Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Une pensée jihadiste-terroriste clairement énoncée.
Analyse d’un article qui justifie les « attentats sur la voie prophétique ».

 

Felice Dassetto

30 mars 2016

 

Depuis les attentats à finalité terroriste, qui témoignent d’une radicalité extrême, on se demande comment des personnes aboutissent à commettre de tels actes. Les arguments qui tentent de donner des explications uniquement par une référence au contexte social (chômage, discriminations, etc.) ou à des aspects géopolitiques ou à l’histoire coloniale sont bien insuffisants. Des psychiatres tentent d’y voir clair à partir des constructions des personnalités. Il faut admettre qu’il y a une convergence et une pluralité de causes et de raisons. (Je me permets de renvoyer à mon texte Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste, dans www.uclouvain.be/Cismoc,juin 2014).

Parmi ces multiples causes il ne faut pas ignorer les idées, leur force car dans tout radicalisme et dans tout terrorisme la construction idéelle pèse lourdement. L’être humain fonctionne par la construction idéelle produite par sa raison et par ses passions. Des écrits, des paroles, des images véhiculent, construisent le radicalisme combattant et celui terroriste.

Le texte que je vais analyser est issu de la livraison de février 2016 de la revue électronique Dar al-Islam, produite par Daesh en langue française donc à destination surtout de la jeunesse musulmane francophone européenne. Le titre, « Attentats sur la voie prophétique » est assez parlant, mais on comprendra tout le sens et la portée de ce texte dans la suite.

Le but de cet article de la revue de Daesh consisteà discuter et déconstruire, contre-argumenter les propos de musulmans qui prétendraient affirmer, en s’appuyant sur des sources musulmanes, que ces attentats ne sont pas conformes à l’islam et aux enseignements du Prophète. D’où le titre qui affirme, au contraire, que ces attentats sont sur la voie tracée par le Prophète.

On pourrait dire que tout ceci ce ne sont que des paroles, des écrits, des textes : mais le fait est qu’en regardant de près ces textes à la lumière des tragiques évènements récents, on voir comment le radicalisme jihadiste « fait ce qu’il annonce », sa parole est terriblement performative. Resterait à comprendre comment elle parvient à être une parole aussi puissante au point de convaincre des jeunes : cela est une autre étape du questionnement, mais qu’il serait erroné de mettre uniquement sur le compte de leaders manipulateurs ou d’un endoctrinement sectaire, car il ne faudrait pas oublier que dans certains cas, comme celui-ci la parole possède une puissance ontologique d’autant plus forte s’i elle se sème dans un terrain fertile.

Ce texte « Attentats sur la voie prophétique » est farci de référence à des textes du Coran, du Hadith ou de penseurs musulmans et réalise une véritable bataille d’érudition contre les auteurs qu’il entend contredire.

Je n’ai aucune compétence pour évaluer de l’intérieur la portée de ces références érudites. Je me limite à restituer et à décoder quelque peu pour les lecteurs la logique de l’argumentation et faire émerger les idées qui traversent le texte (et qui sont clairement exprimées) et éventuellement poser quelques questions à partir d’une sociologie de la connaissance et d’une sociologie du discours. Ce sera aux savants musulmans d’évaluer la valeur des arguments et la valeur de la démarche intellectuelle.

L’auteur annonce pour le prochain numéro une deuxième partie qui consistera à reprendra les principes du jihadisme qu’il a fondé dans ce texte pour les appliquer aux attentats de Paris et, je suppose qu’il les appliquera également aux attentats de Bruxelles. Cédric Mas, qui suit de près le devenir de Daesh, a analysé dans les détails ce numéro de Dar al-islam (publié dans le site Kurulay.fr).

Ce texte intitulé « Attentats sur la voie prophétique » comporte trente pages d’argumentation serrée.

L’article, écrit dans un français de bonne qualité et conduit par une logique rationnelle (selon sa logique rationnelle) solidement construite, n’est pas signé. Il lui arrive d’être écrit parfois en « je » par un auteur qui reste inconnu, mais qui est certainement français, car ses cibles sont des auteurs et des prédicateurs de ce pays.

 

Qui sont les auteurs musulmans auxquels cet article veut contre-argumenter ?

Voyons pour commencer qui sont les musulmans qui disent que les attentats de type terroriste ne sont pas légitimes en islam et qui sont nommés par cet article. Ces auteurs sont tous francophones et sont cités nommément dans la partie du texte intitulée : « Qui sont nos détracteurs et leurs thèses » (p.8-15). Manifestement, l’auteur veut déligitimer ces propos aux yeux de lecteurs francophones.

Il s’agit de personnes suivantes.

Anouar Kbibech, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), une des instances dirigeantes de l’islam français, de souche marocaine, qui a fait un sermon contre les attentats en introduisant les distinctions sémantiques classiques autour du jihad : jihad contre soi-même, jihad comme effort intellectuel par l’écriture, etc. Kbilech exclut, parmi les variantes du jihad, celle de l’action armée et ajoute que l’islam n’autorise l’action armée qu’en cas d’extrême nécessité. L’article de dar al-Islam s’en prend également, en passant, à des communiqués ou des positions de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), à Tariq Ramadan et à la Grande mosquée (algérienne) de Paris. Dans le texte (p.27) il s’en prend également au « charlatan Hasan Iquioussen », un prédicateur bien connu du nord de la France qui a fait une conférence portant sur « L’extrémisme. Sources et remèdes ».

Un auteur vigoureusement ciblé est Tariq Oubrou, l’imam de Bordeaux, qui a dit que du point de vue religieux les actes terroristes, qu’il qualifie de meurtres, « appellent une triple condamnation – éthique, juridique et théologique ». Le texte méprise les propos de Tariq Oubrou, qu’il qualifie de « chien » et d’ « apostat notoire ». Il faut espérer que sa protection soit assurée.

De manière étonnante pour ceux qui ne sont pas au fait des débats et positions internes au salafisme, le texte s’en prend également à un « communiqué des prédicateurs salafis français » qui condamne ces attentats, disant que «  l’Islam interdit globalement le terrorisme ». Il s’en prend également à deux imams-prédicateurs salafistes fra,çais, très traditionnalistes : Rachid Abou Houdeyfa, d’une mosquée de Brest et Nader Abou Anas d’une mosquée du Bourget. Il peut paraître étonnant de voir deux salafistes pris par cible, mais ces salafistes appartiennent au salafisme de la prédication, qui met entre parenthèses, parfois s’oppose au jihadisme d’où qu’il vienne, y compris au jihadisme armé issu du salafisme. L’article en question s’en prend a Houdeyfa par le fait qu’il a dit que ces actes terroristes « n’ont rien à voir avec l’islam » et il s’en prend à Anas parce qu’il a dit que les références musulmanes ont affirmé « sans ambiguïté le caractère sacré de la vie humaine ». On verra dans la suite ce que le texte que nous analysons fera de ce type d’argumentation.

Et le texte s’en prend également à Aïssam Ait Yahya, qu’il qualifie de « philosophe jihadiste » et considéré une figure radicale du paysage français, mais qui limite le jihad à la seule version défensive.

Le texte de Dar al-islam veut contredire ses arguments contre le jihadisme terroriste et veut démontrer au contraire ces actions sont légitimes, voir recommandées.

La manière d’argumenter est toujours la même et appartient à la rhétorique controversiste musulmane classique : il s’agit de dire aux auteurs qui prétendent s’appuyer ou sur des versets du Coran ou sur des vagues références à l’islam ou sur des références humanistes pour dire que ces attentats n’ont rien à voir avec l’islam ou qui sont condamnables sur base de la doctrine islamique qu’ils se trompent complètement. Et pour preuve l’article oppose des arguments en s’appuyant sur d’autres citations de textes du Coran, des hadiths et d’autres auteurs pour justifier ces attentats et soutenir que le jihad sous toutes ses formes est légitime et recommandé. En somme, les attentats de Paris sont sur la voie tracée par le Prophète.

 

Comment l’auteur des « Attentats sur la voie prophétique » fonde la légitimité de ces attentats.

Après avoir contredit et polémiqué avec des auteurs musulmans français, dans un deuxième moment, le texte fonde plus systématiquement son propre argumentaire pour affirmer la légitimité de ces actes de terreur. Le texte fonde la pratique du terrorisme en répondant à deux questions. La première : la vie est-elle sacrée à tel point et de manière aussi générale que l’on doit s’interdire d’utiliser certaines méthodes qui tuent des personnes innocentes ? La deuxième : qu’en est-il de la théorie de la guerre légitime et même obligatoire ? Ces deux questions occupent 16 pages du texte. Les questions suivantes, qui occupent les 6 dernières pages, concernent des aspects conséquents des principes précédents : est-il légitime de mettre à mort des femmes, des enfants, des vieillards…

 

« La sacralité du sang et des biens » ou l’absence d’une humanité commune

 

A la première question : la vie est-elle sacrée en général, au nom d’une humanité commune ? la réponse est claire : non. Ce point est le plus marquant et montre la signification du radicalisme daeshien dans ces racines. Il montre également toutefois, selon moi, ce à quoi peut aboutir une prédication salafiste ordinaire même non jihadiste.

Les êtres humains catégorisés islamiquement

L’argument de l’article démarre par un constat : des musulmans face à ces attentats parlent de « victimes civiles innocentes », de « non-musulmans » ou de « musulmans ».

Or, commence le texte en utilisant la démarche littéraliste propre de tout salafisme (et en partie de tout traditionnalisme musulman), ces catégories de « victimes innocentes », etc. n’ont aucune pertinence, car elles n’existent pas dans le Coran (p.1-16). Dans le Coran il y a uniquement les catégories suivantes :

-        Le musulman (muslim) : à son égard « son sang et son bien sont préservés hormis s’il commet un acte qui exige le contraire » (citation d’un verset du Coran qui énumère trois actes ; l’adultère, le talion l’apostasie) ; autrement dit, on n’a pas le droit de tuer un musulman ni de s’approprier de ces biens. Sa vie et ses biens sont sacrés.

-        Le mécréant (kafir)  (remarque : pour cette raison la catégorie de non musulman n’est pas pertinente : il n’y a que des kafirs). Parmi les kafirs il faut distinguer

  • Les mu’âhad (que le texte traduit les « convenentaires », ceux qui ont fait un pacte avec les musulmans). Et il y en a de trois types, qui donnent lieu à trois statuts :
    • Dhimmi « le mécréant qui vit en terre d’Islam en versant la jizyah (capitation)». La protection des dhimmi est permanente… tant qu’il ne commettent pas un acte remettant en cause son statut de « protégé ». C’est le cas traditionnellement des juifs et des chrétiens qui vivent en pays musulman et qui paient la taxe de capitation.
    • Muhâdan : le « mécréant » qui a abouti à un armistice avec les musulmans et qui s’engage à ne pas faire de tort aux musulmans. Cela pouvait être le cas de marchands par exemple. La vie et ses biens sont sacrés sous condition.
    • Musta’man : le « mécréant » qui temporairement se voit « octroyer un serment de sécurité ». En dehors de cela, il tombe dans la catégorie suivante, celle de Harbî.
  • Le Harbî : le « mécréant » qui n’entre dans aucune des catégories précédentes. « A la base, dit le texte, ni son sang, ni ses biens ne sont pas préservés ». Donc la vie et les biens du mécréant ne sont pas sacrés. On peut, voire on doit, les attaquer et les tuer. Mis à part les cas désignés par le Prophète concernant les femmes et les enfants. A noter que dans la logique stricte de ce texte, en Europe tous les non-musulmans sont mécréants et entrent dans la catégorie d’un kafir- harbî. Y compris les chrétiens et les juifs, puisqu’en Europe ils n’ont pas fait de pacte avec les musulmans. 

Pas d’humanité commune donc

Ces détails n’ont pas beaucoup d’importance dans le cadre de ce texte, mais l’idée de fond est importante entre autres pour comprendre ce que le salafisme enseigne aux jeunes. Se relationner aux autres en général, selon cet enseignement, regarder les humains, doit se faire selon les catégories de muslims, kafir, dhimmi, harbî etc etc. S’y relationner en termes d’humanité, de personnes, de copains n’a aucune signification, car il n’y a pas de commune humanité. Le terme d’humanité n’a pas de signification. Selon cet article la notion d’humanisme n’aurait pas de sens en islam. Et ceci est dit au nom d’une vérité considérée sacrée. C’est le point de départ. C’est aussi le point le plus tragiquement lourd de cet article et de cette idéologie et de toute la doctrine et l’idéologie daeshienne.

Et on peut comprendre que si on entre dans la logique de ce message (et on y entre ne fût-ce que passivement en acceptant ce qu’affirment les salafiste que toute la vérité vient du texte coranique et des « pieux prédécesseurs ») on exclut la catégorie descriptive, philosophique et morale d’humanité. On comprend que des jeunes qui entrent dans cette logique cognitive aboutissent à des choix radicaux.

Dans ce paysage d’humanité dressé par cet article, c’est surtout le statut du mécréant « harbî » qui devient problématique : à son égard aucune sacralité du sang et des biens n’est garantie.

Les kafirs harbî : de la légitimité de les tuer

Sur base des catégorisation précédemment évoquées, le plus mal loti est le mécréant de la catégorie harbî car ils ne jouit d’aucune sacralité de sang et de biens. Autrement dit : ils peuvent être tués et peuvent être dépouillés d leurs biens. L’auteur du texte ne se contente pas de l’affirmer. En bon savant, il va prouver cela en précisant ainsi les détails de la pensée.
Tout d’abord il s’appuie sur des versets du « noble Coran ».

Deux versets sont cités tirés de la Sourate 5 : « .. tuez les idolâtres où que vous les trouviez..Capturez-les, assiégez-les et guettez-les.. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la salât, acquittent la zakât, alors laissez leur la voie libre, car Allah est pardonneur et miséricordieux ». Et l’autre verset du même ton : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au jour dernier… ». Mais l’auteur érudit ne se contente pas de citer ces versets : il s’appuie également sur des extraits des commentateurs et exégètes du Coran. Il prend soin à cet égard de les citer venant de toutes les écoles juridiques, malékite, hanafite, chaféite, hanbalite. La dernière étant une école proche de la démarche salafite, mais les premières se prétendant distantes : ainsi l’islam marocain, malékite, prétend d’être étranger à tout radicalisme. Et ici, l’auteur du texte que nous analysons, lance un clin d’œil provocateur pour dire à ceux de tradition malékite : notre interprétation est cohérente avec tout le passé, y compris malékite !

Après avoir apporté des preuves à partir du Coran et de ces exégètes, le texte apporte des preuves à partir de la Sunnah, des hadiths du Prophète. Et ici aussi, pendant trois pages il prend soin de citer des auteurs de toutes les écoles juridiques et de diverses époques. Il cite même Ibn Ruchd, de tradition malékite, qui fait référence à la mécréance, ce qui permet à l’auteur du texte un commentaire ironique : « Décidément les adeptes de ‘la vie humaine est sacrée’ ne peuvent même pas compter sur ce bon vieux Averroès pour les sortir d’affaire ».

A qui objecterait que harbî désigne uniquement ceux qui combattent l’islam (23-24), ce qui voudrait dire que le seul combat armé défensif est légitime, le texte réplique à coup d’une bonne douzaine de citations du Coran et de savants musulmans pour dire clairement : non, harbî sont tous les mécréants qui ne répondent pas aux appels à la conversion, qui n’ont pas de pacte avec les musulmans et de ce fait même il est légitime de les tuer.

Et quoi faire de la « non-contrainte en religion » ?

 

Quelqu’un pourrait objecter à la licéité de tuer les mécréants qui n’ont pas de pacte avec l’islam, en citant les fameux versets qui disent : « Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement » (2, 256), ou encore : « Quiconque le veut, qu’il croit ! et quiconque le veut, qu’il mécroit » (18, 29), ou encore « A vous votre religion, à moi ma religion » (109,6). L’auteur de l’article réplique, sur base de citations diverses que le premier de ces versets concerne uniquement ceux qui sont invités au pacte avec les musulmans et de toute manière, ces versets sont des versets de menace et ils veulent dire que les musulmans constatent que des gens ne croient pas à la révélation du Prophète ; dès lors on les invite à les rejoindre par la conversion ou par le pacte. Et ne le faisant pas, la menace est claire: ils seront combattus.

Et le texte de conclure sur ce point : « Pensez à tous ces pseudo-imams qui, nuit et jour, nous rabâchent que chacun est libre d’avoir sa religion, de croire ou de ne pas croire, que toutes les religions sont belles et portent le même message d’humanisme. Foutaises ! » (p.27)

Et comment prendre en compte le fait que le Prophète était miséricordieux ?

 

Au nom de cet argument, dit l’article, on nous dit que « l’islam ne peut ordonner de combattre les idolâtres seulement en raison de leur idolâtrie ». Cet argument est vite balayé. L’idée du Prophète miséricordieux et de Allah qui est miséricorde, signifie uniquement, pour l’auteur de l’article, que Allah a montré sa miséricorde en envoyant le Prophète pour les épargner du châtiment divin terrestre : miséricorde est à entendre dans ce sens et non pas dans celui d’épargner les mécréants. Et l’article cite un texte de l’imam al Qawziyah (un auteur hanbalite de la fin du XIII° siècle) qui semble résumer la pensée de l'article et qui montre le crescendo du combat légitime : «  Le combat était au départ interdit, puis il fut autorisé, puis rendu obligatoire contre ceux qui combattaient et enfin rendu obligatoire contre tous les idolâtres »(p.29)

Mais alors, le jihad autorisé est seulement celui défensif ?

L’article a balayé le fait que le mot jihad renvoie principalement au sens spirituel, de prédication, etc. Le jihad est bien celui d’un combat armé. Mais seulement pour se défendre comme le disent de nombreux musulmans ? Pour l’article en question, c’est très clair : dire que le jihad légitime est seulement celui défensif est un fameux mensonge. Et le texte interpelle tout le monde : « Sachez donc –musulmans et mécréants- que les savants de l’islam de tout temps n’ont jamais divergé sur la légitimité du jihad d’attaque (jihad at-talab) pour soumettre à l’Islam les terres de mécréance » (29s).

La seule divergence, ajoute l’article, consiste à savoir si cette obligation de jihad est individuelle (fard ayn) ou collective (fard kifaya), une distinction classique dans la doctrine de la guerre en islam. Et comme lors des argumentations précédentes on cite des auteurs en appui de la démonstration.

Mais qui peut être tué ?

Ayant établi ce qui précède, reste la question de savoir s’il n’y a pas de restrictions quant aux harbîs qui peuvent être tués du fait de leur idolâtrie. C’est une vieille question relative aux lois de la guerre en islam. Le texte constate une divergence entre les savants : selon certains seulement les hommes peuvent être tués ; selon d’autres savants, on précisera la question en disant qu’il n’est pas permis de tuer les femmes ou les enfants ou les vieillards ou les handicapés à condition qu’ils ne participent pas au combat, ni par les armes, ni par les paroles. Cette question semble intriguer l’auteur du texte qui consacre 7 pages pour y voir clair à l’aide de citations de toutes les écoles juridiques.

En conclusion

Sur le contexte

Selon Cédric Mas, auteur de l’analyse déjà citée, cette livraison de Dar al-Islam montre la position défensive dans laquelle se trouve Daesh après les attentats. Selon Mas, Daesh doit se justifier à cause du risque d’une certaine désaffection à son égard de la part des musulmans européens. En allant dans le même sens, Gilles Kepel a dit que selon lui Daesh avec les attentats de Paris, et maintenant de Bruxelles, est allé trop loin.

C’est une hypothèse plausible. Il faudra alors augmenter la garde face aux éventuels derniers coups de queue du dragon. Mais l’autre hypothèse pourrait être celle d’une mise en veilleuse provisoire des opérations ou à leur déplacement territorial. Depuis trente-quarante ans, la vitalité jihadiste-terroriste a montré qu’elle ne manque pas de ressources et d’imagination.

 

Sur le fond de l’analyse

L’article lui-même résume ainsi sa pensée en deux points :

  1. Il conclut au fait que : « La sacralité du sang n’est affirmée que pour le musulman et le mécréant jouissant d’un pacte avec les musulmans (soit un pacte de dhimmah, soit un armistice, soit un pacte de sécurité). Quant au mécréant harbî, son sang n’a aucune valeur comme cela est énoncé par le consensus des savants de l’islam » (p. 31). Ceci mis à part les exceptions concernant les femmes, les enfants, les vieillards, etc.
  2. Mais dans quel contexte les tuer ? Faut-il se limiter à se défendre ? D’où le deuxième point de conclusion est clair : « Le jihad d’attaque qui consiste à envahir les terres des mécréants pour qu’ils embrassent l’islam ou se soumettent à la loi d’Allah est non seulement légitime, mais c’est une obligation comme cela est accrédité par le consensus des savants » (p.31).

Suivant cet article donc, il n’y a pas d’humanité commune, il n’y a pas d’états d’âme à avoir ; tout est clair et les savants de l’islam sont d’accord : il est pleinement licite de tuer les mécréants qui n’entrent pas dans les catégorisations des infidèles qui ont un pacte avec l’islam ou qui se sont soumis. En Europe, tout compte fait, il s’agit de tout le monde, car personne, même les juifs ou les chrétiens considérés comme « dhimmi » en pays d’islam, n’ont conclu un pacte de protection.

Et, plus en amont, on peut en conclure que pour ce texte les catégories d’humanité et d’humanisme ne sont pas pertinentes.

Et ce qui est clair aussi c’est qu’on n’a pas à attendre une agression de l’islam (mais on peut trouver un tas de raisons pour se sentir agressés) pour lancer un jihad défensif : selon l’article, les musulmans ont le droit d’attaquer pour répandre l’islam. Nous verrons dans la deuxième partie de ce attexte annoncée pour la prochaine livraison, comment l’auteur analysera les actes terroristes récents en France et en Belgique et plus en général l’action terroriste.

Sur l’argumentaire au sujet des sources de légitimité du radicalisme jihadiste

On a vu comment l’article se fondait sur une polémique à coup de citations entre les intellectuels et dirigeants musulmans qui condamnent ces actes terroristes et ceux qui ne les condamnent pas. La question est de se demander –mais c’est aux musulmans spécialistes de ces questions de répondre- si ces controverses conduites à coup et contres-coups de citations littérales de textes (du Coran, d’exégètes, de hadiths de théologiens) peuvent permettre de penser ces questions aujourd’hui. Les uns et les autres trouveront toujours des textes qui justifient leur position. Quelle est la valeur de cette référence passée ? Comme l’utiliser de manière critique, et pas seulement à la lumière d’une orthodoxie scholastique présumée ? La question me semble plutôt de refonder la démarche et en l’occurrence, refonder les principes de base de construction d’une éthique universelle de l’islam. Car on a vu comment l’analyse de départ de l’article se fonde sur une catégorisation ontologique et théologique de l’humanité dont le droit à la vie diffère de manière fondamentale selon le degré d’inclusion dans l’islam.

Ce radicalisme jihadiste-terroriste : un extrémisme isolé ?

Certes, la pensée daeshienne est une pointe extrême. Le texte que nous venons d’analyser prend haut et fort des positions. Serait-il excessif d’affirmer qu’il y a une continuité entre ce radicalisme extrémiste et une pensée ordinaire radicale, même non jihadiste et même avec une certaine pensée non-radicale ? Je pense qu’il y a continuité : même si ce n’est pas dit, mais si c’est mis entre parenthèse des catégories mentales sont à l’œuvre de manière assez diffuse : la vision suprématiste de l’islam n’est pas le propre du radicalisme jihadiste de Daesh ; les degrés différents de valeur d’humanité non plus ; la vision expansionniste de l’islam non plus ; la distance, l’isolement, la rupture par rapport au contexte également.

Vu sous cet angle, et si cela a une certaine pertinence, on peut en conclure que l’action de déradicalisation est bien plus large que la seule action de combat contre Daesh. Et elle concerne en premier lieu les musulmans.

Un dernier point

J’ai lu et entendu ces derniers jours un enseignant qui avait eu comme élève Najim Laachraoui, le jeune homme qui s’est fait sauter à l’aéroport et qui semble avoir été l’artificier des attentats. Le texte de cet enseignant s’interroge sur la terrible évolution de ce jeune qu’il a connu comme un bon élève, intelligent, réussissant ses études. Il l’a vu s’islamiser, ce que cet enseignant désigne par ce qui me semble un euphémisme en parlant d’un « jeune bruxellois musulman qui explore en même temps sa belgitude et son islamité ». Exploration dont cet enseignant a vu les signes. Qu’en a-t-il fait dans sa démarche d’enseignant. Est-il resté à l’attitude de nombreux enseignants attentifs aux vécus des jeunes, préoccupés par une action éducative fondée sur la compréhension, le dialogue. Et qui voit ce jeune devenir un « monstre » auquel, cet enseignant généreux demande angoissé : « Comment as-tu pu tuer ? Comment as-tu pu planifier la tuerie des autres ? Comment as-tu pu imaginer et placer ces bombes lâches et barbares… ? ». Et cet enseignant à travers de nombreuses questions s’interroge sur les multiples causes et raisons de cette trajectoire, mais en interpellant avant tout « notre société » qui a permis le wahhabisme, les vidéos de Daesh, etc etc., mais également les intellectuels musulmans qui ne sont pas engagés plus. Et lors d’un entretien à la RTBF, il souligne un autre aspect : "Il avait mal à son islamité, il vivait mal les regards, ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas être musulman en Occident". Étrange pirouette de langage: on en vient à la logique de l’excuse et de la faute aux autres. En quoi ce jeune ne pouvait-il pas être musulman en Occident ? Certes, avec la dose d’interdits des salafistes et leur culture de la clôture entre purs, et leur mépris pour la culture et pour la société occidentales, il devait avoir difficile. Ou bien il avait difficile parce que dans les écoles et dans les administrations publiques on interdit à des jeunes femmes de porter le foulard, cette obligation construite et transformée en absolu par les Frères musulmans et encore davantage par les salafistes ? Allons donc. Parce qu’on parle mal de l’islam ? Mais qui parle mal de l’islam : ce sont des musulmans monstres, des salafistes bornés, des identitarismes obsédés par la place de l’islam ou bien ce sont les médias qui parlent de leurs actions et les gens qui s’interrogent au sujet de ces nouveaux concitoyens ? J’entends de plus en plus des musulmans et des musulmans dire qu’ils ne regardent plus la TV ou n’écoute plus la radio afin de protéger leurs enfants. Les protéger de quoi ? Les protéger ou ne pas vouloir voir, ne pas regarder de front, ne pas vouloir s’interroger sur les racines profondes de ce qu’est devenue la religion qu’ils chérissent ?

Ne faudrait-il pas, au lieu de dire que ce jeune « a mal à son islamité… ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas être musulman en Occident » de dire plutôt que « son islamité, celle produite par du radicalisme jihadiste extrémiste, mais également par du salafisme ou du frérisme plus ou moins bon teint, par des intellectuels identitarismes en mal de revendication, par ceux qui ont comme seul horizon de dénoncer une islamophobie en grande partie imaginaire, c’est tout cela qui lui a fait du mal, l’a amené dans une spirale négative effrayante à donner la mort et à se donner la mort ?».