Dassetto Felice

Sociologue - Anthropologue, Professeur émérite UCL, Membre de l'Academie Royale de Belgique

Liberté d’expression : un regard sociologique ?

Felice Dassetto

23 novembre 2014

L’idée de liberté est au fondement même des sociétés modernes et démocratiques. Elle s’oppose au servage et à l’esclavage et affirme le principe du droit à l’autonomie de la pensée et d’action de chaque individu. Au sens politique et social, l’idée de liberté affirme l’autonomie des citoyens face aux pouvoirs de l’Etat, dans divers domaines : civil, politique, économique…. L’exercice de ces libertés implique nécessairement des limites qui sont celles de la liberté des autres. Et cela implique une régulation de l’exercice de la liberté. Le droit joue un rôle majeur pour garantir cette liberté en fixant les limites de l’exercice pratique de celle-ci, selon des critères pas toujours faciles à établir. Beaucoup a été écrit sur le sujet.

Parmi les libertés considérées aujourd’hui comme fondamentales, il y a celle d’exprimer ses idées et opinions et de s’organiser en conséquence. C’est une exigence fondatrice des sociétés démocratiques, affirmée depuis la Constitution américaine et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen lors de la Révolution française en 1789. Depuis lors, l’ONU, le Conseil de l’Europe ont réaffirmé ce principe.

L’idée de « liberté d’expression » concerne tous les citoyens mais, comme nous le verrons au point 3, elle se décline de manière différente selon les « lieux sociaux » de son exercice.

Ce texte est une tentative d’explorer ce que serait une analyse sociologique de l’idée de liberté et plus particulièrement de la liberté d’expression.

Pour le dire clairement, ce texte voudrait interroger, entre autre, deux manières d’en appeler à la liberté d’expression : d’une part celle du monde des médias, d’humoristes ou autres qui invoquent avec vigueur un droit absolu de s’exprimer et d’autre part l’appel de femmes musulmanes qui invoquent leur droit absolu à porter un foulard islamique au nom de leur liberté d’expression religieuse. Ces deux lieux ont des matrices intellectuelles différentes : l’un est la prise en compte de l’idée de liberté de s’exprimer comme fondement des démocraties ; l’autre est la prise en compte du droit personnel à manifester ses convictions individuelles et collectives. Mais ces deux affirmations ont peut-être, aujourd’hui, en commun une autre dimension : la priorité donnée dans la culture contemporaine à l’expression de sa propre subjectivité. Depuis la révolution subjectiviste des années 1970, amplifiée par la suite, exprimer sa subjectivité tend à devenir la motivation principale qui sous-tend, en pratique si pas dans les argumentations idéologiques, l’appel à la liberté de s’exprimer. Appel à la subjectivité qui tend à ignorer de fait que chacun joue des rôles sociaux, s’inscrit dans des statuts sociaux et dans des fonctionnements sociaux, explicites ou implicites, dans le cadre desquels s’exercent les libertés de s’exprimer.

1.Les polémiques à propos de la liberté d’expression

Lorsqu’on touche des sujets sensibles, notamment dans des matières qui sont l’objet d’opinions contrastées ou d’adhésions individuelles, dans le domaine politique, philosophique, religieux ou dans des matières sont à la frontière entre la vie privée et la vie publique, les polémiques autour de la liberté d’expression foisonnent.

Ainsi, des gens de religion réagissent contre ce qu’ils considèrent des atteintes à l’image de leur religion ou des figures considérées sacrées : comme celle du Christ, dans le film de Martin Scorsese « La dernière tentation du Christ » (1988), ou la figure du prophète Muhammad dans le roman « Les versets sataniques » (1988) de Salman Rushdie, ou par la publication en 2005 des caricatures de Muhammad par l’hebdomadaire danois Jillands-Posten.

D’autres polémiques interrogent les limites de la liberté d’expression au sein de la vie politique ou syndicale. Est-ce que tel fonctionnaire de police, délégué syndical, peut être sanctionné par l’autorité politique pour un tract critique qu’il a distribué ? Quelle est la limite entre le devoir de réserve du fonctionnaire et sa liberté d’expression en tant que travailleur et en tant que syndicaliste ?

Ou bien : le droit de réserve d’un fonctionnaire doit-il être poussé jusqu’à la suppression de sa liberté d’exprimer ses appartenances idéologiques ou philosophiques ?

Faut-il interdire de parole un humoriste comme Dieudonné ? Qu’en est-il de sa liberté d’expression ? Quelle est la frontière entre liberté et incitation à la haine ?

Quelle est la limite entre vie privée et vie publique, notamment pour des personnes notoires ? A-t-on le droit ou non de rendre publiques des photos « volées » d’un président de la république rendant visite à sa maîtresse ?

2. Philosophie, droit... et sociologie

Ces controverses engendrent des réflexions sur la liberté d’expression. Elles procèdent en général d’argumentaires issus de deux disciplines : la philosophie et le droit.

La philosophie s’interroge sur la notion même de liberté et de liberté d’expression et la philosophie du politique interroge les liens entre l’idée de liberté et celle de démocratie. Une très longue tradition philosophique, occidentale et non occidentale, a décortiqué le thème de la liberté à partir de l’individu et sa subjectivité, des contraintes externes politiques ou autres, de la contingence de l’existence…

Le droit analyse les règles mises en place par les Etats pour régir l’exercice de la liberté et le circonscrire car la liberté d’expression s’accompagne de manière inévitable, de celle de sa régulation, de sa limitation, bien qu’un vieux débat existe, au moins depuis la révolution française, entre une vision régulatrice de cette liberté et les défenseurs du principe d’une liberté absolue. Ces règles limitatives donnent lieu à des jurisprudences très variées, que les spécialistes du droit décortiquent dans les détails.

En pratique, on observe des limitations juridiques, parfois difficiles à cerner concrètement, imposées par les Etats et acceptées par les instances internationales, dans quelques domaines. On pourrait identifier au moins trois ensembles.

Tout d’abord, la liberté d’expression est limitée par le respect à l’égard de la personne à propos de laquelle on s’exprime. Ainsi l’expression libre doit respecter la vie privée et le droit à l’image ; elle ne peut pas tenir des propos diffamatoires ou injurieux à l’égard de quelqu’un. Ce sont autant d’aspects à propos desquels il n’est pas toujours aisé d’établir un équilibre entre droit à la liberté d’expression et droits de la personne. Aujourd’hui Facebook, Twitter etc. rendent difficile le contrôle et la maîtrise pratique de ces limitations : on peut bien interdire, ou supprimer dans un site une image ou un propos, mais ceux-ci vont se retrouver presque instantanément répliqués, multipliés dans des dizaines d’autres sites.

Un deuxième domaine de limitation de la liberté d’expression concerne des faits interdits par la loi, comme l’incitation à la haine raciale, religieuse, ethnique ou l’apologie de crimes de guerre ou la propagation de thèses qui nient l’extermination des juifs par le régime nazi. Si les propos négationnistes sont relativement faciles à établir, les propos d’incitation à la haine sont parfois plus difficiles à prouver. La jurisprudence montre la complexité de la gestion de cette interdiction.

Une dernière limitation concerne des professions particulières, tenues à limiter leur droit d’expression soit pour des raisons de secret professionnel, soit pour des raisons de devoir de réserve.

Pour conclure ce point, il me semble que les discussions sur la liberté et, dans le cas qui nous occupe, sur la liberté d’expression, manquent d’une analyse sociologique qui consiste à s’interroger sur les pratiques par lesquelles des individus et des lieux institutionnels disent exprimer ou vouloir exprimer librement leurs idées.

C’est la clé de ce texte. Alors que souvent les réflexions et les polémiques sur la liberté d’expression en appellent uniquement à des principes absolus et généraux, il me semble qu’il est utile de ne pas oublier d’analyser l’exercice concret des libertés d’expression dans la vie sociale. J’en ferai une esquisse au point 3.

Supposer que la liberté d’expression est un principe absolu et général, ou bien qu’elle relève uniquement de la régulation juridico-étatique, revient à affirmer que la liberté et la liberté d’expression sont des réalités extra-sociales. Ce qui est une idée inacceptable : il n’y a pas de pratique humaine qui soit extérieure au monde social, aux constructions sociales, aux relations sociales au sein desquelles ces pratiques existent. En somme, comment faire une sociologie (ou une socioanthropologie) de la liberté d’expression ? A ma connaissance, les sociologues eux-mêmes, ne se sont pas ou peu confrontés à ces questions.

3. Liberté d'expression: esquisse de quelques questions sociologiques

Formulons donc quelques questions qui pourraient alimenter une réflexion sociologique sur la liberté d’expression. Ces interrogations ont comme postulat de départ un triple fondement sociologique.

Tout d’abord, la sociologie est attentive à tous les processus de régulation de la vie collective. Certains sont explicites et formels, codifiés par le droit ou la coutume. Mais nombreux sont les processus régulateurs informels, de l’ordre du non-dit, ceux que la sociologie du début du XX° siècle a appelé le « contrôle social ». En quoi l’exercice pratique de « la » liberté d’expression est-il régulé ou autorégulé par des ensembles normatifs formels ou par des processus sociaux implicites et informels?

Deuxièmement : alors que la philosophie et le droit parlent en termes universels ou généraux, la sociologie part de l’hypothèse que les pratiques sociales concrètes – y compris l’exercice de la liberté d’expression- s’inscrivent dans des réalités sociologiques multiples. Si « la » liberté d’expression de tous est un idéal de principe, ce qui intéresse la sociologie est son exercice concret et la tension entre principes idéaux et concrétisations sociales. Et cet exercice est toujours différencié, à un titre ou à un autre : il y a « des » libertés d’expressions qui se réalisent concrètement dans une relation sociologiquement complexe et dans tension inégale entre principe et concrétisation sociale. La prise en compte de la tension entre idéaux, valeurs collectifs généraux, leur traduction en normes générales et les réalisations concrètes est une question sociologique et historique qui, selon moi, n’est pas encore suffisamment éclairée théoriquement.

Troisième fondement : toute pratique sociale se forge et s’inscrit dans des rapports sociaux, donc dans des relations qui se construisent à travers des tensions, des oppositions d’intérêts, de rapports sociaux. Et toute pratique sociale découle de capacités différentes d’agir, d’influencer. C’est la logique sociale des inégalités au sein des sociétés. La « liberté d’expression » s’inscrit nécessairement au sein des rapports sociaux : il n’y a pas « une » seule manière d’exister et de pouvoir exister des expressions libres, mais il y a une distribution inégale des libertés de s’exprimer et de contrôler les libertés d’autrui de s’exprimer.

En somme, la pratique de la liberté d’expression est un fait social comme un autre. La prise en compte de cette dimension sociologique pourrait alimenter, complexifier et éclairer les débats et les polémiques autour de la liberté d’expression. Ou pourrait alimenter tout au moins une certaine autoréflexion critique sur l‘exercice concret des expressions libres.

Ceci dit, essayons de concrétiser un peu plus en dessinant ce qui pourrait être un programme de recherche sociologique sur la liberté d’expression. Abordons deux aspects : les régulations sociales de la liberté d’expression d’une part et les lieux d’exercice de cette liberté d’autre part.

Des lieux sociaux multiples et différenciés

La liberté d’expression peut s’exercer dans de multiples « lieux sociaux ». À commencer par la sphère de l’intime, du personnel, des relations de confiance en famille ou entre amis. Lieux où chacun se pense libre de penser, de dire et d’écrire pour soi-même et ses « amis » ce qu’il lui semble, en toute liberté. Lieux où la liberté de s’exprimer nous semble évidente, ce qui n’est pas le cas dans des sociétés totalitaires où des autorités, étatiques ou non, prétendent pénétrer dans le plus intime de la vie. Y avait-il de la liberté de s’exprimer dans l’intime sous les régimes fascistes ou communistes ? Ou y en a-t-il au sein de Daesh ?

Dans l’histoire européenne, d’autres lieux, comme les cafés, ont été des lieux d’exercice de cette liberté de pensée au XVIII-XIX° siècles. C’étaient des lieux privés, en public : dans les limites de l’espace laissé par l’Etat, la régulation de la liberté d’expression se faisait par le débat et par le contrôle social exercé entre membres de ce groupement. Lieux également dans lesquels la liberté d’expression était avant tout la liberté des hommes, comme il a été mis en évidence par de nombreuses chercheuses féministes.

L’internet donne naissance à des groupements privés d’un nouveau type, situés dans un espace public virtuel. Et permet à des propos de ces nouveaux « cafés de commerce », une résonance large, parfois mondiale, avec des possibilités de contrôle social limitées ou de toute manière exercées à distance, hors des relations concrètes corporelles. Avec tous les dérapages qui s’en suivent.

Mais il y a d’autres lieux d’exercice de la liberté de s’exprimer qui ont d’autres formes de régulation, d’autres registres de liberté et… des limitations de la liberté. Ce sont ces collectifs organisés sur base de relations fonctionnelles ou de dépendance, comme des salariés dans des entreprises, des fonctionnaires dans des administrations publiques, des membres dans une structure institutionnelle, convictionnelle ou idéologique, comme un parti. Dans tous ces lieux, la liberté de s’exprimer est régulé par la logique du groupement lui-même. Dans une entreprise, c’est la logique du pouvoir interne, la nécessité de loyauté à l’égard de cette organisation. Dans une administration, c’est la limitation liée au statut de fonctionnaire, de militaire….

Ceci pour évoquer rapidement – et on pourrait complexifier la typologie de ces lieux sociaux- que « la » liberté d’expression n’est pas abstraite du jeu social.

Et puis, il y a ces lieux, devenus emblématiques, de la liberté d’expression dans lesquels des « professionnels » de la parole libre publique s’expriment : la presse, l’art, l’université, …et plus en général le monde intellectuel.

C’est au sujet de la liberté d’expression dans ces derniers lieux institutionnels que les plus importantes polémiques ont vu le jour ces dernières années. Les limitations de la liberté d’expression dans ces lieux - à l’exception de celles prévues par la loi dans les domaines mentionnés au point 1- sont considérées comme une atteinte intolérable.

Mais qu’en est-il réellement ? Ces lieux sont-ils vraiment libres par excellence et presque par nature, comme ils le clament ? Les dessinateurs de presse, de Geluck à Kroll en passant par Plantu et les dessinateurs ou chroniqueurs du Canard enchainé, ont-ils réellement des pratiques libres, subjectivement et objectivement, à l’égard de tout et de tout le monde, comme ils le prétendent ?

Les régulations sociales de la liberté d’expression

Pour répondre à ces questions, il importe de s’arrêter brièvement sur les formes des régulations sociales de la liberté d’expression. Sortons du regard braqué uniquement sur les principes philosophiques et sur la régulation juridique et regardons les fonctionnements sociologiques forgés par les relations qui s’instaurent entre individus et groupes.

La distribution inégale de la liberté d’expression

Tout d’abord,  on l’a déjà dit : en principe tout le monde a le droit de s’exprimer, mais tout le monde n’a pas la même capacité de s’exprimer et de faire entendre sa voix. Et les énergies à déployer pour se faire entendre sont fort différentes selon les positions sociales occupées. La liberté d’expression est distribuée de manière inégale. Tout comme tout le monde n’a pas la même capacité de réagir face à des expressions libres, de les contredire, de les renverser. Ne pas prendre en compte cet aspect dans les réflexions revient, au fond, à raisonner sur la liberté d’expression selon le point de vue du plus fort. Certes, Internet change quelque peu la donne : la possibilité technique de dire et de faire entendre librement son expression s’est accrue, les cartes se distribuent un peu. Il faudrait des analyses approfondies, qui manquent encore actuellement, pour voir ce qu’il en est réellement.

La liberté d’expression et les formes de domination

Comment s’exercent des effets de domination lors de l’exercice de la liberté d’expression ? Est-ce que, même les lieux institutionnels de la liberté d’expression, comme la presse, sont-ils vaccinés contre toute forme de domination ? Certes, ils existent des chartes de journalistes qui garantissent leur liberté et la liberté de la presse notamment à l’égard des pouvoirs économique ou politique. Mais qu’en est-il concrètement ? N’y a-t-il vraiment pas de domination directe ? Les cas sont peut-être limités.

Mais ils existent des rapports de domination plus larges et implicites. N’y a-t-il pas des sujets, des acteurs à l’égard desquels il est plus facile d’exercer la liberté d’expression que d’autres car, moins capables de réaction ? Il y aurait lieu de commencer à produire une sociographie des sujets traités par la presse ou d’autres instances et de les interroger en fonction des rapports sociaux qui les sous-tendent. Par exemple des humoristes, comme Kroll et tant d’autres, traitent-ils vraiment de tout et de tout le monde et sur le même ton ? Cela reste à voir, il n’y a pas d’analyses conduites dans cette perspective. Je pense que non. Et s’il y a des différences de sélection et de traitement, pourquoi et comment se produisent-elles ?

La liberté d’expression et les autorégulations

Dans la même foulée, la question qui se pose est celle d’une autorégulation et d’un autocontrôle social explicitement ou implicitement recherché. Il peut être dicté par le souci d’anticiper les conséquences et les ennuis possibles. Ou bien par la volonté, explicite ou implicite, de ne pas casser le consensus de tel ou tel groupe ou au contraire de démolir tel ou tel groupe. Pourquoi y a-t-il éventuellement une réserve par rapport à telle ou telle réalité ou acteur social  et pas par rapport à d’autres? Pourquoi prend-t-on parfois en compte la réception du message et parfois on l’ignore voire on joue la provocation ? Arrive-t-il qu’on utilise la libre expression pour renforcer la cohésion d’un groupe contre un autre groupe ?

La liberté d’expression et la connivence culturelle

Ce qui nous amène à une dernière forme de régulation sociale, particulièrement importante. C’est la régulation sociale qui découle de la familiarité sociale ou de l’air de famille culturelle du producteur d’une expression libre avec tel ou tel contexte social. Familiarité d’où découle un partage des évidences, une connivence culturelle et sociale. D’où découle également un partage de préjugés, des poncifs de tel ou tel groupe face à telle ou telle réalité.

Ceci nous ramène au fait que l’exercice de la liberté d’expression ne peut pas se dissocier d’un exercice approfondi du raisonnement critique sur soi-même. L’humour en particulier, suppose une extraordinaire capacité d’analyse des faits sur lesquels on veut faire de l’humour. Sinon il devient un exercice plat de la parole libre.

4. Liberté d'expression....de quoi?

On avance ainsi vers un autre point. Défendre la libre expression, certes. Mais au-delà d’une affirmation de principe, comment connecter une expression libre avec la qualité de celle-ci : qualité informative, qualité d’éclairage, qualité d’argumentation ? Défendre le principe de la libre expression d’accord, mais avec le droit de dire, le cas échéant, son propre désaccord avec cette libre expression ou de clamer que l’on considère telle ou telle libre expression comme une idiotie, sans être accusé pour cela de fossoyeur de la liberté d’expression. La libre expression au sein des sociétés démocratiques étant autre chose que le bavardage et le racolage de poncifs.

Parfois, on a le sentiment que des lieux institués ou autoproclamés de l’expression libre se considèrent intouchables et deviennent des lieux sacralisés aux allures mythiques….

5. Liberté d'expression et espaces publics

Reprenons un instant la question des lieux sociaux d’exercice de la liberté d’expression, évoquée au point 3. On peut regarder ces lieux non pas sous l’angle uniquement descriptif comme je l’ai fait, mais également sous l’angle philosophique-politique comme étant autant de lieux d’exercice de la démocratie. Nous sommes renvoyés ainsi à la notion d’ « espace public », dont J. Habermas avait montré le rôle clé dans le processus des constructions démocratiques (J. Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, 1962, première édition d’origine, traduit en première édition française en 1978).

Le lien entre liberté d’expression et espace public permet de s’interroger à propos de la manière de forger un espace démocratique, dans des sociétés stratifiées et plurielles, en amont et au-delà de l’espace proprement politique. Et l’analyse que j’ai esquissée dans ce texte me semble dès lors rejoindre la question que Nancy Frazer pose dans un article éclairant qui a comme point de départ une discussion du concept de l’espace public chez Habermas. La question revient à savoir si l’espace public résulte uniquement de la sommatoire d’expressions libres individuelles et de leur affrontement, comme une vision libérale individualiste/subjectiviste semble laisser entendre, ou bien si l’espace public résulte d’une construction civique par d’autres modalités, comme celles de l’échange, de l’argumentation. La « liberté d’expression » devient dès lors « liberté d’expression avec d’autres ». Nancy Fraser l’appelle un « modèle civique-républicain » (N. Fraser, « Repenser l’espace public : une contribution à la critique de la démocratie réellement existante », in E. Renault et Y. Sintomer (sous la direction de), Où en est la théorie critique ?, Paris, La découverte, coll. Recherches, 2003 :103-134).

Autrement dit : la liberté d’expression a avantage à ne pas se ramener uniquement à la liberté d’exprimer sa subjectivité ou ses idées en portant un foulard ou en faisant une caricature du prophète Mahomet mais en situant sa subjectivité et ses idées dans une relations à autrui et dans la perspective de construction d’un bien être collectif.

Conclusion

Défendre la liberté d’expression, certes, absolument. Mais rappeler que cette liberté, principe absolu, en pratique, est un fait social, inscrit dans des logiques sociales et s’inscrivant au mieux dans un processus de construction démocratique soucieux d’une vie commune.

D’où la nécessite d’en déconstruire certains usages, d’en appeler à un exercice d’auto-critique de la pratique de la liberté d’expression. Et à tout cela, l’analyse sociologique peut y contribuer.