n’a aucune prétention de représentativité. Elle permet juste de poser quelques questions, ouvrir des pistes et des hypothèses.

Compte tenu du nombre d’élèves de ces enseignants, on peut dire qu’ils sont les témoins d’opinions et d’attitudes de plus de 200 jeunes musulmans à Bruxelles, mais également en Wallonie. En plus, ne s’agissant pas d’un sondage individualisé, mais qui prend appui sur des enseignants, et, dans certains cas, sur une longue période, car certains enseignants ont une expérience de plusieurs années et peuvent faire état de leurs perceptions des changements. Je pense que les enseignants qui ont écrit, librement, sont des témoins fiables, car la relation établie était positive et leur souci du devenir des jeunes et de leur travail éducatif me semble réfléchi et sincère.

Les jeunes dont on parlera sont tous dans le secondaire et ont entre 14 et 18 ans, garçons et filles. En général ils sont issus de familles dont au moins un des deux parents est de troisième génération, tout au moins en ceux qui concerne les familles d’origine marocaine.

Dans la suite, j’utiliserai le terme « enseignants » tant pour mentionner les hommes que les femmes. Ayant garanti l’anonymat aux enseignants, je préfère brouiller au maximum les cartes d’une possible identification..

 

3.Alors, va-t-on voir comment appeler un chat, un chaT?

Comment des jeunes adolescents dans le contexte scolaire ont-ils réagi lors des attentats ? L’enquête se limite donc à parler des adolescents, dans le cadre scolaire

A-t-on dansé ?

Tout d’abord : nulle part on n’a constaté des approbations, des enthousiasmes à l’occasion des attentats de Paris et de Bruxelles, en somme quelque chose d’équivalent aux deux dernières catégories que je proposais. Personne n’a « dansé » parmi les jeunes dont les enseignants que j’ai contactés ont témoigné. Et la plupart des jeunes « ne cherchent pas des excuses aux terroristes ».

Non seulement on n’a pas dansé, mais la condamnation de l’acte et des personnes (la première catégorie de la typologie que j’avais proposée) a été assez unanime. Assortie de l’argument que ceux qui accomplissent cet acte « ne sont pas musulmans », « c’est une secte qui n’est pas l’islam » au sens que leur revendication de faire cela au nom de l’islam n’a aucune légitimité et justification.

Il n’y a pas eu non plus, comme dans les attentats précédents, le refus ou des résistances concernant la minute de silence organisé par les écoles. Mais un enseignant signale la question d’un élève qui demande pourquoi on ne fait pas une minute de silence également pour des victimes palestiniennes.

Lors de l’attentat bruxellois, qui a frappé aux portes, dans des lieux connus de tous, dans lesquels on aurait pu s’y trouver, dans lequel on connaît des gens qui s’y trouvaient, par rapport auquel on a senti l’inquiétude des parents et des familles, l’émotion a été grande ; l’indignation, des larmes d’émotion sont apparues. Des enseignants disent que les élèves étaient traumatisés.

Indulgence, justifications

Comme dans le cas d’attentats précédents, mais de manière bien mineure que dans des cas précédents (11 septembre, dans le souvenir d’enseignants plus âgés, ou Charlie Hébdo) on ne justifie pas ; de rares voix s’élèvent pour exprimer un peu d’indulgence pour certains : comme pour les deux, dont on souligne « qui ne se sont pas fait exploser et ont fait le choix de ne pas le faire.. », « qui se sont fait manipuler » ce dernier propos assorti éventuellement de l’idée du complot (voir plus loin).

Par ailleurs, des élèves non-musulmans évoquent aussi «  l’impérialisme occidental », ou « les frappes aériennes » (en Syrie et Irak) comme causes en amont de ces actes. À remarquer à ce propos que si l’Occident est mentionné, la Russie n’est pas mentionnée, mais ceci ne vaut pas seulement pour les jeunes.

Comme le dit un enseignant en faisant une sociologie du fonctionnement de la classe, il n’y a pas eu les propos comme ceux qu’on entend par « ceux qui prennent la parole, qui souvent appartiennent aux deux dernières catégories (de la typologie que j’avais suggérée, à savoir ceux qui partagent les points de vue radicaux)». Et il ajoute « Et on sent bien, dans les discours d de ceux-là, que les idées qu’ils avancent viennent d’ailleurs, qu’on leur a mises dans leurs têtes et dans leurs bouches telles quelles, qu’ils ne les ont pas formulées d’eux- mêmes ». Et il ajoute également, montrant ainsi sa perplexité : « Comme on n’entend qu’eux (ceux des deux dernières catégories) on développe finalement l’idée qu’ils sont majoritaires. Peut-être le sont-ils en effet ? Difficile à dire ». Nous verrons plus loin ce qu’il en est des perplexités de cet enseignant.

Le silence et l’esquive

Dans l’émotion du moment, les élèves se sont exprimés, surtout par rapport aux réalités concrètes, aux ressentis. Mais passé le premier moment, quelques enseignants observent chez les élèves un embarras, voire une saturation par rapport à ces questions. Et donc un silence, l’envie de ne pas en parler. Ce qui fait que les enseignants qui pensaient évoquer la question hésitent, les uns renonçant à en parler, les autres ne sachant pas quoi faire.

Silence aussi des élèves musulmans qui ne sont pas d’origine marocaine : élèves d’origine turque ou d’Afrique sub-saharienne ou d’autres nationalités. Silence qui se retranche derrière le propos : c’est l’affaire des « Marocains », chez nous ce n’est pas ainsi.

Conséquences pour les musulmans

La réprobation de l’acte est assortie, comme le reporte un enseignant, « par la colère contre ces gens qui véhiculent une mauvaise image de l’islam, alors que tout un peuple se bat pour montrer que le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam ». Cet argument de réprobation en ce qui concerne les conséquences pour les musulmans est constaté de manière assez générale et montre non seulement la dissociation de musulmans croyants d’un acte terroriste, mais montre aussi la vision de ces jeunes ( qui restituent en partie les discours qui circulent), concernant les réactions possibles du contexte social.

Les rumeurs et les complots

L’idée que ces attentats sont le résultat de complots se manifeste dans quelques cas, bien qu’en moindre mesure que lors des attentats précédents. « Mais vous n’avez pas compris qu’Abdeslam est victime d’un complot ? », relate un enseignant en reportant les propos d’un élève. « On ne nous a pas dit la vérité », « C’est manipulé par le gouvernement, par la police… ».

On en entend circuler pas mal dans le monde musulman de plus les complots de « Illuminati » contre l’islam, à celui des Juifs ou à ceux qui sont contre l’islam. On a entendu (mais pas seulement par des musulmans) que les attentats du 11 septembre n’ont pas existé ; ou qu’on tué exprès les frères Kouaci ou d’autres jihadistes pour qu’ils ne parlent pas (autrement dit pour qu’ils ne puissent pas dire qui sont les instigateurs de leurs actions. J’ai entendu lors d’une conférence devant quelques 800 jeunes musulmans, un leader de la communauté dire qu’à propos des départs en Syrie de jeunes jihadistes « il s’interrogeait », pour laisser entendre que les causes de ces départs étaient peut-être dues à une main occulte, afin de jeter le discrédit sur les musulmans.

Parenthèse au sujet des interprétations en termes de « théories du complot »

Parler des "théories du complot" est devenu une explication évidente, lorsque, à propos de toute sorte d’évènements, sont évoqués des « marionnettistes » occultes ou des liens de causalités mystérieux. On tend à distinguer des « théories conspirationnistes » des simples « rumeurs » qui circulent dans les salons ou dans les propos du style « café de commerce en faisant remarquer qu’il s’agit de propos construits rationnellement, avec un souci de démonstration, s’appuyant sur quelques faits, même si celle-ci est fondée sur des illogismes, des preuves partielles, des liens causaux douteux.

À partir de ce regard, on se focalise alors sur les narrations et leur argumentation ainsi que sur les généalogies intellectuelles des thèses complotistes. Ce qui est certainement intéressant. Mais je voudrais ajouter deux aspects.
Il est certainement important de démonter les discours conspirationnistes et tenter de trouver d’où ils viennent. Mais il importe de distinguer les auteurs de ces narrations, ceux qui en font un usage et une instrumentalisation politique dans l’un ou l’autre but donné et les citoyens lambda qui restituent, propagent ces « théories ». En parlant de théories du complot qui circulent parmi des jeunes musulmans il s’agit de ces derniers cas de figure.

Dans ce dernier cas, il faut se poser de nouvelles questions qui me semblent souvent oubliées. Ces jeunes qui mordent à ces idées et qui les font circuler, qui n’ont pas des intérêts politiques à les faire, ont peut-être, comme le disait le sociologue Raymond Boudon, « des bonnes raisons » pour le faire. Autrement dit : c’est que ces théories remplissent probablement des fonctions.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’en rester à décortiquer la logique des arguments ou chercher les filiations qui ont engendré les « théories du complot », mais il s’agit de se situer sur le plan des gens qui croient et véhiculent ces «rumeurs » ou ces « complots », peu importe le terme, pour se demander pourquoi ces gens y croient et les font circuler. Est-ce seulement parce qu’ils se trompent ou parce qu’ils se laissent manipuler ? Il y a de çà, certainement. Mais si les gens y croient c’est que ces récits, au point d’en faire des croyances si pas des vérités, c’est que cela leur sert à quelque chose. Par exemple je ferais volontiers l’hypothèse que les « complots » souvent évoqués qui circulent parmi les musulmans, répondent au moins à quatre fonctions.

L’une est celle de mettre de l’ordre dans la complexité, dans ce qu’on ne comprend pas. Voir des musulmans, des voisins des concitoyens, qu’éventuellement on a connus, tuer commettre de tels actes qui ne rentrent pas dans les cadres cognitifs, est difficilement explicable. Surtout compte tenu de l’image que l’on a de l’islam et de ce qu’est être musulman. Notons que, a contrario, d’autres (non-musulmans, athées), en raison de la vision qu’ils ont de l’islam ou des religions en général pourraient penser et élaborer éventuellement une théorie qui dirait qu’il est normal que des musulmans ou des gens de religions commettent de tels actes, car c’est dans les gênes de l’islam ou des religions. Ils pourraient alors produire une théorie du complot islamique, le fondant sur des faits, des généralisations, etc.

Une autre fonction pourrait être celle de protéger sa propre identité islamique : en disant que des gens qui commettent un attentat au nom de l’islam, se sont fait manipuler (par des gens qui veulent nuire aux musulmans, etc.), permet de sauvegarder l’image idéale qu’on se fait de l’islam.
Troisièmement, en éjectant en dehors de la communauté des croyants la responsabilité finale de ces actes, on assure la cohésion d’une communauté qu’on perçoit peut-être fragile et surtout on évite un débat interne à la communauté que l’on sentirait explosif pour la cohésion cette communauté.

D’autant plus, et c’est la quatrième fonction, que cette communauté vit dans une forte logique de contrôle social, de regard réciproque. Il importe dès lors de réduire au maximum les dissonances qui risqueraient d’engendre ou d’accroître les tensions internes à cette communauté qui s’autoregarde, s’autorégule et s’autocontrôle dans tous les domaines.

Il me semble que sur le plan éducatif, ne pas se limiter à décortiquer les raisonnements complotistes, mais s’interroger sur les fonctions permet de mieux comprendre les racines collectives de l’existence de ces propos au sujet de complots. Alors qu’il me semble de voir qu’en rester à la seule démonstration de la fausseté des idées complotistes on ne va pas au cœur de la raison d’être de leur persistance et on glisse souvent dans des accusations d’ignorance ou dans des discours moralistes ou dans l’élaboration de « contre-discours » déconnectés qui n’ont pas de prise.

L’évolution

Il y a unanimité parme les enseignants interviewés pour dire que par rapport à des épisodes précédents, il a y une évolution. Après le 11 septembre, les hésitations, voire la « sympathie » en faveur de ces attentats avait trouvé un écho plus favorable et assez perceptible chez des jeunes et chez des responsables musulmans, malgré les condamnations de leaders religieux en Belgique, en Europe ou par le monde. De même, lors de l’attentat au musée juif, malgré la position claire de responsables musulmans. Des enseignants évoquent des phrases comme : « les Juifs l’ont bien cherché ». De même, lors des attentats contre Charlie hebdo et contre la supérette casher, en janvier 2015 qui ont trouvé, chez certains, si pas des approbations au moins des justifications ou bien une sorte de discours fataliste qui consiste à dire que quand on offense le Prophète ou l’islam, on sait que des réactions extrêmes font surface.

Le changement d’attitude face aux attentats de Paris et de Bruxelles est certain. Comme le synthétise un enseignant  qui a eu l’occasion de circuler dans plusieurs classes après les attentats : « Je n’ai pas pu observer d’attitudes comme celle que j’avais observée après les attentats contre Charlie Hebdo, lorsque des élèves avaient manifesté des attitudes mitigées, allant du questionnement jusqu’à la justification des actes violents contre ceux qui osent critiquer et caricaturer Mahomet ou l’islam ».

Le constat de cette évolution revient également chez d’autres enseignants ; les choses ont changé.
De même, semble-t-il, qu’il y a eu un changement de l’attitude générale à l’égard du radicalisme jihadiste au sein de la communauté musulmane dans son ensemble. Comme me le disait une personne impliquée de l’intérieur de la communauté musulmane : « la mouvance islamiste et le jihadisme perdent du terrain dans les mosquées : il n’y a plus de prêcheurs, plus de collecte de dons, plus de communiqués, plus de syllabus qui se distribuaient aux portes des mosquées. Les imams condamnent totalement ces actes qu’ils considèrent illicites, criminels et immoraux ». Sous l’angle des dynamiques sociologiques, reste à comprendre les raisons de ce virage généralisé.

Reste à expliquer la raison et le sens de l’épisode auquel le ministre de l’Intérieur fait référence en évoquant le lancement de canettes ou les quolibets à l’encore des policiers en train procéder à l’arrestation de Salah Abdeslam. Un enseignant a évoqué cet épisode, que le Ministre évoquait comme emblématique (mais faut-il voir s’il n’est réellement) plutôt comme l’expression d’un ras-le-bol de voir la commune ciblée, sans voir pour autant les raisons pour lesquelles cette commune est ainsi ciblée. Cela me rappelle les propos d’une dame musulmane bien paisible interviewée par une télévision qui disait : « Molenbeek c’était bien avant, on était bien tranquilles, il n’y a avait pas toutes ces télévisions », sans s’interroger sur les raisons qui font que Molenbeek est moins tranquille et que les télévisions ne sont pas là uniquement pour leur plaisir ou pour embêter les Molenbeekois.

Mais cet épisode doit aussi s’interroger si chez certains jeunes ne fonctionne pas un double registre, celui de l’école (dont les enseignants sont témoins) et celui du quartier et de la rue.

En résumé donc, les enseignants interviewés observent que dans leurs classes les attentats de Bruxelles ont donné lieu à une réprobation généralisée de la part des élèves. Il n’y a pas eu des manifestations générales de soutien et d’approbation. On constate quelques expressions qui cherchent de trouver des justifications pour certains jihadistes. Cette attitude généralisée est un changement certain par rapport aux attitudes constatées parmi les jeunes depuis 2001 et encore récemment, après l’attentat à Charlie hebdo et à la supérette casher.

 

4. En amont des faits immédiats 

Les enseignants ont ajouté aux réponses immédiates à mes questions relatives aux attitudes des jeunes des commentaires qui montrent à la fois la profondeur, le souci de jeunes et leurs perplexités et parfois leurs désarrois. Je n’ai pas l’impression à cet égard que tant du côté de responsables musulmans que de ceux qui mettent en œuvre de politiques (par exemple de lutte contre la radicalisation ou de politique en faveur de la jeunesse, que l’on prend assez en compte cet apport de connaissance et d’analyse, de manière étendue et approfondie.

Si le point précédent a restitué de manière la plus proche possible les propos des enseignants, dans ce point je prends la liberté de déborder un peu ces propos pour dire ce que j’ai entrevu en amont des propos eux-mêmes.

L’équilibre fragile du rapport pédagogique

Des propos des interviewés, apparaît d’abord la difficulté du rapport pédagogique avec les élèves musulmans. Ces derniers ont en général confiance dans leurs enseignants pour parler librement avec eux de certaines questions. Voire même, compte tenu d’une chape assez lourde qui pèse sur eux (voir infra), les enseignants sont des figures de référence. Un enseignant évoque même le fait que des élèves parlent avec eux de questions qu’ils n’évoqueront pas avec un enseignant musulman. D’où le souci de certains enseignants, face aux questions que je leur posais, de rester honnêtes avec leurs élèves, de ne pas trahir leur confiance, à la limite de s’abstenir de parler « sur le dos de leurs élèves ». Mais lorsqu’on en vient à des sujets concernant les questions qui sont devenues sensibles au sein de la communauté musulmane (question palestinienne) ou que les élèves pensent toucher à la foi (le Coran, le Prophète, les interdits…), les relations font ressurgir la différence entre « vous » et « nous ». Le propos objectivant que l’enseignant voudrait introduire est ramené aux collectifs respectifs et aux clivages de visions, d’appréciation des choses. De telle sorte que constamment les enseignants doivent faire attention à ne pas heurter de front, à être attentifs au langage. Ce qui accroît encore davantage la difficulté de la relation pédagogique déjà difficile avec tout adolescent.

Et un enseignant note le fait que « ce qui va aider plus que toute chose les élèves à avancer positivement dans le vivre ensemble est la confiance avec laquelle ils peuvent évoluer dans le milieu scolaire ». C’est une affirmation à méditer. Elle me rappelle des propos de jeunes que j’avais rencontrés lors de la recherche qui a abouti à l’ouvrage « L’Iris et le croissant » qui m’avaient dit que j’ai écrit dans le livre : « A l’école nous nous sommes sentis humiliés, parce qu’on affirmait notre foi. On nous faisait comprendre que cela nous passera….». Ces jeunes me disaient ainsi leur frustration à ne pas pouvoir évoluer positivement dans leur milieu scolaire, pris en tenaille entre ce milieu et ses évidences et celles reçues dans le milieu musulman. L’école, en l’occurrence ne savait pas bien ou ne parvenait pas à être neutre face à ces jeunes.

C’est à partir de leur expérience de contact avec des jeunes que des enseignants passent rapidement à évoquer ce qu’ils perçoivent de l’identité, de l’être et du mal-être de cette jeunesse.

Des identités trop forgées et mal assurées : des avis divergents

Il me semble que je peux dessiner trois attitudes parmi les enseignants que j’ai rencontrés au sujet du regard qu’ils portent à leurs élèves. Je les caricature un peu, pour cerner les différences.
Les uns, en raison de la relation pédagogique difficile, en raison des questions délicates qu’il est difficile d’aborder s’abstiennent de tout commentaire sur les jeunes. Ils les regardent comme des élèves tout court, des adolescents, qu’il faut faire avancer dans un projet pédagogique. Ils tentent en somme de faire abstraction du contexte social, culturel dans lequel les jeunes baignent au sein de leur univers familial et de vie courante. Je ne sais pas si on peut dire qu’ils ferment les yeux, mais ils tentent de réaliser leur activité pédagogique indépendamment de cela. Chez certains d’entre eux, il me semble que cette position est assortie de la tendance à renvoyer à la société « dominante » la responsabilité de certaines attitudes des jeunes qui sont lues avant tout comme une réaction au contexte « dominant ».

D’autres enseignants, presque à l’opposé des précédents, me semblent plus attentifs, parfois je pense, plus désarçonnés, par les dynamiques sociales et culturelles dont les élèves sont porteurs. Leur regard, par exemple, les amène à décrire en termes nets le double fort cadrage qui construit, je dirais qui pèse dans la perception qu’en ont des enseignants, sur la construction de ces jeunes adolescents : le cadrage religieux et celui de leur communauté de vie.
Le cadrage religieux est vu porteur d’un religieux hypersacralisé ; celui de la vérité absolue et indiscutable de la supériorité de l’islam, celui du caractère de vérité absolue du texte coranique, celui de la vérité des normes qui en découlent. Ceci rend inquiète l’identité du jeune, à un double titre : d’une part puisque ces visions sont assorties fortement de l’idée de transgression, de damnation ou de récompense, c’est l’inquiétude pour le jeune de basculer en acceptant ne fut-ce que de discuter quelques idées qui semblent mettre en question la vérité, l’ordre et l’orthodoxie religieuse dont ils ont intégré la culture. Le deuxième cadrage est celui de la communauté, qui exerce un contrôle social au sens fort du terme ; à commencer par les élèves entre eux et du « qu’en dira-t-on » dans la famille au sens large, chez les voisins… et au-delà, c’est un contrôle qui porte sur l’image de la communauté elle-même. Type de contrôle social, issu peut-être d’une continuité avec les modes de vie des sociétés rurales et des familles communautaires traditionnelles, se doublant de la prégnance du religieux, construit des communautés de surveillance religieuse proposées comme idéal collectif. Ce qui n’empêche pas évidemment pas des transgressions, des envies de sortie... rendues inquiétantes. L’identité donc est trop structurée idéalement et donc elle en devient mal assurée, hypersensible a tout changement et à tout ce qui pourrait paraître mettre en question, même de manière minime cette identité.

Toutefois l’un ou l’autre enseignant signale que ce contrôle social semble s’atténuer, ce qu’il faudrait explorer davantage pour voir dans quels domaines et à quels sujets il s’atténue. La transition générationnelle des familles serait à prendre en compte, car ce sont maintenant des familles de parents de deuxième, voire de troisième génération, tout en sachant qu’en raison des mariages de migration, il y a toujours des familles où un membre au moins est de première génération, donc davantage liée aux effets de groupe familial. En tout cas il faudrait une sociologie approfondie de la famille pour comprendre le rapport en individus et collectif familial. On pourrait également se demander si ce contrôle social ne s’atténue pas en raison de la diminution de l’emprise et de la légitimité du « système de surveillance religieux capillaire », enraciné par les Frères musulmans et par le salafisme et autres mouvements piétistes, qui s’est affirmé entre les années 1980 et 2000 et qui a saturé l’univers de sens des populations religieuses musulmanes. Système qui commence à être usé pas son excès étouffant et par le manque d’horizons positifs pour des musulmans vivant en Europe (et partou dans le monde).

Entre ces deux positions, il me semble que d’autres enseignants cherchent la voie d’une attitude pédagogique de synthèse : celle qui tient compte du contexte sans pour autant catégoriser rigidement les jeunes par un diagnostic fort, tout en cherchant à les amener à s’inscrire dans un contexte plus large de vision, d’idées.

Un leadership musulman dominant peut-être, mais peu dirigeant

Un constat assez diffus concerne le contraste entre un cadrage islamique fort et la faiblesse des figures et de propos de référence. Comme le dit un enseignant : « Ils ne savent pas trop qui écouter parmi les musulmans… Ils ne semblent pas trop s’identifier dans ceux qui parlent… ». C’est le constat à travers ce qu’ils entendent chez les élèves, de la cacophonie, des incertitudes, parfois des inepties qu’on entend dans le monde des adultes et dans le monde d’un leadership intellectuel fortement en carence.

C’est le sociologue Alain Touraine qui avait souligné l’importance de distinguer entre des groupes dominants et ceux qu’il appelle dirigeants. Les premiers exercent un contrôle sur les rouages du fonctionnement social, mais sont incapables de donner une direction. Ce que font les deuxièmes, capables de dire vers où aller dans le devenir social. Les leaders musulmans sont dominants, par leur capacité d’imposition et de contrôle, mais sont bien peu dirigeants.
Et la question se pose de manière plus rapproche par rapport à la problématique qui nous occupe. On a bien affirmé que l’on observe un changement dans les attitudes concernant le radicalisme et le jihadisme. Reste, me semble-t-il, à éclaircir quelques aspects, pour cerner toute la portée du changement. Il dépendra de la manière selon laquelle les leaders intellectuels et les leaders musulmans clarifieront les choses.

D’abord, pour que le refus du jihadisme ne soit pas seulement une réaction au fait que celui-ci frappe près de chez nous, ou au fait que cela « fait du tort aux musulmans », ou au fait que la surveillance policière plus sévère fait craindre des fichages ou des inculpations en cas de propos en faveur du jihadisme, ou le fait que le jihadisme amène des jeunes à partir combattre dans les rangs de Daesh il importe que les intellectuels et les dirigeants religieux musulmans clarifient leur compréhension et interprétation des textes fondateurs et des pratiques initiales du Prophète par rapport à la lutte armée, voir à la pratique de la terreur. Textes et réalités bien et lourdement présentes dans l’histoire fondatrice de l’islam et dans l’héritage de l’islam. Il ne suffira pas de continuer à dire que « cela n’est pas l’islam », car cela est aussi ce que le noyau considéré fondateur de l’islam contient. Il ne suffira pas de continuer à dire que « l’islam est paix », car s’il est certain qu’il peut l’être, il est aussi certain qu’il peut ne pas l’être, en se fondant sur ses principes fondateurs pris au pied de la lettre. L’appel à l’ancienne casuistique morale qui nuançait et atténuait la justification de la guerre ne me semble pas suffire pour orienter pratiquement les horizons de la jeunesse et pourrait toujours permettre à n’importe quel moment à quelqu’un de sortir une légitimation du jihad. C’est tout l’effort interprétatif, complètement renouvelé, dans ce domaine comme dans d’autres, que le monde musulman et ces dirigeants et intellectuels devront faire.

Par la même occasion cette même classe dirigeante, sunnite ainsi que celle chiite, devra s’interroger de manière critique sur sa propre histoire récente, celle des cinquante dernières années, pour analyser par quels processus sociologiques elle a pu être si peu critique, et pour une partie d’entre elles, si en empathie avec des discours radicaux et dans certains cas avec des discours jihadistes. Une analyse, qui de manière critique approfondie serait capable de faire un retour sur le mode de construction de la pensée, sur les glissements et ambiguïtés de sens, sur les carences, sur les instances et acteurs qui ont alimenté des attitudes philoradicales et philojihadistes est indispensable. Sous peine que, si elle n’est pas faite, d'assister au ré-embarquement dans la tragique aventure intellectuelle, morale et pratique dans laquelle l’islam s’est embarqué dans les cinquante dernières années –dont tout le monde récolte les fruits maintenant.

Je reste étonné par exemple par le relatif immobilisme de la classe dirigeante intellectuelle et morale musulmane devant ce qui me semblent des offres concrètes faites par les autorités publiques francophones ou fédérales en matière du financement de formation supérieure de cadres. Ce qui amène des non-musulmans aux intérêts particuliers, à prendre en main les opérations et les moyens financiers disponibles. Le musulmans continuent à vouloir bâtir des mosquées, à dépenser beaucoup d’argent pour cela et à demander des cotisations aux familles pour cela, quitte à ne pas savoir comment trouver un imam à la hauteur de la tâche difficile d’orienter le devenir de la communauté musulmane et de la jeunesse. Ils continuent à devoir importer des imams ou des leaders des   pays musulmans ; et, on le sait, malgré toutes les qualités qu’ils peuvent avoir, qu’ils sont en porte-à-faux par rapport aux réalités vécues par les musulmans belges croyants. Les priorités continuent-elles à être celles de bâtir des mosquées ou de forger les dirigeants religieux de l’islam de demain ?

Les choses bougent, oui, heureusement, mais bien trop lentement, alors que le radicalisme musulman, même s’il semble en retrait, a montré sa capacité à se mouvoir avec souplesse et rapidité.

 

Silence et crainte

Un constat général est celui de la difficulté d’aborder certaines questions sensibles : la Palestine et Israël, les vérités religieuses, les rapports entre religions, des interdits, la question de l’évolution ou des questions d’histoire.

Des enseignants constatent que les élèves, sur certaines questions ou devant certains professeurs ont appris à se taire, à ne pas parler de choses qu’ils pensent et surtout, peut-être, qu’ils ont entendu ailleurs, à la maison, à la mosquée ou auprès de copains. Ils ont appris à jouer le jeu de ce qu’il faut et qui peut être dit à l’école. En sachant que le débat sur certaines questions est nécessairement asymétrique entre eux et les enseignants. Ils se replient donc et occultent une partie d’eux, afin d’être fidèles à leur autre univers de socialisation, celui religieux, de la communauté.

En ce qui concerne les attentats, et du jihadisme, des enseignants constatent la difficulté d’en parler, d’interroger le sens du geste. Et constatent la saturation des jeunes quant au fait de devoir en parler, ce qu’ils restituent dans la phrase : « on devra encore se justifier » ([ii]).

Mais derrière cette affirmation « on doit encore se justifier », des enseignants voient autre chose : le malaise dans lequel baignent ces jeunes véritablement tiraillés entre de mondes différents. On seulement : ce sont des jeunes qui se sont construits – à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire- dans la crainte et la méfiance au sujet des réactions et des attitudes de la société « non-musulmane » ou qui lisent tout questionnement sur l’islam comme une attaque ou une volonté de déstabilisation.

Cette réflexion mériterait approfondissement et notamment mériterait de questionner les discours de « dé-radicalisation ». On insiste en général sur les contenus, les contre-narrations (comme disent les Américains depuis 2001), ou les outils et parfois gadgets de diffusion ; il faudrait s’interroger également à propos de la crédibilité, recevabilité, plausibilité de ces « contre-discours » et de ceux qui les tiennent.

Ces remarques des enseignants me font penser à ce qui s’est passé au lendemain du 11 septembre 2001, il y a quinze ans. À ce moment-là aussi il y a eu de nombreux questionnements et interrogations. Elles étaient légitimes. Mais les jeunes se sont sentis à l’époque écrasés par ces questions auxquelles ils n’avaient pas des réponses, encore moins que maintenant, tellement le fait était inattendu. Et ils pensaient voir, en partie avec raison, que ces questions interpellaient leur identité musulmane. Ce qui n’était pas le cas, à paroles et je pense, en général parmi les opinions en Europe tout au moins (à part des excités habituels). Mais le succès du 11 septembre sous l’angle de la logique terroriste a été d’enclencher une logique d’affrontement : affrontement armé, affrontement sécuritaire. Ce qui a laissé la place, notamment à l’initiative des Frères musulmans britanniques et répercutés ensuite plus largement, de tenter de renverser les questions et poser celle de l’islamophobie comme notion élargie. À savoir qu’il ne s’agissait pas seulement de cibler des comportements ponctuels et hostiles aux musulmans pour réagir avec les instruments juridiques disponibles, mais il s’agissait de dénoncer globalement « l’Occident » ou l’Europe comme étant islamophobe. Tout ceci a nourri dans les années 2000 une logique de l’entre soi et de la confrontation que les jeunes qui étaient adolescents dans les années 2000 ont vécu très mal. Dans le repli pour certains ou dans la réaction identitaire forte pour d’autres sur laquelle ont soufflé des organisations prêtes à en découdre. Je pense, mais il s’agirait d’approfondir les choses, que des mouvements comme Sharia4 ou les départs au jihad, sont les résultats de cette décennie 2000 qui a été en partie une décennie perdue. Il ne faudrait pas que les années qui suivent les actuels attentats, avec les actuels jeunes et adolescents, voient la répétition du même scénario.

En tout cas, sous un angle plus sociologique, on entrevoit la question d’une société clivée qui n’est pas seulement dans l’affrontement d’idées divergentes, mais où une partie a intégré l’idée, et vit dans la crainte réciproque des réactions de l’autre. Ce qui nous renvoie également à l’attitude d’enseignants qui évitent certaines questions de crainte des réactions. En sommes une société où la vie commune, en l’occurrence éducative, mais également civique et du débat public se vit sous mode de l’esquive, du silence et de la crainte.

Il s’agirait de se demander par quel cheminement on en est arrivés là, de part et d’autre : j’y vois la virulence des évidences respectives, celles de musulmans et celle de non-musulmans ; dans certains cas, c’est aussi le poids déterminant de la logique et de l’agenda des extrêmes : comme le disait un enseignant, ce sont les grandes gueules qui parlent ; ou bien ce sont les positions hyperortodhoxes ou hyperathées ; dans certains cas, c’est aussi la logique de l’accusation et de la controverse : toute affirmation religieuse musulmane devient de l’islamisme ou le salafisme et toute question sur l’islam ou réaction devient de l’islamophobie ou du racisme.

 

Les enseignants

Des enseignants un peu exaspérés ont parfois évoqué leur malaise par rapport à certaines attitudes de leurs collègues.

Certains leurs apparaissent désarçonnés devant ces élèves qui mettent en avant certains aspects et certaines demandes, comme le halal, le foulard, ou qui font des affirmations sur la supériorité de leur religion ou qui questionnent certains aspects qui vont de soi, pour eux, dans la culture occidentale. Ils réagissent alors à fleur de peau, par des propos dédaigneux irrités qui amènent les élèves ou bien à réagir, mais plus souvent à se replier, apprendre à se taire.
Cette difficulté à comprendre peut provenir de leur manque d’intérêt pour ces questions –compte tenu de leur matière d’enseignement- ou de leur manque de formation.

Les enseignants qui sont plus sensibles à ces aspects d’interculturalité autour du religieux ont alors l’impression de se battre sur deux fronts : celui des élèves avec lesquels ils essaient de faire un travail et celui de leurs collègues qui parfois démolissent une confiance difficilement construite par des propos trop vite placés.

 

5. Conclusions 

Au bout de cette brève étude, il me semble qu’on peut soutenir combien « appeler un chat un chat », chose bien utile dans la vie collective, montre qu’il n’y a pas seulement des chats noirs ou des chats blancs, que comme toujours dans la vie collective les choses sont souvent dans l’entre-deux, et surtout dans la complexité dans des vécus sociaux qui se cherchent et qui changent.

Et surtout que la profondeur et la difficulté des questions montrent que les polémiques qui restent en surface ou se limitent à des attaques personnelles et qui ne saisissent pas l’occasion d’approfondir les choses afin d’améliorer la compréhension et donc l’action sont bien inutiles et contre-productives.

POST-SCRIPTUM

En terminant ce texte, je viens de lire l’entretien de Mark Elchardus, mis en exergue par « La Libre Belgique » de ce weekend du 4-5 juin (pp.58s). L’interview a été réalisée par Dorian de Meeüs et Christophe Lamfalussy. Le professeur Elchardus, actuellement émérite, a enseigné à la VUB. Il a défendu la position de Jean Jambon, malgré les différences politiques, précise-t-il, car selon lui le Ministre avait raison de dire qu’une partie significative des musulmans a défendu les idées jihadistes.

L’interview de la Libre, revient en grande partie sur son argumentation.

Elchardus veut démontrer à coup de sondages allemands ou hollandais qu’il y a bien un socle de population musulmane « significatif » quantitativement qui soutient le jihadisme. Mais oui, on le sait. Mais ce que Elchardus fait en avançant des données (dont il faudrait vérifier les fondements et la qualité), c’est figer les populations musulmanes, les prendre en bloc, c’est ne pas voir –peut-être qu’il ne les connaît pas- des processus de changement dont je viens de parler, des dynamiques difficiles, lentes, trop lentes, mais existantes. En somme, il fait un diagnostic à la tronçonneuse, sans nuances et sans prise en compte des processus en cours. Le propos d’Elchardus ne revient pas à vouloir parler clair. C’est vouloir parler de manière sommaire. Et ce n’est pas non plus mettre les bases d’un « vivre-ensemble », auquel Elchardus appelle.

D’autres propos sont également sommaires, comme lorsqu’il déclare que « nous n’avons jamais pris conscience de la réalité du prosélytisme » de Sharia4 Belgium. Lui peut-être. Ou des collègues à lui, ou des hommes politiques qui refusaient de regarder la force du religieux le considérant comme un résidu de l’histoire. Il faudrait se demander qui n’a pas vu, et qui ne continue pas à voir. C’est un peu assez des donneurs de leçon de la dernière heure et de l’après-coup. Mais qui apparemment intéressent des médias sans mémoire.

L’autre sujet de l’interview qui sonne bizarrement à mes oreilles ne concerne plus les musulmans, mais la Belgique. Il dit dans le texte : « C’est un sentiment de déclinisme, que tout ce à quoi les Belges sont attachés est en train de se perdre et qu’il y a donc un déclin irréversible de notre modèle social et de notre civilisation ». On a bien lu, il parle de la Belgique ! Mais il ne s’interroge pas un seul instant sur le fait de savoir si les visions flamandes visant la destruction de la Belgique (et ce n’est pas seulement le VB ou la NVA), si des décennies de coups de sape institutionnel, culturel flamands au devenir collectif des belges, si les propos « qui en appellent à l’évaporation de la Belgique » n’y sont pas pour quelque chose dans le sentiment de déclinisme. Rien, c’est comme si cela n’existait pas. Il n’y a que les autres problèmes –chômage, réfugiés etc- qui sont la cause du déclinisme. Un regard bien partiel.

Au sujet de regard partiel et flottant, on lira avec amusement ou avec désespoir le texte de la conférence tenue le 31 mai dernier par Patrick Dewael (sur son site web), président de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats, ancien président du Sénat, propagateur du slogan sur « l’évaporation de la Belgique », qui avance maintenant l’idée d’une fête de la constitution belge et en clamant haut et fort qu’il faut « un débat approfondi sur ce qui nous unit ». Tant mieux, sauf que lui pense aux musulmans, en attendant l’évaporation belge.

 


[i] J’avais perçu ce contraste du langage, connu, je suppose, par les commentateurs politiques, lorsque j’ai édité dans une collection que je dirigeais, l’ouvrage de Van Den Broeck, B., & Foblets, M.-C. (Eds.). (2004). La faillite de l'intégration?: le débat multiculturel en Flandre. Louvain-la-Neuve: Academia-Bruylant. Cet ouvrage traduit des articles de presse et des interventions diverses au sujet du débat sur les migrations dans la partie nord du pays. Un débat qui prend parfois l’allure d’une sérieuse empoignade. J’avais dû d’ailleurs à l’époque prendre position pour dire que la traduction française devait garder la dureté de l’expression de l’original flamand.

[ii] Cette phrase : « on ne doit pas se justifier, courante depuis les attentats du 11 septembre 2001, si me souvenir sont bon, c’est Tariq Ramadan qu’à l’époque avait identifié ainsi la posture qui lui semblait opportune d’adopter, face à des amalgames possibles entre ces attentats et des accusations qui aurait été faites à la communauté musulmane dans son ensemble. En effet, sauf par des individus et des groupes extrémistes, il n’y a pas eu d’amalgame. De nombreux gages ont été donnés aux musulmans pour dire que la distinction était faite, même si parfois des groupes musulmans ne la faisaient pas. Mais la phrase est restée avec la confusion qu’elle engendre, car il n’est pas question de se justifier, car bien entendu la majorité » des musulmans n’ont rien a voir avec le jihadisme et le radicalisme, mais la question est d’analyser les sources de ce radicalisme et de ce jihadisme.