Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

En finir avec le mauvais slogan : « échec de l’intégration », ne pas en rester à la seule lutte contre la radicalisation, et penser plus large et plus loin.

Felice Dassetto

26 janvier 2015

 

Des politiciens et des « Unes » de médias répètent depuis des années qu’il y a échec de l’intégration, surtout en référence aux populations et aux jeunes d’origine arabe ou turque. Il y a des difficultés, certes, chez une partie de ces populations pour cheminer dans la société. Nous en parlerons. Mais parler globalement d’échec, c’est faux.

Pour beaucoup de personnes au sein des 500.000-600.000 citoyens d’origine arabe et turque, il y a eu et il y a un cheminement positif. Combien ? Difficile à dire. On n’a pas d’enquêtes à ce sujet. Mais c’est certainement une majorité.

C’est faire injure aux personnes, aux familles, aux pères et mères de famille qui ont fait ce qu’ils ont pu que de qualifier globalement d’échec leur vie en Belgique. C’est aussi faire injure à tous ceux, personnes et institutions, qui ont œuvré depuis des dizaines d’années pour accueillir, favoriser ce cheminement de ces nouvelles populations au sein de la société belge : monde de l’enseignement, de la santé, services sociaux, monde de la culture, institutions publiques. Sans oublier le grand investissement du monde associatif depuis les années 1960, à la première heure de l’arrivée de ces populations. Les historiens n’ont pas encore œuvré pour raconter ces histoires-là. Ces slogans sur l’échec de l’intégration sont à mettre dans l’escarcelle du proverbe: « Du savoir de l’après, les fossés en sont pleins ». Et ce savoir de l’après ne sert à rien pour aller de l’avant pour penser plus loin. Ce qui ne veut pas dire occulter les réalités. Que du contraire : il s’agit de pointer les problèmes et les difficultés là où elles sont, sans jouer à l’autruche, pour les nommer, les analyser afin de voir comment en sortir et les dépasser.

Penser plus loin également pour ne pas rester uniquement figés à la réponse à la radicalisation des jeunes, au djihadisme, aux actes terroristes : réponse qu’il faut avoir, bien évidemment, sur le plan policier et judiciaire. Qu’il faut avoir sur le plan éducatif : mais à cet égard il convient de la nourrir d’un regard ample ; éduquer à la citoyenneté, certes, mais repenser et situer la citoyenneté dans le contexte contemporain, interroger les appartenances citoyennes, et cela pas seulement à l’égard des jeunes que l’on veut faire entrer en citoyenneté, mais à l’égard de tout le monde et de ce qu’est aujourd’hui une appartenance citoyenne dans un monde qui change.

1. A propos de migrations

On aurait avantage à regarder un peu de près l’histoire longue des migrations pour en tirer quelques leçons. J’en retiens deux.
Le cheminement : l’insertion d’une nouvelle population dans une société et au sein d’un Etat procède par étapes, aussi bien en pratique que dans la tête des populations qui émigrent et dans celle des populations des sociétés d’arrivées. Dans certains espaces, comme aux USA, ce cheminement peut être plus rapide, car l’American way of life, de l’individualisme économique et l’idée de puissance de la nation américaine aspirent tout. Plus rapide, mais non sans difficulté : le « melting pot », le creuset dans lequel se fonderaient naturellement diverses cultures, appelé ainsi du titre d’une comédie musicale américaine écrite au début du XX° siècle par Zangwil, joué pendant des années à Broadway, en fait n’a jamais existé. Il suffit de parcourir un peu l’histoire de l’immigration américaine pour le comprendre. Dans les sociétés européennes, denses d’histoire et de culture, n’ayant pas la même pompe aspirante en fonction, cela prend plus de temps. C’est un temps chronologique et un temps social. J’avais autrefois parlé d’un temps de trois générations, si tout va bien. C’est seulement alors que le processus de « nativisation » et de « citoyennisation », à savoir le fait de se sentir natifs, citoyens et d’être considérés comme natifs et citoyens s’achève. Ou plus exactement, il entre dans un régime ordinaire : car la question de l’intégration citoyenne est un processus constant, pour tout le monde, de construction et de réinvention, car les sociétés changent, les appartenances changent. C’est seulement l’illusion de la fin du XIX° et première moitié de XX° siècle qui a fait croire que les Etats-nations, glissés dans le nationalisme, parvenaient à figer, à faire de l’appartenance citoyenne quelque chose de substantiel, de quasi génétique. Paradoxalement, les dynamiques contemporaines, comme nous le verrons, rendent plus complexe la question des appartenances citoyennes, pourtant indispensables et fondement des démocraties.

La dureté : les naïfs de l’immigration, les enthousiastes du multiculturalisme, les patronats intéressés économiquement par les migrants exaltent les processus migratoires. Or, il faut bien retenir qu’on n’émigre et on n’immigre pas impunément. S’insérer dans une société nouvelle n’est pas aisé : cela suppose un travail sur soi énorme ; dans le cas d’immigrations importantes, comme c’était le cas et c’est le cas en Europe et en Belgique actuellement, demandent un énorme travail de la société, des institutions, des populations sur elles-mêmes : le coût social des immigrations, pour tous, est important. Certains migrants renoncent et, quand ils le peuvent retournent au pays d’origine. D’autres achoppent sur des difficultés. D’autres encore, la plupart, en mobilisant toutes les ressources sociales, familiales, avancent. Mais le chemin n’est pas aisé et prend du temps. Qualifier à la va-vite d’échec de l’intégration (souvent juste pour faire de la polémique politicienne) c’est ignorer ce que cela comporte ; c’est ignorer l’ambiguïté des situations, entre l’intérêt d’avoir des immigrants acceptant du travail à bas coût et le coût sociétal que cela comporte. Ou qualifier à la va-vite des attitudes de réticence ou d’étonnement, les unes de racisme ou les autres de refus à s’intégrer, c’est méconnaître, au-delà des réactions épidermiques et obtuses de certains, les efforts d’adaptation des uns et des autres.

(Sur ces questions je me permets de renvoyer à : Dassetto F., Belgique, Europe et nouvelles migrations., Louvain la Neuve, Académia/Bruylants, Sybidi Paper , 2001, 134p. ; Dassetto F., "Pour une théorie des cycles migratoires", in A.Bastenier et F.Dassetto (eds), Immigration et nouveaux pluralismes, Bruxelles, De Boeck, 1990 ; ainsi que: Bastenier A. et F.Dassetto, Immigration et espace public. La controverse de l'intégration, Paris, Harmattan, 1993, 317p.)

2. A propos d’intégration : situons l’intégration des migrants à partir de la question générale de l’intégration des ensembles humains, juste pour sortir du nez sur le guidon et ne pas en rester aux polémiques « ils sont intégrés/ « ils ne sont pas intégrés » ; « le gouvernement a fait »/ « le gouvernement a failli »

Je me suis expliqué dans un autre texte au sujet de l’usage de ces concepts –intégration, assimilation etc.- dans le contexte des migrations (voir dans ce blog, « Mes publications », onglet « Sociologie et anthropologie,texte : Genèse d’une sociologie). Tous ces termes font souvent objet de discussions sémantiques. Même si clarifier le sens des mots qu’on utilise est important, parfois on en reste à des querelles sémantiques. Je voudrais ici renverser la démarche et commencer par analyser des réalités. Car derrière les mots, il y a le fait de voir que tout ensemble humain, des familles aux entreprises, d’une équipe de foot à un village, à une ville ou à un Etat, a un défi à relever s’il veut survivre, s’il veut éviter de se dissoudre : celui de « tenir ensemble », de faire face aux forces qui tendent à le faire éclater, à le dissoudre. Chaque ensemble humain donne des réponses diverses à ce défi. Mais chaque ensemble humain doit répondre à trois questions vitales : Vivre ; Réguler ; Tisser des liens. Voyons rapidement.

a)Vivre : tout ensemble humain existe si ses membres peuvent faire un bilan plus ou moins satisfaisant de la vie commune, sur deux plans au moins : celui d’avoir une réponse à ses attentes et besoins, et notamment ses besoins matériels pour soi et ses enfants ; celui d’avoir une sécurité de vie pour soi et les siens. En sachant que besoin et sécurité sont des réalités à la fois objectives et subjectives, dépendantes chacun, chaque ensemble humain, de ce qu’on construit comme besoin et comme attentes de sécurité.

b)Réguler : toute société se donne des règles de la vie collective et des manières de réguler les relations entre membres. Ce sont des règles informelles : coutumes, règles de savoir-vivre et de politesse…. Ou bien des règles formelles : des règlements d’entreprise à ceux d’un club de foot, aux règles qu’un Etat se donne à travers ces procédures. Ces règles mettent des limites à des transgressions, désignent des comportements considérés acceptables et ceux considérés inacceptables. Ces règles disent aussi qui sont les membres et qui ne l’est pas : cela vaut pour un club de sport ; pour l’affiliation à une mutuelle. Et cela vaut également pour un pays : c’est la nationalité juridique, c’est un passeport, ce sont « les papiers » auxquels aspirent tellement de clandestins.

Certaines de ces règles deviennent centrales, sont considérées comme étant vitales. On parlera de valeurs. Ainsi, parmi ces valeurs, les pays européens, et de nombreux autres pays, adoptent le critère que, pour se donner des règles, la seule autorité légitime est celle qui émane des fonctionnements démocratiques, en considérant que la démocratie est « auto-référentielle » : les lois qui sont émanées ne sont pas soumise au tamis d’aucune entité supérieure et encore moins à aucune autorité extrahumaine. C’est l’idée de « laïcité », terme extrait du vocabulaire ecclésiastique qui voulait dire justement que les lois ne sont pas soumises à l’aval d’une instance religieuse. L’expérience européenne des guerres de religion ainsi que l’expérience historique de l’Europe, entre autres face au poids de l’Eglise catholique comme institutions et comme résistance face aux sciences, a fait conclure à la nécessité et à la valeur centrale de cette « laïcité » dans la vie commune.

c)Tisser des liens : mais les ensembles humains se maintiennent si leurs membres tissent des liens, d’une manière ou d’une autre, entre eux.

 

  • - Liens de communication, qui se nouent de plusieurs manières.

 

Communiquer par la parole, ce qui implique au minimum comme condition nécessaire d’avoir une ou des langues partagées. Mais la langue, condition nécessaire, n’est pas suffisante : il importe d’utiliser la langue pour donner des contenus, avoir des occasions de parole, des règles de parole. En Belgique, contrairement à d’autres pays, l’usage de la parole est fortement régulé par les institutions qui semblent s’approprier la parole légitime ; les citoyens ont en général peu l’habitude de parler, de se parler, d’argumenter. Le débat public, extra-institutionnel est faible. Les jeunes sont peu habitués et formés à parler, argumenter. Par la parole, c’est aussi le partage d’une culture commune qui se crée, d’une histoire, d’un univers esthétique….

 

Communiquer également par des échanges de signes qui permettent de se reconnaître comme étant parmi les siens, parmi des gens que l’on reconnait. Question difficile dans le cas de certaines migrations en raison des différences de ce grand marqueur humain qu’est la couleur de la peau. L’habillement joue également un rôle : R.E. Park, le grand sociologue américain, qui dans les années 1920 a étudié les relations entre populations aux USA, a écrit que les habillements en série (qui étaient une nouveauté à son époque) on fait plus pour la « social integration » des migrants que les diverses politiques…. Les paysans russes, italiens, allemands, suédois, les Juifs, qui étaient arrivés en masse aux USA, quittaient leurs habits traditionnels et adoptaient la nouvelle mode des citoyens, habillés par les vêtements en série. Les choses se posent dans d’autres termes aujourd’hui, mais l’habit reste un marqueur dans les échanges sociaux.

 

- Communiquer à travers des symboles partages: comme l'écharpe rouge pour les supporters du Standard. Ou un drapeau. Ou la participation à des fêtes collectives, à des rituels civiques.

 

Parenthèse : c’est autour de ces trois questions –communiquer par la parole, par les signes et s’inscrire dans des symboliques communes- que tourne le débat sans fin polarisé autour de termes comme intégration, assimilation, acculturation. A noter que dans certains domaines, s’assimiler est indispensable : dans un pays il vaut mieux connaître la langue ; si on est français et on va au Royaume uni, il vaut mieux s’assimiler et conduire à gauche, ou accepter de faire la file pour attendre l’autobus ; si on veut s’insérer dans un travail il vaut mieux commencer par s’assimiler aux règles de fonctionnement de l’entreprise. C’est se compliquer fameusement l’existence –la sienne et celle des autres, de ne pas vouloir s’assimiler.

 

- Liens sociaux: Il s’agit du fait de tisser des liens au sens large, pas nécessairement des liens intenses, comme ceux familiaux, mais un tramage de connexions sociales qui permettent de s’inscrire, même avec des « liens faibles » (selon l’expression du sociologue américain Mark Granovetter), dans un ensemble social plus large ; de ne pas rester parmi les siens au sens strict, sa famille, son groupe restreint. Cette dimension rappelle que les aspects « culturels », comme communiquer, partager des symboliques, sont certes importants, mais loin d’être suffisants.

 

C’est par ces vecteurs : communications, symboliques, échanges sociaux, que se créent et se nourrissent des sentiments d’appartenance, l’identification à un collectif, (une famille, une entreprise, une ville, un pays). Je voudrais souligner l’importance des liens sociaux, car on a accentué, dans une approche surtout culturaliste, les aspects de communication, de relations culturelles.

 

Vivre, réguler, tisser des liens : ce sont des questions incontournables pour tout ensemble humain, et ces trois vecteurs tiennent ensemble, ils sont indissociables. Les réponses varient d’un ensemble à un autre. Elles varient aussi dans le temps, mais lentement, car les ensembles humains doivent avoir une certaine stabilité : on ne peut pas repenser chaque matin et même pas chaque année les modalités de la vie commune. Non seulement pour des raisons subjectives, culturelles. Mais aussi parce que ces ensembles de vecteurs tendent vers une cohérence. C’est ainsi que l’on peut parler, à la suite de Habermas d’une « intégration systémique ». Pour donner un exemple : compte tenu de la cohérence systémique actuelle en Belgique ou en France, introduire le port de signes religieux ce n’est pas seulement question de bonne volonté, d’accepter des désirs subjectifs de ceux qui le demandent, mais c’est toucher en cascade à d’autres questions : si c’est pour une religion pourquoi pas pour d’autres ? Pourquoi pas des convictions non religieuses ? Quid si on arbore des signes que l’on considère inacceptables ? Ou bien dans l’administration comment faire ? Tous les fonctionnaires, quelques niveaux hiérarchiques….. Le système est bousculé.

 

Première parenthèse : les migrants et l’intégration

Lorsque de nouvelles populations arrivent dans un pays, des questions nouvelles se posent, tant pour ces populations que pour celles déjà habitantes et pour les institutions : comment tisser des liens avec ces nouveaux membres et réciproquement, comment ces nouveaux membres parviennent-ils à tisser des liens de communications, des liens sociaux, s’inscrire dans des symboliques ? A quelles conditions et par quels processus parvient-on à se considérer comme natifs et à être considérés comme tels ? A cet égard, avoir la nationalité juridique, le passeport, qui sanctionne par la loi que je sois membre, d’où découlent certains droits et devoirs, est important, mais est loin de suffire.

Ces questions sont à penser, nécessairement, surtout dans des sociétés civiles et démocratiques, en termes de réciprocité de cheminements. Aucune partie ne peut s’imposer à l’autre ; mais il importe de retenir que les solutions d’existantes ont une certaine priorité, car ce sont elles qui ont garanti la qualité de la réalité sociale, celle-là même qui a permis à des nouveaux membres d’y entre et d’y vivre, puisqu’ils y restent, une vie considérée bonne ou tout au moins pas trop mauvaise.

Une solution assez commune à toutes les migrations a été celle de jouer sur deux registres : dans la vie privée familiale avant tout, en partie dans la vie associative privée, on a maintenu des formes de sociabilité, des manières de faire lien, liées aux pays et aux cultures d’origine. Ceci au moins pendant deux ou trois générations. Par contre, dans la vie publique et dans la sphère de l’Etat on a choisi, après des résistances ou réticences dues surtout à des évidences culturelles héritées, de s’insérer dans les formes d’intégration sociale existantes.

Par contre, une partie des populations d’origine musulmane, pour diverses raisons que nous verrons au point suivant, a adopté une autre démarche, qui implique pas mal de conséquences. La question devient ainsi complexe, d’autant plus que les trois vecteurs –vivre, réguler, tisser des liens- tiennent ensemble. C’est ainsi que le cheminement d’une partie des populations musulmanes, pour une raisons ou l’autre, s’avère particulièrement laborieux et demandera encore pas mal de temps.

 

Deuxième parenthèse : l’Etat compte, mais ne peut pas tout faire

Nous l’avons déjà dit : les processus intégrateurs sont à renouveler sans cesse, et dans le cas de nouvelles populations, se font par un cheminement qui prend du temps, des générations et qui mobilisent pas mal d’énergies.

Ajoutons encore : les multiples facettes des processus du vivre, du réguler, de tisser des liens ne dépendent pas seulement de l’Etat, de ses règles et de ses politiques publiques. Tout d’abord, un processus d’intégration ne se décrète pas par la loi. On peut bien décréter que quelqu’un a acquis la nationalité, mais entre la nationalité formelle et être et se sentir membre d’un pays il y a une large marge. Et par ailleurs, même si des politiques publiques sont importantes, l’enseignement d’abord, l’égalité de traitement en matière de ressources offertes par les services publics, surtout dans certains domaines, beaucoup de choses se passent par d’autres biais : les personnes concernées, leurs attitudes et leurs démarches dépendent à la fois de leurs visions des choses et de leur action pratique ; les relations au quotidien entre les personnes et les groupes; la vie associative.

 

3. Les populations musulmanes et les processus d’intégration

Le cheminement des populations venant de pays musulmans, à partir de la fin des années 1950, avait plutôt bien commencé pour trois raisons au moins.

Tout d’abord, l’Europe était en pleine expansion économique : la question de pouvoir satisfaire ses besoins économiques avait une réponse qui était la raison même de la migration, non seulement dans l’intention des migrants, mais dans l’appel de cette main-d’œuvre. C’était une migration règlementée par les besoins du marché du travail. Certes, comme pour toute migration, l’appel à cette main-d’œuvre n’était pas dû à une simple tension quantitative sur le marché du travail, mais également à une tension qualitative : il y avait des travaux que les populations déjà présentes ne voulaient plus faire soit pour des raisons de qualité de travail, soit parce que d’autres secteurs payaient mieux. Le travail dans les mines est un exemple : les Italiens auxquels on avait eu recours dans les décennies précédentes ne voulaient plus descendre dans la mine. C’est la même chose maintenant : malgré le chômage massif en Belgique, on recourt au travail de nouveaux migrants : de la cueillette de fruits au nettoyage de bureaux, en passant par les cuisine des restaurants et au service des personnes.

Deuxièmement : c’était une période faste sur le plan de la sensibilité sociale. A côté de réactions épidermiques contre les « étrangers », qui ont toujours existé, la société civile s’est mobilisée dans l’accueil. Une jeunesse s’est investie dans ce domaine : alphabétisation, écoles de devoirs, groupes de femmes, etc.

Troisième facteur : les populations migrantes elles-mêmes vivaient dans un attrait pour la Modernité, ses modes de vie, ses modes d’organisation sociale véhiculés par l’Occident. Leurs pays respectifs, la Turquie, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, se vivaient à l’enseigne de cette Modernité vers laquelle les Etats mêmes et les forces vives entendaient amener les populations. Celles-ci étaient en quelque sorte « pré-socialisées » à cheminer dans la Modernité. Cela n’allait pas sans contrastes, car les modes traditionnels de vie persistaient, émergeaient dans certaines circonstances, comme lors de premiers mariages des jeunes. Les modèles traditionnels ressurgissaient de plus belle. Mais on pouvait penser à l’époque qu’il s’agissait des dernières résistances de modèles destinés peu à peu à évoluer.

Ce cheminement progressif et presque heureux a duré une quinzaine d’années. Il a basculé à partir de la fin des années 1970. Ont émergé ainsi peu à peu des obstacles, des pierres d’achoppement et, plus, des contre-tendances qui, ont posé en des termes nouveaux le processus d’intégration.

Voyons de plus près ces pierres achoppement: la crise, chômage, discrimination; le patriarcalisme; un certain islam; la nation; la globalisation.

Crise, chômage…

La belle histoire des années 1960, des années qu’on a appelé les « golden sixties », reçoit un fameux coup avec les augmentations des prix du pétrole (1974, 1978) qui révèlent l’épuisement d’un certain modèle industriel et qui bousculent également un modèle social par l’offensive de ce qu’on a appelé le néo-libéralisme. Des pans entiers de l’économie s’effondrent : en Belgique, c’est le début du déclin de la sidérurgie. Bien d’autres secteurs entrent en crise : papeteries, bâtiment… ; surtout les secteurs qui employaient des migrants. Parmi ces populations nouvelles, qui ont à peine commencé leur implantation, pas mal de pères de famille se trouvent au chômage. Le taux de chômage de l’époque était bien plus faible que celui d’aujourd’hui. Mais celui qui en était frappé voyait son rêve de cheminement brisé. Cela n’était pas sans se répercuter sur la jeunesse qui commençait à grandir. Cette situation n’a fait que s’empirer dans les années suivantes et la question du chômage est toujours criante aujourd’hui. Toutes les politiques mises en œuvre, ont relancé l’économie à certains moments ou certains secteurs, mais malgré ce qu’on dit, n’ont pas contribué fortement à relancer l’emploi. Et on pourrait se demander si, compte tenu du devenir de l’économie mondiale et de la place de l’Europe, le chômage parviendra à être résorbé. Dans une ville comme Bruxelles, la situation est particulièrement dramatique. Il faudrait avoir le courage de dire aux jeunes que non seulement ils doivent se qualifier le plus possible, mais qu’à Bruxelles beaucoup d’entre eux ne trouveront jamais un emploi ; il faudra qu’ils apprennent une ou des langues à fond et qu’ils aillent trouver de l’emploi en Flandre, aux USA, dans le monde arabe, au Brésil, en Chine ou ailleurs.

A cette situation structurelle s’est ajouté le phénomène de discrimination à l’emploi souvent dénoncé et souvent utilisé par de jeunes musulmans comme argument majeur et parfois argument de victimisation. Il y a certainement du vrai dans cela, des enquêtes citées par le Centre pour l’égalité des chances l’ont prouvé. Je voudrais juste ajouter un élément : il faudrait que ces enquêtes explorent également le point de vue des employeurs, des patrons de moyennes ou petites entreprises, d’artisans et commerçants. S’ils sont réticents à employer des personnes avec d’origine arabe ou turque est-ce avant tout parce qu’ils sont racistes comme on le dénonce, ou islamophobes ? Il y en a probablement certains parmi eux, comme partout. Mais en rester à cette dénonciation globale ne permet pas de trouver une issue. Ce serait à creuser en n’oubliant pas que des patrons d’entreprise ne peuvent pas fonctionner, pour personne, comme des animateurs ou des médiateurs culturel, ni comme des entreprises sociales.

Patriarcalisme et honneur

On pensait que les modes de vie traditionnels allaient se résorber. C’est le cas, certainement, pour une partie importante des populations d’origine musulmane. Mais pour une autre partie, la résistance du modèle patriarcal s’est avérée bien plus forte que prévu et elle a même donné des signes de retour. Ce que j’écrirais dans l’esquisse ci-dessous est une sorte de type abstrait de patriarcalisme, un modèle de fonctionnement, utile pour donner des repères d’analyse. Mais surtout, je ne le répéterai jamais assez, il ne doit pas être généralisé : il ne faut absolument pas aboutir à la conclusion que « les familles musulmanes sont ainsi, en général ». Non : le modèle patriarcal a évolué dans pas mal de familles vers une forme équilibrée, qui garde des avantages (comme le rôle formidable de la famille élargie en tant que ressource sociale), mais abandonne les effets contre-productifs.

Le patriarcalisme est un mode de fonctionnement de familles, mais bien au-delà, de sociétés, propre aux sociétés tribales guerrières, sud-méditerranéennes ou d’autres pays. Ce modèle consacre la place centrale occupée par l’homme adulte, le père comme pivot du soutien et de la défense du groupe face à l’agression extérieure. Cette supériorité se traduit nécessairement dans une protection de la femme, dédiée surtout à l’activité intérieure et à la maternité. L’homme acquiert ainsi une dimension symbolique puissante. Il doit être forgé pour cela ; l’éducation, y compris et peut-être surtout de la part des mères, s’y attelle.

Le patriarcalisme s’accompagne de plusieurs logiques sociales et culturelles..

D’une part, le fait de forger les hommes en leur inculquant un éthos de l’honneur : l’homme se doit d’être le gardien fier de son groupe, en assurer la survie, assurer la protection des femmes et la préservation de leur virginité et du désir des autres hommes. L’honneur peut se concrétiser également dans le fait que l’homme est séducteur et chasseur à l’égard des femmes. Ce n’est pas seulement question de désir. Mais c’est le fait qu’il en va de son honneur d’homme, sinon il devient une figure amoindrie de ce que l’homme se doit d’être. Faillir aux tâches de l’homme d’honneur n’est pas seulement une erreur, un épisode malheureux, mais c’est un « déshonneur », c’est perdre la face à l’intérieur du groupe et à l’égard des autres. La vie d’un homme d’honneur est dure, dans les faits et dans son esprit, car il en va de son identité clé.

L’homme d’honneur a aussi une personnalité forte, ombrageuse. Il fonctionne volontiers dans la bravade, dans la provocation qui lui permet de montrer sa supériorité. Il fonctionne aussi dans la logique du ressentiment à l’égard de ce et de ceux qui ne reconnaissent pas ou pas assez ses qualités ou qui manifestent un désaccord avec lui.

Mais le patriarcalisme va de pair, en misant sur la force de la famille élargie, avec la solidarité familiale, engagée non seulement par l’échange de services et de soutien entre membres, mais également dans le fait de préserver l’honneur de la famille, d’où provient l’honneur du père. Cette solidarité familiale peut à l’extrême devenir défense vaille que vaille de la famille, et de ses membres, quoi qu’il fasse. Cette logique familiale peut devenir enfermante et bloquer des transformations sociales : un sociologue qui avait conduit des recherches dans le Sud italien, marqué également par le patriarcalisme, avait parlé de « familisme amoral », dans le sens que la référence à la famille prévaut sur toute logique civique.

Le patriarcalisme est certainement une protection sociale ; la famille patriarcale élargie est une assurance vie. C’est également un lieu chaleureux de soutien. Mais le patriarcalisme peut avoir des conséquences négatives, surtout dans nos sociétés. Dans des cas extrêmes, lorsque le patriarcalisme devient une valeur absolue et intouchable, il devient étouffant et écrasant pour les membres. Il le devient d’autant plus pour les femmes lorsqu’il est utilisé sans discernement : enfermement des femmes, autoritarisme et tutelle de la part des hommes à leur égard, mariages arrangés au nom de solidarités familiales ou présumés telles. Mais le patriarcalisme, donnant naissance à une société et à un éthos des hommes d’honneur, lorsqu’il est inculqué à des jeunes, et à des jeunes vivant en Europe, il en fait des hommes qui auront des difficultés à s’insérer dans le contexte des sociétés européennes. Ce sont des cas extrêmes, mais qui peuvent permettre de comprendre des cheminements difficiles de certains de ces jeunes. En effet, fonctionner dans la logique de l’honneur dans nos sociétés soumises au jugement des autres et à leurs évaluations et soumises à la compétitivité, non seulement ne sert à rien, mais bloque le processus d’insertion. Car dans nos sociétés l’échec est chose de tous les jours. Si avoir des difficultés dans les études résonne comme un déshonneur, le jeune d’honneur fera ce qu’il pourra pour l’éviter : les uns en étudiant davantage, ce qui est le côté positif ; les autres en se disant et en faisant savoir que les études ne les intéressent pas, que ce sont eux qui « choisissent » de ne pas faire des études. Pour le travail c’est pareil : si pour un poste il y a vingt candidats, le jeune d’honneur montrera que le travail ne l’intéresse pas pour éviter le déshonneur de ne pas être choisi. Il s’en suit la spirale de l’enfermement dans son groupe, parmi les siens et de l’évitement de la confrontation normale aux autres hors de son groupe. Et dans son groupe, il pourra jouer à l’homme d’honneur avec d’autres hommes d’honneur, l’homme d’honneur face à ses femmes. Le film « Les Barons » de Nabil Ben Yadir, a bien montré cette spirale enfermante.

Et, dans la même logique, certains décideront de partir au djihad, lieu de convergence d’hommes d’honneur, pour venger l’honneur de l’islam, s’imaginant dans les habits de ceux qui sont considérés comme les grands hommes qui ont honoré l’islam, les combattants du djihad.

Un certain islam

A partir des années 1970, l’ensemble du monde musulman, pour diverses raisons, fait réémerger sur la scène du monde, des références religieuses. Ce « réveil » de l’islam, porté avant tout par des hommes mais auxquels des femmes se sont ralliées. Des courants de pensée ont marqué de leur vision ce retour à l’islam.
Des mouvements piétistes d’abord, comme la Jama’at at tabligh parmi les populations arabes et indo-pakistanaises, ou les Suleymancilar du côté turc, ou les Déobandi de la côte indo-pakistanais : ils prônent un retour aux origines de l’islam en marchant, pratiquement, sur les pas de ce que le Prophète a fait (ou de ce qu’on pense qu’il a fait). Point de doctrine abstraite ou de discours savants, mais invitation à agir.

Les courants salafistes, qui sont issus d’une modernisation du wahhabisme saoudien : ici la pratique est justifiée par un argumentaire lettré, argumenté qui puise ses paroles dans une restitution érudite des enseignements originaux du Prophète (ou présumés tels) contenus dans les hadiths. Le Coran est également pris comme dernière ressource. Le tout lu le plus possible à la lettre, pour dire aux musulmans d’ici, aujourd’hui, 1500 ans après le début de l’islam, que la vie doit être identique à celle des origines. Le salafisme est assortie d’une obsession de la norme, de ce qui est licite (halâl) et de ce qui est interdit (harâm) : et pas mal de choses sont interdites.

C’est une sorte d’ « utopie rétrospective » qui se met en marche. Depuis le milieu des années 1990, le salafisme, à travers une stratégie de diffusion extrêmement habile, a réussi à pénétrer largement sous des variantes diverses, le monde musulman dans son ensemble ainsi que le monde musulman européen. Aujourd’hui, de manière consciente ou non, une bonne partie de la jeunesse, ainsi que des moins jeunes, qui ont suivi le processus d’islamisation, véhiculent des idées salafistes, même sans s’en rendre compte. Pour un certain nombre, l’islam salaf est l’islam tout court.

Troisième courant, celui de l’islam politique, dans la version des Frères musulmans ou d’autres versions. Ces courants ne sont pas littéralistes comme les salafs. Mais dès leur naissance ils ont envisagé l’islam sous l’angle politique : le retour à l’islam va de pair avec l’idée d’un engagement dans la société et dans le politique afin de faire advenir une société et, pourquoi pas un Etat, musulman. Et cette vision, née dans les années 1930, en plein dans le contexte colonial, amplifiée dans le contexte des guerres menées par les Arabes contre l’Etat d’Israël, se nourrit, de manière directe ou indirecte d’une part d’une idéologie critique, parfois radicalement opposée à l’Occident (colonial et soutenant Israël) et d’autre part dans une logique de combat armé.

Je précise : il serait complètement erroné de penser et d’affirmer que les courants piétistes, salafistes ou politiques ont automatiquement engendré une radicalisation des jeunes. Les personnes parmi les leaders qui ont glissé vers le radicalisme et l’ont prêché ne sont pas nombreuses. Mais on peut dire que ces courants ont amené un terreau favorable à ce que, parmi ceux qui les suivent, certains aboutissent à la conclusion que la voie radicale est la seule possible.

Pour les populations en général, l’influence de ces différents courant a opéré un lourd effet sur le devenir des populations dans leur cheminement au sein de la société et sur le regard porté sur ces populations.

Pour plusieurs raisons.

Les unes, pratiques : l’importance donnée aux normes, au licite et à l’interdit, ont amené des musulmans à se sentir mal à l’aise dans des contextes non-musulmans de travail, d’école, de vie et dans des situations où il apparaissait difficile d’appliquer ces normes : habillement (foulard et autres obligations vestimentaires), nourriture, musique ; obligation de la prière et autres obligations comme le Ramadan, interdit non seulement de la consommation d’alcool mais aussi la fréquentation de lieux où l’on consomme de l’alcool…. Cette vision religieuse du monde s’est traduite dans le besoin de mosquées, qui se multiplient en Europe comme dans les pays musulmans : autant de lieux emblématiques d’une société de l’entre-soi dans un contexte qui ne l’est pas. Contrairement aux années 1960, où ces obligations pesaient beaucoup moins, l’entrée dans la société est vécue subjectivement comme difficile.

Elle est vécue difficilement également par le contexte social, car certaines de ces demandes ne supposent pas seulement des adaptations de fonctionnements sociaux dans le cadre du modèle d’intégration systémique existant, mais apparaissent comme voulant mettre en question ce modèle. Sans compter que les dynamiques du monde musulman ne sont pas faites pour rassurer ceux qui ont cette crainte.

Les autres, culturelles : ces visions de l’islam ont amené à rejeter ou à ignorer ce qui n’est pas musulman : le cheminement dans le contexte par le biais de la culture s’est arrêté. La culture scolaire est partiellement rejetée, depuis des pans de l’histoire à la littérature, à l’art, aux sciences. A certains égards ce rejet est salutaire car il force à transmettre une connaissance de manière moins occidentalo-centrique ; mais à certains autres égards c’est néfaste, car cela aboutit à un rejet en bloc de la culture produite par le pays, dont ces populations vivent et sont en train de cheminer. Toujours sur le plan culturel, ces visions religieuses servent à confirmer le patriarcalisme en l’inscrivant non plus dans la tradition tribale, mais dans le domaine des obligations religieuses sensées découler des enseignements coraniques et des hadiths. Le patriarcalisme devient une obligation religieuse.

De ces aspects pratiques et culturels, il en résulte que depuis les années 1980 et ce, de manière croissante depuis l’implantation massive du salafisme, l’horizon culturel d’une partie des populations musulmanes et de la jeunesse s’est rétréci et s’est replié. Le contexte culturel social est méconnu. Le gap culturel, non seulement ne s’est pas résorbé mais c’est accru sous d’autres formes. Tisser des liens dans le quotidien est devenu difficile.

Tout comme s’est rétréci également le tissu social, les relations entre musulmans et non-musulmans. Dans le passé, les syndicats avaient joué un rôle naturel dans l’établissement de liens, dans la socialisation. Ils le jouent encore. Mais pour les gens au chômage, les seuls liens sociaux sont sa propre famille et la mosquée. Pour les jeunes, c’est le quartier, les groupes de pairs. L’école certes, mais celle-ci est dans certains cas devenue aussi un lieu de l’entre soi.

La nation

Dans certains cas, comme pour la Turquie, l’entrée concrète dans le nouveau pays, malgré la nationalité juridique, est mise à mal par la propagande, parfois aux teintes nationalistes, du pays d’origine. De telle sorte que des personnes vivent avec un pied ici, l’autre pied et l’esprit là-bas. Cela n’aide pas le cheminement des générations au sein de la société.

On pourrait dire que cela est le lot de la globalisation contemporaine (voir point suivant) et des conséquences sur les identités et appartenances. Certainement, aujourd’hui, les appartenances et les identités ne peuvent plus se penser à la manière du XX° siècle. Mais ce n’est qu’un versant du raisonnement. L’autre versant consiste à se demander si des démocraties peuvent se concevoir sur base d’appartenances incertaines. Si je pose la question, c’est que je ne le pense pas. Une véritable démocratie est minée dans ses bases si les appartenances des citoyens sont incertaines. Cela donne lieu, entre autre, à la réaction de mouvements extrêmes qui exaspèrent les appartenances.

La globalisation

J’ai évoqué plus haut le rôle de la langue, le rôle de la communication culturelle dans la construction de l’intégration d’un ensemble social. Le déploiement des télévisions satellitaires ne contribue pas au cheminement des populations au sein des sociétés. Dans les familles prévaut l’écoute des télévisions des pays d’origine sur celle du pays où l’on vit. La connaissance de la langue ne progresse pas, parfois même elle régresse ou reste très minimaliste ; la connaissance de la culture, de la vie politique de même. Ceci vaut pour toutes les migrations, mais vaut encore plus pour les populations musulmanes dans la mesure où cette référence aux émetteurs de là-bas est assortie d’une réticence, méconnaissance ou rejet des émetteurs d’ici.

Mais la globalisation engendre également un impact des situations géopolitiques sur les réalités locales. On en a une preuve avec les attentats récents au musée juif de Bruxelles ou aux attentats de Paris, ou dans le démantèlement de la cellule de Verviers ; mais on pourrait remonter aux années 1980. Autrement dit : les processus d’entrée dans la société, les relations entre populations, ne sont plus seulement liés à ce qui se passe ici, mais dépendent en partie de ce qui se passe ailleurs.

Et, dans le cas des populations musulmanes, ce n’est pas peu : depuis trente ans la scène politique mondiale est en partie occupée par des évènements agités dans le monde musulman ; le conflit isarélo-palestinien, devenu un conflit aux teintes religieuses, islamiques et juives ; les interventions du monde musulman en réaction à ce qui se passe sur la scène européenne sont autant de vecteurs qui s’interposent dans des relations internes aux pays.

 

4. Conclusion

J’ai essayé de montrer la complexité des processus qui ont lieu lorsque de nouvelles populations entrent dans un pays en essayant d’en faire avant tout une sociologie plutôt que se limiter à des affirmations de principes.
Au moment où l’on débat de cours de citoyenneté dans les écoles, au moment où ces cours risquent de devenir des cours de doctrine ou de principiologie philosophique, il me semble que ramener les choses au concret, montrer des processus historiques, sociologiques et anthropologiques ne fait pas de tort.

Le passage par quelques références aux migrations sert également à rappeler que, si maintenant les regards sont braqués sur les musulmans et les jeunes qui se radicalisent et si on fait une critique du passé, il ne faudrait pas oublier de penser à l’avenir. Celui des jeunes de troisième et désormais quatrième génération. Mais également celui des nouvelles migrations qui se sont accrues, sous des formes diverses et bien accidentées socialement, depuis le milieu des années 1990 : migrations chinoises, d’Afrique sub-saharienne, d’Asie centrale, d’Europe de l’Est, de Russie, d’Amérique latine. Il faudrait penser ces réalités et agir en conséquence.