Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Les rites : Fête « nationale », Tour de France, Ramadan

Felice Dassetto

24 juillet 2015

Tout groupe humain, depuis toujours, invente des rites. Les rites sont des conventions, des manières de faire, réitérées dans le temps, par lesquelles les membres d’un groupe se reconnaissent. Peu importe la nature du groupe : une famille, un clan, un Etat, un village ou une ville, un groupe religieux, sportif, professionnel….

Les religions ont été championnes pour inventer des rites afin de baliser le chemin vers Dieu. Rites d’autant plus importants dans le cas des religions que le Dieu auquel les croyants s’adressent ne dit rien. Il est muet. Mais le croyant, à l’intérieur de soi, n’est pas muet : dès lors, il a besoin de se dire que ces rites sont issus d’une parole de Dieu, sont une exigence de ce Dieu, sont agréables à Dieu. Les pouvoirs également, de l’ancienne Egypte aux Etats-nations, s’entourent de rites pour consolider le consensus autour d’eux, pour se magnifier.

Par les rites, un groupe se donne à voir, se rend visible de manière concrète et chaude en suscitant des émotions festives ou endeuillées, agressives ou transcendantes. Sans rites, les identités collectives ne peuvent s’appuyer que sur la raison ou le calcul d’intérêts ; les identités deviennent froides, moins lisibles, moins vécues. C’est un des problèmes de l’Union européenne qui n’a pas su se doter de rites collectifs, même pas une fête commune européenne capable de réactualiser un mythe fondateur. Elle n’est que calcul, intérêts et procédures.

Mais les rites, dans une dimension plus ordinaire, rendent également possible la vie sociale courante. Sans les rites de politesse, de savoir-vivre, de civilité ordinaire, la vie d’un groupe devient moins prévisible ; la communication entre personnes devient moins facile. Certains quartiers urbains ou des banlieues connaissent la fracture de communication due à l’absence de rites de civilité communs.

Les rites rendent également moins fatigante la vie psychique de chacun ; sans rites, on devrait inventer chaque matin la vie et les relations aux autres. Sans rites individuels, sa propre identité personnelle devient plus fragile.

Chez les individus ou dans la vie collective, les rites ont tendance à se rigidifier, à devenir des conventions rigides. La « convention » devient « conventionnalisme ». Le rite s’impose comme une obligation, comme une nécessité, parfois absolue, nécessaire, obsessionnelle. Le respect du rite devient fétichisme : le rite se finalise à lui-même. C’est le rite pour le rite, quoi qu’il en soit, même s’il ne fait plus sens. Ce n’est que l’obligation qui fait sens.

Les rites comme tout autre aspect de la culture humaine vieillissent, même s’ils s’imposent parfois comme éternels. En vieillissant et en se décalant par rapport au contexte, les rites tendent à ne plus être porteurs de sens. Les réinventer, en inventer des nouveaux, est un défi constant.

En général, les rites qui demandent une participation intense de tous, sont les plus efficaces. Ceci est vrai également pour les religions. Les rites fondés sur la manipulation intense du sacré et un engagement psychique conséquent, motivent et mobilisent. Tout comme ceux qui engagent les individus, leurs corps, tels les pèlerinages ou les jeûnes. Les rites mollasses qui transforment les adeptes en spectateurs n’intéressent guère : ce sont des ritualismes plutôt creux.

 

Un rite en stand-by : la fête qui continue à se dire « nationale »

La récente célébration du 21 juillet m’a fait penser à un rite disloqué. D’une part, une foule qui tend à célébrer cette fête dans une dimension ludique, au grand renfort de l’Armée, de la Protection civile et de la Police qui deviennent animatrices de jeux pour enfants. Le feu d’artifice mettant le bouquet final à cette dimension festive. Et, d’autre part, une célébration officielle qui donne l’impression du stand-by, en attendant le prochain coup des nationalistes flamands ou des régionalistes wallons, pour réduire encore un peu la dimension fédérale. Avec un discours plutôt terne du roi Philippe, qui semble coincé par ce qu’il lui est possible de dire, sous l’œil des nationalistes et sous le feu de constitutionnalistes comme Marc Huyttendale et Hugues Dumont qui inventent l’idée d’un roi que le parlement pourra destituer sans pour autant l’avoir nommé. Et avec un « prince » (qu’il faudra aussi envisager de pouvoir destituer, je suppose) Laurent somnolant, un ministre NVA de la défense qui balance la nation et sa fête aux orties et qui, cohérent avec lui-même, estime ne pas avoir à parler au roi qui est à côté de lui. Avec une armée dont on pourrait se demander s’il est rationnel, au point de vue économique et de l’efficacité, d’en garder toutes les composantes terrestres, navales et aériennes. Et avec un Te Deum dont on ne sait pas si le sens est celui de ne pas en avoir et d’être juste un rite vide, ou celui de montrer la prédominance du catholicisme et d’un conservatisme suranné venu du fond des âges et qui contredit les principes d’un état sécularisé.

Ce rite du 21 juillet, côté officiel, versait assez bien, non pas dans le fétichisme du rite, mais dans le devoir ennuyé. Devoir d’autant plus ennuyé que les sphères dirigeantes, les intellectuels qui comptent ne semblent pas capables de réinventer le rite et le sens de cette « fête » qu’on continue à appeler « nationale », alors qu’elle devrait au moins commencer par changer de nom et s’appeler « fédérale ».

Un rite qu’on fabrique : le Tour de France

C’est impressionnant l’effort que fait la télévision nationale française pour que le Tour de France apparaisse comme une épopée méritant sa célébration en tant que grand rituel collectif. Et c’est en partie réussi. Les foules se pressent pour assister au spectacle de la grande caravane du Tour, en espérant d’être mises en scènes par les fugaces images télévisuelles. Les chroniqueurs attitrés tentent d’insérer le Tour d’aujourd’hui dans les grands mythes du passé. Se fatiguant, à vrai dire, à remplir les heures d’antenne, d’autant plus que les jeux tactiques des équipes reliées par les oreillettes, rendent le Tour de moins en moins parsemé d’actes héroïques et de coups de force inattendus. Au fond, à part les chutes et au moins de suivre de près les jeux institutionnels des équipes qui se positionnent les unes par rapport aux autres et derrière lesquelles il y a avant tout la valse de l’argent investi et à rentabiliser, ces pauvres chroniqueurs n’ont pas grand-chose à raconter. Le rite de la course cycliste, réitéré chaque année, est plutôt terne. Ou plutôt, c’est le brouhaha de la caravane publicitaire, des voitures, des motos, des motards de la gendarmerie, c’est la foule au bord des routes, ce sont les paysages français qui racontent quelque chose. Le décor de la course devient l’objet et la réalité du rite, la course elle-même devient le prétexte, malgré les efforts de chroniqueurs pour la garder au centre du rite. Peu importe : le rite est fabriqué.

Un rite qui a le vent en poupe : le Ramadan

Le mois de Ramadan, neuvième mois de l’année hégirienne 1436, vient de se terminer. Il s’est déroulé en plein été. Ce sont des mois où, dans les pays du Nord, au-delà du 50° parallèle, les journées sont bien longues. Et, cette année, elles furent également très chaudes.

Ce mois rituel consiste à respecter l’interdit de boire, de manger et d’avoir des rapports sexuels, entre l’aurore et le coucher du soleil et à développer une vie spirituelle intense. Une telle intensité rituelle est une invention sociologique géniale : pendant un mois entier les individus et le groupe sont mobilisés ; les personnes et les corps sont engagés, la communauté est consolidée en se donnant à voir et en se regardant aux prises avec son effort de respecter le rite voulu par Dieu. En le respectant à l’intérieur d’un espace-temps renversé : les interdits de la journée sont levés pendant la nuit, ce qui permet encore davantage au groupe de s’identifier. Ce renversement du temps ne va pas sans excès : excès du respect des interdits et du jeûne et de la nécessaire hydratation pour les uns, malgré toutes les nuances des moralistes traditionnels concernant cette obligation et excès du festif nocturne et d’activités mondaines pour d’autres, malgré le rappel constant à la dimension spirituelle du jeûne.

Dans la société contemporaine ce rite semble une exigence intenable. Elle l’est d’autant plus que, à moins de fonctionner dans un enclos social, nous ne vivons pas dans une société où une partie de la population peut exister selon un rythme différent des autres. La pratique du rite dans un monde du travail diffus devient particulièrement difficile.

Peu importe : actuellement le respect du rite par les musulmans est remarquable. Ou au moins, la mise en scène du respect du rite. Au sein de la communauté musulmane contemporaine croyante, le sens de ce rite est dit de diverses manières : les uns soulignent la valeur du respect et de l’obéissance à la parole divine ; les autres parlent de l’épreuve qui consiste à mieux comprendre la détresse humaine et à remercier Dieu pour sa bonté ; les autres encore, évoquent les bienfaits physiques d’une période de jeûne prolongé.

Peut-être que parmi les raisons d’être du respect de ce rite, que l’on ne dit pas, il y a aussi le contrôle social, une dose de culpabilité et la difficile gestion d’une double contrainte : entre l’obligation morale, sous peine de culpabilité, du respect de ce rite d’une part, et la difficulté à y faire face normalement dans la vie quotidienne, d’autre part.

Dans la dynamique des sociétés musulmanes contemporaines ce rite est intouchable. Et il l’est d’autant plus pour les musulmans qui vivent hors des sociétés non-musulmanes qui en font une affirmation d’identité sociale : plus qu’ailleurs, ils constatent l’extraordinaire force sociale de ce rite. Un jour émergera peut-être l’idée de la nécessité de réinventer le rite, le sortir du fétichisme de la pratique à la lettre tout en en gardant l’esprit. Mais ce jour ne semble pas proche, tant l’engouement pour ce rite très exigeant reste fort.

Les rites du luxe

Pendant que je termine ce texte, le JT de France2 présente une séquence sur le « rite » annuel estival des yachts des milliardaires qui accostent sur les ports de la Côte d’Azur. Ils sont de plus en plus nombreux. Le monde globalisé et hyperlibéral permet la concentration des richesses. Le club des milliardaires se montre et parade. C’est la nouvelle expression de la société du luxe, faite d’excès, de distinction et parfois, mais rarement dans la nouvelle société de luxe, de raffinement. Il faudra en faire une sociologie. Mais ce rite de la Côte d’Azur nous fait sortir du symbolique et des jeux rituels et nous fait entrer dans les rapports bien réels du pouvoir, des injustices et des inégalités sociales.