Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

2015 : année de questions et de zones d’ombre

Felice Dassetto

Noël et Solstice d’hiver 2015

Chacun d’entre nous fait le bilan du temps qui passe à partir de ses sensibilités et de son vécu, de l’attention qu’il a portée à l’un ou l’autre événement en fonction de ses propres attentes. Mon bilan de cette année est, plus que jamais, celui des questions qui n’ont pas toutes les réponses, ou plus exactement, des questions dont on verrait théoriquement des réponses possibles et des voies d’issues, mais dont les voies d’issues semblent actuellement bouchées, impensables. Ce qui pose des questions au sujet de la construction des évidences, des pesanteurs sociales et des logiques de domination.

Je rentiendrai quatre zones d'ombre de cette année. Les faits sombres des attentats du début et de fin d'année et ce qu'ils impliquent comme zone d'ombre qui plane sur l'ensemble du monde musulman. Je poursuivrai avec les zones d'ombre du développement de la mondialisation conteporaine qui nous engage tous dans une course folle, alimentée de promesses ou d'illusions d'avenir économique, technologique, culturel. Je poursuivrai en m'interrogeant brièvement  à propos des vagues migratoires contemporaines. Et enfin, l'actualité et l'engouement contemporain m'amène à m'interroger au sujet de Star wars: une zone d'ombre de propagation d'un certain type de culture. Et pour finir je dirai juste un mot de saison à propos de toute ma perplexité concernant les Plaisirs d'hiver bruxellois.

Les radicalismes islamiques

Beaucoup a été dit, même trop, au sujet de Daesh, et au sujet des attentats de janvier contre Charlie Hebdo et la Superette cacher, et ceux de novembre perpétrés contre des gens en général, coupables de participer à des moments festifs.

Je parviens plus ou moins les logiques géopolitiques qui sous-tendent Daesh, son émergence et son implantation, même si elles sont difficiles à penser avec cohérence tellement elles sont complexes : au Moyen-Orient se jouent aujourd’hui plusieurs guerres en une. Je pense parvenir à cerner tant bien que mal les logiques qui poussent des jeunes, hommes et femmes, à partir en hijra et en jihad : la sociologie des idéologies, de leur construction sociale, assortie d’une réflexion plus anthropologique sur une culture fondatrice me fournissent des instruments pour entrevoir par quel processus social on aboutit à ces formulations extrêmes. Dans cette analyse il importe de prendre en compte aussi des contextes sociaux producteurs des idéologies : en l’occurrence les causes objectives d’un mal vivre. Je les prends en compte, même si je pense, et contrairement à d’autres, qu’elles ne sont pas les causes premières.

Je parviens malgré tout à cerner les matrices idéologiques de propos comme ceux que je lis dans la revue électronique en français, Dar al islâm, publiée par le centre d’information de Daesh Al Hayat, dans son numéro 7, daté de safar 1437. Ddans son éditorial, mis en ligne après les attentats de Paris du 13 novembre 2015, c’est écrit ceci :

« Pauvre France. Elle finit l’année comme elle l’a commencée : dans les larmes et le sang. La minable petite France a été frappée de plein fouet par les lions du Califat lors des attaques bénies du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis. Allah dit : ‘Et ils pensaient qu’en vérité leurs forteresses les défendraient contre Allah. Mais Allah est venu à eux par où ils ne s’attendaient point, et a lancé la terreur dans leurs cœurs. Ils démolissaient leurs maisons de leurs propres mains, autant que des mains des croyants. Tirez-en une leçon, ô vous qui êtes douées de clairvoyance’ (al-Hachir : 2).

Dans une attaque bénie dont Allah a facilité les choses, un groupe de croyants des soldats du Califat –qu’Allah lui donne la puissent divine- a pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la croix en Europe : Paris.

Un groupe ayant divorcé la vie d’ici-bas s’est avancé vers leur ennemi en cherchant la mort dans le sentier d’Allah, en secourant Sa religion, Son prophète et Ses alliés. Ils ont été véridiques avec Allah et c’est ainsi que nous les considérons. Allah a conquis par leurs mains et a jeté l’effroi dans le cœur des croisés sur leur propre terre.

Huit jeunes frères munis de ceintures explosives et de fusils d’assaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française : le stade de France lors du match de deux pays croisés, que sont la France et l’Allemagne et auquel assistait l’idiot de France, François Hollande, le Bataclan où étaient ressemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversions, ainsi que d’autres cibles dans divers arrondissements de Paris et ce simultanément. Paris a tremblé sous leurs pieds et ses rues leur sont devenues bien étroites. Le bilan de ses attaques est d’au moins 200 croisés tués et encore plus de blessés. Le louange et le mérite appartiennent à Allah ».

Je ne mets pas ces propos sur le compte du seul délire et d’une exaltation mortifère : ils sont le résultat de constructions et de filiations idéologiques. Pour cette raison ces propos sont à prendre très au sérieux pour leurs conséquence set leur impact. 

On peut analyser également la constitution de ces réseaux, bien que ce que la police met en lumière semaine après semaine à propos du réseau assez ample qui a orchestré les attentats du 13 novembre reste à cerner. Quel lien entre centralisdme de la décision et éclatement de l'éxecution? Comment comprendre que ce dispositif terroriste ait pû se mettre en place avec une telle ampleur et habilité au nez et à la barbe des différentes forces de sécurité? Serait-il dû au fait que ces forces sont maintenant plus engagées à une surveillance via des moyens electroniques et sont peu sur le terrain, alors que les gens de ce réseau semblent avoir agit surtout à travers des mobilités physiques et peu par communication électronique? Quelle est la part d'improvisation géniale et celle d'organisation planifiée?

Dans la décision prise par l'Ocam et le gouvernement  de bloquer Bruxelles quelle a été la part d'extrème prudence, la part de stratégie alarmiste à propos de Bruxelles, notamment par une classe politique flamande, qui voit Bruxelles comme un autre monde qu'elle ne connaît pas? Qu'elle a été la part de réponse aux arrogantes critiques françaises?

Quoi qu'il en soit, tant bien que mal, je parviens à analyser tant bien que mal l'ensemble des ces questions.

Il me reste une question qui renvoie aux idées et aux pesanteurs collectives. Qu’est qui a fait que dans l’islam sunnite (peut-être aussi dans le chiisme, mais sous d’autres formes), parmi les responsables et les intellectuels, alors qu’ils réprouvent ces actes, il y a une telle difficulté à assumer l’ambiguïté du rôle de certaines lectures de l’islam, devenues ordinaires, banalisées depuis 40-50 ans et qui alimentent les prémisses d’une radicalisation et les prémisses de ces discours. Si on entend extirper la vision radicale de l’islam et de l’infatuation qu’elle exerce sur certains jeunes, sans une révision fondamentale, et urgente, tout discours et pratique de déradicalisation resteront vains. Certes, des jeunes musulmans ont lancé la campagne : « nous sommes là ». C’est généreux et c’est à leur honneur. Mais ont-ils les instruments de pensée, concernant leur propre religion, pour que ce propos « nous sommes là », devienne opérant ? Ont-ils la capacité de dire « nous sommes là », avant tout, car c’est le plus important, à l’intérieur de la communauté musulmane croyante et pas seulement par rapport au monde extérieur à cette communauté ? Et surtout, celles et ceux qui ont et qui prétendent avoir une position d’autorité, qui ont ou devraient avoir les instruments intellectuels, que disent-il au sujet de ces discours radicaux? Se limitent-ils à dire, comme le faisait encore récemment le président de l’Exécutif des musulmans de Belgique dans un encart sur les religions, financé par « be equal et be.brussel »,inséré dans l’hebdomadaire gratuit, Agenda, du 11-17 décembre 2015  que: « Littéralement ‘islam’ signifie ‘paix’. La paix est un concept essentiel pour les musulmans. Ce n’est pas pour rien que ce mot revient 30 fois par jour dans nos prières ». Très bien : ce monsieur comme de nombreux musulmans et musulmanes, vivent en paix leur religion. Il n’y a aucun doute là-dessus. Mais a-t-on soumis à critique cette idée que l’islam est, par définition, paix ? Dès le moment initial, le Prophète n’a-t-il pas utilisé la guerre et les armes pour propager sa religion ? Combien de batailles a-t-il dirigées ? Elles font partie de la narration habituelle à la gloire du Prophète, assortie des distinctions subtiles entre guerres défensives et guerres offensives. Les versets du Coran ne contiennent-ils pas aussi des paroles de violence et de guerre à côté de paroles de paix? Que faire de ces versets ? Et la parole de « paix », évoquée n’est-elle pas une parole de paix pour ceux qui sont dans l’islam, pour ceux qui se soumettent au Dieu de l’islam ? Et pour les autres ? Une pense religieuse critique ne devraient pas s’exercer  afin de se demander comment poser ces questions aujourd’hui, au lieu de répéter des phrases qui ressemblent à des slogans de propagande? Y a-t-il des intellectuels musulmans, clairement situés dans l’espace de la croyance, solidement formés et qui ont le courage de rompre avec ces chapes de plomb discursives ?

En relation avec ces aspects, après une absence de Belgique d’une bonne quinzaine de jours, je suis juste rentré pour voir au journal télévisé l’annonce par le ministre de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Claude Marcourt, de la publication d’un rapport produit par une commission autour de la formation des cadres de l’islam. Ce rapport peut être lu sur le site du Ministre. Les propos du Ministre et ceux des deux coprésidents de cette commission (deux universitaires ou ancien universitaire, non musulmans) ne me semblaient pas fort clairs ni fort convaincus. Les résumés de la presse n’étaient pas fort clairs non plus. J’ai été alors lire ce rapport sur le site du ministre Marcourt. Ce rapport contient des choses intéressantes, des choses évidentes depuis longtemps ; le rapport a le mérite de les pointer. D’après la presse, quelques centaines de milliers d’euros semblent avoir été dégagées pour mettre en œuvre une série d’actions. Ce n’est pas clair si c’est pour une fois ou si c’est un budget structurel. Parmi les initiatives proposées, il y en une qui me paraît constituer une zone grise et que le Soir annonce comme « la » proposition clé du rapport. C’est la constitution d’un « Institut de promotion et de coordination des initiatives relatives aux formations sur l’islam » (paragraphe 61 du rapport). Cette institut, qui devrait prendre la forme d’une asbl, sera composé d’universitaires et de musulmans. Cette proposition me semble revenir à l’ancienne idée du ministre Marcourt de constituer un « institut public de l’islam ». Cette instance me semble mélanger les choses et en particulier d’une part les études universitaires sur l’islam dans la tradition orientaliste et islamologique ou dans la tradition des sciences sociales et d’autre part l’enseignement doctrinal de seule compétence des institutions cultuelles. Est-ce une volonté centralisatrice d’un ministre à la poigne de fer ? Volonté de contrôle ? Volonté de mettre les musulmans sous la tutelle des universités  au moins dans certains domaines? Ou plus simplement et plus platement, volonté de mettre les universités en position pour mettre la main sur le (petit) magot d’argent dégagé par le Ministre ?

Les musulmans auront-ils la capacité d’initiative pour, notamment en matière de création d’une future faculté de théologie islamique, s’affirmer et s’autonomiser de la tutelle des mandataires des universités, parfois en même temps délégués sous-jacents du Ministre, comme sont autonomes la faculté de théologie catholique de l’UCL ou celle de théologie protestante ? L'introduction des universités, en compétition entre elles et porteuses malgré tout d'une guerre (froide mais bien réelle) entre piliers idéologico-politiques, ne va pas introduire des querelles politiques qui compliquent encore un peu plus le tableau (d'autant plus qu'il y a un peu d'argent à la clé)? Mais surtout, les responsables musulmans ou ceux qui en prétendent le titre, seront-ils capables de porter un projet d’envergure ? En auront-ils les moyens intellectuels ? Construiront-ils un minimum de cohésion sociale interne indispensable, mais très faible aujourd’hui? Seront-ils capables de mobiliser les rares ressources intellectuelles, bien au-delà du Conseil des théologiens, évoqué dans le rapport, mais qui a montré depuis des années ses limites et son insuffisance ? Et en amont de tout, les musulmans ne doivent-ils pasavant tout oeuvrer avec patience pour consolider un projet, mûrir une cohésion, pour que dans quelques années un projet substantiel puisse voir le jours. On l'a vu par le passé: vouloir aboutir vite à un résultat est aller tout droit dans un mur ou se limiter à faire des effets d'annonce.

Radicalisations mondialisantes

Il y a une autre évidence et une autre lourdeur qui s’impose, qui s’affirme mais qui créée des larges zones d’ombre : l’unification du monde sous l’empire et sous le règne des marchandises. Évidence soutenue, imposée par trois forces aujourd’hui irrésistibles : le capital financier qui domine la scène de l’économie ; l’innovation technoscientifique, poussée certes par recherche scientifique mais tout autant, si pas plus, par la nécessité de valorisation accrue du capital et qui impose ses logiques au devenir; les publicitaires, ces nouveaux moralistes de la vie collective qui clament, prêchent ce qu’est la vie bonne (celle de la marchandise), ce qu’est la vie désirable et qui inondent et saturent le sens de ce qu’est et que doit être la vie aujourd’hui.

On échappe très difficilement au radicalisme de ces évidences tout comme on échappe mal à l’évidence des promesses qu’elles avancent : à savoir aux discours qui clament que cette course à la production, non seulement permet la croissance, mais qu’elle serait porteuse d’emploi. Cela fait au moins quarante ans qu’on entend cela. Par quel mécanisme se fait-il qu’on continue à le croire ?

Ce monde marchandisé, sur-marchadisé par une profusion d’objets, le plus possible accessibles, désirables par tous, disponible par tous, chacun à son niveau - la montre Cartier pour les uns et la montre qui lui ressemble à 10 euros, fabriquée en Chine, pour les autres - est de plus en plus une évidence, pour tous. Le monde des objets construit de plus en plus, chez les jeunes et moins jeunes, et de manière exclusive, nos identités personnelles et sociales. Cette évidence désormais partagée par la grande majorité légitime pas mal de choses.

Il légitime la course effrénée de l’économie contemporaine. On parle beaucoup des burn-out au travail, on essaie de corriger, mains on ne voit pas que les rythmes de travail sont en connexion directe avec l’évidence de la course compétitive au monde hyper marchandisé, piloté la nécessité d’accroître les bénéfices du système financier. L’opposition que suscite le Traité transatlantique ne semble pas prendre en compte le fait que ce traité ne fait que donner libre cours à la course à la marchandisation libre et accrue, ce qui est désiré par le plus grand nombre.

La fascination pour les technologies, si prégnante et si peu critique chez les jeunes et les moins jeunes, fait partie de cette évidence collective. Puisque les technologies existent, il faut les utiliser. Puisque Facebook est là, en avant toute : passons-y notre temps, consturisons nos identités via cette technologie. Je ne suis pas du tout d’hostile à l’innovation technologique. Que du contraire. Mais je me pose des questions : innovation technologique pour quoi faire, pour quelle utilité ? Dire que c’est parce qu’il y a un marché est-il un argument suffisant ? Financer par l’argent public des innovations technologiques dans cette seule perspective est-il logique ?
Prenons par exemple l’innovation technologique appliquée à la mobilité. Depuis trente ans, les pouvoirs publics et les entreprises financent des recherches afin de pouvoir fournir aux usagers, en temps réel, l’état du trafic automobile dans les villes. Le but est de permettre de renseigner des parcours qui permettent d'échapper aux embouteillages. Ceci veut dire, au-delà du langage technologiquement séduisant, comme celui de la « ville intelligente », ou plutôt des « Smart cities », car dit en anglais apparaît encore plus séduisant, parvenir à faire circuler simultanément le plus de voitures possibles au kilomètre carré. Est-ce que vraiment la saturation automobile de toute la ville, simultanément, est un objectif souhaitable ? Est-ce que l’accroissement de véhicules automobiles « intelligents », circulant en même temps est ce que les citadins souhaitent ? Et pourtant c’est vers cela qu’on chemine.

À propos de technologies, j’ai lu en 2015 le passionnant ouvrage d’Eric Sadin, La vie algorithmique. Critique de la raison numérique, Paris, éd. L’Echappée. Le Soir du 17 décembre 2015 a publié une longue et claire interview de cet auteur. Sadin est un jeune philosophe français qui interroge la pénétration du numérique dans nos quotidiens personnels, grâce à la fascination pour les technologies. Le numérique, nous dit Sadin, régule, assiste et dicte la norme, de plus en plus sur nos vies privées, mais également au travail, au nom de conformité et de l’exemplarité de ce qui est dicté par les machines et leur programmation. Dans le livre, il pointe aussi les macro-données, récoltées par toutes sortes de canaux et qui vont dire et dicter ce qu’est la norme. Nous plongeons à tête baissée dans cette régulation externalisée et machinisée ; le politique y plonge au nom de l’efficacité et de la rentabilité. Dans le prolongement de ces réflexions, le scandale de Volkswagen, rappelé par Sadin, nous ouvre les yeux sur deux choses. D’une part comment des dirigeants d’une entreprise ayant un passé aussi sérieux de WV, dans un but de rentabilité à court terme et certainement pour confirmer leurs gains faramineux (que l’ancien président de VW, apparemment, continue à percevoir malgré son éviction) et doper les ventes, afin que les dividendes des actionnaires soient avantagés, en viennent à institutionnaliser un mensonge à cette échelle. Et d’autre part, ils peuvent le faire, comme le rappelle Sadin, au nom de « l’invisibilité du computationnelle », cette tromperie cachée grâce aux vertus de l’informatique.

Ce modèle de développement économique-technologique-culturel, engendre une profonde injustice sociale par l’écart de richesses et de perspectives qu’il produit entre ceux qui parviennent à chevaucher ce mode de mondialisation-là et ceux qui, à un titre ou un autre, en restent en marge ou simplement travaillent dans des domaines non mondialisés et donc moins rentables. Cette interrogation à partir de l’idée de justice sociale, posée par de nombreuses personnes, devient purement rhétorique, car à l’heure actuelle, il n’ pas la moindre perspective de réponse, tellement les évidences, les intérêts sont installés. Mais alors se pose la question suivante : faut-il vraiment que des expressions politiques nationalistes, protectionnistes, d’extrême droite ou guidées par des leaders autoritaires providentiels prennent le pouvoir pour que le bon sens apparaisse pour dire que ce modèle doit impérativement être abandonné ou au moins sérieusement corrigé ? On critique vertement les partis d’extrême droite et ceux qui votent pour eux : mais ne faudrait-il pas critiquer encore plus vertement une classe dominante et dirigeante et ses acolytes de tous niveaux, aveugle, qui pour protéger ses immenses avantages, ses patrimoines, ses évidences culturelles, est complètement fermée à toute révision, à céder la moindre once de richesse ou de pouvoir d'orientation? Et ce qu’on dit pour la justice sociale on peut le répéter pour l’environnement.

De ceci les questions : faut-il vraiment poursuivre de manière aveugle l’actuel modèle de développement fondé sur la croissance, la force de la mondialisation ? Comment concilier innovation technologique et sagesse de consommation ? Comment concilier innovation technologique et interrogation critique sur l’innovation ? Comment sortir l’innovation technologique de sa captation dominante par la course folle du capitalisme financier mondial ? Par quels mécanismes nos sociétés contemporaines peuvent parvenir à prendre distance des évidences et de dominations culturelles ?

Refugiés, migrants

2015 sera l’année qui a ouvert une page nouvelle dans l’histoire des mouvements de populations dans lesquels se sont mêlés des déplacements de populations pour des raisons d’asile politique et des migrations fondées sur des raisons de recherche de travail ou fondées sur la quête d’entrer dans une société rêvée et à maintes égards illusoire.

J’ai déjà posé dans un article de ce blog en septembre dernier (Immigrations et réfugiés politiques : à la recherche d’un cap), quelques questions à ce sujet. Elles me restent toutes et en particulier celles plus urgentes.
Comment la société parviendra à insérer ces nouvelles populations ? Pour nous illusionner un peu, les médias, comme la RTBF, nous parlent d’un médecin syrien qui intervient comme bénévole-traducteur à Médecins du monde. C’est très bien, c’est généreux de la part de la RTBF, et ce que ce monsieur fait est digne d’éloges. Mais la question est ailleurs. Comment le marché du travail se trouvera bousculé entre ces nouvelles présences dont une partie acceptera du travail, rare, à n’importe quelle condition et des populations implantées, réticentes face à certains types de travail et à certaines conditions du travail ? Je pense que Bruxelles en particulier est dans une situation explosive à ce sujet. Déjà que son taux de chômage est intolérable, ses services sociaux publics et les budgets d’assistance au comble de leurs possibilités. Comment parviendra-t-elle à absorber ce nouveau choc ?

Deuxièmement : je continue à penser que manque une synthèse sur l’interprétation des flux migratoires contemporains. On balance entre certains qui refusent les migrations et à l’opposé ceux qui continuent à clamer que l’Europe a besoin de migrants en raison du vieillissement des populations et en raison du fait que ce sont des nouveaux consommateurs, etc., etc.. Arguments peu convaincants tant les uns que les autres. Peut-on continuer à développer une politique qui bouche les trous au plus pressé au jour les jours, en absence d’argumentaires solides et documentés, alors que la question est aussi sensible ? Car elle concerne celle des identités collectives, de la capacité de maîtrise des contextes.

Star wars

L’évènement de cette fin d’année de nos sociétés riches, fameusement lancé par les mécanismes publicitaires, c’est la nouvelle version de Star wars. Le film attendu. Je me souviens du premier film de Lucas sorti à la fin des années 1970. Les qualités narratives et filmiques sont évidemment à l’origine du succès qu'il avait reporté. Les ressorts habituels, celui de la lutte entre le bien et le mal, celui des héros positifs et négatifs sont bien en place. Idées simples, un peu simplistes, mais inscrites dans un tissu narratif multiple et rebondissant. Mais à l’époque, il y avait aussi des raisons contextuelles qui expliquent le succès.

Tout d’abord la réalité technologique : les années 1970 surtout la deuxième moitié, sont celles du grand tournant des « nouvelles technologies » de l’information et des communications. Ces technologies étaient sensées sortir des années de plomb de la crise pétrolière et des impasses de l’économie des Trente glorieuses ; elles étaient sensées nous sortir peut-être également des années des affrontements idéologiques de gauche et de droite. Et voilà que Star wars nous montre l’horizon à venir. Et ce n’est pas à la manière de la science-fiction traditionnelle, comme celle d’Asimov ou bien d’autres qui parlait des robots, mais comme des réalités lointaines. Ce monde technologique est désormais proche, celui de l’informatique, des lasers, des télécommunications, des fusées spatiales. C’est la projection imaginaire d’un monde en train de se faire et dont on voit déjà les premiers indices dans le monde réel. C’est de l’imaginaire et du rêve, mais déjà ancré dans le concret.

Et ce monde à venir est aussi celui de la guerre. Le programme appelé Initiative de défense stratégique (IDS) de Ronald Reagan est baptisé pour les besoins de la communication, la « guerre des étoiles », malgré les protestations de George Lukas. Ce programme a été lancé en 1983, quelques années après la parution des films de Lukas. Mais déjà dans les années 1970, la question était dans l’air. En 1972 dans le cadre des négociations entre URSS et USA pour limiter l’escalade des missiles à tête nucléaire, le traité Anti-balistic missile (ABM) est signé. Il s’agit de limiter les missiles antimissiles et de s’entendre au sujet d’une non-militarisation de l’espace, de ne pas transférer dans l’espace la course aux armements. C’est-à-dire : il ne faut pas d’armes balistiques ou d’autre type dans l’espace. En somme, la question de l’occupation armée de l’espace et de la guerre dans l’espace commençait à être dans l’air. Le programme IDS de Reagan rompt la logique de l’accord ABM. Le but est de faire une course en avant dans la technologie des armements et faire plier ainsi l’URSS, incapable de suivre technologiquement et économiquement une course aux armements dans l’espace. Et ce sera réussi. L'IDS se fondait sur les nouvelles technologies spatiales, de télécommunication, d’informatique, de laser pour installer dans l’espace des satellites armés pouvant stopper les éventuels missiles à l’aide de missiles classiques ou de technologies laser superpuissants. Le but est de créer un parapluie de protection des USA et de ses alliés. L’imaginaire de la « guerre des étoiles » pouvait être instrumentalisé, malgré les protestations de Lucas, pour préparer le terrain de ce programme et le légitimer aux yeux de l'opinion. Le film avait concrétisé ce cocktail technologique et avait visualisé ce que pouvait être cette guerre du futur. Une guerre dans l’espace. Un nouvel imaginaire de la guerre s’ajoutait à celui de la guerre classique faite d’hommes, de sang, de mort. On entrait dans une nouvelle guerre, rationnelle, relativement propre. On ne voit plus trop de sang couler, les hommes ne transpirent plus, des forces meta-humaines agissaient. Le mal absolu et le bien absolu s’affrontent par clones et robots interposés.

Le troisième contexte est celui du néolibéralisme. Lors de la parution de la première série des Star wars, Tatcher et Reagan s’apprêtaient à arriver au pouvoir. Les idées néo-libérales sont dans l’air : les échanges économiques doivent primer avant tout; à la limite, malgré et au-delà des querelles idéologiques. Le film nous montre que dans cette guerre entre le bien et le mal, alors que le monde du mal est fait de gens embrigadées, homogènes, obéissants (comme un monde communiste des étoiles), dans le monde du bien, un public varié de types vivants, fait du commerce, se faufile dans cette lutte entre le bien et le mal. Le commerce entre types et mondes divers se fait, les marchandises s’échangent. L’URSS s’écroulera, la Chine ouvrira les portes de son commerce ; la mondialisation de l’économie, de la production et des échanges se réalise. C’est le monde du bien , le monde qui sait que la « force est avec toi », sans hésitations. C’est une saine bonne culture nord-américaine, c’est la production d’une évidence et d’une vision du monde et d’être au monde. Certains parleraient de ce film comme faisant partie, malgré lui peut-être, de la production du soft-power des Usa. Cela va, me semble-t-il bien au-delà de la Guerre des étoiles. Le mythe fondateur des Etats-Unis est celui d’un peuple élu. Les puritaines calvinistes du Mayflower, fondateurs de l’indépendance, croyaient en l’élection divine. Mais pas uniquement celle des individus. Dieu a confié à ces élus la mission de régénérer le monde et préparer l’avènement d'un monde nouveau. Et dans l’histoire des USA cela a été et est toujours, pour le meilleur et pour le pire, pour intervenir lors de la Deuxième guerre mondiale ou pour entrer en guerre au Vietnam ou contre l’Iraq en 2003. Ils sont convaincus de toute manière que la force est avec eux.

Plaisirs d’hiver

Dans cette fin d’année d’incertitudes, j’ai toutefois une certitude. Je n’irai pas aux « Plaisirs d’hiver » organisés par la ville de Bruxelles, cet ersatz des marchés de Noël, exemple même de la platitude culturelle. Voulant déchristianiser les fêtes de Noël et leur symbolique, ne sachant pas trouver une symbolique en remplacement, même pas celle de renouer avec la célébration de la symbolique de la lumière, on a fait des « Plaisir d’hiver » la célébration de la bouffe et de l’alcool. Le tout calculé en millions de chiffres d’affaire et en millions de visiteurs. La platitude.

Ceci dit, bonnes fêtes de Noël à celles et à ceux qui célèbrent la fête de la nativité de Jésus et qui goûtent avec plaisir à toutes les symboliques, religieuses ou non, qui lui ont été associées au fil du temps. Une bonne année à ceux et celles qui suivent le rythme de l’année couramment utilisé chez nous. Quoi qu’il en soit, à tout le monde, à vos familles, tous les vœux de bonheur, de prospérité et de pensée critique.