Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

La déradicalisation des esprits et la construction d’un esprit nouveau.

Deux mois après les attentats

Felice Dassetto

18.05.2016

Les attentas commencent à s’éloigner même s’ils continuent à occuper les esprits, surtout des blessés, de leurs familles ainsi que des familles des personnes tuées. Toutefois la vie normale reprend. Et avec elle, risquent de reprendre les routines des uns, l’immobilisme des autres ou les guéguérres des autres encore.

Et pourtant l’efficacité pratique du radicalisme terroriste fait prendre conscience que le temps n’est plus aux tergiversations. En espérant que l’on commence à comprendre enfin, au-delà des attentats, qui sont en quelque sorte l’extrême pointe de l’iceberg, la profondeur des enjeux suscités par la présence inédite de musulmans en Europe. C’est une nouveauté à laquelle personne, ni parmi les musulmans ni parmi les non-musulmans, n’était préparé. Elle continue à susciter des questions malgré les quelques décennies qui se sont écoulées depuis le début des présences musulmanes dans les années 1960. On n’a pas voulu voir pendant des décennies la profondeur, la complexité et la difficulté répétitive de trouver des solutions aux divergences.

Cette rencontre est d’autant plus problématique qu’elle se déroule dans un double moment historique. Celui de dynamiques pluridécennales, voire séculaires en cours dans le monde musulman, qui ont vu l’émergence au grand jour de doctrines comme celles des Frères musulmans ou du Salafisme qui font face à la Modernité de manière malaisées, par l’isolement ou par la confrontation , et qui ont profondément marqué plusieurs générations de musulmans européens. Et d’autre part, cette rencontre se fait dans un moment particulier de l’histoire mondiale (globalisation, course à la mondialisation effrénée) et de l’histoire européenne (chômage lourdement persistant, élargissement de l’Europe, incertitudes des populations, mouvements hostiles aux musulmans).

La décennie 2000 : un temps perdu et des situations aggravées

On prend lentement conscience de la nécessité de se confronter avec énergie à ces défis autrement que par le passé. Car la décennie qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001 n’a pas été fort féconde du point de vue d’une avancée positive. Au contraire : une spirale négative s’est enclenchée et s’est réciproquement alimentée : polémiques, controverses, réflexes identitaristes. Usage de la violence systématique réciproque, depuis la guerre tragique déclenchée en Irak en 2003 par les USA et le Royaume-Uni, qui a amené dans son sillage de nombreux pays (et à laquelle fort heureusement la France et la Belgique n’ont pas participé), aux multiples attentats terroristes qui ont ponctué la décennie et ont accompagné l’extension du territoire du jihad. Du point de vue d’un approfondissement des relations entre musulmans et non musulmans en Europe cela a été une décennie perdue, qui a été vécue sous le mode de la conflictualité et de la distanciation, malgré les efforts de personnes de bonne volonté en sens contraire.

Le tournant du Printemps arabe a vu, après une parenthèse, surgir de plus belle une dynamique politique islamiste (inspirée des Frères musulmans et du Salafisme) qui s’est amplifiée. L’islamisme radical a pu se creuser un espace accru d’action et de légitimité grâce aux fragilités induites par les conflits internes à ces pays entre différentes factions et par la féroce réaction des régimes. La Syrie et la Lybie sont actuellement les cas les plus dramatiques. En Syrie, le chaos s’est accru par les calculs cyniques de la Russie, les atermoiements américains, la paralysie européenne et les contrastes entre pays musulmans. L’attrait de cette guerre syrienne aux visages multiples, qui engendre une fuite des populations, a attiré en même temps de nombreux jeunes musulmans. Parmi eux des musulmans européens qui semblent ne pas trouver de sens dans la pacifique Europe.

Ces départs au jihad ont fait prendre conscience au plus grand nombre, et de manière accrue, l’impasse de la voie tragique dans laquelle le monde musulman, y compris européen, s’était embarqué. Les musulmans eux-mêmes, bien que très lentement, ont pris conscience de cette situation et commencent à réagir. Mais il a fallu que le terrorisme frappe directement aux portes de la jeunesse musulmane européenne et que le jihadisme terroriste frappe en Europe, pour qu’on commence, lentement, à se secouer.

 

Les conditions d’une sortie par le haut

Quoi qu’il en soit, des forces positives plus importantes que par le passé, tant du côté musulman que non-musulman, semblent vouloir sortir par le haut. Encore faut-il qu’il y ait une triple capacité.
D’une part, la capacité de déployer, de part et d’autres, une raison critique, pour voir, sans auto-flagellations mais avec une conscience critique aiguë, les raisons profondes de l’enracinement des logiques radicales.

D’autre part, la capacité de quitter la logique des récriminations, des accusations réciproques et des controverses pour se confronter aux divergences (qui existent et sont parfois de fond) par la connaissance, le débat, la discussion. Une démarche convergente est nécessaire pour en sortir. Et les conditions et les modalités de cette démarche convergente sont encore à construire. Il importe de se donner la capacité de soigner les maux communs en vue de construire davantage un projet positif de cohabitation citoyenne commune de non-musulmans et de musulmans dans l’Europe et dans le monde. Et la tâche est énorme sur le plan intellectuel, culturel, social et géopolitique. Elle exige un travail de fond, qui prendra des années pour percoler dans les populations et dans le quotidien. Pour cela, il faut avancer rapidement, avec une vision large, avec méthode, avec professionnalisme. Mais ce sera vain de penser ou de faire croire qu’il y aura des résultats immédiats ou avant les prochaines élections.

Et enfin, il faudra éviter le retour au repli sur soi, qui me semble s'entrevoir chez les uns et els autres, par peur, par saturation, par lassitude. Le choc a été trop dur. Respirons un peu. L'absence de visions cohérentes, clairvoyantes, prospectives de leaders, qu'ils soient politiques ou bien intellectuels ou associatifs n'est pas faite pour encourager la mise en place d'actions de large souffle. Les médias sont le plus souvent dans le registre du malheur, de la crainte et de la méfiance. J'ai l'impression que les musulmans tendent à se replier entre eux ou se terrer dans le silence. Les non-musulmans observent et attendent. Il faudra se secouer et ouvrir larges les esprit, sous peine de retomber dans la logique de la décennie 2000.

L’action de reconstruction devra résulter de la mobilisation de multiples paliers de la société : l’Etat,dans ses différentes composantes, ne peut pas tout faire. Le monde associatif, tant musulman que non-musulman, les citoyens privés, jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, les institutions publiques devront mettre la main à la pâte. Les familles devront repenser leur travail éducatif. Il faudra cumuler les expériences d’action. Les médias pourront contribuer à ce débat, à condition qu’ils interviennent avec compétence.

Ces questionnements auront du pain sur la planche. Devront porter sur un approfondissement de la connaissance, pour voir jusqu’où il est possible de cheminer vers des visions du monde communes, alors qu’elles se sont construites en divergence tant en ce qui concerne les vécus des uns et des autres, qu’en ce qui concerne la géopolitique, les relations entre pays musulmans et non-musulmans dans le monde, la question israélienne-palestinienne… Il faudra approfondir l’interconnaissance, comprendre les raisons des uns et des autres. Il faudra inventer les lieux et la culture d’un débat de fond. Il faudra surtout construire les modalités et les objectifs d’une action concrète commune.

Eviter les glissements et les enfermements de la pensée

A cet égard, bien que l’action de mettre un terme et de déjouer toute entreprise jihadiste-terroriste soit indispensable et soit une priorité, il importe d’éviter un double écueil.

D’une part, il s’agit de ne pas glisser dans un genre de « maccartisme » réciproque : celui de faire une chasse aux radicalistes pour les uns ou aux islamophobes pour les autres. Ainsi, il importe que les organes préposés à la sécurité et à la justice agissent en discrétion mais avec efficacité pour garantir la sécurité ou pour lutter contre toute forme de discrimination. Mais il importe aussi d’éviter que des cas extrêmes deviennent les catégories pour penser l’ensemble de la population. Ainsi, on peut voir avec inquiétude des titres récents de journaux qui annoncent des screenings de musulmans engagés dans l’armée, dans les chemins de fer ou ailleurs, qui pourraient laisser entendre que toutes les personnes engagées dans ces emplois sont des potentiels terroristes parce que musulmans. Comme c’est un raccourci déplorable de voir se propager des discours diffusés par des groupes militants, mais également par des instances internationales ou par des autorités de pays musulmans, qui généralisent l’accusation d’islamophobie à l’ensemble des populations belges ou européennes.

Mais pour amener ce vaste projet, il importe de ne pas rester enfermés dans le seul cadrage de la réalité de la lutte antiterroriste et de la « dé-radicalisation ». Ceci est particulièrement important dans l’action éducative à l’égard de la jeunesse. Qu’il faille montrer les dangers et l’absurdité de formes de radicalisation qui aboutissent au jihadisme et au terrorisme, c’est important. Mais en faire la dimension principale de l’action de réflexion sur les enjeux contemporains au sujet de la présence de l’islam en Europe risque, encore une fois comme après le 11 septembre, de pousser aux cordes des jeunes adolescentes et adolescents.

De même, considérer que les jeunes partis au jihad sont les porteurs d’un cri lancé au nom de l’ensemble de la jeunesse musulmane, comme on l’entend dans des milieux éducatifs dans une perspective généreuse d’écoute des jeunes, revient à induire le message implicite qui considère qu’en général la jeunesse belge musulmane est prête ou est disponible pour le passage au radicalisme. Ce qui est une erreur de diagnostic et est un mauvais message que les jeunes refusent en disant : « nous n’avons rien à voir avec cela ». Ces quelques centaines de jeunes qui partent au jihad ou leurs éventuels sympathisants, ne sont pas le symptôme d’un message de la jeunesse.

Par contre, autre chose est d’interpeller avec vigueur les adultes, les imams, ceux qui ont un leadership intellectuel et moral à l’égard des musulmans au sujet des matrices et des racines, proches et moins proches, que leurs enseignements, les livres et les idées qu’ils diffusent ont par rapport au radicalisme. Et les interpeller encore davantage si les mosquées ou associations dont ils sont responsables sont reconnues et financées par l’argent public, au lieu de se limiter à vérifier si les statuts des asbl sont correctement rédigés et si les comptes sont formellement bien établis. Les interroger aussi sur leur manque de courage, leurs ambiguïtés et leurs absences : à la manifestation contre le terrorisme qui a eu lieu le 17 avril 2016, au départ de Molenbeek, on aurait pu s’attendre à ce que les imams et présidents des nombreuses mosquées de Molenbeek aient été présents, en tête du cortège pour lancer un signal fort tant aux musulmans qu’aux non-musulmans. Ils ont brillé pour leur absence.

Jeunes : ne pas se tromper d’objectifs

Pour ce qui concerne les jeunes, ce dont les jeunes ont besoin, surtout les jeunes moins favorisés, c’est d’une formation leur permettant au moins d’être compétitifs dans la recherche d’emplois bien rares. Car le travail est le passage le plus solide à la citoyenneté, celle de citoyens dignes, pouvant formuler un projet d’avenir. Les discours philosophiques sur la citoyenneté peuvent être utiles certes, surtout s’ils sont concrets, mais ils deviennent bien creux si on ne parvient même pas, pour toutes sortes de raisons, à permettre aux jeunes de formuler un projet de vie. Tout en disant que dans cette difficulté de formuler des projets de vie, l’école a une part de responsabilité, mais pas uniquement : l’ont également les familles et de nombreux discours musulmans qui amènent par leurs normes excessives, par le refus et la distance de l’Occident, à rétrécir le regard et les ressources de cette jeunesse. Ont également une bonne part de responsabilité une société et une économie qui ne parviennent pas, et souvent ne veulent pas, penser et prendre un tournant décisif vers un plus d’équité.

Ce serait tout de même un formidable projet à proposer à la jeunesse européenne que de montrer l’horizon d’un défi qui est aujourd’hui de dimension mondiale, qui est à la fois celui d’une transformation socioéconomique et celui d’un avenir de rencontres civilisationnelles dans un monde globalisé, défis auxquels ils peuvent se confronter à partir des réalités locales des quartiers, des villes, des écoles, des clubs de sport et dont les issues peuvent être répercutées et servir de phare au plan mondial.