Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Les attentats du 13 novembre  à Paris.

Esquisse d’une sociologie d’un acte jihadiste à finalité terroriste de grande ampleur([i]).

Felice Dassetto

9 janvier 2016

 

Ce texte entend éclairer des aspects sociologiques qui émergent à partir d'une analyse de l'entreprise jihadiste à finalité terroriste du 13 novembre 2015 à Paris. Ce n'est donc pas avant tout une analyse du modus opérandi (tâche de l'enquête judiciaire et policiaire). Il s'agit d'une ébauche d'étude des fonctionnements sociologiques propres à cette entreprise et à son contexte, conduisant l'analyse à partir des acteurs, sociologiquement situés et de leur agir. Qui sont-ils en tant qu'acteurs sociaux? Comment agissent-ils en tant que collectif? Quel contexte rend possible quelle action?

 

Plan

  1. Le sens géopolitique de ces actions et leur logique de guerre p.3
  2. Un réseau terroriste limité et efficace p.4
  3. Esquisse d’une sociologie de participation à l’attentat p.7
  4. Qu’est-ce que tout cela peut nous dire sous l’angle sociologique p. 12

Annexe. Profil des intervenants et distirbution fonctionnelle  p.20

 

Ce texte commence par une brève introduction qui rappelle les tragiques faits du 13 novembre 2015 et indique les objectifs de ce texte qu’il est important de spécifier, car mon but n’est pas de détailles les évènements, mais d’esquisser une analyse des logiques sociologiques qui les sous-tendent. Dans un point 1, je rappelle la nécessité de ne pas oublier de relier les évènements particuliers de Paris avec des enjeux géopolitiques globaux, dont l’agenda récent a été fixé par l’État islamique. Dans un point 2, j’amorce une réflexion sociologique au sujet de ce noyau terroriste en tant que collectif social, pour montrer qu’il n’est pas seulement le fruit de l’effet médiatique et attractif d’une « génération Daesh », mais qui résulte d’un processus plus complexe. C’est, pour moi, un premier point de ce que je voulais mettre au cœur de ce texte. Dans le point 3, je restitue la chronologie de cet évènement tragique, surtout sous l’angle des acteurs qui interviennent, de leurs compétences et de leur rôle. Les lecteurs qui connaissent les détails des évènements peuvent utilement passer ce troisième point qui est d’ailleurs changeant en fonction de l’évolution constante de l’enquête. Mais s’ils sont intéressés à mettre de l’ordre dans la distribution des tâches de cet ensemble assez important d’intervenants, ils trouveront une certaine utilité à la lecture de ce texte. Et enfin, c’est le quatrième point qui amorce ce que je voulais mettre au cœur de ce texte : en onze points, j’essaie de synthétiser ce que je parviens à retenir sous l’angle des fonctionnements sociaux de cet évènement terroriste de grande ampleur. Pour faire bref : je pense que les sciences sociales, à côté des enquêtes judiciaires et policières indispensables, peuvent permettre de jeter un éclairage complémentaire sur ces faits et peuvent contribuer à la mise en place d’une action préventive.

Ceci dit, rappelons les faits.

Le soir du 13 novembre 2015 entre 21h20 et minuit, dans trois endroits situés dans le quart nord-est de Paris, des attentats simultanés causent 130 morts et 352 blessés, dont 99 dans un état grave. Un blessé mourra les jours suivants. Les lieux et les auteurs directs de ces attentats sont les suivants :

Le Stade de France à Saint-Denis, près du périphérique où se joue un match amical France-Allemagne en présence du Président de la République française et du ministre des affaires étrangères allemand.
Les auteurs de ces attentats sont Bilal Hadfi*, 20 ans, français habitant en Belgique, et deux personnes encore inconnues. Ils se feront sauter avec leur ceinture explosive. Leur intention était d’entrer dans les tribunes du Stade de France, mais ils n’ont pas réussi à se faufiler dans la foule. Il y aura un mort et une dizaine de blessés graves. Sur l’une des deux personnes inconnues un faux passeport syrien au nom de Ahmad al-Mohammed*[ii].

Les terrasses des cafés et restaurants, situés en quatre lieux entre le 10° et le 11° arrondissement. Les assaillants se déplacent en voiture d’un lieu à l’autre. Il s’agit de Abdelhamid Abaaoud*, 28 ans, belge, revenu de Syrie où il était arrivé en 2014 ; Brahim Abdeslam*, 30 ans, belge, ayant fait un court séjour en Syrie début 2015 ; un inconnu non encore identifié. Brahim Abdeslam* se fait sauter. Les deux autres parviennent à s’enfuir et mourront trois jours après. Il y a 39 morts et 32 blessés.

La salle de spectacle Le Bataclan situé quai Voltaire, pas loin des endroits des cafés et des restaurants. L’attentat est réalisé par trois personnes: Samy Aminour*, 28 ans, Foued Mohammed-Aggad*, 23 ans, Ismael Omar Mostefai*, 29 ans. Le premier est tué par un policier ; Foued Mohammed Aggad* se fait sauter avec sa ceinture explosive et tue en même temps Ismael Omar Mostefai*. Ces trois personnes sont françaises et reviennent de Syrie. L’attaque fera 90 morts et des dizaines de blessés.

D’autres intervenants dont nous parlerons ont agi et agissent pendant l’attentat et dans la suite de celui-ci.

L’objectif de ce texte consiste à prolonger les analyses que j’ai déjà publiées sur le sujet. Dans le texte intitulé Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste, juin 2014, in Cismoc, Études et recherches en ligne (www.uclouvain.be/Cismoc), j’ai voulu faire le point au sujet de ce qu’on pouvait dire à propos du jihadisme à partir des sciences sociales. Ma première impulsion pour conduire cette analyse a été engendrée par ce qui me semblait être des interprétations simplistes des processus de radicalisation : celle qui faisait des conditions sociales les raisons du départ ; celle qui attribuait les départs uniquement à l’exploration solitaire sur internet des jeunes; ou celle qui faisait de ces jeunes des paumés. C’étaient des interprétations réductrices, et la dernière méprisante. Elles ne parvenaient pas à rendre compte de la tragédie de cette bifurcation de vie. La critique de ces approches, à mes yeux simplistes, m’a amené à analyser la complexité des facteurs qui construisent la décision d’un choix extrémiste. Parmi ces facteurs, il y a ceux inhérents à l’existence de collectifs (contre une interprétation individualiste), d’un leadership et donc d’un pouvoir qui légitime la décision et qui propose une interprétation. Ou encore, le rôle, selon moi majeur, des dimensions cognitives, à savoir les corps de doctrines issues de l’islam. Ces références au rôle de la pensée religieuse n’étant pas à comprendre à la manière d’une piqûre de radicalisme subitement inoculée, mais comme une connaissance située, se bâtissant sur un univers façonné de longue date et ayant préparé, depuis plusieurs décennies une culture favorable à la radicalisation. J’apporterai quelques précisions à ce sujet dans ce texte.

Un bref texte publié dans ce blog au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, et intitulé Le quatre moments du jihadisme contemporain (15.11.2015) a voulu montrer comment la doctrine et la pratique jihadiste ont évolué au fil du temps. Et enfin, un texte de bilan de fin d’année (2015 : année de questions et de zones d’ombre) entendait montrer des clairs-obscurs du monde contemporain, ceux de l’islam tout comme ceux du devenir mondial contemporain, l’idée étant que si l’on critique l’évidence radicale et jihadiste, il importe aussi exercer un regard critique et autocritique sur le devenir du monde.

Ce texte est un prolongement et un approfondissement de ces analyses à partir de l’étude particulière des attentats du 13 novembre 2015. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de réfléchir au sujet du « modus operandi »  en vue de la réalisation de l’attentat: c’est la tâche des autorités judiciaires et policières qui visent à identifier les responsabilités et les actes concrets en vue d’une éventuelle inculpation et d’un procès. Ce qui m’intéresse c’est de voir ce qu’on peut comprendre de cet acte sous l’angle sociologique, ce qui signifie voir comment ces actes se sont construits sur le plan social et sur le plan cognitif et comprendre comment cette action organisée particulière qu’est la réalisation d’un attentat, a pu émerger au sein du contexte social. La polémique de stigmatisation de Molenbeek, qui a eu lieu en Belgique ou à l’étranger ne sert à rien si elle reste dans la dénonciation simpliste.

Dans ce texte on trouvera autant de constats que de questions. Je trouve en effet que devant un tel phénomène qui a surpris tout le monde, présenter une analyse fondée sur des affirmations tranchées me semble vraiment prétentieux. On est en train de construire progressive un outil, encore bien lacunaire, d’interprétation de ce phénomène, tout comme de plusieurs côtés on tente de voir comment essayer de prévenir la chute dans l’horreur, dans une voie sans issue et dans la mort de jeunes hommes et de jeunes femmes.

Je n’ai aucune information de première main à ce sujet. Je n’ai que l’information de la presse ([iii]). Malheureusement, malgré des demandes, les autorités de police et judiciaires ne permettent pas à un sociologue professionnel d’accéder à des informations (alors qu’ils le permettent à des journalistes). Et c’est dommage, car je pense qu’une analyse sociologique et anthropologique, en complément à une analyse policière et judiciaire, serait utile entre autres dans une perspective de prévention. Mais il en est ainsi. Et il faut faire du feu avec le bois que l’on a.

1. Les sens géopolitique de ces actions et leur logique de guerre.

Les commentaires et les réactions face à ces attentats sont le plus souvent concentrés sur l’action de cette jeunesse qui sème la mort et qui va vers la mort. C’est important et on en parlera dans la suite. Mais il ne faudrait pas oublier qu’il s’agit d’un acte de guerre, celle déclarée par l’État islamique à ceux qu’il considère comme étant ses ennemis proches et lointains et aux idées qu’ils véhiculent. Une guerre qui ne suit pas les règles instaurées par la Convention de Genève, qui ne suit pas les logiques diplomatiques classiques, mais qui est pourtant, comme le disait Clausewitz, une manière de « faire de la politique par d’autres moyens ».

Pour se rendre compte de l’inscription de ces actes dans une logique politique plus ample, on peut lire deux documents. Le premier, moins intéressant, est l’éditorial du périodique électronique de l’État islamique, en langue française, Dâr al Islâm, daté de Safar 1437 (novembre-décembre 2015), publié juste après les attentats. Écrit dans la rhétorique courante des discours et des prêches radicaux, il met davantage l’accent sur la « France à genoux », sur la « minable petite France » qu’elle nargue conjointement à François Hollande, qualifié d’ « idiot de France » et parle des « 200 croisés tués », des martyres à la suite de ces « attaques bénies ».

Plus intéressant du point de vue dont on parle ici, est l’éditorial de la revue équivalente en langue anglaise, Dabiq, avec la rhétorique habituelle qui met plus l’accent sur le sens de ces actions, vues sous l’angle géopolitique de Daesh. Ce texte cite le discours de al Baghdadi, le leader de l’État islamique, au « Mujahidins et à la Oumma musulmane pendant le mois du Ramadan » qui disait : « Nous prendrons notre revanche. Même si cela prendra du temps, à chaque mal fait contre la Oumma sera répondu bien plus lourdement à celui qui le perpètre ». Et il ajoute : « Avec l’aide d’Allah, le jour viendra que les musulmans marcheront partout comme des maîtres, avec honneur, étant respectés avec leur tête haute et leur dignité préservée. Que le monde puisse connaître que nous vivons dans une nouvelle ère. Qui est étourdi devra se ressaisir. Qui dort devra se réveiller…. Les musulmans portent un criant message et possèdent de lourdes bottes. Ils ont le message qui force le monde à entendre et à comprendre le sens du terrorisme. Ils ont les bottes pour écraser l’idole du nationalisme, détruire l’idole de la démocratie et découvrir sa nature déviante ».

Et c’est ainsi que l’éditoriale rappelle comment les « croisés divisés  de l’Est et de l’Ouest  qui se sentent sûrs dans leurs avions et qui bombardent avec couardise les musulmans du Califat » reçoivent la punition décrétée par Allah : la Russie, qui après avoir soutenu le régime syrien contre les « musulmans du Cham », décide de les bombarder directement, a vu un de ses avions à Charm el-Sheikh détruit par une bombe, causant 219 morts russes. Et, ajoute le texte, un an plus tôt, la France avait commencé à bombarder. « Comme la Russie, ajoute le texte de l’éditorial, elle s’illusionnait que la distance du Califat l’aurait protégée de la justice des moudjahidins. Mais nous l’État islamique, avons envoyé les valeureux combattants du Califat apporter la guerre sur la terre des méchants croisés en laissant Paris et ses habitants choqués et craintifs » ( traduction FD).

Les jeunes qui sont partis à l’assaut et qui se sont fait tuer, ne comprennent probablement pas les tenants et les aboutissants de cette confrontation. Mais, dans les faits, ces actions terroristes s’inscrivent dans un processus large et long. Large, car c’est celui de la confrontation d’une partie du monde musulman – les uns sans armes, les autres avec des armes- face à ce qu’ils considèrent un écrasement du monde musulman par l’Occident. Long, car ce processus dure et s’est construit tel qu’il nous apparaît aujourd’hui depuis des décennies et durera encore longtemps.

Et pour rappeler aussi que se limiter à analyser ces faits à la seule lumière d’une psychologie maladive de ces jeunes, parfois considérés comme des « losers » ou parfois comme des « nihilistes » est un peu court[iv]. S’il ne s’agissait que du nihilisme de quelques centaines de jeunes, ce serait à la limite assez simple ; s’il ne s’agissait que d’éradiquer Daesh (ce qu’il faut faire) ce serait à la limite simple. La racine est bien plus profonde dans l’histoire de l’islam et du monde contemporain. Daesh, l’islamisme radical sont une expression extrême, formulée dans une rhétorique qui utilise les répertoires de l’islam, d’un malaise qui traverse le monde dans le sillage et dans la foulée du devenir du capitalisme occidental. Malaise aux dimensions ambiguës, car s’y mêlent des revendications de dignité, de développement équilibré avec des retours au patriarcalisme, à l’intolérance, à la résistance et à l’aveuglement face au devenir du monde contemporain. Mais vouloir ignorer ces contextes, c’est s’aveugler à son tour et c’est surtout ne pas voir des dimensions clés dans la lutte contre le radicalisme et de l’action de prévention.

Ceci dit en guise de rappel, venons-en à revoir sociologiquement quelques aspects des attentats de Paris de novembre 2015.

2. Un réseau terroriste limité et efficace

L’enquête judiciaire se poursuit et découvre au fur et à mesure de nouvelles personnes qui sont intervenues à un titre ou à un autre dans cette action. Globalement, il s’agit d’une trentaine de personnes, dont une quinzaine d’acteurs et de concepteurs de première ligne, et les autres étant des intervenants partiels, comme nous le verrons.

Il s’agit donc d’un bien petit nombre, mais dont l’idéologie peut faire de bien lourds dégâts. Ceci notamment parce que ce type d’action armée ne suit pas des logiques habituelles. Elle n’a pas de craintes quant aux conséquences : il n’y a pas la crainte de la prison, car l’emprisonnement peut être considéré comme un moment supplémentaire de propagande et d’honneur ; il n’y a pas la crainte de la mort, car elle est envisagée dès le départ, non seulement comme probable, mais comme grandement souhaitable et salutaire. C’est çà l’effet de certaines croyances.

Les membres de ce groupe sont des hommes, à une seule exception, celle de Hasna Aït Boulahcen, âgée de 26 ans. La masculinité n’est pas un requis exclusif et les départs vers les terres du jihad de jeunes femmes existent bel et bien. Comme existe également le terrorisme féminin, comme on a pu l’observer au sein du jihadisme tchétchène. Mais les femmes sont trop précieuses en vue de la procréation pour les envoyer se faire tuer dans l’action. Ces hommes sont jeunes, âgés en majorité entre 20 et 30 ans. La plupart ne sont pas mariés, mais certains sont mariés avec enfants en bas âge. Deux d’entre eux sont frères ; il y a des « amis » de longue date.

Génération Daesh ? Un peu plus complexe.

Le Vif-L’Express du 3 décembre 2015 a titré un article « Génération Daesh ». Il faut s’entendre sur les mots. Si on tend à généraliser le terme de « génération Daesh » à l’ensemble des jeunes musulmans de cet âge, ce serait une généralisation inacceptable. Mais si l’on se réfère uniquement aux groupes jihadistes et à ceux qui sympathisent, on peut alors parler de « génération » au sens sociologique du terme, à savoir des personnes d’âge semblable qui font des expériences de vie semblables et qui construisent de manière semblable leur vision du monde. Le Vif parle de « Génération Daesh ». Il faudrait prendre un peu plus de distance. S’il y a un effet de génération, celui-ci, dans le cas d’espèce, a au moins quatre dimensions.

Daesh : un horizon cognitif et symbolique

Certes, la constitution de Daesh en juin 2014, forge certainement une expérience cognitive et symbolique spécifique. Celle d’un territoire qui se dit forgé concrètement comme un lieu d’excellence musulmane : on y applique ce qu’on pense être les vraies lois de l’islam ; on y mène, avec une capacité d’initiative remarquable, un combat que l’on pense pour l’islam et contre les ennemis de l’islam à l’instar de celui qu’avait mené le Prophète et ses compagnons ; on s’inscrit dans une vision théologique de l’histoire avec un discours millénariste qui élargit encore l’horizon (même s’il est illusoire) et transcende la réalité concrète de cette guerre.

En amont de Daesh : une vision sur l’islam sunnite et le monde

Mais si Daesh a un tel impact symbolique, c’est qu’il prolonge les racines de son discours dans des discours musulmans qui se sont généralisés depuis 40 ans, ceux des Frères musulmans et des salafistes. Et c’est qu’il donne sens à une expérience générationnelle à laquelle ces jeunes sont confrontés depuis leur plus jeune âge, celle du post 11 septembre 2001. Ces quinze années qui ont suivi le 11 septembre ont engendré une expérience multiple. Sur le plan géopolitique, c’est la défaite (temporaire) de musulmans sunnites : en Afghanistan, les Talibans et Al Qaida sont (provisoirement) chassés ; l’injuste, mensongère, dramatique et lourde de conséquences guerre d’Iraq de 2003, déchaînée par le couple américain et britannique et les nombreux alliés, a minorisé les sunnites dans la scène politique de ce pays. Ainsi sur le plan imaginaire et sur le plan des représentations qui circulent, c’est la défaite du monde musulman sunnite.

C’est aussi l’expérience de l’incertitude quant à l’interprétation du devenir de l’islam en dehors d’une réaffirmation par la force et d’un vigoureux choix en faveur d’un islam normatif rigoureux. Les leaders musulmans, européens entre autres, malgré leurs affirmations verbales d’une distanciation par rapport à al Qaida ou ben Laden, ont été incertains au sujet du diagnostic à faire et du questionnement à porter sur les musulmans eux-mêmes. La tendance a prévalu jusqu’il y a quelques années, et jusqu’aux départs importants en Syrie et en Iraq de jeunes, de ne pas se prononcer sur les actes terroristes et sur le radicalisme du discours politique islamiste ou du discours salafiste. Au contraire, il y a eu une double tendance. Celle d’éluder la question en invoquant l’islamophobie. En 2002, commence à prendre forme dans la mouvance des Frères musulmans britanniques l’idée que l’islamophobie est croissante. Naissent les différents observatoires pour dénoncer ce qui est désormais convenu d’appeler globalement ‘l’islamophobie‘ et qui continuent à diffuser ce discours. L’idée que le monde œuvre pour détruire l’islam prolonge l’affirmation de l’islamophobie. Je continue à penser que ce discours est faux par rapport à la majorité de la population et des dirigeants. Bien entendu, il y a dans tout ensemble humain des gens malintentionnés ou ignorants qui propagent des discours de haine ou qui ont des pratiques non seulement discriminatoires, mais également foncièrement hostiles. Je pense qu'il faut contrer ces idées et ces actions, mais que c'est une erreur de se faire cadrer la vision du monde et se faire fixer l'agenda du devenir par ces propos et par ces actions: c'est ce que fait le discours exaspéré de dénonciation de l'islamophobie.

À l’affirmation de l’islamophobie, s’associé le discours, typiquement d’empreinte et de théorisation salafiste, qui consiste à dire qu’il n’y a pas de place pour les musulmans en Occident. Daesh utilise cet argument pour clamer la nécessité de faire la hijra, l’émigration, comme le Prophète l’a fait en quittant la Mecque mécréante au début de sa prédication. Ce discours, consistant à dire que l’Occident, l’Europe, la Belgique sont hostiles à l’islam et que l’islam et les musulmans n’ont pas leur place en Occident, s’est diffusé dans les années 2000. Ce discours n’existait presque pas auparavant sous cette forme : dans les années précédentes certains invitaient les musulmans à ne pas prendre la nationalité, éventuellement à ne pas voter, donc à ne pas sombrer dans les mirages offerts par les portes ouvertes par cette société, car c’est perdre sa propre identité nationale ou c’est sombrer dans le monde de kafir. Maintenant le discours a également une autre dimension : les portes du monde des kafir sont closes pour les musulmans car ce monde ne veut pas des musulmans. Ces discours ont certainement marqué quelques générations de jeunes et même plus largement.

En prolongeant l’idée d’islamophobie, s’est forgée également l’idée du complot. Il s’agit de l’idée que les réalités du monde sont guidées par des complots dirigés par des puissances occultes. C’est une bien vieille question sociologique que la sociologie de la « rumeur » avait déjà bien mise en évidence ([v]). Dans les propos complotistes, la rumeur prend les allures d’une démonstration explicative de tel ou tel évènement et c’est ainsi qu’assez improprement on parle de « théories » du complot. Comme l’avait mis en évidence Rouquette, la rumeur, ou l’idée de complot sert à produire du sens dans une situation peu compréhensible ; elle sert à confirmer que ce qu’on ressent est bien réel ; elle sert à sortir de l’incertitude du sens à donner à ce qui se passe.

Dans les années 1950, comme l’avait analysé à l’époque Edgard Morin (dans son ouvrage : La rumeur d’Orléans), auprès de populations rurales récemment urbanisées et dans un contexte social nouveau, naît la rumeur de la « traite des blanches ». Des jeunes filles disparaîtraient lors d’achats dans des magasins de mode. Cette rumeur a fait tache d’huile, circulant surtout parmi les adolescentes, de bouche à oreille. À l’époque, cette rumeur a circulé même à Namur. Ces disparitions, qui n’ont jamais existé, servent à confirmer et à donner sens au fait que ces nouveaux immigrants venus des campagnes dans la ville ressentent avec inquiétude et angoisse la vie anonyme de la ville en partie inconnue. Après le 11 septembre, les rumeurs ou les affirmations d’existence de complots circulent dans le monde musulman. À titre d’exemple : l’attentat du 11/9 a été orchestré par la CIA ou par Israël pour jeter l’opprobre sur les musulmans. Ainsi, il en sera de l’attentat à Charlie Hebdo et celui du 13 novembre. Daesh d’ailleurs est une création occidentale. Des forces occultes, comme les Illuminati, manœuvrent dans le fond et manipulent les médias. Internet, cet outil merveilleux, mais à certains égards terriblement néfaste sur le plan de la connaissance, qui permet d’amplifier et de multiplier des sources considérées crédibles, joue un rôle majeur pour la diffusion de ces idées. En prolongeant l’analyse de Rouquette, on peut dire que pour des musulmans, ces idées de complot ont une double fonction. D’une part, celle de permettre de disculper ou tout au moins de dissocier les musulmans de ces faits que l’on désapprouve et maintenir ainsi la vision idéelle qu’ils ont de l’islam et qui leur rend impensable que de tels actes puissent être accomplis par des musulmans. D’autre part, dans cette conscience de malaise interne au monde sunnite, d’incertitude sur l’avenir du monde musulman, de se confirmer que tout cela est dû aux actions de gens qui veulent du mal de l’islam.

L’expérience d’un agir et d’une « sociétation » délinquante et à la marge

La troisième expérience de ces jeunes impliqués dans les attentats de novembre 2015 est celle d’une pratique délinquante. Pratiquement tous ces jeunes ont eu, peu ou prou, maille à partir avec la justice. Que signifie cela sociologiquement ? Trois choses au moins.

Par leur pratique délinquante, le plus souvent mineure, car en général ce n’est pas du grand banditisme, mais consolidée dans la durée, ils ont acquis un savoir-faire pour se faufiler dans les mailles de la justice. Ces savoir-faire, dans certains cas, peuvent devenir, pour utiliser le langage de Pierre Bourdieu, des habitus, c’est-à-dire des « dispositions durables », des  « principes organisateurs de pratiques ». Ils ont ainsi transféré leur compétence et leur savoir-faire, et leur habitus, dans la pratique délinquante vers la préparation d’un attentat. Cet habitus de la transgression admissible pourrait être conforté par une culture de matrice musulmane populaire qui la considère avec tolérance, en sachant que quand le temps du changement viendra Allah pardonnera les fautes. Jusqu’à un certain point : on voit comment cette culture atavique aboutit par certains jeunes considèrent intolérable cette situation, qu’ils relisent dans un radicalisme religieux, comme seule possibilité pour sortir de cette culture. L’habitus de la transgression délinquante se double ou se transforme en un habitus rigoriste et peut amener vers la transgression jihadiste. Encore faut-il expliquer comment se fait ce passage.

Deuxièmement, ces jeunes n’ont pas seulement acquis des savoir-faire, mais ils ont acquis une culture de la marginalité et se sont créé un horizon de vie à la marge, dans une zone grise entre légalité et illégalité, entre visible et occulte.

Troisièmement, ils ont acquis également une solidarité de liens de réseau dans la marginalité criminelle qui a constitué leur expérience d’adolescents et de jeunes adultes.

Sans prendre en compte cette expérience, on ne peut pas expliquer que cet attentat puisse avoir été préparé au nez et à la barbe de centaines d’agents qui semblent ne pas avoir regardé là où les choses se passaient.

L’expérience de tuer et de se tuer

La quatrième expérience est l’expérience armée, mais qui est bien différente du combat classique contre un ennemi classique, mais celle de jeunes, parfois à peine plus qu’adolescents, qui parviennent à côtoyer la mort, à se faire tuer, à tuer, blesser, sans réserve mentale apparente, des centaines de personnes. Ou bien on considère que l’ensemble de ces jeunes est constitué de dépravés mentaux (ce qui existe) ou bien il importe de prendre en compte la force de cette expérience, la carrière dans ce type d’action armée et d’implication progressive dans un processus d’actes de tuer sans retour, et alimentée par la haine, ainsi que la projection imaginaire dans ce qu’ils considèrent comme un combat sans merci. Il faut ajouter que les mots « mort », « tuer » reviennent souvent dans les discours, prêches, non seulement des radicaux jihadistes, mais devenus assez banalisé dans le langage de prédicateurs. Une culture du langage de la mort s’est installée. Ces mots ont leurs racines dans le texte coranique et dans la Sunna. Ces mots sont relégués par de nombreux musulmans dans les strates culturelles passées d’un texte d’il y a plus de 1400 ans. Mais par ceux qui font une lecture littérale de ce texte, dite, répétée, penser l’adversaire ou l’autre comme l’ennemi à tuer, valoriser et sublimer dans l’idée de « martyre » sa propre mort en tuant l’ennemi est devenu un langage assez courant et certainement largement diffusé.

3. Esquisse d'une sociologie de la participation à l'attentat

Le but de ce point consiste à tenter d’identifier le rôle des acteurs dans les différents moments pour voir si l’on peut amorcer une sociologie de l’action organisée de cet acte jihadiste.

Ce point sera certainement imprécis et incomplet, vu les évolutions de l’enquête. Mais ce qui m’intéresse ici ce n’est pas la précision du détail, mais de voir si l’un ou l’autre fait peut être utilisés comme des signes pour éclairer des processus sociaux à l’œuvre.

Il me semble utile à cet égard de commencer par distinguer les différents moments de l’action.

Le moment préparatoire éloigné.

Au stade actuel des informations disponibles, on ne sait pas où, par qui et à quel moment a germé concrètement l’idée de ce projet éclatant de conduire de manière simultanée dans Paris des actes terroristes de grande ampleur. Selon le ministre français de l’Intérieur, il aurait été pensé au cœur de Daesh. C’est possible. Sans aucune connexion, dans cette phase avec la Belgique ou avec la France ou avec un autre pays européen ?

On mentionne à cet égard le fait que cet attentat est à comprendre à partir d’une stratégie globale d’attentats, pilotée depuis le territoire de l’État islamique. On n’est donc plus devant des initiatives singulières, comme celle qui avait amené aux attentats de Madrid ou de Londres, mais on est en face de stratégies plus amples. Deux acteurs semblent se profiler : le quadragénaire syrien doté d’une longue expérience jihadiste, Abou Mohhamed al-Adnani al Shami*, figure forte au sein de Daesh et le jeune belge Abdelhamid Abaaoud*, parti en Syrie en 2013 et mort à Paris en novembre 2015, trois jours après les attentats.

Cet attentat a dû être préparé pendant un certain nombre de mois, cet attentat faisant d’ailleurs probablement partie d’un ensemble, comme la préparation de l’attentat déjoué à Verviers en janvier 2015, ou la tentative d’attentat au Talys le 21 août 2015. On ne fait pas mention du fait que l’attentat à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, serait à inscrire dans cette dynamique ou ce serait un cas singulier.

La préparation et la logistique

La préparation directe de l’attentat est entièrement molenbeekoise. Une cheville ouvrière semble être Salah Abdeslam*, de 26 ans. Peut-être avec son frère Brahim Abdeslam*, de 30 ans. Ce dernier a participé aux attentats de Paris et s’est fait sauter. Salah Abdeslam était présent, mais pour des raisons non encore connues il n’était pas dans les trois équipes. Un troisième homme qui semble impliqué dans la préparation est Mohammed Abrini*, molenbeekois, 30 ans, ami et voisin de Salah Abdeslam.

Salah Abdeslam, toujours recherché à l’heure actuelle, semble avoir joué un rôle clé dans cette phase de préparation. Le 4 août il est contrôlé en Grèce sur un ferry qui va en Italie en compagnie d’Ahmed Dahmani*, aujourd’hui détenu en Turquie. On ne connaît pas bien à l’heure actuelle le rôle joué par cette personne. À noter qu’en Grèce devrait y résider Abdelhamid Abaaoud*. Un quatrième homme est Mohammed Bakkali qui aurait loué, sous un faux nom une maison, à Auvelais, une petite ville en bordure de la Sambre en province de Namur par une personne qui a signé le bail sous un faux nom dans les deux mois avant les attentats. Il aurait loué également un appartement à Schaerbeek en rue Henri Berger.

Le 9 septembre, Salah Abdeslam a été contrôlé à la frontière austro-hongroise en compagnie de deux hommes qui portent le nom (probablement faux) Samir Bouzid et Soufiane Kayal, à bord d’une Mercedes. Dans ce mois de septembre il s’est rendu à deux reprises à Budapest.

Deux jours avant les attentats, Salah Abdeslam a fait au moins un aller-retour à Paris. Cela a été prouvé par une caméra de surveillance dans une station-service de Resson-sur Matz sur l’autoroute en direction de Paris. Il était en compagnie probable de Mohammed Abrini*.

Les frères Abdeslam ont loué également un pavillon à Bobigny, à quelques kilomètres au nord-est de Paris et deux studios à Alfortville au sud-est de Paris.

Salah Abdeslam loue la Clio et la Polo et son frère Brahim loue la Seat, une semaine avant les attentats : ce sont les voitures qui serviront à convoyer vers Paris les auteurs des attentats.

Quelqu’un s’est occupé des armes et, entre autres, des explosifs. Il doit y avoir un artificier dans le groupe et des mains de couturier qui ont confectionné les ceintures explosives.

Concernant les deux hommes qui utilisent les fausses cartes d’identité belges aux noms de Sami Bouzid et Soufiane Kayal, enregistrés avec Salah à la frontière austro-hongroise le 9 septembre, on ne sait pas quand ils sont entrés en Belgique ni où ils ont séjourné. Toujours est-il que Bouzid et Kayal semblent avoir joué un rôle à Bruxelles en tant que référents pour les personnes qui agissaient à Paris le 13 novembre et les jours suivants.

Dans la connaissance de cette phase préparatoire, il y a des lacunes que l’enquête policière cherchera certainement à éclaircir. Au stade actuel, il semble qu’un noyau de 3 et 6 personnes aient agi avec le pôle syrien pour préparer l’attentat. Sous l’angle sociologique et étant donné que cette préparation a duré au moins 4 mois avant l’attentat, il fallait que ce noyau ait une confiance réciproque considérable et qu’il soit sûr de son mode d’action. En effet, les frères Abdeslam et Abrini étaient fichés par la police fédérale (qui en juin avait transmis à la police de Molenbeek une liste à ce sujet), comme potentiels terroristes et les deux inconnus étaient porteurs de fausses cartes d’identité.

Deuxième observation : les absences répétées pendant ces mois des frères Abdeslam semblent ne pas avoir été fort remarquées par la famille. Il semble que l’argument de départs en vacances ait été retenu comme suffisant : ceci pose la question sociologique d’un certain type de fonctionnement familial.

Le chemin vers Paris

Les instances policières et judiciaires travaillent certainement pour établir les faits. Des journalistes du Monde (Soren Seelow, Simon Piel et Emeline Cazi) ont pu lire les 6000 procès-verbaux des auditions des diverses personnes arrêtées et restituer la chronologie des évènements (Le Monde, 30.12.2015).

Il semble que tous les intervenants dans les tueries de Paris, y compris les Français venant de Syrie, partent de Belgique. On ne sait pas où ils ont logé, ni quand ils sont arrivés en Belgique pour ceux qui n’étaient pas résidents en Belgique. On ne sait pas non plus si Abaaoud*, qui était recherché par toutes les polices, avait rejoint ses complices en Belgique ou à Paris en venant clandestinement de Grèce.

Pour le trajet entre Bruxelles et les deux planques près de Paris voyageaient dans la Clio les deux frères Abdeslam et Mohammed Abrini. Dans la Polo voyageaient quatre personnes : les trois Français, Ismaël Mostefai*, Samy Aminour*, probablement Foued Mohammed Aggad* et le jeune Bilal Hadfi*. Dans la Seat prennent place les autres membres.              

Le convoi est parti le 12 novembre à 4h30, étonnamment tôt, de Bruxelles. La Seat et la Clio précèdent et dévient vers Charleroi : on ne sait pas si pour embarquer des personnes ou probablement charger des armes et des explosifs. On ne connaît pas les modalités d’obtention de ces armes, ni la raison non plus de leur arrivée si matinale à Charleroi. Ils seront rejoints dans la suite par la Polo. Il n’est pas dit comment ces gens passent leur temps à Charleroi ou en route, car ils arrivent à leurs planques respectives en fin de journée. Aux studios dans l’Appart’City d’Alfortville logent les trois Français qui attaqueront le Bataclan. Au pavillon de Bobigny logent les autres.

Vers 18 heures, la Clio se rend à l’aéroport Charles de Gaulle de Roissy. Elle reviendra deux heures après. On ne sait pas à l’heure actuelle si c’est pour attendre un complice.

Dans la soirée, les uns commanderont des pizzas et les autres mangeront des boîtes de thon.

Un des intervenants passera du temps sur le web pour s’informer au sujet du bâtiment du Bataclan et de sa structure, pour en dégager un plan.

Ce moment préparatoire et ces déplacements confirment la fluidité des mobilités, les difficultés de contrôle et le savoir-faire de ces gens: les Belges sont tous fichés, il y a des Français venant clandestinement de Syrie et ce convoi circule avec aisance, se rend à Charleroi, probablement pour se procurer des armes, arrive dans la banlieue parisienne, une voiture se rend à l’aéroport, se font livrer des pizzas. Ils envoient des SMS et restent en contact avec Bruxelles, font des recherches sur internet sans être repérés nulle part par les multiples réseaux de surveillance préventive. C’est après coup qu’on découvrira leurs mouvements.

Les attentats

J’ai décrit en commençant les faits commencés le 13 novembre vers 20h30. Au Stade de France et aux Terrasses, le tout s’achève en une demi-heure. À la salle Bataclan où les assaillants tiennent en otage les spectateurs, cela durera jusqu’à minuit. Parmi les assaillants, il y a 2 survivants : Abaaoud et le complice encore inconnu qui ont participé aux tueries dans les diverses terrasses et restaurants. Ils parviendront à se planquer pendant trois jours et mourront ensuite. Ceux qui ont participé à l’approche, Salah Abdeslam et Mohammed Abrini disparaissent et sont recherchés à l’heure actuelle.

Il semble que toute l’opération a été coordonnée à partir de Belgique, probablement par les inconnus portant le nom de Sami Bouzid et Soufiane Kayal, toujours recherchés à l’heure actuelle. On ne voit d’ailleurs pas bien ce que cela peut signifier le fait de coordonner, à part le fait de faire démarrer de manière presque simultanée les trois opérations distinctes.

La logique des attentats n’est pas la même.

Au Stade de France, on semblait surtout envisager un attentat suicide, qui n’a d’ailleurs pas marché dans le sens voulu, car les trois terroristes ne sont pas parvenus à se faufiler dans la foule à l’intérieur du stade. Leurs ceintures fonctionneront mal. Le plus jeune des assaillants, Hadfi, 20 ans, y perdra sa vie en se faisant sauter dans une rue déserte près d’une entrée du stade et ne fera pas des morts.

Au Bataclan et dans les rues de Paris, c’est une logique de terreur par l’arme à feu. On ne vise pas comme première arme le suicide, mais on vise à tuer avec les armes. Le suicide viendra en dernier ressort.

Il se pourrait qu’un quatrième lieu eût été prévu, peut-être par l’oeuvre de Salah Abdeslam ; mais on ne sait pas pour quelles raisons il n’en sera rien.

Ce mode opératoire, qui réalise un terrorisme urbain de masse, rappelle celui utilisé par le mouvement islamiste Laskar e taiba (Armée des pieux). Ce mouvement pakistanais, créé au temps de la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques, s’est ensuite implanté au Cachemire pour y mener la guérilla contre l’Inde, en vue du rattachement de cette région au Pakistan. À Bombay, un commando d’une dizaine de personnes a attaqué avec une mobilité impressionnante entre le 26 et le 28 novembre 2008 deux hôtels de luxe, une gare et un terminal de métro, un poste de police, un hôpital, un centre juif des Loubavich. En faisant au total 188 morts et 322 blessés.

La suite

Immédiatement après l’attentat, parmi les 10 participants directs à Paris, trois sont en fuite : Abaaoud, son complice inconnu et Salah Abdeslam. Premier constat : ils vont fonctionner dans l’improvisation. Les plans ne prévoyaient pas de survivants. Vu qu’ils sont dans la perspective du repli, ils vont mobiliser leurs ressources pour s’extraire du guêpier. La police peut connaître leurs mouvements grâce messages SMS, au pistage des GSM par les bornes de connexion et aux caméras vidéo de surveillance.

Salah Abdeslam a la seule idée de se replier en Belgique, son lieu naturel de vie, là où il peut trouver de l’aide. Il téléphone à un cousin éloigné habitant Paris sans succès. Et puis il recourt à son réseau délinquant proche : il téléphone vers minuit à Bruxelles à Mohammed Amri qui fonctionnait comme barman au café Les Béguines, de propriété de son frère. Hamza Attou, un dealer du café Les Béguines est également contacté. Ils viendront à Paris ensemble, en partant à 2h30 du matin et en fumant de nombreux joints. Ils sont flashés pour excès de vitesse. Ce n’est pas un trajet pour un repli fait dans la discrétion. Ils arriveront à 5h30 à la Villette, à Paris où Salah Abdeslam les attend, et ils reviennent sur Bruxelles. Le véhicule est contrôlé à Cambrai. Salah Abdeslam a son passeport français et sa carte d’identité belge. Les autres ont leurs papiers en règle. Bien que fiché par les autorités belges pour sa tentative de départ en Syrie, Salah Abdeslam n’est pas connu par la police française. La communication et le transfert d’information ne semble pas exister entre les deux pays. Ils passent le barrage de police sans encombre. Les deux chauffeurs seront ensuite identifiés, arrêtés et inculpés.

Une fois déposé à Bruxelles (on ne sait pas où) le 14/11 au matin, Abdeslam Salah aura recours à d’autres convoyeurs : Mohammed A, Aki O. Lazez A. Il logera certainement quelque part, dont dans la planque probable située rue Delaunnoy qui a été investie sans succès et puis revisitée par la police ou dans la planque de la rue Berger à Schaerbeek. À l’heure actuelle, on ne sait pas où se trouve cet homme. Mais il est intéressant sociologiquement de remarquer comment son calcul, qui vise sur sa capacité d’immersion dans le milieu social qui lui est familier, a fonctionné jusqu’à présent en mettant pendant plus d’un mois en échec les forces de police. Il a fait sociologiquement un bon diagnostic. Qu’il soit encore en Belgique ou qu’il ait été exfiltré ailleurs, cela en dit long à la fois sur le fonctionnement parallèle de cette microsociété délinquante ou délinquante-jihadiste et sur la force de ce que dans le monde mafieux on appelle l’« omertà », à savoir cette loi du silence qui est considérée comme une valeur ou une nécessité. Une valeur de solidarité entre hommes, entre vrais hommes, faisant partie du groupe solidaire. Mais également une valeur de solidarité contre l’Etat qui prétend faire intrusion dans cette société d’hommes en pratiquant sa justice alors que les hommes d’honneur entendent régler eux-mêmes les affaires qui les concernent. Loi du silence également pratiquée par nécessité, par intérêt de couvrir les malversations dans lesquelles, à un titre ou à un autre nombreux sont impliqués, ou bien par crainte de vengeance ou d’être tout simplement coupé de la société des hommes et de la protection qu’elle comporte.

Abdelhamid Abaaoud, quant à lui, cherche une solution directement en France. Toujours en compagnie de son complice encore inconnu, il se réfugie dans un talus arboré à Aubervillier en contrebas de l’autoroute A86 où il parvient avec le métro. Des images de caméra de surceillance du métro le montrent. On ne sait pas s’il connaissait cette cache ou s’il l’a trouvée par hasard en y arrivant. Cette dernière hypothèse semble peu probable. On ne sait pas non plus s’il avait une connaissance de Paris et des lieux. Les deux complices y resteront de la nuit du 13 novembre au matin du 16 novembre. Pendant ces jours, l’un ou l’autre se déplace dans Paris. Ils multiplient des coups de fil en Belgique. Pour finir, leur contact belge sollicite une personne locale considérée fiable ; c’est une cousine éloignée de Abaaoud, apparemment amoureuse de lui depuis longtemps, Hasna Aït Boulahcen. On l’envoie dans le talus. Elle s’y rend avec quelqu’un dont le nom n’est pas connu. Abaaoud semble lui dire clairement ce qui s’est passé et malgré cela elle continue à l’aider. La solidarité semble primer sur totue autre considération. Entre-temps Hasna reçoit le 17 novembre un mandat de 750 euros par Western Union venant de l’interlocuteur belge encore inconnu, pour payer le loyer de la future planque. Elle loue un logement auprès d’un personnage étrange, Jawad Bendaoud. On ne sait pas si elle connaissait auparavant cette possibilité en raison de son propre mode de vie. Mais ces mouvements autour du talus attirent l’attention d’un habitant qui contacte la police. Celle-ci procède avec prudence et parvient par sa filature à identifier la planque des deux comparses. Le 17 au soir Hasna, Abaaoud et le complice inconnu s’installent dans le logement. Le lendemain matin les forces de police prennent d’assaut la planque. Le complice d’Aboudaoud déclenche sa ceinture explosive qui tue également Aboudaoud. Hamza semble trouver la mort étouffée sous les décombres du bâtiment.

4. Qu'est-ce que cela peut nous dire sous l'angle sociologique?

Je retiens 11 points. Ils mériteraient d’être présentés avec plus de cohérence. À ce stade, je me contente de cette présentation.

Place des référentiels religieux

Parmi les multiples facteurs qui construisent le processus de radicalisation, les idéations et les idéologies religieuses jouent selon moi un rôle important (cfr mon texte :Radicalisme et djihadisme. Devenir extrémiste et agir en extrémiste, juin 2014, in Cismoc, Études et recherches en ligne (www.uclouvain.be/Cismoc). De nombreux analystes ignoraient jusqu’à il y a peu cette dimension qui est, selon moi, une clé centrale pour comprendre la vague jihadiste dans l’islam contemporain. Je vois que certains analystes et journalistes commencent à prendre en compte cette dimension. En effet, le virage de vie de ces jeunes ne s’oriente pas vers n’importe quelle action radicale, mais vers celle thématisée, argumentée à partir des répertoires de sens issus de l’islam. Ceci étant dit, il faudrait apporter quelques éclaircissements.

Un des arguments, souvent utilisé par des musulmans et repris par des analystes et commentateurs, consiste à dire que ces jeunes ne connaissent pas l’islam, qu’ils sont ignorants en la matière et que donc ce n’est pas l’islam à la racine de cette action. Cet argument ne tient pas et n’a jamais tenu. Les révolutionnaires communistes ne connaissent pas nécessairement dans les détails les œuvres de Marx et de Lénine ; les Croisés qui partaient combattre ne connaissaient pas les méandres de la doctrine chrétienne ; les fidèles combattants des armées musulmanes n’étaient pas tous des savants et ne connaissaient pas dans les détails la doctrine de l’islam ; les gens engagés dans les SS ne savaient pas nécessairement argumenter sur la spécificité et les fondements de l’idéologie national-socialiste de même que les mobilisations de masse dans des mouvements sociaux de toute sorte n’impliquent pas des connaissances détaillées sur les finalités de ces mouvements.

Lorsqu’il s’agit de penser la relation entre connaissance et action, on est dans l’ordre de la connaissance pratique et non pas de la connaissance théorique. On retient d’abord ce en quoi on considère que celui qui parle (en l’occurrence Daesh ou l’un ou l’autre prêcheur) est pertinent ; et on retient ce qui est pertinent pour soi, ce qui fait que l’on a de « bonnes raisons » de croire ce qu’on croit. Cette connaissance pratique n’est pas abstraite, mais elle est incarnée dans la vie, dans les pratiques. Et on pourrait ajouter dans le corps : comme l’écrivait P. Bourdieu, la croyance n’est pas (j’ajouterais : uniquement) un état d’âme, ni (uniquement) une adhésion à un corps de doctrines et de dogmes institués, mais elle est (j’ajouterais : également) un état de corps (P.Bourdieu, cit. : 115). Cette connaissance pratique et en pratique, incarnée dans la vie et dans le corps, née à travers un tissu de relations sociales concrètes, celles entre personnes qui se reconnaissent dans une même croyance, celles avec un leader, un maître, un chef. Et de cela, de ce mélange entre idées, pratiques, liens sociaux concrètement pratiqués prend naissance un monde saillant, évident pour soi et les siens. Le monde, par exemple, qui consiste à penser que Daesh réalise l’avènement d’un temps nouveau, que ses pratiques sont dictées par la nécessité et sont en règle avec les préceptes du Prophète, que l’Occident veut détruire l’islam, qu’il importe de partir en guerre contre ce monde, etc : tout ceci devient une réalité considérée comme objective[vi]. Ceci revient à dire qu’argumenter n’est pas seulement démontrer par des connaissances rationnelles, mais est davantage montrer, faire voir ce que l’on a retenu. Et les jihadistes argumentent terriblement en montrant par les armes ce qu’ils ont retenu, y compris du discours à propos de Dieu.

Les motivations en relation à Daesh

Concernant les motivations qui justifient et poussent des jeunes au départ, dans l’article publié en juin 2014 j’avais proposé une typologie empirique de motivations sur base des propos de jeunes partis en Syrie. J’avais identifié les motivations suivantes : spirituelles et morales ; altruistes ; nihilistes (mais surtout dans un sens vertical, comme dominance de la volonté divine) ; héroïque ; millénariste ; idéologico-politique. Souvent les paroles de ces jeunes faisaient apparaître un cocktail de motivations. La proclamation du Califat et la constitution d’un État qui se proclame islamique le 29 juin 2014 a changé en bonne partie la donne. Alors que les motivations altruistes ou les utopies millénaristes étaient assez présentes lors des premiers départs en Syrie, la constitution d’un « État » et d’un territoire a amené une nouvelle motivation et en a accentué une autre.
La nouvelle motivation est identitaire : on fait la hijra et on part dans le territoire de l’EI afin de pouvoir se vivre comme musulman ou comme musulmane en ce qu’il est considéré comme une terre purifiée de l’islam. Et, s’agissant de partir pour défendre et contribuer à faire avancer le projet politique de cette entité, la motivation idéologico-politique tend à devenir prédominante : il s’agit de mener une guerre pour défendre ce territoire et pour lutter contre ceux qui s’opposent : le régime syrien bien entendu, mais également les autres groupes islamiste ou d’opposition, les chiites et les puissances qui interviennent militairement, notamment par l’aviation contre l’EI. L’engagement devient donc plus immédiatement idéologico-politique. Les dimensions idéales, altruistes, héroïques, eschatologiques que j’avais pu observer de manière importante dans les propos des jeunes partis entre 2011 et 2013, semblent jouer un rôle moins important.

Une question à éclaircir : le tournant vers le jihadisme et à l’action terroriste d’une partie de l’équipe du 16 novembre

À part les personnes qui étaient déjà parties en Syrie, motivées par le combat jihadistes, les autres participants, comme Salah Abdeslam, ou Mohamed Abrini menaient leur vie dans un train-train entre petite criminalité et vie banale ordinaire. Ils ne manifestaient pas non plus des signes de révolte envers la société, comme dans le cas du jeune Hadfi*.

Une parenthèse avant de continuer : ces gens ont baigné dans une « petite délinquance ». Il faudrait discuter ce terme et ne pas en rester au langage du monde judiciaire, habitué et en partie blasé par ce qu’on appelle une « petite criminalité ». Certes, il n’y a pas eu de mort d’hommes. Mais il s’agit tout de même, pour la plupart, d’une solide carrière délinquante faite de trafic de drogue, de vol, y compris avec violence, de recel. Il faudrait par ailleurs en savoir plus sur le mode de gestion familiale et institutionnelle de ce profil de jeunes qui jongle entre une vie normale (son père a dit qu’il devenait un bon commerçant) et une vie délinquante.

Ceci dit, comment s’est opéré le passage vers une radicalisation religieuse ? Par quels processus ? Le père d’Abaaoud parle d’une radicalisation lors d’un passage à la maison d’arrêt de Forest, donc dans une relativement courte période. Que se passe-t-il donc concrètement dans ces prisons ? Pour les frères Abdeslan ou pour d’autres impliqués dans ces évènements, on n’en sait rien. Et pourtant ce sont des aspects sociologiques qu’il serait important de connaître, aussi en fonction d’une prévention et d’un diagnostic à venir. Chez les frères Abdeslam par ailleurs, il n’y avait pas des signes de conversion religieuse. Cette absence du religieux visible est-elle due à une pratique explicite de dissimulation destinée à tromper la surveillance policière ? Si tel est le cas, ils sont des acteurs remarquables. Si tel n’est pas le cas, comment ont-ils basculé vers un geste aussi lourd et tragique de commettre un tel attentat sans motivations apparentes? Ces questions valent également pour d’autres personnes impliquées.

En général, les observateurs ou les analystes se limitent à constater le lien entre délinquance et jihadisme, pour éventuellement enlever à ces gestes toute signification autre que criminelle. Le jihadisme serait un banal prolongement de la délinquance. C’est un grossier raccourci. Car on est tout de même dans un terrible saut de qualité entre faire du commerce de hasch ou dévaliser un café et organiser un tel massacre de personnes. On n’a d’ailleurs pas de signes quant au fait que ces personnes auraient été des révoltés à l’égard de la société. Ils y vivaient dans leur marge délinquante tranquille dans un double jeu entre une apparence légale et familiale et une vie en marge. Ils étaient en quelque sorte intégrés de manière fonctionnelle dans la société.

Ceci dit, il importe encore de préciser les termes de la progression dans l’engagement vers l’absurde. Car il y a plusieurs moments à distinguer  et il ne faudrait pas tout confondre:

-        Passage de l’indifférence vers la « religiosisation », autrement dit vers une affirmation de la foi, un retour aux pratiques et aux observances religieuses ;

-        Passage de la « religiosisation » vers une « absolutisation » de celle-ci assortie d’intolérance ;

-        Passage ou plutôt juxtaposition de l’ « absolutisation » et du « radicalisme politique » : une « relabs+radpol »;

-        Passage du « relabs+radpol » le choix « jihadiste », à savoir le choix d’aller combattre dans les rangs de groupes combattants contre une armée ou d’autres groupes armés ;

-        Passage du « jihadisme » vers le « terrorisme » qui vise à tuer par une action qui se décline dans des degrés divers d’implication subjective : poser une bombe, se faire sauter avec une bombe en causant des morts (le « suicide offensif »[vii]), ou, dernier gradin dans cette démarche, tuant directement de manière massive, par des armes à feu ou des armes blanches des gens inconnus au nom de ce que Nahoum-Grappe appelle la « haine politique ».

Du point de vue des sciences sociales, la compréhension de ce dernier passage est le plus difficile et il faut probablement recourir également à d’autres niveaux d’analyse plus psychologiques, surtout pour le dernier gradin. Ainsi par exemple, un cas qui me semble montrer cette grande difficulté de compréhension, est celui de Foued Mohammed-Aggad : un jeune sans trop d’histoires, parti sur un coup d’enthousiasme au jihad avec ses copains (ce que je peux analyser sociologiquement), qui se transforme en un tueur cruel et sans pitié dans la salle du Bataclan. Ce n’est plus seulement une question d’endoctrinement qui peut expliquer un tel engagement dans l’horreur. C’est d’ailleurs une des questions que se posaient des auteurs comme V. Nahoum-Grappe et D. Vandermeersch qui ont analysé respectivement les horreurs de la guerre en ex-Yougoslavie et ceux du génocide du Rwanda auxquels je fais référence dans mon article Radicalisme et jihadisme : devenir extrémiste et agir en extrémiste : essai, cité en début de ce texte.

L’efficacité des réseaux entre les deux et leur capacité de solidarité.

Les personnes impliquées, ayant vécu leurs expériences de vie montrent le fonctionnement efficace des réseaux de solidarité qu’ils ont tissés. C’est assez impressionnant. Ces réseaux se tiennent à travers plusieurs biais ([viii]). Comme celui de l’identité dans laquelle et à travers laquelle les membres du réseau se reconnaissent : elle se construit à partir du quartier, ou du groupe ethnique ou religieux ou familial. La solidarité de proximité prévaut sur d’autres aspects : comme la légalité ou le sens et le devoir civique. La densité vécue des quartiers bruxellois où évolue cette jeunesse ethniquement et spatialement marquée, construit favorablement une identité partagée. Une deuxième logique qui tisse une solidarité est celle de la réciprocité d’intérêts. Ceci dans un double sens : d’une part, on s’échange des services pratiques, comme se prêter de l’argent, ou une voiture ; ou se passer de la drogue, ou aider dans un coup. D’autre part, chacun a une connaissance réciproque des situations scabreuses du point de vue de la justice et des coups de main réciproquement donnés. Chacun connaît quelque chose de l’autre, de telle sorte que la solidarité est non seulement utile, mais à certains égards inévitable. Un troisième principe se fonde sur des affinités naturelles, familiales ou amicales.
Cette forme de solidarité fonctionne : un coup de fil pendant la nuit amène Mohammed Abri et Hamza Attou à se rendre à Paris pour charger Salah et l’amener à Bruxelles. Hasna Aït Boulahcen, tout en ayant connaissance de ce en quoi son cousin Abaaoud est impliqué intervient activement pour lui trouver une planque. De même, à Bruxelles, plusieurs personnes non impliquées dans les faits, répondent à la demande de Salah Abdeslam pour le véhiculer ou l’abriter. Ces gens risquent gros : s’ils en sont conscients c’est que la solidarité est à toute épreuve. Ou bien, immergés dans la culture de la marge et vivant dans leur monde, ils ne font pas trop de différence entre leurs pratiques de marginalité ordinaire qui les a amenés probablement à répondre dans d’autres cas à des appels impromptus et ce cas de délinquance extrême.

Questions de socialisation hors quartier et groupe « naturel »

Par les biographies tracées dans la presse, on ne connaît pas grand-chose au sujet de la socialisation familiale, scolaire, associative et entre pairs de ces jeunes. Et on ne connaît pas leur socialisation religieuse. On sait ce qu’il en est de leur socialisation locale, entre copains, évoquée au point précédent. Une question à vérifier serait entre autres de savoir si ces jeunes, à part le moment scolaire, ont eu quelque contact de socialisation en dehors de l’horizon local ou de l’horizon de leur communauté ethnoreligieuse. On ne sait pas, par exemple, s’ils ont eu une socialisation dans des groupes sportifs, à part ce qu’on sait de la participation d’une personne à un club de boxe. On ne sait pas non plus, mais il est fort peu probable, s’ils ont participé à des groupes de scoutisme. Lors de l’enquête en vue de la publication de l’Iris et le croissant, j’étais arrivé à la conclusion que l’empreinte d’un certain type d’islam et une socialisation prédominante intra-ethno-religieuse a renfermé l’expérience de cette jeunesse qui a été désocialisée par rapport au contexte social plus large. En soi, cela pourrait être considéré comme insignifiant, voire positif. Sauf que cette désocialisation aboutit à un manque de savoir et de savoir-faire dans le contexte, à une faiblesse de capital social par rapport au contexte, qui pénalise certainement les jeunes, notamment sur le marché du travail, déjà en soi, bien difficile.

Organisation et initiative

L’attentat a certainement été préparé avec soin. Dans leur logique générale, les choses ont été programmées : objectifs, moyens, intervenants. Ceci étant dit, il ne faudrait pas sous-estimer la part d’improvisation due à l’identification de chaque participant à la réussite de l’objectif final. Il ne s’agit pas, ou pas seulement, de bons exécutants, mais d’acteurs de première main. Un des assaillants du Bataclan s’informe sur le web, l’après-midi avant l’assaut, au sujet des plans de cette salle de spectacle. L’intervention dans les quatre lieux des restaurants et cafés est improvisée. L’organisation de la fuite de Abaaoud et de Salah Abdeslam est totalement improvisée. Ce sont des actions menées en partie de manière imprévisible, ajustée aux situations. Ce qui rend ces acteurs assez insaisissables.

Structures et fonctionnement familiaux et proches

Comme c’est souvent le cas, les familles déclarent leur surprise, leur méconnaissance des activités de ces personnes. Quelle est la part de vérité dans ces propos ? Quelle est la part de volonté d’ignorer, de denier les activités de ces fils pourtant cohabitants? Quelle est la part de secret de famille à garder ? Comment fonctionne cette vie de jeunes se déroulant sur un multiple registre? Autant de questions sociologiques relatives aux fonctionnements et aux relations intrafamiliales  qui restent ouvertes à mes yeux.

Communication virtuelle et physique

Depuis le développement des réseaux sociaux et de la téléphonie mobile, les forces de sécurité se sont largement équipées d’instruments technologiques et du personnel pour suivre à la trace le monde virtuel : circulations sur le web, traçage des circulations par les bornes téléphoniques, caméras de surveillance, écoutes téléphoniques. Or, dans le cas qui nous occupe, les auteurs semblent avoir eu une très grande prudence dans l’usage de ces instruments et une habilité à les déjouer. Mais ils semblent avoir utilisé la circulation et les contacts physiques. L’enquête a mis en évidence les multiples déplacements en voiture de Salah vers la Grèce, la Hongrie, l’Autriche et la France. Et en effet, c’est lorsqu’après les attentats, on analysera les derniers usages des téléphones que les forces de police parviendront à commencer à démêler et à mettre en évidence les liens.

Ceci signifie qu’à terme, à côté des investissements importants en termes de surveillance via le monde virtuel, les Etats seront amenés à déployer des moyens accrus en vue de la surveillance physique, ce qui aura des conséquences dans l’accroissement des coûts ou impliquera l’invention d’autres techniques de surveillance physique.

Une économie du terrorisme bon marché

Un acte de terrorisme comme celui perpétré à Paris n’aura pas coûté bien cher, au maximum une dizaine de milliers d’euros, achat des armes compris. On a vu le fonctionnement économique de cette action : les frères Abdeslam louent les voitures les plus économiques, de petite cylindrée, Polo, Clio, Seat, pour rejoindre Paris ; ils mangent des pizzas et du thon ou des sandwichs achetés dans un snack ; les planques sont des plus modestes, à l’exception de la maison plus cossue louée à Auvelais. Cela rappelle les coûts inégaux de la guerre d’Afghanistan entre les soldats des USA, dont le coût d’entretien dépasse les 2.000 euros par jour et les Talibans dont les coûts sont de quelques euros par jour. Les jihadistes n’ont pas d’horaire et ne regardent pas le temps « de travail ». Le décalage est énorme entre les moyens nécessaires pour financer l’action légale et ceux de l’action jihadiste.

Radicalisme, jihadisme et adhésions

Depuis quarante ans, mais surtout dans les dernières années, les attitudes à l’égard de l’action armée au sein du monde musulman ont assez changé.

Jusqu’au 11 septembre, en général, chez les responsables musulmans comme chez les musulmans ordinaires, l’attitude devant l’action armée était dictée par l’incertitude ou par le silence. Rarement il y avait une réprobation. Et s’il y en avait une, elle concernait avant tout l’acte, mais pas ceux qui le commettaient. Ceci au nom du fait que dans la vision classique de la Oumma, personne ne détient le pouvoir de pouvoir condamné un autre frère en islam. Les attitudes ont commencé à changer, parmi les musulmans européens au moins après le 11 septembre. Il y a eu alors une assez large condamnation de la part des autorités ou des leaders musulmans, mis à part évidemment de ceux qui adhéraient au radicalisme et à la démarche d’al-Qaida, tant parmi les leaders qu’au sein de la population. Parmi eux, certains, contournaient la question, comme on le disait plus haut, en utilisant l’idée du complot de l’Occident et des USA en particulier, qui auraient fabriqué cet attentat ou l’auraient carrément inventé. Malgré quelques hésitations, une distance de la part des populations européennes commençait à pointer, bien que, je pense, la guerre ignominieuse lancée par Bush en 2003 contre l’Iraq (à mon sens plus que la réaction des Usa et des alliés en Afghanistan, immédiatement après le 11 septembre) a contribué à relancer la perplexité ; Car cette guerre injuste prenait dans les fait l’apparence de ce qu’on pourrait appeler, me semble-t-il, une forme de « terreur d’Etat », dans laquelle des nombreux pays se sont aveuglement enfoncés pour suivre le couple anglo-américain.

Un tournant au sein des populations me semble avoir pris naissance avec l’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo et contre l’hyper marché cacher en janvier 2015. Dans ce cas il y a eu également une condamnation des autorités. Ceci dit, il faut ajouter, mais des historiens devront faire un travail plus détaillé, que, en Belgique, la déclaration du conseil des imams à ce sujet soit assez générique et, il me semble de savoir, a demandé des difficiles négociations y compris avec les autorités belges, car la prudence, l’hésitation à se prononcer autour de cet attentat qui concerne des gens d’un journal qui  « a porté atteinte au Prophète » restait grande. Mais au sein des populations, je pense que l’hésitation était moins grande. Persistait toutefois l’idée que « cela n’est pas l’islam » ou que « ce ne sont pas des musulmans », en essayant ainsi de sauver une « pureté » de l’islam en absolu, la rupture de continuité entre l’islam pratiqué et vécu aujourd’hui et ces gens-là.

Evidemment, il y avait toujours des personnes – et le web ne faisait que grandi l’écho de celles-ci- qui se réjouissaient de cet attentat, en plus évidemment que les groupes radicaux, tel l’Etat islamique. Ajoutons que les départs de jeunes pour combattre en Syrie, le danger pour leurs personnes, mais également la connaissance accrue d’actes horribles commis, qui vont au-delà d’une lutte armé, mais révèlent des pratiques fondamentalement amorales et dépravées, ont amené beaucoup de musulmans à condamner avec décision ces départs et ces actes. Je partage l’analyse de Gilles Kepel qui disait que, si la stratégie de Daesh à travers cet acte était celle de faire croître la tension, d’accroître le fossé du regard entre musulmans et non musulmans, on peut dire qu’elle a échoué, au moins parmi la majorité des musulmans européens.

Les attentats du 13 novembre ont encore accru cette désapprobation en général. Mais force est de constater que non seulement des personnes – bien minoritaires mais faisant de grand bruit- partent dans cette lutte, mais que certains, parmi des jeunes entre autres, considèrent que ce type d’action peut se justifier. On peut tenter de faire, à titre d’hypothèse et sur base des discours que l’on lit ou l’on entend circuler, une typologie empirique de ces attitudes parmi les musulmans vis-à-vis du jihadisme contemporain et des actes qu’il engendre, sans pouvoir quantifier les intensités d’adhésion.

 

La condamnation : les opposants et ceux qui condamnent sont certainement la toute grande majorité. Encore faut-il distinguer entre l’opposition aux actes et la condamnation des personnes. Parmi eux accroit le nombre de celles et de ceux qui, individuellement ou de manière organisée, sont déterminés à contrer ces actions, des attitudes et ces visions, en proposant d’autres visions et d’autres discours à partir de l’intérieur de la réalité musulmane. Ces personnes sont arrivée à l’idée que se limiter à dire que « cela n’est pas l’islam », ne suffit pas et que ce n’est pas tout à fait pertinent. Ils ont compris que ces questions les concernent directement et sont aussi de la responsabilité des musulmans. Et osent l’affirmer clairement.

 

Les hésitations au sujet de ces actions et de ces actes : qui peuvent être dues au fait de ne pas savoir se prononcer ou de ne pas oser se prononcer.

 

Les compréhensif-justificateurs : bien que condamnant l’action, on tente ici de la justifier et on tente de comprendre –au sens d’interpréter en termes subjectifs- les personnes qui ont commis ces actes, en raison de leurs vécus et de leurs trajectoires personnels.

 

Les différenciateurs politico-idéologiques: ils posent la question de la différence à faire entre ces actes qu’ils condamnent et qu’ils considèrent comme une dérive et la légitimité de la lutte armée contre le régime syrien. On a vu cette distinction apparaître également au sujet d’autres moments politiques (comme le débat dans le monde communiste à propos du stalinisme et du goulag) que ceux engendrés dans l’islam contemporain. Dans la même veine, mais en allant plus loin, certains peuvent considérer légitime cette lutte, non seulement pour contrer un régime inique, mais également parce qu’ils partagent les objectifs politiques et sociaux de Daesh et des autres mouvements islamistes (établissement du califat, lutte contre l’hégémonie de l’Occident etc). Ces derniers sont alors des différenciateurs-sympatisants de toutes les finalités de cette action jihadiste.

 

Les « influençants » directes, c’est-à-dire, à travers des paroles et des actions de convtion active, du jihadisme actuel en général (pas nécessairement dans la forme prise par les attentats dont nous parlons). Ils sont des instigateurs, des leaders recruteurs : ils ne dépassent pas de beaucoup la centaine, selon moi, mais ils sont très efficaces. Et aujourd’hui, grâce au web, ils disposent de la force de frappe des sites jihadistes existants un peu partout dans le monde. Ceux-ci, comme les sites de Daesh par exemple, deviennent professionnels et sont très efficaces, de telle sorte que peu d’acteurs physiques et relativement peu de relais physiques peuvent engendrer des actions d’opinion et de conviction aux impacts importants.

 

Les influençant indirectes : c’est l’action de leaders, à distinguer nettement de la précédente. Par leur enseignement, souvent sans le vouloir et sans sans s’en rendre compte et parfois malgré des paroles apparentes de désapprobation, ils préparent le terrain favorable à l’éclosion d’une démarche jihadiste par leur littéralisme, par leur regard sur les sociétés où les musulmans vivent, par leur vision d’une « être ensemble »musulman. Cette position, selon moi plus courante, mériterait une étude approfondie, car elle peut continuer, comme pendant les décennies précédentes à semer les graines d’une vision radicale, ou au moins une vision qui amène à une dissociation des musulmans de leur contexte de vie européen. Je mettrais dans cette même logique l’action de partis islamistes des pays d’origine agissant en Europe, tant du côté marocain, turc ou pakistanais. L’attention est souvent braquée sur les acteurs du système religieux, mais ces acteurs politico-religieux et ces instances ancrées dans des Etats peuvent jouer un rôle préparateur du radicalisme qui va dans le même sens d’une influence indirecte au radicalisme. Ou qui fluctue selon les orientations et le devenir de ces courants politiques dans les pays d’origine.

 

Et enfin il y les attitudes en faveur du jihadisme radical combattant directement engagées. En distinguant entre ceux qui ont fait le pas en partant combattre ( et les incertitudes de certains parmi ceux qui sont revenus). Parmi les musulmans européens, ils sont quelques milliers. Par ailleurs, il y a ceux qui sont en stand-by en attendant l’occasion opportune ou en attendant la capacité de faire la rupture familiale que cela implique. Il y a aussi ceux qui sympathisent et qui sont en attente de se décider. Et enfin ceux qui vivent en partageant l’imaginaire du combat du jihadisme radical combattant sous l’une ou l’autre forme (imaginaire altruiste de secourir les musulmans opprimés ; imaginaire de sacrifice ; imaginaire d’aventure et héroïque ; imaginaire d’en découdre ; imaginaire de haine etc.).

 

Si telle me semble être une photographie plus ou moins pertinente de la réalité actuelle, il me semble que les choses bougent au sein du monde musulman dans le sens de tourner la page à une vision politique-idéologique radicale de l’islam, tout au moins dans les pays européens. Mais cela demandera du temps. Et les questionnements autour de la pensée musulmans demanderont encore du temps.

 

 

 

La faute à Molenbeek ?

Dans les semaines qui ont suivi l’attentat, et au fur et à mesure que l’on découvrait que pas mal de participants étaient originaires de cette commune bruxelloise, le nom de cette commune est devenu célèbre dans le monde entier. Je me trouvais en Inde, dans une région rurale et dans la gazette locale en hindi, qu’un ami m’a traduit, on citait Molenbeek. Est-ce qu’il y a un effet Molenbeek sur le radicalisme islamique ? J’ai étudié d’assez près cette commune en travaillant à mon ouvrage L’Iris et le croissant, publié en 2010. Il me semble pouvoir dire ceci. Il importe d’emblée de signaler que raisonner uniquement sur Molenbeek, en le prenant comme unité à partir de la définition administrative-politique, est un biais du regard. Molenbeek est indissociable des territoires proches, ceux d’Anderlecht, de Bruxelles-ville, et plus largement de la ceinture interne de Bruxelles.

Tout d’abord, les départs au jihadisme contemporain orientés vers la Syrie et l’Iraq, concernent avant tout les populations arabes et, pour ce qui est de la Belgique la population d’origine marocaine (et les convertis). Des tchétchènes sont aussi concernés, mais ils sont peu nombreux en Belgique; rarement des populations d’origine turque. Or, Molenbeek connaît une concentration importante d’origine marocaine. Cela est dû, entre autres, à l’histoire de l’immigration, à l’histoire de la ville et à l’histoire du marché du logement. Jusqu’aux années 1980, Molenbeek était une commune dont le territoire était en grande partie à l’abandon urbain, et donc au marché du logement dégradé et à des prix accessibles. Et donc accessible à des faibles revenus comme ceux des migrants. C’est vers Molenbeek d’ailleurs que les habitants du quartier nord, expulsés pour laisser place au fameux « projet Manhattan » (les grandes tours qui longent la gare du Nord) formulé dans les années 1970, s’orienteront. Ne fût-ce que statistiquement, la probabilité d’y trouver des jihadistes est plus grande que dans d’autres communes.

Comme toutes les communes de la première ceinture bruxelloise, en allant en sens horaire de Saint Gilles à Schaerbeek, toutes à forte présence immigrée, ce sont des inner cities, comme l’écrivent des sociologues britanniques. Ce ne sont pas des banlieues, avec des tours et des implantations peri-urbaines. Ce sont des villes dans la ville ; ce qui favorise une présence diffuse, anonyme, mais en même temps de type villageois. Ce n’est pas un ghetto, ce ne sont pas des lieux de désorganisation sociale, mais c’est une modalité particulière d’organisation sociale dans la ville. On pourrait paraphraser William Foot White, le sociologue auteur de la célèbre étude Street corner society, publiée en 1943 et portant sur un quartier italien de Boston, qu’il appelle du pseudonyme de Corneville : « Le problème de Corneville, écrit-il, ce n’est pas la désorganisation ; c’est le fait que son organisation sociale ne parvient pas à s’adapter à la structure sociale qui l’englobe » (tr.fr. p.299). Au lieu de dire « ne parvient pas à s’adapter » on pourrait dire « ne parvient pas tellement » ou dire « est différent ». Reste que c’est un mode particulier de relations sociales, mis également en évidence par Thomas Sauvadet déjà cité. Je ne dispose pas d’éléments pour dire si cette manière d’être est renforcée par la plus forte présence de personnes originaires de régions et de cultures marocaines spécifiques.

Mais ce n’est pas tout : Molenbeek et les territoires limitrophes d’Anderlecht et de Bruxelle-ville constituent un territoire qui a été investi religieusement de manière considérable et qui connaît une forte densité de mosquées au km2. Cette présence a une longue histoire qui a vu défiler des orientations religieuses diverses. Comme l’influence de la Jama’at at Tabligh, le mouvement piétiste qui a fortement contribué à l’islamisation marocaine rigoriste dans les années 1980-90 ; il a connu et connaît encore une mosquée importante, al Khalil, jadis fondée dans le sillage de la branche syrienne des Frères musulmans, avec son école islamique privée; il a connu une mosquée proche du Parti de Libération (Hizb at-Tahrir), islamiste radical, prônant l’instauration du Califat, né d’une scission au sein des Frères musulmans à cause de son refus de la voie participative électorale des Frères musulmans égyptiens ou jordaniens ; il a connu et connaît plusieurs lieux de prédication et d’enseignement salafiste. À côté de cela, bien entendu, il y a des mosquées et des salles de prières sans aucune connotation politique ou radicale. Mais je pense, en prolongeant ma théorie en la matière, que dans cette commune (mais dans d’autres communes également, mais vu la moins forte implantation c’est moins visible) on a semé au fil des décennies, non pas toujours et explicitement un islam radical, mais les prémisses d’un discours qui préparait le terreau à partir duquel un radicalisme pouvait trouver sa raison d’être.

Dans la polémique politicienne qui a accompagné ces moments, on a accusé explicitement l’ancien bourgmestre Philippe Moureau d’avoir laissé courir les choses. Le Monde a titré : « Les failles du clientélisme communautaire ». Cela me semble un peu court, mais je voudrais pointer quelques aspects. Comme beaucoup, hommes politiques, intellectuels ou chercheurs, jusqu’aux événements des dernières années, ignoraient, sous-estimaient la place qu’occupait l’islam. Cette place était méconnue ou limitée aux faits plus éclatants dont la presse faisait la Une. La méconnaissance régnait (et règne encore). Il ne s’agit pas de connaître telle ou telle personne, il ne s’agit pas de se limiter à tel ou tel fait radical, mais de connaître à fond les réalités et les logiques à l’œuvre dans leur ensemble. Cette méconnaissance a empêché, et empêche encore, de prendre des mesures adéquates.

Cette méconnaissance était d’autant plus grande qu’on s’illusionnait en parlant de multi ou d’interculturel. Et en effet, la commune de Molenbeek et Philippe Moureau ont fait d’importants investissements dans le domaine multiculturel et ont certainement contribué, comme l’avait fait Guy Cudell à Saint-Josse en son temps, à donner une dignité à la présence d’une variété de populations dans la commune. Avec l’ambivalence de cette reconnaissance qui risque de figer des citoyens dans les habits définitifs d’une culture « autre ». Mais la prise en compte bienvenue de cette multiplicité de cultures, c’est autre chose que la question spécifique de l’islam et elle ne résout en rien les questions que suscitent des orientations de l’islam contemporain. Mais pour cela, il importe de prendre en compte la spécificité des dynamiques religieuses et de l’islam en particulier. Je pense qu’en général on continue à ne pas comprendre et on improvise dans l’urgence des mesures, souvent sans lendemain, en dépensant de l’argent public. Mesures souvent plus destinées à annoncer aux électeurs que l’on fait quelque chose qu’à penser en termes d’efficacité réelle.

Cette méconnaissance de l’islam allait de pair avec l’idée que l’on peut manipuler les acteurs de l’islam, en concédant des subsides, en dialoguant en surface ou parfois, dans une logique napoléonienne, en s’imposant d’autorité. Tout ceci sous fond de calcul électoral, qui est considéré vital politiquement dans des communes avec une telle implantation de populations d’origine musulmane et avec une telle emprise du discours musulman (voir un chapitre sur le sujet dans mon ouvrage L’iris et le croissant).

Je ne sais pas s’il faut ajouter, comme dernier point, ce qui me semble un aspect de la culture belge (ou surtout francophone ?) : celle d’un grand respect des libertés qui aboutit à une large tolérance et à une réticence à appliquer une politique répressive. On fait confiance à une certaine capacité d’autorégulation de la population, de négociation interne. Il s’agirait de comparer avec d’autres pays européens à ce sujet. Dans le cas qui nous occupe, cela est frappant en regardant le passage d’une criminalité mineure, tolérée, regardée de loin, vers le jihadisme.

La faute à Molenbeek ? Non en tant que tel ; mais une série de circonstances urbaines, culturelles, politiques qui font que cela s’est passé à partir de Molenbeek. Je pense, mais il s’agirait de comparer dans les détails, que ces événements auraient pu tout autant se passer à partir de Roubaix, de Marseille, de Lyon ou, dans d’autres autres aires culturelles, de Birmingham ou de Bradford.

ANNEXE : Profil des intervenants et distribution fonctionnelle.

Je présente ici ce que j’ai pu recueillir dans la presse et dans d’autres sources publiques d’information au sujet d’un certain nombre d’intervenants. Je les classe selon les distributions fonctionnelles visibles dans les séquences d’action qui ont été identifiées.

En utilisant l’image d’un arbre, je distingue : les racines, que sont le cœur de la décision : le tronc, à savoir les acteurs clé de l’organisation ; les branches, à savoir les intervenants dans l’acte terroriste ; les rameaux et les feuilles, c’est-à-dire les intervenants auxiliaires, respectivement internes au cercle jihadiste et ceux qui sont un appui externe et occasionnel.

Les racines : au cœur de la décision

Je situe à ce niveau de l’organisation de cette action à finalité terroriste deux figures : Abou Mohammed al-Adnani et Abdelhamid Abaaoud, ce dernier étant également, probablement, une composante du noyau organisationnel (le tronc) et un intervenant dans l’acte terroriste (une branche directement agissante). On pourrait ajouter Fabien Clain, un français d’origine réunionnaise, converti à l’islam et qui a lu le communiqué de Daesh revendiquant l’attentat du 13 novembre.

Abou Mohammed al-Adnani al Shami ( de son vrai nom : Taha Subji Falaha)

L’acteur majeur au sein de l’État islamique serait le syrien Taha Subji Falaha (âgé d’environ 40 ans), originaire du village de Binnish, dans la province de Idlib, au sud-ouest d’Alep, qui a une longue carrière jihadiste. Il se donne à connaître aujourd’hui sous le nom de Abou Mohammed al-Adnani al Shami. Ouvrier dans le bâtiment dans son village natal, il disparaît entre 1998 et 2003, période pendant laquelle on ne connaît pas à l’heure actuelle son activité, il a combattu en Iraq dès la mi-2003 en prêtant allégeance au leader du soulèvement contre les Américains Abou Moussab al-Zarkaoui (tué depuis). Il est capturé –portant un faux nom- en 2005 par les forces américaines et emprisonné au camp Bucca dans le sud de l’Iraq. Il est libéré en 2010. Et après un retour dans son village, il s’associe rapidement à l’insurrection contre le régime syrien en 2011. On ne connaît pas avec quel groupe il a combattu entre 2011 et 2014. Mais le 29 juin 2014 il fait une apparition remarquée en proclamant la constitution de l’État islamique. Et le 22 septembre publie un long message d’appel au jihad. Il serait à la tête d’un département de l’EI pour l’action jihadiste mondiale. Il est dans la liste officielle des terroristes établie par les autorités américaines qui le qualifient parmi les « Special designed Global Terrorist » et promettent le montant de 5 millions de dollars pour sa capture. Cet homme est présenté comme une lettre, maniant très bien l’arabe classique, faisant figure d’enseignant.

Abdelhamid Abaaoud (alias Abou Omar al Belgjiki)

Une deuxième figure considérée comme faisant le pont entre la Syrie et la France/Belgique est Abdelhamid Abaaoud qui s’est fait également appeler, dans la mise en scène rhétorique qui caractérise la culture jihadiste de Abou Omar (père de Omar), de Abou Omar Soussi (sa famille est originaire de la région d’Agadir, dans le Souss) et enfin de Abou Omar el-Beljiki. Abdelhamid est l’aîné de six enfants, dont le père avait immigré en Belgique en 1975 au moment des grandes régularisations de clandestins, est né en 1987 et habitait Molenbeek. Son père y tenait un magasin de vêtements pas loin de la place communale. Abdelhamid faisait partie du groupe qui a mitraillé les terrasses de café et de restaurants lors de l’attentat du 13 novembre. Il ne se fait pas exploser lors de l’attaque, mais parvient à prendre la fuite avec un complice inconnu. Il sera repéré par la police dans une planque le 18 novembre 2015. Et lors de l’assaut des forces de police françaises et des échanges de coup de feu, il sera tué par l’explosion de la ceinture de sécurité de son complice.

Abaaoud est considéré comme le cerveau opérationnel de toute l’entreprise faisant en quelque sorte le lien entre Daesh et la mise en place de l’équipe locale belge qui a préparé l’attentat.

La jeunesse de Abbadaoud est peu connue, probablement avec un passé scolaire agité. Et un glissement dans la petite délinquance à partir de 2002 donc de l’âge de 15 ans. Entre cette époque et 2012 il multiplie des séjours en prison pour des délits mineurs. Un de ces « petits larcins », un vol dans un garage d’Ottignies-Louvain-la-Neuve commis en décembre 2010 a été réalisé avec trois autres individus dont Salah Abdeslam, celui qui semble avoir été l’organisateur direct des attentats de novembre.

Selon les dire de son père, sa radicalisation religieuse se serait manifestée après un passage à la maison d’arrêt de Forest en 2012, un passage relativement court d’on, la maison d’arrêt étant un lieu de transit en attendant un jugement. Toujours est-il que c’est à partir de février 2013 que la vie de Abdelhamid prend une tournure publique. Il fait partie d’un des premiers noyaux de sept jeunes partis combattre en Syrie en février 2013. Il faut rappeler qu’à partir de l’été 2012 l’insurrection syrienne contre le régime prend une tournure plus clairement islamique, entre autres par la création et la consolidation territoriale du front al-Nosra. On ne sait pas où et comment ce noyau de sept jeunes s’est constitué. Ces premiers départs suscitaient beaucoup d’émotion, mais si Abdelhamid devient tristement célèbre c’est qu’il parvient à amener avec lui son jeune frère Younès âgé de 13 ans, qui se trouve toujours quelque part en Syrie. Comment cela a-t-il été possible, du point de vue des formalités ; comment expliquer non seulement la rupture familiale de son départ, mais également celle d’influencer de provoquer le départ de son petit frère. Serait-il à mettre sur le compte de cette étourderie nonchalante et tragique d’Abdelhamid. Il fera preuve de ce trait de personnalité, qui dérive dans la folie, lorsqu’il se fera filmer en début 2014 dans la région de Azzaz au volant d’un pick-up traînant avec fierté et en riant des cadavres ou en commettant d’autres gestes d’horreur. Le film du pick-up parviendra aux médias et sera diffusé par BFM-TV. Il sera aussi visible en ouvrant une page Facebook.

Le marqueront à jamais, ces images et la phrase qu’on l’entend prononcer le sourire aux lèvres : "Avant, on tractait des jet-skis, des quads, des grosses remorques remplies de cadeaux, de bagages pour aller en vacances au Maroc. Maintenant, on tracte les infidèles, ceux qui nous combattent, ceux qui combattent l'islam". Étrange la référence aux vacances au Maroc, son univers familial. Veut-il narguer sa famille par cette phrase ?

À part ces mises en scène publiques, on ne sait pas ce que devient la carrière jihadiste d’Abdelhamid à partir du début 2014 que l’on retrouve dans les troupes de l’État islamique. Il semble avoir été dans le même peloton que Mehdi Nemmouche l’assassin de quatre personnes au musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014.

C’est au moment où l’État islamique l’État islamique se constitue et se structure dans le courant de 2014, au moment où Adnani prend du galon au sein de l’EI et devient chargé du jihadisme européen, que la carrière de Abdelhamid prend une nouvelle tournure : celle d’orchestrateur d’attentats jihadistes en Europe. La famille d’Abdelhamid reçoit l’annonce de sa mort en fin 2014. C’est une ruse pour permettre une liberté de manœuvre accrue. Il semble s’établir en Grèce en faisant des va-et-vient avec la Syrie. On le retrouve associé à la découverte d’une cellule dans une maison de Verviers qui a donné lieu à un assaut des forces de police le 15 janvier 2015, quelques jours après les attentats à Charlie Hébdo et à l’Hypermarché Casher. Les deux individus présents échangent des coups de feu avec la police et seront tués. Ces deux jihadistes sont Abuz-Zubair al Beljiki et Abu-Khalid al Beljiki, arrivés de Syrie probablement avec Abdelhamid, pour préparer un attentat. Abdelhamid ne se trouvait pas dans la maison. Il serait restait en Grèce communiquant par GSM avec les deux individus. Dans la revue Dabiq, organe de propagande de l’EI, en anglais, datée de Rabi al akhir 1436 (janvier-février 2015), juste au lendemain des évènements de Verviers, il y a une interview de Abdelhamid (Abu Umar al Beljiki). Elle est accompagnée de deux photos le représentant et d’une troisième photo des trois jeunes hommes. Dans l’interview Abdelhamid, dans un langage farci de rhétorique islamique, rend hommage au martyr de ces jeunes gens, qu’ils avaient toujours désiré, dit-il. Il parle avec fierté des difficultés du périple qui les avaient conduits en Belgique. Il se vante d’avoir déjoué les services d’intelligence du monde, d’Europe et des Usa.

Selon le journaliste du Monde, Soren Seelow (Le Monde 16.11.2015, mis à jour le 19.11.2015) qui cite aussi des sources policières, Abdelhamid Abaaoud serait impliqué dans des attentats ou des projets d’attentats survenus en France en 2015 : l’attentat avorté contre une église de Villejuif le 19 avril 2015 ; l’attentat dans le Thalys le 21 août. Par ailleurs un jihadiste français revenu et arrêté le 11 août, Reda Hame, aurait fait référence explicite à Abdelhamid Abaaoud qui lui aurait donné 2000 euros pour arriver en France via Prague et lui aurait fournir une clé USB contenant des logiciels de cryptage en lui demandant de cible un objectif facile comme une salle de concert afin de faire le maximum de victimes.

La carrière jihadiste de Abdelhamid Abaaoud prend fin au moment où à Paris, il fait partie on le voit à Paris dans l’équipe de trois personnes, avec un inconnu et avec le molembeekois Brahim Abdeslam et un troisième non identifié qui tuent en une vingtaine de minutes 39 personnes et en blessent grièvement 32. Brahim Abdeslam se fera sauter dans un café du boulevard Voltaire tandis que Abaaoud et l’inconnu prendront la fuite. Ils mourront trois jours après, assiégés dans leur planque par la police française.

Fabien (Omar) Clain

Né en 1978 en Normandie, mais ayant grandi entre la France et la Réunion Fabien Clain est, avec son frère Jean-Michel, un ancien du tournant jihadiste en France, lié au moment de la guerre d’Iraq. C’est lui qui a lu le communiqué de Daesh, le 13 novembre, pour revendiquer l’attentat. Il est marié avec plusieurs enfants. Transféré à Toulouse les deux frères se convertissent à l’islam et se rapprochent du salafisme. Ils fréquentent ce qu’on appelle le groupe d’Artigat, du nom du village en Ariège où se situe la ferme de Olivier Corel, français d’origine syrienne, leader et prédicateur qui utile cette ferme comme lieu de rencontre fréquenté par des jeunes musulmans de la région de Toulouse. Dans ce cadre, les frères Clain font connaissance également avec Abdelkader Merah, le frère de Mohammed Merah. Pour des raisons inconnues, en 2003 ils se transfèrent en Belgique et fréquentent des noyaux radicaux de l’époque. Entre autres s’est d’un de ces noyaux que Muriel Degauque, après sa conversion décidera de partir en Iraq et se fera sauter dans un attentat suicide. Ils font aussi connaissance avec Farouk Ben Abbès, belgo-tunisien, une figure du radicalisme. Fabien Clain qui tient un magasin d’objets religieux fait figure de prédicateur et de recruteur. En 2009 il est enquêté pour avoir envisagé avec d’autres, un attentat au Bataclan, tenu à l’époque par des juifs qui organisait un concert en faveur de la police de frontière israélienne. Retourné à Toulouse, il continue une œuvre de recrutement. En juillet 2009, il est condamné à 5 ans de prison pour l’acheminement vers l’Iraq de jeunes de la région de Toulouse. Il semble que ces jeunes partaient de Belgique, accueillis ici par des « frères ». En 2014 Fabien Clain et sa famille partent en Syrie avec un groupe toulousain. De Syrie il continue son œuvre de recrutement. Le 13 novembre 2015 il lit le communiqué de Daesh (repris en partie dans la revue Dar al Islam) concernant l’attentat et menaçant la France : « Cette attaque n’est que le début de la tempête et un avertissement pour ceux qui veulent méditer et tirer des leçons ».

Le tronc ou le noyau organisationnel direct

En Belgique on trouve dans ce rôle d’organisateurs directs Salah Abdeslam, Brahim Abdeslam. Ce dernier intervient également comme branche active de l’attentat. Je pense qu’on peut y inclure également Mohammed Abrini. Je situe ici également, par le rôle qu’ils jouent dans la phase préparatoire et probablement à connaissance des objectifs de l’opération : Ahmed Dahmani et Mohammed Bakkali. Incertaine, car on ne connaît rien, tout au moins dans l’information publique, au sujet de personnes portant le nom de Samir Bouzid et Soufian Kayal qu’on voit également dans la phase préparatoire.

Brahim Abdeslam

Il a 31 ans, de nationalité française. Né à Bruxelles et domicilié à Molenbeek. Son père est algérien, né à Oran en 1949. Sa mère est rifaine. Ils avaient vécu d’abord à Aubervilliers. Se transfèrent ensuite en Belgique où le père travaille à la Stib. Les deux parents ont la nationalité française. Ils auraient donné une bonne éducation à leurs enfants, selon la fiancée de Salah Abdeslam.Il est l’aîné d’une famille de trois garçons et deux filles. Frère de Salah Abdeslam*.

Il a fait des études d’électricien, mais il n’a jamais professé. Il a été marié entre 2006 et 2008. Il a épousé une femme connue dans un bar. Les parents n’assistent pas au mariage. Il vivait du chômage. Il a participé avec son frère Salah à la préparation de l’attentat du 13 novembre. Après avoir participé aux fusillades dans les terrasses des restaurants et cafés, il est descendu seul de la voiture Seat où se trouvaient Abaaoud et un inconnu et il est entré dans un café où il a fait exploser sa ceinture dans un café.

Son ex-femme l’a qualifié de paresseux et grand fumeur de joints. Il a travaillé un bref moment à la Stib (comme son père), en 2009, mais il a été licencié en raison d’absences répétées. Il a eu des mailles à partir avec la justice dès son jeune âge (incendie, vol de cartes d’identité, vol). Altercation violente en 2012 avec un échevin de la commune suite au fait que sa famille a été expulsée du logement social en raison de revenus supérieur à ceux prévus pour l’octroi de ce type de logement. Mais tant sa femme que des copains interviewés le disent gentil, prévenant et comme « une crème ».

Il était propriétaire du café Les Béguines, situé dans la rue du même nom, entre la chaussée de Gand et le stade Edmond Machtens. Son frère Abdeslam en était le gérant. Ce café était connu comme un lieu très fréquenté pour le commerce de drogue. Il a été fermé en novembre par les autorités à cause de cela. Brahim Abdeslam avait été étrangement surpris par les caméras du magazine Enquêtes de RTL-TVI   la nuit du 17 au 18 mai 2015 avec un complice en ayant pénétré dans un café pour voler l’argent dans deux machines à sous.

Comme son frère il est qualifié comme quelqu’un qui aime faire la fête et sortir avec des femmes.

Mais il semble y avoir eu un tournant rapide de vie. En janvier 2015 il tente de se rendre en Syrie, mais il est arrêté par les autorités turques et renvoyé en Belgique. Il apparaît ainsi dans la liste des personnes radicalisées établie par la police belge.

Salah Abdeslam

Il a 31 ans, de nationalité française, né à Bruxelles, domicilié à Molenbeek. Son père est algérien, né à Oran en 1949. Sa mère est rifaine. Ils avaient vécu d’abord à Aubervilliers. Se transfèrent ensuite en Belgique où le père travaille à la Stib. Les deux parents ont la nationalité française. Il est l’aîné d’une famille de trois garçons et deux filles. Il aurait reçu une bonne éducation, selon les dires de sa fiancée. On ne sait rien de sa socialisation en général et de sa socialisation religieuse. En tout cas il ne pratiquait pas et ne respectait pas les interdits religieux.

Salah Abdeslam semble être la figure clé de l’organisation concrète des attentats du 13 novembre. Il s’agit à première vue d’un personnage particulièrement énigmatique.

Il a travaillé à a Stib comme technicien entre septembre 2009 et février 2011. Il a été licencié en raison de ses absences. Il semble avoir été marié pendant un bref moment.

Ces absences étaient dues notamment à son emprisonnement suite à un délit de vol avec effraction commis en décembre 2010 dans un garage d’Ottignies. Il était, entre autres, en compagnie de Abaaoud. Ce dernier, plus jeune de deux ans, était son ami d’enfance et voisin à Molenbeek. Il commet d’autres délits mineurs.

Encore davantage que son frère Brahim, il est un fêtard, aimant les sorties en boîte, l’alcool, le cannabis et les femmes. En même temps, il semble avoir fréquenté un bar gay dans le centre de Bruxelles. Au moment des attentats il était fiancé. Sa fiancée relate un repas avec Abdeslam trois jours avant les attentats où celui-ci tombe en larmes. Elle dit qu’Abdeslam aurait voulu partir en Syrie en décembre 2014 (au même moment que son frère Brahim). On ne sait pas exactement quand le tournant radical de Abdeslam a eu lieu ni par quel canal, ni si elle a été simultanée à la conversion de son ami Abaaoud.

Bien qu’ayant tout organisé, et bien qu’ayant véhiculé les assaillants du Stade de France, étrangement il ne semble pas avoir participé aux attentats. On a retrouvé dans une poubelle une ceinture explosive qui a dû être la sienne. On ne sait pas s’il devait prendre part à un quatrième lieu d’attentat.

Il a réussi à s’éclipser et à se replier en Belgique (voir dans le texte). Il est depuis lors recherché et objet d’un mandat d’arrêt international. Au moment actuel il n’a pas été repéré et on ne sait pas s’il est Belgique, ailleurs en Europe ou s’il est dans le territoire de Daesh.

Cet homme est une figure énigmatique dont le profil exact est bien difficile à cerner, encore davantage que celui de son frère Brahim.

Mohammed Abrini

Mohammed Abrini, belge résident à Molenbeek, 31 ans, ami et voisin de Salah Abdeslam. Il avait trois frères et deux sœurs. Un de ses petits frères, Souleymane, était parti en Syrie et il a été tué en fin 2014. Il vivait chez ses parents. Il semble qu’il allait se marier.

Il a abandonné sa formation de soudeur. Il participait à la gestion d’un snack qu’il a quitté en début 2015. Le snack a fait ensuite faillite. Il a fait plusieurs séjours en prison pour des vols avec effraction et avec violence. On ne connaît pas sa socialisation religieuse ni le moment de son éventuelle radicalisation. En juillet-août, après un séjour en prison il serait parti à Istanbul « pour se détendre » au dire de ses proches. Selon le parquet il aurait séjourné n Syrie.

Il a participé à la phase préparatoire de l’attentat. Il a été photographié par une caméra de surveillance de la station-service de Resson en direction de Paris le 11 novembre à bord de la Clio qui servira deux jours après pour les attentats de Paris, en compagnie de Salah Abdeslam.

Il aurait été à Bruxelles pendant les évènements. Il figurait dans la liste des personnes radicalisées. Il est en fuite et recherché.

Ahmed Dahmani

Belge, de 26 ans. Il n’y a pas d’informations sur sa biographie. On ne connaît pas son parcours scolaire ou professionnel. Il fréquentait depuis 2009 un club de boxe (le Bruxelles Boxing Academy) situé dans le centre de Bruxelles. Il pensait d’envisager une carrière professionnelle. Un contrôle positif de dopage au cannabis en 2012 lui a fait perdre sa licence. Il ne semblait pas donner des signes de radicalisation.

Il avait été condamné en mars 2015 a vingt mois de prison suite à une série de vols. La peine étant inférieure à trois ans elle avait été remplacée par un bracelet électronique. Mais l’application de celui-ci a pris du temps et il devait le recevoir le 16 novembre.
Il a été contrôlé en Grèce avec Salah Abdeslam le 4 août sur un ferry qui relie la Grèce et l’Italie. Il s’est envolé en Turquie le lendemain des attentats de Paris. Il a été arrêté à Istanbul. Pour la police belge, il était recherché pour participation à la préparation de l’attentat.

Les branches actives de l’attentat

Ce sont les personnes ayant perpétré les attentats. Il s’agit, en ce qui concerne l’attentat au Stade de France, de Bilal Hadfi, et deux encore inconnus, dont un portant un faux passeport syrien au nom de Ahmad al-Mohammed. Pour l’attentat aux terrasses, il s’agit de : Abdelhamid Abaaoud, Brahim Abdeslam, un inconnu non encore identifié. Pour l’attentat à la sale Le Bataclan, il s’agit de Samy Aminour, Foued Mohammed-Aggad, Islamel Omar Mostefai.

On pourrait ajouter Salah Abdeslam, présent sur les lieux, mais dont on ne connaît pas encore l’action menée.

Des neufs terroristes agissants, huit sont des Belges ou des Français ou des Français résidents en Belgique, mais s’étant tous engagée dans les troupes de Daesh et revenant clandestinement en Europe. Ils étaient partis entre 2013 et 2014. Un seul, Brahim Abdeslam, était en Belgique. Les neufs assaillants sont morts.

Pour Abaaoud et les frères Abdeslam voir les notices précédentes.

Bilal Hadfi

Agé de 20 ans, de nationalité française, mais vivant en Belgique, à Neder-over Hembeek. Il faisait partie du commando au Stade de France. Il s’est fait sauter avec sa ceinture explosive ne causant aucun mort.

Il était étudiant en électricité à l’Instituut Annessens Funck à Bruxelles. Fils cadet avec deux frères et une sœur. Son père est décédé en 2007 et il est enterré au Maroc. Il a eu une adolescence difficile avec alcool et drogue. Sa mère l’a décrit comme une « cocotte-minute  prête à exploser». Elle constate à partir du printemps 2014 un retour à l’islam pieux, aux jeûnes pour se faire pardonner les péchés et à la prière. On ne connaît pas le contexte social de sa radicalisation islamique qui aurait commencé au printemps 2014. La Palestine d’abord et puis l’attentat à Charlie Hebdo en janvier 2015 le voient très actif dans son école pour défendre cet attentat, car il fallait que « les insultes à la religion s’arrêtent ». Sans rien dire à sa famille, il part en Syrie le15 février 2015 en prétextant un voyage au Maroc. On ne sait pas quelles ont été ses activités dans le territoire de Daech et où il a combattu. On ne sait pas s’il avait établi des liens sur place avec Abaaoud, avec lequel il n’avait pas eu des contacts auparavant.

Dans les contacts avec sa mère et ses frères et sœurs, il utilise la panoplie des arguments salafistes-jihadistes : il affirme de le laisser à sa décision « car dans ce pays je n’ai pas mal place » ; il veut rompre avec ce pays de mécréants ; il dit à sa mère qu’il souhaite qu’elle vienne le rejoindre et qu’il a peur qu’elle meure et qu’elle aille en enfer, car elle vit dans un pays de kouffar. Il continue sur Facebook de Syrie en lien avec ses amis de la « bande de Versailles » du nom de la tour où il habitait. Comme tous les jeunes, il est dans la culture Facebook. Sous le pseudonyme Billy du Hood, il se montrait avec ses copains, et des images d’argent de voitures. Mais aussi des armes. Il continue à poster des images et des messages en Syrie. Dont une image d'une kalachnikov sur un fond de trois chaises en plastiques aux couleurs du drapeau belge. Il poste son dernier message le 18 août. La famille n’avait plus de ses nouvelles depuis lors.
On ne sait pas par quel canal il est arrivé en Belgique et où il s’est planqué.

La mère de Bilal Hadfi avait laissé une interview à Christophe Lamfalussy de la Libre Belgique en début novembre (publiée le 3 novembre) pour parler de l’étonnement et du désarroi qu’elle prouve en voyant sans rien savoir le départ de son fils. Le samedi 26 décembre 2015 elle est également intervenue dans l’émission en direct dans Maghreb TV animée par Mohamed Tijini.

Samy Aminour

Français, ses parents sont d’origine algérienne. Il est né en 1990, habitant à Drancy, dans la banlieue parisienne. Il est un des assaillants de la salle Bataclan, et sera tué par un policier.

Son parcours scolaire l’amène à être engagé à la RATP comme machiniste receveur à partir d’août 2011. Il démissionne en mai 2012. On ne sait pas à quel moment sa vision radicale de l’islam s’est formulée. Toujours est-il qu’il est arrêté en avec deux amis, Chraffe El-M et Samir B. pour avoir formulé un projet de départ dans une zone de combat, le Yemen ou le Pakistan-Afghanistan , mué ensuite en projet de départ en Tunisie. Pour financer son départ, il avait conclu avec une banque un crédit à la consommation. Il semble que ses démissions de la RATP et son projet de départ étaient liés au besoin de partir vers un lieu musulman, pour échapper au sentiment d’oppression envers la communauté musulmane, à l’impossibilité de faire la prière sur le lieu de travail et plus globalement à vivre dans un environnement non-musulman. Il fait de nombreuses lectures et il fréquente avec assiduité le site web radical-jihadiste en français, Ansar Al-Haqq (cfr une analyse des productions de ce site dans F. Dassetto, L’Iris et le croissant :     ). Il suit d’autres sites et prédicateurs. Des figures comme Oussama Ben Laden sont pour lui exemplaires, car ils symbolisent une résistance face aux Américains, aux Israëliens…. En 2012, lorsqu’il est interrogé par la police suite à sa tentative de départ, il affirme franchement d’être admirateur de Ben Laden mais il dit se dissocier de ceux qui incitent à tuer des innocents par haine des kouffars. Avec ses deux amis, il est mis sous contrôle judiciaire à savoir qu’il doit se présenter chaque semaine à la police. Mais avec ses amis de Drancy, et probablement en même temps que Omar Mostefai (sans que l’on sache comment ils se sont connus, l’un habitant à Drancy et l’autre à Chartres), il quitte la France et se rend en Syrie. On ne sait pas par quels canaux ni quand, il arrive en Belgique, pour être ensuite véhiculé en France le 12 novembre.

Samy Aminour, qui ne semble pas avoir un passé délinquant, a le profil devenu classique d’une génération masculine qui exaspère sa situation et son statut musulman dans le contexte européen, en se reconnaissant dans la formulation salafiste-extrémiste qui au nom d’une pureté absolue de l’islam, d’une vision de la supériorité absolue de l’islam rejette de manière totale ce qui ne l’est pas. Ceci en s’appuyant sur des distorsions réelles des fonctionnements dominants du capitalisme ou sur des situations inextricables comme celle des rapports entre l’État d’Israël et les Palestiniens.

L’épouse de Samy Aminour qui vit à Mossoul, après avoir quitté la France en 2014, a écrit des mails pour dire : « Je suis tellement fière de mon mari et de vanter ses mérites », tout en déplorant de ne pas avoir pu faire de même. Et elle ajoute à son interlocuteur : « Tant que vous continuez à offenser l’islam et les musulmans, vous serez des cibles potentielles, et pas seulement les flics et les juifs, mais aussi tout le monde ». Et elle se réjouit de la « belle vie qu’elle mène ». Elle a un « appart tout meublé avec cuisine équipée, deux salles de bain toilettes, et trois chambres, et je paye pas de loyer, ni l’électricité et l’eau ».

Foued Mohammed-Aggad

Français, né en 1992, natif du village de Steinseltz-Wissenbourg, un village au nord de Strasbourg, tout près de la frontière allemande, en proximité du parc naturel des Vosges du Nord. Sa famille se transfère ensuite dans le quartier de Meinau dans la périphérie sud-ouest de Strasbourg, où depuis les années 1960 ont été construits des immeubles de logements sociaux. Issu d’une famille ouvrière, son père est d’origine marocaine et sa femme d’origine algérienne. Ils sont divorcés et la mère élève seule quatre enfants. Il fait des études dans un lycée technique. Il exerce ensuite divers métiers intérimaires. Il n’a pas de passé judiciaire. Il semble avoir passé des examens sans succès pour entrer dans la police et dans l’armée. Il semblait avoir une vie sociale avec des amis entre France et Allemagne. On ne connaît rien de sa socialisation religieuse, mais il ne donnait pas des signes de religiosité. Il consomme alcool et joints. Son tournant religieux visible commence à apparaître en 2012 : il fréquente la mosquée, laisse pousser la barbe, s’habille en kamis. Selon des informations de la presse, lui-même et le groupe d’amis dont il fait partie auraient été entre dans une dynamique de radicalisation par le l’action de Mourad Farès. Ce français d’une famille originaire d’Agadir, natif et habitant à Thonon-les-Bain, revenu à l’islam probablement depuis 2013, était parti au jihad en juillet 2014 dans les rangs de Jabhat al-Nosra. Il intègre ensuite l’État islamique en Iraq et au levant (EIIL), suivant Oumar Diaby un niçois d’origine sénégalaise à la tête d’une brigade d’une cinquantaine de français et bien connu par ses vidéos jihadistes. Farès, qui prend le nom de Abou Hassan ou de Mourad al-Faransi, passionné de vidéo et habile jongleur de Facebook, vantard, flambeur du jihad, devient un bon recruteur. On dénombre quelques jeunes français et françaises parties au jihad à la suite de son action. Parmi eux, il accroche des membres du groupe d’amis dont fait partie Aggad. C’est ainsi que Fouad Aggad, avec huit autres jeunes et son frère Karim, en décembre 2013, part en Syrie avec un vol Frankfurt-Antalya. Ils devraient faire de l’action humanitaire. Ces jeunes et Karim reviendront à Strasbourg en 2014, apparemment dégoûtés par les déviances observées sur place. Ils sont arrêtés. Souad Mohammed Aggad, reste dans les rangs de l’EI de crainte, semble-t-il, de la prison en rentrant.

On ne sait pas comment est-il arrivé en Belgique. Il fait partie du trio de l’assaut du Bataclan.

Omar Mostefaï

Français de père d’origine algérienne et de mère d’origine portugaise, convertie à l’islam. Il est né en 1985. À Courcouronnes, dans l’Essonne. Il a trois frères et trois sœurs. Son père est chauffeur routier. Sa famille déménage ensuite à Chartres en 2005.

On ne connaît pas son parcours scolaire ni sa socialisation religieuse. Il est condamné entre 2004 et 2010 pour divers faits de délinquance (violences, vols, contrefaçon de chèques…) sans être incarcéré car les peines ne dépassent pas les deux ans. Entre 2008 et 2010 il a travaillé dans une boulangerie industrielle. Il semble avoir été en contact avec le mouvement Jamaat at-Tabligh. Il se marie en 2008 avec une jeune femme venant d’Algérie. Une fille est née entre-temps. Le ménage cohabite avec les parents et la fratrie jusqu’au nouveau déménagement des parents dans un pavillon qu’ils ont fait construire. Mostefaï résulte habiter à Chartre jusqu’en 2012.

En 2010 il montre des signes de radicalisation et il est fiché et suivi par la police. Le processus qui l’amène à une vision radicale est confus. Il semblerait avoir été influencé par un prédicateur itinérant belgo-marocain, installé en Belgique et paraît-il, aujourd’hui au Caire, Tarik ibn Ali (alias Tarik Chadlioui). Ce prédicateur aurait eu un lien avec Sharia4 Belgium. Il l’aurait écouté dans une mosquée de Chartres. Il semble également influencé via internet. Il fait d’ailleurs la connaissance –peut-être à travers internet- avec Samy Aminour. Il part en Syrie en 2013. Son père va en vain en Syrie pour le rencontrer et le convaincre à revenir. On ne connaît pas son action dans le cadre de Daesh : il n’est pas loquace dans le web. Comme Aminour on le retrouve en Belgique le 12 novembre 2015. Il trouvera la mort dans le Bataclan.

Ahmad Al-Mohammad (faux nom)

Il s’agit du faux nom d’un des deux assaillants encore inconnus du stade de France. Il a fait sauter sa ceinture explosive en causant la mort d’un passant. La personne qui répondait au nom de Al-Mohammed est né à Idleb, au nord de la Syrie le 10.9.1990. On présume que ce passeport a été volé ou était le document d’un soldat de l’armée syrienne décédé.

On ne connaît pas donc l’identité de cet assaillant, mais grâce à ce passeport on connaît une partie de son parcours vers l’Europe. Il a débarqué à l’ile de Léros, en Grèce le 3 octobre, où il a été secouru après le naufrage de l’embarcation qui l’amenait avec d’autres réfugiés. Il a donc reçu un document attestant son statut de demandeur d’asile, il est arrivé à Athènes. Le 7 octobre, il a présenté son passeport au poste de frontière de Presevo, entre la Macédoine et la Serbie ; le 8 octobre il est enregistré au camp pour réfugiés de Opatovac, en Croatie. Depuis il n’y a plus de traces. On ne sait pas par quelle voie il est arrivé en Belgique. Il a été probablement véhiculé à Paris par la Seat.

Les rameaux et les feuilles

Ces personnes jouent un rôle, notamment après les attentats, pour aider dans la fuite. Elles ont été mobilisées dans l’urgence et l’improvisation, directement par les deux assaillants survivants, Abaaoud et Salah Abdeslam, ou bien par les personnes appuis au rôle encore indéterminé.

Concernant l’aide apportée à Abaaoud il s’agit de Hasna Aït Boulahcen, morte avec Abaaoud. Et de Abdoullah C., belge ayant contacté Hasna Aït Boulahcen , Mohammed S. ayant servi probablement d’intermédiaire pour trouver le logement qui devait servir de planque à Abaaoud et à son complice.

Concernant l’aide apporté à Salah Abdeslam en fuite de Paris et en Belgique, ont été inculpés : Mohammed Amri et Hamza Attout, respectivement barman au café Les béguines et dealer dans le même café. Ils ont véhiculé Salah Abdeslam de Paris à Bruxelles. Pour circuler en Bruxelles ou pour se loger, Salah Abdeslam a eu recours à diverses personnes dont : Mohammed A.,Salah A., Lazez A., Samir Z.qui ont été inculpés.

 


[i] Pour citer ce texte : Felice Dassetto, « Les attentas du 13 novembre à Paris. Esquisse d’une sociologie d’un acte jihadiste à finalité terroriste de grande ampleur », in felicedassetto.eu (blog personnel), 8 janvier 2016,21p ; + annexes. Je me réjouis que certains de mes textes soient lus et c’est la raison pour laquelle je les écris. Mais je serais ravi si les personnes qui pensent d’utiliser des éléments de ces analyses, ont la gentillesse de citer le texte qu’ils utilisent.

[ii] Un astérisque qui suit un nom propre renvoie en annexe au profil biographique de la personne. J’ai mis ces profils en annexe pour ne pas allonger et alourdir le texte.

[iii] Sauf exception, et pour ne pas alourdir le texte, je ne citerai pas en détail les sources journalistiques utilisées qui ont fait un travail impressionnant pour informer avec autant de précision que possible. Il s’agit, parmi d’autres de : Le Monde, La Libre Belgique, Le Soir, Le Vif-l’Express, AFP, RTL info, Rtbf, BFMTV, certains extraits de la presse régionale. La notice « Attentats du 13 novembre 2015 en France » dans Wikipedia est assez complète et précise concernant les évènements. Pour les notices biographiques, j’ai également utilisé les sources de presse et l’une ou l’autre notice dans Wikipedia en français ou en anglais. Mon inventaire des informations n’est probablement pas exhaustif. L’information évolue au fil de l’enquête policière. Mon information s’arrête au 8 janvier 2016. Elle est probablement incomplète ou, dans certains détails, erronée. Je rappelle que mon but premier n’est pas l’exactitude absolue, mais d’identifier des éléments factuels permettant de cerner des aspects sociologiques, anthropologiques ou psychosociologiques. Je ne fais pas non plus référence dans ce texte aux nombreux articles et ouvrages qui ont nourri mon information et ma réflexion. Je pense par exemple aux publications documenté et à la qualité du diagnostic de David Thomson, Les Français jihadistes et aux nombreux articles de ce journaliste de RFI. Ou aux analyses de F. Khosrokavar, Radicalisation (avec lesquelles je ne suis pas tout à fait d’accord, mais qui sont très pertinentes). Ou encore aux analyses de Dounia Bouzar, très intéressantes sur le processus de rupture des jeunes due à leur radicalisation, publiées entre autres dans Désamorcer l'islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam. Mais ces analyses me semblent vouloir ignorer trop le rôle des symboliques religieuses, donc des aspects cognitifs, symboliques et idéologiques. Ou encore les ouvrages toujours documentés et avec une large perspective et attention aux processus sociaux de Gilles Kepel, depuis ses travaux initiaux sur les groupes radicaux égyptiens dans les années 1970-80 à l’ouvrage Jihad et au plus récent Passions arabes. J’oublie certainement de nombreuses autres références.

[iv] Je voudrais faire ici une brève parenthèse. Bien entendu toutes les interprétations sont les bienvenues et.. elles sont toutes à débattre. C’est le politologue français très médiatisé Olivier Roy qui insiste, ces derniers temps, sur le caractère nihiliste des jeunes jihadistes allant combattre avec Daesh. Cette dimension existe chez certains, encore qu’il faudrait faire la distinction entre un nihilisme que j’appellerais horizontal (le monde et les autres ne valent rien) et un nihilisme que j’appellerais vertical (l’humanité ne compte pas et doit se soumettre à la volonté divine). Olivier Roy a produit des analyses intéressantes ; entre autres sur le salafisme, dans un ouvrage au titre alléchant : « La sainte ignorance ». Mais sa démarche analytique de politologue, me semble parfois fortement marquée par sa formation initiale de philosophe. À savoir une démarche qui tend à formuler, comme l’écrit Lalande, un « haut degré de généralité » et qui ramène le « savoir humain à un petit nombre de principes directeurs ». Ce que je défends devoir être une analyse du radicalisme jihadiste en termes de complexité, est ramené à un élément : le nihilisme. Il y a quelques années, au début des départs en Syrie, Olivier Roy pointait le caractère « loser » de ces jeunes : ils sont des « perdants ». Ces termes d’ailleurs laissent transparaître une objectivation aux teintes méprisantes. Plus largement, précédemment, il avait affirmé que l’islam était désormais individualiste, obnubilé par l’évidence d'une théorie générale de l'individualisation et sans plus voir les fortes logiques organisationnelles et identitaires collectives. Avant encore, dans la même logique de réduction à un principe, ayant vu que la révolution islamique ne s’était pas répandue comme une flambée dans le sunnisme après la révolution chiite iranienne, ( et sans voir qu’elle couvait et qui développait des nouveaux rhizomes), il a publié un ouvrage intitulé : L’échec de l’islam politique. Un diagnostic définitif intenable malgré qu’il ait cherché d’en expliquer les raisons.On peut comprendre que le fait de ramener à une idée, peut facilement être reprise par les médias ; on peut même en faire un titre à la Une. Mais, hélas ou heureusement, la réalité des sociétés humaines est toujours complexe. Et surtout, ces diagnostics qui ramènent à un principe ne servent pas pour bâtir des politiques de prévention.

[v] Voir par exemple Rouquette M.-L. (1975). Les rumeurs. Paris  : P.U.F. ;Rouquette, M.-L. (1989). La rumeur comme résolution d'un problème mal défini. Cahiers Internationaux de Sociologie, 86, 117-122 ; Rouquette, M.-L. (2000). Rumeurs et phénomènes de masse. In N. Roussiau (Ed.), Psychologie sociale, 329-339. Paris : In Press Editions ;

[vi] Cette interprétation du rapport entre connaissance et action est à approfondir par des travaux aussi divers que ceux de Louis Quéré ou de Don Sperber ou de Raymond Boudon. Le rapport entre connaissance et action devra être approfondi surtout si on entend faire un travail éducatif préventif. J’ai l’impression que souvent on procède par une vision exclusivement rationaliste de la connaissance. Si celle-ci est pertinente dans une démarche éducative courante, elle ne me semble pas l’être dans le contexte de mobilisations comme celles des jihadistes. Ce qui ne veut pas dire, comme je le dis dans le texte qu’il n’est pas question de connaissance.

[vii] Cfr F. Dassetto et B. Maréchal, « Le suicide offensif : clés de lecture » in Maghreb-Machrek, Hiver 2005-2006 :7-14 (N. Spécial sous la direction de F. Dassetto et B. Maréchal, Le suicide offensif en Islam).

[viii] Sur ces questions générales de solidarité parmi les jeunes: Thomas Sauvadet, Le capital guerrier. Concurrence et solidarité entre jeunes des cité, Paris, Armand Colin, 2006. En plus que la désorganisation économique et les rivalités pour le contrôle des ressources locales, l’auteur analyse les multiples formes d’interdépendance locale entre ces jeunes. On peut lire également : Gérard Mauger, Sociologie de la délinquance juvénile, Paris, La découverte, 2009 et du même auteur : « Bandes et valeurs de virilité », in Lagrange (Hugues) (dir.). Jeunesse, violences et société, Regards sur l'actualité, nº 243, juillet-août 1998, p. 29-39.