Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Après le 11 janvier : ne pas en rester à se demander : « Dans quel monde vivons-nous ? » mais se demander : « Que faire pour aller de l’avant » ?

Felice Dassetto

13 janvier 2015

Drame, émotion à la suite des attentats de Paris du 7-9 janvier 2015. Désarçonnement aussi, comme cela apparaît de la Une du Soir : « Dans quel monde vivons-nous ? ». Il ne faut pas en rester là. Il importe d’en sortir par le haut en faisant levier sur cet évènement tragique pour ouvrir des pistes nouvelles d’actions positives, guidées par une vision globale. Sinon, les extrémismes de tout bord donneront le ton à l’agenda à venir. Sinon, des penseurs comme Eric Zemmour continueront à alimenter une vision du monde qui ne sert à rien. Ces ouvrages semblent satisfaire celles et ceux qui se limitent à penser l’avenir en termes de regard sur le passé, de catastrophisme et de dénonciation. Dénoncer si on veut, mais si on dénonce, la question est aussi de proposer : que fait-on après avoir dénoncé avec virulence ?

Les évènements tragiques peuvent être des moments de sursaut, surtout s’ils n’en restent pas au niveau démonstratif, aux slogans et aux marches, par ailleurs importantes pour dépasser les chocs, affirmer symboliquement des valeurs et surmonter les peurs. Mais il importe d’aller plus loin, de passer de l’émotion à l’action, de ne pas en rester aux slogans « Je suis Charlie », ou « Restons Charlie ,» certes rassembleurs et indispensables sous le coup de l’émotion, car les questions sous-jacentes à cet évènement ne sont pas uniquement celles de la liberté d’expression.

Il importe de commencer par s’interroger, chacun pour sa part et collectivement, sur ce qui grippe la machine du vivre ensemble, sur ce qui nous rend incapables de nous confronter à la situation nouvelle du monde et de cette part du monde que sont les pays européens. Cette interrogation peut paraître pessimiste après l’euphorie de ce dimanche de manifestations qui voit tout le monde animé de bonne volonté. Ce n’est pas du tout du pessimisme, que du contraire. Mais c’est aussi la nécessité de voir plus clair dans ce qui freine, qui fait non seulement obstacle mais qui engendre des dysfonctions.

Les musulmans et leurs questions épineuses

On a beau mettre tous les moyens en œuvre pour lutter contre le radicalisme de matrice musulmane, si le monde musulman lui-même, et en tête ses organisations, ses dirigeants, et surtout ses intellectuels ne font pas un retour critique sur eux-mêmes, on n’en sortira pas. Sans cela, le monde musulman ne sortira pas de la gangrène radicale et conservatrice qui le corrompt. Plusieurs axes de retour critique sur la pensée me semblent constituer le chantier à venir.

Un retour sur l’approche des textes en vue de redessiner le contour de la pensée religieuse. Ainsi, par exemple, les discours génériques, pleins de bonne volonté, qui persistent à dire que l’islam est paix, tolérance, et que donc ces jihadistes fous sont éloignés de l’islam et ne sont pas l’islam, non seulement convainquent difficilement au vu de ce qui se passe depuis plus de 40 ans, mais surtout, et c’est plus important, ils ne vont pas au cœur de la question. Car le Coran, considéré parole de Dieu, à côté de textes de haute spiritualité et de grande valeur humaniste, est aussi porteur de paroles de mort. C’est comme tous ces textes historiques, comme la Torah (l’Ancien testament pour les chrétiens) : écrits qui sont issus et forgés dans l’expérience de sociétés guerrières et bien cruelles à nos yeux. Mais au-delà du vocabulaire de combat, comment penser vivre dans le monde contemporain, si différent du monde du temps du Prophète, simplement en tirant par les cheveux les textes fondateurs et sans une révision fondamentale du mode d’approcher ces textes ? Le vocabulaire d’action est également à repenser : celui de djihad, si souvent évoqué mais également celui de da’wa, de mission, ce mot-clé de l’islam contemporain.

Un deuxième axe est celui d’un retour critique sur l’histoire contemporaine du monde musulman et de sa pensée : sur l’impact qu’ont eu les courants politiques de l’islam ainsi que les courants wahhabo-salafistes. La pensée de ces courants a saturé l’espace de sens musulman depuis 40 ans. Aux yeux de générations musulmanes, ces pensées-là sont devenues l’islam tout court. Ce retour critique a au moins deux raisons d’être. D’une part, je pense que ces courants de pensée ont constitué un terreau favorable à l’éclosion des radicalismes. Non pas dans le sens où ils prêcheraient tous le djihadisme et le radicalisme, mais parce que ces pensées mettent les prémisses culturelles pour que certains parviennent à la conclusion que la radicalisation est la seule issue possible. J’ai exprimé plus largement dans un autre texte sur ce blog (« Djihadisme : déviance ou extrémisation ? ») pourquoi j’argumente dans ce sens. La deuxième raison est que ces courants de pensée, ont contribué à rétrécir l’horizon de générations de musulmans, sur le plan culturel et de la pensée et sur le plan des capacités d’insertion sociale. Le monde non-musulman, la culture non-musulmane sont considérés étrangers, sans intérêt, voir hostiles, dans certains cas harâm, interdits. Ceci n’est pas fait pour mettre à l’aise des personnes et des jeunes qui vivent dans ce monde.

Une troisième axe de cette interrogation critique concerne aussi l’univers de l’islam standard des lieux de production de la pensée, celles des Etats turcs et marocains, celles de l’islam malékite et hanéfite. Dans certains cas, comme celui de la Turquie, ils prétendent contrôler l’islam ;en général ils disent être « la » solution dans la lutte contre le radicalisme. Ces lieux me semblent incapables de reformuler leurs rapports aux textes, d’innover leur démarche interprétative, d’aller à fond dans une interprétation renouvelée, adéquate au monde contemporain, au monde dans lequel les musulmans vivent en Europe. D’un autre côté, je pense que les soufis non plus, malgré toute la sympathie que l’on peut avoir pour eux, qui opposent, selon moi, de manière simpliste, leur islam vécu, du cœur, de la rencontre spirituelle avec Dieu, à l’islam engagé dans le monde et objectivé dans la norme, ne donnent pas non plus des réponses critiques sur le rapport aux textes, ne donnent pas de réponse pour interpréter le fait d’être croyant dans le monde contemporain.
Mais il y aussi d’autres aspects, plus anthropologiques, concernant cette jeunesse, le mode de construction de leur identité. Les musulmans, les familles musulmanes, les jeunes devraient également s’interroger sur ces jeunes hommes à l’origine de ces conduites. Elles ne s’expliquent pas seulement par un contexte hostile et défavorable. Une partie de ces jeunes se forgent et sont forgés dans la catégorie de l’honneur, de la bravade, du mâle fort ; de ce fait, ils éprouvent souvent la difficulté de se situer, de manière ordinaire, dans une société d’égaux, car ils se pensent comme devant être des hommes d’honneur, supérieurs aux autres. Cette vision-là de la personne ne sert à rien. Et sert d’autant moins si elle n’est pas accompagnée d’une éthique du travail, certainement pas facile, souvent peu glorieuse, mais indispensable. Ces codes de la bravade et de l’honneur puisent également dans des imaginaires historiques de l’islam, comme ceux du cavalier dégainant le sabre, conquérant. Cette image se prolonge aujourd’hui par les djihadistes, debout sur une 4x4, brandissant la kalachnikov. Ils ne sont pas des codes positifs, même si le cavalier avec le sabre fait partie de l’imaginaire de l’islam et de son moment fondateur. Ce qui n’empêche pas de dire ,que leurs indignations ont une partie de justesse mais qu’elles doivent se formuler et se traduire en action, en tenant compte de toute la réalité et pas seulement de l’un ou l’autre aspect sommairement circonscrit.

La question d’Israël et de la Palestine : une question pour plusieurs

Une autocritique, combien difficile pour toutes les parties en présence, serait à faire concernant le conflit israélo-palestinien. Je pense, pour le dire franchement, que la constitution de l’Etat d’Israël en 1947, comme Etat fondé sur une base ethno-religieuse (tout comme celle, pratiquement simultanée, du Pakistan comme Etat musulman) a été un retour en arrière politique. Je pense aussi que la constitution de l’Etat d’Israël a été une injustice par rapport aux populations qui vivaient sur ce territoire et qu’elle renouait avec des logiques passées de conquête territoriale. Mais çà c’est le passé. A un certain moment, ne faut-il pas dépasser par le haut, en pensant à l’avenir au lieu de continuer le cycle de la vengeance et du ressentiment réitéré, au lieu de continuer à envisager de détruire l’Etat d’Israël, tout comme continuer à penser que cette terre appartient aux « juifs »par disposition divine, comme le pensent les radicaux juifs qui implantent des colonies avec la bénédiction cynique du gouvernement israélien ?

Souvent, lorsque je circulais dans le Moyen Orient, en regardant ces pays, d’Israël à la Palestine, à la Syrie, au Liban, à la Jordanie, mais aussi à l’Iraq et pourquoi pas à l’Iran, je me disais que ces pays qui n’ont pas de misère et de sous-développement endémiques, qui ont de l’eau et de la terre produisant de la nourriture pour tout le monde, qui ont, certains, des richesses pétrolières, qui ont une jeunesse en abondance, souvent formée, qui sont des pays modernes, qui ont un climat favorable, s’ils parvenaient à construire un minimum de coopération, au lieu de continuer depuis des décennies guerres, hostilités, vengeances, méfiances, ils seraient des pays de rêve et de bien être pour leurs habitants. C’est seulement la faute des colonisateurs, des USA ? Ou ce n’est pas avant tout dû à l’obstacle des mentalités, et du manque de sagesse des hommes et des femmes, des tribalismes et des patriarchalismes, englués dans le cycle des vengeances, des rancunes, d’agressions. Le tout transmis d’une génération à l’autre. Que de gâchis.

Ceci m’amène à évoquer un aspect lié aux terribles évènements parisiens qui ont frappé le monde juif, frappé également très tragiquement et qui revit ainsi l’angoisse de l’histoire de la Shoa. Cet attentat contre le supermarché casher à la Porte de Vincennes, tout comme l’attentat du musée juif de Bruxelles, ont été qualifiés d’antisémitisme, terme qui, si on le prend dans son sens propre, désigne toute hostilité radicale envers les juifs au nom de la « race » et, par extension, de son identité ethnique ou religieuse. Il y a de cela, certes, mais la raison principale de l’agressivité évidente d’origine musulmane, je ne pense pas qu’elle soit fondamentalement « antisémite », malgré les mots souvent prononcés. L’hostilité, parfois transformée en énoncés de haine, s’adresse d’abord à la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. Deux visions radicalement opposées se font face. Deux lectures du passé et du présent. Si chaque partie, au moins en Europe, ne fait pas une autocritique sur son approche des choses, si chaque partie continue à sacraliser et mythifier le combat politique et à s’identifier nécessairement et de manière aveugle et viscérale aux siens et à justifier leur action, si chaque partie continue à penser en termes exclusivistes, si chaque partie penche pour l’usage de la violence comme solution politique, si les uns se retranchent derrière le passé de la Shoa pour justifier l’actions présente inacceptable de l’Etat d’Israël ou derrière l’injustice politique constituée par la constitution de cet Etat pour justifier les attentats et les roquettes du Hamas on n’en sortira jamais. Et, peut-être plus que tout, si chaque partie continue à sacraliser ce combat politique, on n’en sortira pas non plus : le monde juif où l’on tend à considérer la constitution de l’Etat d’Israël comme le prolongement d’une promesse divine en sacralisant ainsi un Etat, bien terrestre, et une terre qui n’est rien d’autre qu’un lieu d’histoire et pas un lieu sanctifié par l’irruption de Dieu dans l’histoire ; le monde musulman considérant que cette terre, lieu du Dôme du Rocher où le Prophète serait parvenu de manière miraculeuse et donc sacralisant à son tour cette terre comme la leur. Rien de plus néfaste que la sacralisation d’un territoire et d’un conflit. Heureusement que les chrétiens ont renoncé à leur tour à le sacraliser aussi.

Face à cet affrontement entre Israéliens et Palestiniens qui empoisonne la vie depuis tant de temps, face à cette spirale de violence, musulmans et juifs européens n’auraient-il pas une contribution majeure à donner, non seulement en essayant des analyses conjointes des réalités et une histoire conjointe, capables de prendre distance –chose que sur le terrain direct est bien difficile à faire-mais en soutenant également les démarches des rares faiseurs de paix, plutôt que de s’aligner, comme souvent cela semble se faire, derrière les faiseurs de guerre au nom de solidarités viscérales.

Les défis communs

Nombreux sont aussi les défis communs auxquels il importe de revenir de manière critique. J’en retiens cinq parmi d’autres : les convictions, les relations entre conviction et le langage, le collectifs politiques et le mode de développement, à savoir quelques-unes des pierres d’achoppement collectives qui, selon moi, contribuent à gripper la marche du monde. J'ajoute également l'éducation: clé de voute pour l'avenir.

Les convictions et leurs cohabitations

Il faudra interroger nos évidences convictionnelles, religieuses ou athées, et sur une manière nouvelle de les formuler et de les vivre dans une société commune. Dans une vision nouvelle du monde, qui n’est plus celle des affrontements d’idées sur des questions fondamentales d’ordre général, il importe d’inventer un autre mode de relation entre convictions (religieuses, athées, agnostiques…) non plus basées sur l’affrontement ou sur le partage de blocs sur base de guerre froide, mais dans une discussion, dans l’argumentation et dans le regard réciproque fait de respect et tolérances actives. Dans ce sens, il me semble que les propos répétés dans le Soir et ailleurs par M. Bartholomeeussen, actuel président du Centre d’Action Laïque, qui clame qu’il respecte les personnes mais qu’il ne respecte pas les idées sont contre-productifs. Il tient ce propos car son but est de combattre le religieux en général, au nom de l’athéisme militant, car il considère que le religieux est nécessairement néfaste. Un propos selon moi d’un temps, qui, énoncé de manière générale et comme vérité absolue, n’a pas de valeur ni historique ni factuel et qui ne permet pas de penser une cohabitation proactive et positive. Les religions peuvent êtres facteurs de violence et de guerres. Elles l’ont été dans le passé et elles le sont dans le présent. Mais les idéologies athées et agnostiques, de Staline à Hitler à Mao à Mussolini, en passant par Pol-Pot et Saddam Hussein l’ont été aussi. L’idéologie neutre et aux gants blancs du capitalisme conquérant et féroce l’est aussi. Personne n’est vacciné par nature contre la violence. Tout le monde et toute idéologie peut être porteuse de violence.

Le monde pluriel contemporain ne peut plus fonctionner dans la propagation de convictions de fond contre les autres. Bartolomeussen trouvera alors en face de lui l’imam Tojgani, de la grande mosquée de Molenbeek, qui disait à la Libre que le monde se divise entre la « communauté de l’adhésion », ceux qui adhèrent à l’islam, et la « communauté de l’appel », c’est-à-dire tous les autres, ceux qui n’ont pas encore entendu le message du Prophète et qui sont donc en manque de quelque chose. Pour l’un c’est le manque d’athéisme, pour l’autre c’est le manque de l’appel d’Allah. Chacun ira alors de son appel et c’est reparti dans la lutte des idées et des convictions, c’est reparti dans les guerres de position, les croyants versus et contre les athées et vice-versa et ainsi de suite. Le monde contemporain où les gens s’interpénètrent, échangent, entrent en contact ne peut plus être conçu de la sorte, à moins de penser un monde découpé entre communautés, établissant des relations extérieures plus ou moins tendues et se jouant de coups réciproques pour prendre le pouvoir. Dans le monde contemporain il importe de cesser cela, comme de cesser la propagande, surtout celle qui tend à mépriser les idées de l’autre. En disant cela, je ne tiens pas un propos postmoderniste, qui ferait l’équivalence des convictions, ramenées au choix de produits étalés sur un rayon de supermarché. Les convictions de chacun et de groupes sont importantes. Elles méritent le respect (à moins qu’elles ne transgressent la loi ou des acquis de droit de l’homme). Mais il importe de s’atteler à la tache nouvelle de trouver des socles de vie et de pratiques partagées dans ce monde nouveau.

Les registres de langage

Dans ce nouveau mode de relations, il faudra apprendre à trouver un nouveau registre de langage. A ne pas tomber dans la langue de bois naïve, consensuelle, mais aussi à bannir le registre de la virulence et de la violence à l’égard de ceux qui n’ont pas les mêmes idées et convictions. Dans ce sens, bien que cela soit difficile à dire, je ne partage pas le langage de Charlie Hebdo que je trouve parfois violent, voir intolérant, agressif, contribuant à faire monter d’un cran le registre de la violence, seulement verbale certes, mais violence quand même. C’est un mode d’expression de la satire et de l’humour qui ne me plait pas. J’ai entendu dire par des commentateurs que c’est l’esprit gaulois. Si c’est cela, je trouve que la France est restée aussi à l’époque gauloise lorsque les tribus passaient leur temps à se taper dessus. Dans ce sens, si « je suis Charlie » tout comme « je suis casher", "je suis police», "je suis le père et la mère de ces tueurs criminels" en solidarité et compassion pour tous ces personnes mortes et leurs familles, si « je suis Charlie » en tant que principe de liberté d’expression y compris pour Charlie Hebdo, «  je ne suis pas Charlie » pour la forme de leur expression et souvent le contenu de leur propos.

C’est ainsi que je pense qu’une réflexion accrue sur la notion de liberté d’expression est indispensable, et pas seulement sous l’angle des principes et du droit, mais sous l’angle des pratiques concrètes, approchées par la sociologie et l’histoire. Je m’en suis expliqué, avant ces évènements dans un texte sur ce blog («  Liberté d’expression : un regard sociologique ?

Le collectif et la démocratie

Changeons de registre. Il faudrait également questionner l’idée d’appartenance collective à un peuple ou à une nation comme fondement de l’idée de démocratie. La démocratie n’est pas seulement une démocratie d’individus. Le monde intellectuel n’a plus voulu se poser cette question, en la confondant avec l’idée de nationalisme qui a été, à juste titre, rejetée. On a pensé, erronément selon moi, que l’idée de multiculuralisme, dans le sillage de penseurs nord-américains, pouvait suffire.

On ne peut pas éviter de penser l’appartenance commune, sinon elle prend la tournure des penseurs, groupes et partis nationalistes et populistes. Il faut parvenir à repenser les appartenances collectives au sein d’un Etat, d’une région, de l’Europe. Si on ne veut plus appeler cela « nation » peu importe, qu’on trouve un autre terme. Mais il faut nommer ce qui constitue le nous qui sous-tend une puissance publique. Les chevaliers ou les Cosaques de la mondialisation n’en ont pas besoin ; leurs fonctionnaires internationaux non plus. Ils peuvent bien s’en passer tout comme des intellectuels cosmopolites. Mais les citoyens ordinaires, ceux qui vivent ancrés aux réalités locales, qui ne vivent pas entre New York, Shanghai, les plages de quelques iles et des ilots de luxe, mais qui vivent dans les villes avec d’autres, qui fréquentent comme tout le monde les écoles, les hôpitaux, les services sociaux, le tout financé par les taxes qu’ils paient, ont besoin de savoir qui est qui. Si cette question n’est pas réfléchie, thématisée de manière contemporaine, hors de l’illusion d’une mondialisation abstraite et exaltée, mais également hors d’un retour nostalgique au passé, ce sont alors les cuirassiers de la patrie ou de la communauté ressuscitées ou inventées qui donnent le ton. Après, on pleurera les montées des populismes, les nationalismes, les communautarismes.

Le modèle de développement

Le questionnement sur d’autres évidences serait également utile. Nous exaltons nos démocraties, à juste titre. Mais sont-elles vraiment des lieux, non seulement de démocratie formelle, mais également de démocratie sociale ? L’accroissement des inégalités internes, dans lesquelles les doctrines et les pensées uniques économiques, politiques, des classes dirigeantes nous mènent, sont-elles vraiment cohérentes avec des idéaux de justice sociale qui sous-tendent les constructions des sociétés démocratiques européennes ? Le problème n’est pas seulement d’être libres de s’exprimer politiquement, indispensable, mais également d’exister socialement. Est-ce que vraiment, les politiques économiques qui dominent l’Europe agissent en réponse aux 20-30% des gens et des jeunes qui n’ont pas d’accès à l’emploi et qui ne voient pas en quoi consistera leur existence sociale. Parmi ces jeunes, les mis à l’écart ou les insatisfaits de l’injustice sociale, il en a certains qui partent au djihad.

 

L'éducation

 

Le monde de l'éducation, au sens large, est confronté à un grand défi. Il le relève depuis des années. Depuis les club sportifs aux maisons de jeunes, aux mouvements de jeunesse et, surtout l'école. Les médias devraient faire partie également de ceux qui sont impliqués dans l'activité éducative tout comme le monde associatif, de l'édition....

Concernant les réalité de l'islam et les implications pour la société, ce monde devra rattraper beaucoup de retard car, malgré ce qui se passait depuis trente ans, on ne voulait pas voir que la question de l'islam, la question des relations civilisationnelles étaient à prendre au sérieux, de manière claire et explicite. On faisait un peu comme les trois singes de la tradition chinoise: ne pas entendre, ne pas voir, ne pas parler. Il ne fallait pas parler de l'islam, car on disait qu'il s'agissait d'une réalité résiduelle (!) ou parce que cela pourrait amener  de l'eau à l'extrême droite. J'ai toujours défendu l'idée contraire: il faut en parler, sereinement, avec compétence et clarté. Et surtout il faut en débattre. Il est important à ce sujet de distinguer entre le dialogue, la controverse et le débat. Le dialogue est fait, au fond, entre des gens disposées à s'entendre. La controverse oppose des gens, chacun ayant l'idée d'avoir sa vérité qu'il lance à la figure de l'autre, et réciproquement. Le débat est la capacité de savoir qu'on n'est pas d'accord, mais qu'on veut trouver la manière de vivre ensemble même si cela ne va pas de soi, et on accepte d'argumenter, d'écouter, dans la confiance, en sachant aussi accepter l'idée que je pourrais changer d'avis en écoutant l'argument de l'autre. Or sur l'islam il y a un peu de dialogue, tant mieux. Beaucoup de controverses (que l'on pense au foulard). Et presque pas de débats.

Mais un des problèmes est que pour avoir des débats, pour parler de l'islam (à l'école, dans les medias...), pour en faire des caricatures... il faut connaître. Or la méconnaissance du religieux en général et de l'islam en particulier est immense: je le constate depuis des années. Y compris parmi les musulmans. On y va alors à la grosse louche, chacun en partant de ses poncifs, de ses analyses sommaires glanées ici ou là, de ses stéréotypes. En plus, la question qui se pose avec l'islam, est que l'abondance des évènements et de l'information tous azimuts va au détriment d'une connaissance de fond.

Le monde éducatif devra faire un grand effort pour se former et parvenir à parler de ces réalités avec un minimum de compétence. Il le fait déjà, individuellement. Est-ce qu'une politique globale et d elong terme, et pas seuelment sur le coup de l'émotion du moment, sera mise en place? Est-ce que, pour l'avenir,  les écoles qui forment des enseignants se décideront sérieusement à les former également sous cet angle?

Il faudra également qu'on ne se limite pas à introduire un cours en plus dans les écoles (sur la citoyenneté ou que sais-je), mais que tout l'enseignement, tous les domaines soient capables de restituer et de former au monde nouveau dans lequel nous vivons. Je ne parle pas seulement de l'islam, mais des multiples réalités nouvelles, questions nouvelles auxquelles nous sommes tous confrontés. Beaucoup d'enseignants le font, par leur énergie et initiative. Tant mieux. Il faudra amplifier ce mouvement. Il faudra aussi que le monde politique parviennet à avoir une vue globale et de long terme, parvienne à fédérer les moyens rares sans se disperser. Il me semble que ce n'est pas évident.

 

Il y a beaucoup de pain sur la planche. Cela reviendra à nous tous, citoyens, associations et pouvoir publics. Ces derniers, en Fédération Wallonie-Bruxelles, me semblent patauger par un certain manque de vision à plus long terme. C’est urgent d’agir tout en sachant que cela prendra beaucoup de temps car, dans beaucoup de domaines, c’est un changement fondamental d’idées qui est nécessaire.

 

 

En marge des manifestations

Une belle manifestation, celle de Bruxelles, comme toutes les autres. Digne, émouvante, silencieuse. On ne savait pas quoi dire, comment énoncer, comment thématiser. Le mot « je suis Charlie » a été utile, a catalysé, mais a aussi rigidifié la manifestation. Des affichettes ajoutaient : « je suis Juif, je suis Arabe, je suis Noir, je suis Belge….. » : on voulait élargir le cercle. Une dame avait écrit : « je veux comprendre » : besoin de comprendre ce qu’il en est, car le répertoire du monde n’est plus clair. Un monsieur a écrit sur une feuille : « Paris, Nigéria : quelles différences ? ». Il pointait la grande caisse de résonances occidentale, parisienne, alors qu’au Nigéria et ailleurs bien plus de gens meurent, souffrent. C’est le silence ou le dénombrement froid des morts. Pas de cellule de soutien psychologique pour eux.

Regard à la TV : le défilé de chefs d’Etat : mais le gouvernement français n’a-t-il vraiment pas été capable de remercier, mais de prier un certain nombre d’entre eux de rester chez eux, Arabie Saoudite en tête, ces faiseurs de terroristes et de haine, depuis des années, et destructeur de toute liberté, même si courtisés par les délégations économiques de tous les pays? Certes, l’argent n’a pas d’odeur, mais quel message troublé !

Et, à mes yeux aussi, en lien avec ce que j’ai écrit plus haut : la présence de Netanyaou et sa visite particulière et médiatisée à la superette casher. Pourquoi ce chef d’Etat va visiter un lieu de citoyens français. Et surtout un chef d’Etat porteur de tellement d’ambiguïté. L’Etat français ne pouvait-il pas lui demander d’éviter cette démarche ? Ou bien ce sont les français juifs qui l’ont demandé ? Visite souhaitée, rassurante pour les uns ? Visite provocatrice pour d’autres. Et, grande tristesse pour moi : l’image d’une jeune fille se drapant d’un drapeau israélien, en s’identifiant ainsi comme personne, peuple, comme religion, à un Etat, l’Etat israélien, indissociable de sa politique : quelle confusion ! Et dans tout çà, Dieudonné y va de son « Je suis Coulibaly » provocateur. En avant avec la violence des images et la violence verbale.

On a beaucoup de chemin et beaucoup de discussion critique à avoir. Mais sans affrontement et violence, y compris verbale. Et certainement pas par le langage des armes et de la violence physique.