Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

2050 : Avenir en catastrophe ?

À propos d’une exposition aux Musées des Beaux arts de Bruxelles et des thèses de Jacques Attali.

Felice Dassetto

10 octobre 2015

 

Les Musées royaux des Beaux-arts de Bruxelles ont organisé une exposition étonnante : « 2050 : Une brève histoire de l’avenir », qui sera visible jusqu’au 24 janvier 2016.

Cette exposition a comme point de départ et comme fil conducteur le livre de Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir (publié en 2006 chez Fayard et réédité en poche) et a été lancée à grand renfort de communication relayée par les médias. Ce livre est une synthèse de thématiques développées dans les ouvrages précédents.

À l’époque de sa première publication, le livre avait déjà suscité des débats.

Il avait été accueilli dans le silence ou avec perplexité dans les milieux académiques et scientifiques. Les larges thèses des livres d’Attali, son « industrialisation de l’écriture », comme l’écrivait la revue Hérodote http://www.herodote.net/Un_nouveau_Moyen_age, 15.05.2014), ne sont pas fait pour plaire au monde scientifique. A raison et à tort, car le silence du monde académique et scientifique montre aussi la difficulté des sciences humaines contemporaines, spécialisées et sectorialisées, à proposer des synthèses et à avoir un regard d’ensemble et un peu prospectif sur le devenir du monde. Il est vrai que J. Attali réduit souvent la complexité du monde à une thèse à laquelle il a l’habilité extraordinaire de ramener les faits, dans une mise en scène très bien écrite. À cela s’ajoute la tendance de J. Attali à faire croire que toutes ses idées viennent de lui, alors qu’il puise dans des auteurs et des travaux, sans jamais les citer : dans sa logique marchande de la production et de la commercialisation des idées, il doit se présenter comme un auteur absolument unique et original, ce qu’il est en partie par ses intuitions et sa capacité de synthèse remarquables, mais pas en absolu. Il doit y avoir également, dans le monde scientifique, une sorte de jalousie à l’égard de cet auteur qui parvient à avoir une large audience et qui gagne des millions avec les petits livres qu’il multiplie.

L’idée de l’exposition est de mettre en parallèle les thèses de Jacques Attali avec des œuvres d’artistes contemporains. L’idée de cette articulation est remarquable, car les artistes portent souvent un regard aigu sur les réalités et c’est d’autant plus intéressant que cette exposition met en lumière des œuvres d’artistes contemporains. Une exposition semblable a lieu au Louvre en mettant en rapport des œuvres anciennes et des œuvres contemporaines avec l’ouvrage de J. Attali.
Les thèses contenues dans cet ouvrage sont exposées très clairement.

Dans l’histoire de l’humanité, écrit l’auteur, se sont succédé trois grandes ères : l’ère de l’ « ordre rituel », centre sur la référence divine ; celle de l’ « ordre impérial », qui se centre sur l’espace, le territoire ; et enfin l’ère de l’ « ordre marchand », centrée sur la valorisation de l’individu marchand. On pourrait discuter cette répartition, qui, entre autres, me semble être plutôt une lecture (à discuter) de l’histoire de l’Occident, plutôt que de l’humanité.

Mais passons, ce n’est pas le plus important pour la suite du propos. Car la deuxième étape du raisonnement consiste à détailler le devenir de l’ordre marchand, qui, selon Attali, s’installe depuis le 13° siècle. Dans cette mise en forme du monde, tout se passe autour de la succession de pôles urbains, souvent des ports, qui sont autant de « cœurs » d’inventions technologiques et d’évènements politiques : cela commence par Bruges, suivi d’Anvers, de Gênes, d’Amsterdam, de Londres et enfin de Los Angeles et la Californie. Il me semble de Fernand Braudel parlant de la Méditerranée avait déjà parlé des ports et de leur rôle (dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe ‑ XVIIIe siècles), Paris, Armand Colin, 3 volumes, 1979). Le dernier pôle, celui californien est celui de la révolution de technologies de l’information et de la communication. Tous ces « cœurs » dénombrés par J. Attali appartiennent exclusivement à l’histoire de l’Occident. Il n’y a jamais eu des villes-cœur, également dans d’autres parties du monde, entre le XII° siècle (et avant) et l’époque contemporaine ? L’ordre marchand a-t-il attendu le XII° siècle pour émerger, éventuellement ailleurs qu’en Europe ? Aux historiens de répondre.
Mais ceci ce ne sont que les prémisses, car Attali veut faire de la prospective et nous dire ce qui sera notre avenir proche. C’est le troisième moment de son raisonnement et c’est avant tout de cet avenir que l’exposition aux Musées des Beaux-arts veut parler.

L’avenir proche se dessine pour Attali de manière assez simple. Pour lui, notre monde contemporain voit la fin de Los Angeles, comme ville-cœur unique (et des États-Unis comme moteur central du monde), car un monde multipolaire s’annonce. Depuis la fin de l’URSS, depuis la montée des puissances émergentes, beaucoup d’auteurs ont écrit au sujet du monde multipolaire et du déclin supposé de la puissance américaine.

Pour Attali, ce monde multipolaire, en tensions, permettra la domination totale du marché qui érodera les États-nations. Le monde sera dominé par ce qu’il appelle l’hyperempire, à savoir un monde dans lequel règne l’ordre marchand, l’hyperconsommation, l’hypergaspillage. Et dans ce monde, prendra le pouvoir l’élite « nomade », celle qui sait chevaucher la mondialisation. Ce monde sera assorti de crise des ressources minérales, énergétiques. Ceci aboutira, fatalement -et c’est annoncé pour 2050- au royaume de la violence et au temps des  « hyperconflits » dans lesquels toutes sortes de guerres interétatiques et extra étatiques seront menées. Ce sera un état de guerre généralisée. Ceci rapidement dit, car Attali détaille son analyse.

Après quoi, peut-être, si l’humanité survivra, du fond de l’abîme devenu intolérable, naîtra, ou pourrait naître, un monde nouveau, une « hyperdémocratie ». Il s’annonce déjà par des ONG humanitaires, par les technologies produisant une intelligence collective, par le début d’une économie participative.

Étrangement, selon Attali, dans cette nouvelle hyperdémocratie, il n’y aura plus des rivalités d’intérêts, de violence, mais il y aura juste un monde de coopération, de fraternité, d’intelligence collective. Au regard catastrophiste porté sur les années présentes et à venir, succède le miracle d’un monde nouveau, fait de coopération grâce à l’internet, fait de générosité généralisée, fait d’un monde de bien. La salle de l’exposition qui présente ce nouveau monde m’est apparue assez vide et illusoire, reflet du texte d’Attali, alors que les salles précédentes noircissaient encore davantage le sombre tableau de l’auteur.

Je me demande quelle était l’intention d’Attali en écrivant ce livre et en promouvant cette exposition et celle du Louvre.

Ou bien c’est vraiment ce qu’il pense actuellement. Mais alors il est devenu fameusement pessimiste. Il a participé aux hautes sphères du pouvoir (réformiste, ayant été proche de Mittérand), mais il semble penser que de ce côté-là il n’y aura pas d’avenir positif. La démarche réformiste ne semble plus pouvoir porter des fruits. Il n’y a que par des voies parallèles et alternatives que surgiront des étincelles d’espoir, déjà présentes aujourd’hui. C’est d’ailleurs ce que, depuis des années, le sociologue allemand Ulrich Beck évoquait en parlant du « subpolitique ». Et en effet Attali, depuis 1998 a fondé l’association qui s’appelle aujourd’hui « Positive Planet » pour la promotion d’initiatives de solidarité et des actions alternatives. Je ne sais pas bien ce qui est fait de concret dans cette ONG.

Dans le dernier chapitre de son livre, consacré à la France, propose des pistes, bien modestes et prudentes, pour réduire les inégalités, pour faire émerger le monde nouveau. Maintenant, il semble affirmer que rien n’est plus possible pour arrêter l’élan vers l’abîme de l’hyperempire et de l’hyperguerre généralisée après laquelle, viendrait peut être un avenir nouveau.

Ou bien, Attali ne pense pas en termes catastrophistes, mais a voulu faire œuvre pédagogique : à savoir montrer un scénario possible de l’avenir qui se réalisera si on laisser aller les tendances actuelles dominantes sans réaction. Dans ce que j’ai pu lire des commentaires à ce livre et à ces expositions ainsi que dans les interviews données par Attali ces derniers temps, je n’ai rien lu concernant cette hypothèse éventuelle.

Quoi qu’il en soit, dans une hypothèse comme dans l’autre, Jacques Attali semble conclure et semble vouloir lancer le message que ce monde n’est pas réformable et qu’aucune tentative de réforme ne permettra de sortir de l’élan vers l’abîme.

L’utopie alternative qui en résulte me semble déconnectée, devenir rêverie, espoir à l’état pur d’un avenir meilleur qui serait préparé par des hypothétiques « forces du bien ». Et c’est un peu le message de la dernière salle de l’exposition, celle consacrée à l’hyperdémocratie à venir, qui m’est apparue plutôt creuse et insignifiante.

En me promenant dans cette exposition, je voyais des enseignantes du secondaire faire le parcours, échanger, certainement pour préparer une visite avec leurs élèves. Je me demandais ce qu’elles pouvaient bien raconter à propos de l’avenir du monde à ces adolescentes et adolescents.

Ne faudrait-il pas s’interroger plus à partir d’une critique radicale certes, mais constructive, en cherchant davantage et d’urgence les voies pour en sortir, pour susciter d’ores et déjà une action de réforme. Mais alors il faudrait que le diagnostic sur les tendances négatives porte également sur les raisons sociologiques qui rendent possible ce fonctionnement du monde. Sans oublier que tout monde passé, présent ou à venir, se construit toujours dans une tension entre coopération et violence, entre intérêt général et intérêts partisans et que le propre des démocraties est d’inventer les mécanismes qui tentent de faire prévaloir un devenir le moins insatisfaisant possible pour le plus grand nombre. Le tableau dessiné par Attali tétanise et tout compte fait, laisse inchangées les choses, en attendant l’abîme d’où sortira, peut-être, la renaissance.

Une exposition à voir, éventuellement un livre à lire. Mais, selon moi, pour en débattre largement.