Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Les manifestations contre les nouvelles publications des caricatures du Prophète : esquisses d’analyse

Felice Dassetto

18 janvier 2015

Comme on pouvait s’y attendre, la publication par le numéro de Charlie Hebdo du 14 janvier 2015, de nouvelles caricatures du Prophète, assortie d’un grand soutien et succès de ce numéro, du soutien des médias et des pouvoirs publics, a suscité des réactions. Au-delà de l’étonnement, il faudrait analyser ces réactions de manière plus attentive, car plusieurs facteurs entrent en jeu ; tout comme il faudra analyser plus attentivement les raisons du mouvement impressionnant du soutien à Charlie Hebdo.

a.Cette flambée de réactions hostiles s’enracine sur une vision doctrinaire, assortie de l’impact de positons de responsables musulmans, en premier al Azhar, pour ce qui est du monde arabe. Cette grande université égyptienne, qui fonctionne comme phare intellectuel dans le monde musulman arabe et au-delà, a condamné dès le premier abord la Une de Charlie Hebdo en la disant insultante pour le monde musulman. Cette institution a ensuite mitigé son jugement (peut-être rappelée à l’ordre), en disant vouloir ignorer ces caricatures et en les qualifiant de « frivolité haineuse ».

On mesure l’écart entre la vision d’une partie du monde musulman et la vision que d’autres musulmans et des non-musulmans peuvent avoir à propos de la Une de Charlie Hebdo du 14 janvier : pour certains musulmans, l’image qui représente le Prophète, et encore davantage sa caricature, sont considérées comme une violation et une atteinte portée à une figure considérée de l’ordre du tabou. Car le Prophète est considéré comme une figure exemplaire par excellence de l’humanité; il est sorti du monde ordinaire et il est inscrit dans un autre univers de sens, celui de l’intouchable. D'où le caractère introuchable de sa vie et de son image. Pour d’autres musulmans, même s’ils partagent en partie cette vision ,tout en faisant descendre un peu du piédestal symbolique la figure du Prophète, et pour les non-musulmans bien entendu, cette Une fait sourire car, dans ce cas (ce n’était pas de même dans de précédents numéros), le Prophète est vu avec humour et bonhomie. Cette Une diffère, par rapport à d’autres de Charlie Hebdo ou à celles de Jyllands Posten, l’hebdomadaire danois à l’origine de la controverse des caricatures en 2005, car il n’y aura pas matière à ricaner du Prophète, juste à en sourire.

Le fait que ces mouvements soient apparus dans le monde musulman l’après-midi de la prière collective du vendredi midi, peut également signaler le rôle joué par des prédicateurs musulmans à enflammer les esprits. Parmi les musulmans européens, il n’y a pas eu de manifestations de rue, comme il n’y avait pas eu de manifestations, mis à part deux épisodes à Londres, lors de la première affaire des caricatures en 2005, contrairement à ce qui se passait dans le monde musulman. Même si souvent très attristés ou moralement blessés, même s’ils ont présenté des recours devant la loi ou réagi dans les médias, les musulmans européens ont fait preuve de réserve. Constat à faire, malgré le fait que le noyau qui a massacré des journalistes de Charlie Hebdo est pleinement issu du monde musulman européen, même s'ils sont partiellement en marge de la société euroépenne.

b. L’autre pierre d’achoppement dans cette bataille des images est celle de la vision que l’on a de la société et de l’Etat : dans les pays où la société est en grande majorité musulmane, où l’Etat se qualifie de musulman et souvent fonde la loi sur la doctrine musulmane, l’idée d’une liberté qui ferait en sorte que d’autres pourraient ne pas suivre, ne pas respecter les règles de la morale musulmane ou de l’ordre public musulman, traduit souvent en règles de l’Etat, est de l’ordre de l’inacceptable, voire de l’impensable. Cette force des évidences collectives est juste à 180 degrés de la force des évidences qui trouvent inacceptable qu’une partie de la population exigerait l’application par un Etat islamique, ou que tout le monde respecte la figure du Prophète.

L’évidence musulmane s’exprime dans de nombreux pays  musulmans: c’est le cas du Pakistan où on a vu manifester des intellectuels, des membres de professions libérales en costume et cravate, tenant des propos et pratiquant des gestes vigoureux. Dans les pays européens, l’islam est une des composantes de la société; les sociétés sont plurielles. Les musulmans ont intégré cette idée, mais semblent encore en recherche d’une vitesse de croisière, difficile à vivre par la confrontation des idées et leurs propres vécus. Toujours est-il qu’une partie d'entre eux désapprouve la caricature de la couverture de Charlie Hebdo du 14 janvier, une autre  partie la trouve même amusante.

c. Une nouvelle fois, cette Une devient l’analyseur et le producteur d’identités collectives : l’identité du « je suis Charlie », celle du « je ne suis pas Charlie ». Aux extrêmes des deux, des gens crient et agissent très fort. Entre les deux, des gens cherchent les voies de convergences et surtout de débat serein. Dans cette situation il faudra une force réflexive considérable.

D’une part, pour se méfier, tant du côté musulman que du côté non-musulman, des identités ainsi construites, car elles ont une forte dimension émotionnelle ; elle ont également une dimension collective, non seulement celle propre à des groupes qui se définissent rationnellement, mais celle de groupes-masse qui fonctionnent par fusion et imitation, construites en partie par les médias et l’internet.

D’autre part, pour être attentifs à ce que les logiques relationnelles, les agendas des extrémismes, de tout côté, ne deviennent la norme de la vie commune : une société doit tout faire pour éviter que les extrémismes, d’actes bien entendu, mais également de paroles, ne deviennent la norme de la vie collective.

d. Pour revenir aux mondes musulmans. Il faudra voir combien de temps durera cette émotion de protestation dans des pays musulmans afin d’en mesurer la portée. Si, au-delà des émotions du premier moment, ces manifestations se poursuivent et continuent à se traduire en actes d’hostilité, il faudra alors voir quel est le rôle de groupes et courants radicaux ou fondamentalistes de l’islam. Parmi ces derniers, par exemple, les Déobandi au Pakistan ou en Inde, qui avaient été le fer de lance de toutes les manifestations précédentes, de celles contre les caricatures en 2005 ou celles contre le roman de Salman Rushdie en 1988. Ce sera également un test pour voir l’influence du fondamentalisme dans le monde de l’Afrique sub-saharienne. Jusqu’à présent, ce monde avait vu la prédominance d’un islam confrérique mystique, peu enclin à des manifestations politiques publiques. Depuis au moins quinze ans, la prédication de type salafiste, déjà présente par le biais du wahabisme classique, ou celle politique inspirée par les libyens et transformée aujourd’hui, s’est accentuée. Des jeunes sont allés étudier avec des bourses en Lybie, en Syrie ou en Arabie saoudite. Des mouvements plus directement djihadistes ont occupé le terrain en recrutant sur place : depuis al Qaida, en Afrique orientale, aux Boko Haram au Nigéria, ou après 2011, Aqmi, Mujao, dans d’autres pays d’Afrique occidentale. Tout ceci, influencera-t-il un mouvement oppositionnel plus long ? Quoi qu’il en soit, il semble d’ores et déjà influencer plus profondément que dans le passé les populations africaines, entre autres jeunes.

e. Dans le cas des manifestations africaines, d’autres facteurs entrent en jeu. D’une part une déserrance d’une partie de la jeunesse (surtout masculine) dont les attentes alimentées par le village global de la consommation et par les lumières qu'il fait briller sont bien en avant par rapport aux possibilité matérielles en argent et dont les perspectives d'avenir deviennent impossibles à formuler, qui trouve dans ces manifestations un exutoire. Elle y trouve aussi un bouc émissaire : c’est l’occasion d’une réaction à l’Occident en général, accusé dans leur vision des choses, d’être la cause de leur sous-développement et accusé d’imposer à l’excès une image de lui-même dans l’habit de victime, alors qu'eux, se considèrent des victimes. Non seulement économiques, mais en l’occurrence également du radicalisme musulman, entre autres de Boko Haram, qui avait fait début janvier des dizaines de morts, sans que personne dans le monde ne verse une larme. On pourrait objecter que la France fait sa part en Afrique occidentale contre le radicalisme. Mais, dans l’imaginaire d’une partie des habitants de ces pays, les sentiments peuvent être ambivalents : d’une part, satisfaction, car grâce à cette présence les fanatiques musulmans sont un peu éloignés. Mais, d’autre part, cette présence rappelle cruellement la faiblesse des Etats africains, parfois leur déliquescence et peut renvoyer à l’idée de néo-colonialisme.

On est ici dans un jeu d’émotions et d’images ; on est aussi dans la quête de réciprocité de reconnaissance : les Occidentaux sont considérés comme en faisant trop en termes de reconnaissance de leur propres malheurs, exigence de reconnaissance que, par leur propre puissance, ils imposent au reste du monde. Leurs évidences doivent devenir les évidences de tous. J’avais eu le même sentiment après le 11 septembre, lorsque je me suis trouvé en Afrique occidentale quelques semaines après les évènements des Twin towers; En parlant des attentats, j’entendais et je voyais des interlocuteurs sourire gentiment en coin, en me laissant entendre : « Vous voyez, maintenant, c’est arrivé à vous aussi ».

Ceci dit, les protestations africaines pourraient cibler également leurs propres gouvernements, accusés d’être incapables de répondre à l’Occident, tout comme ils sont incapables de faire face au radicalisme religieux.

On pourrait encore ajouter un autre élément en ce qui concerne l’Afrique : dans ces pays, les mouvements fondamentalistes chrétiens, d’origine protestante, sont fort actifs. Ce sont « les Américains » comme on dit en souriant, car, bien que les cadres soient le plus souvent africains, ces mouvements trouvent leur origine dans le protestantisme américain. Ils apparaissent à pas mal de personnes comme une alternative d’avenir, moderne, bien que parfois avec des dérives, entre la société coutumière et la société musulmane traditionnelle. Ces mouvements sont prosélytes, ce qui fait qu’on assiste à une compétition croissante dans le domaine religieux pour avancer dans une modernité que chacun envisage à sa sauce. Le monde catholique peut être embarqué malgré lui dans ce conflit, surtout parce que sa présence peut être associée au fait qu’il s’est implanté, bien que de manière assez marginale en Afrique occidentale, à la suite du colonisateur.

Le monde associatif, les ONG, les groupements de droit de l’homme, tentent de sortir de ces définitions religieuses du monde, pour bâtir à la fois une société civile et des Etats sur base d’autres principes.

f. Cet épisode fait partie de la globalisation contemporaine et montre la nouvelle complexité du monde : les réalités locales s’entrecroisent constamment avec des réalités qui se passent ailleurs, et réciproquement. Toutes se confrontent dans la scène d’un monde globalisé. Les rumeurs, cet instrument souvent mobilisé dans l’incertitude pour se donner une explication au sujet d’une réalité que l’on comprend mal, s’amplifient et rebondissent à l’échelle du monde par le biais du Web, cet instrument ambivalent de construction de la globalisation.

Il faudra apprendre davantage les méthodes et les règles de la cohabitation dans ce monde nouveau globalisé. Chacun devra sortir de ses propres évidences, qu'il considère universelles ou universalisables, mais qu'elles viennent d'un autre âge du monde, où l'universel était limité à ses propres parties du monde.